Dans les glaces de Simon Schwartz

J’ai pris trois BD à la bibliothèque, deux que je voulais lire depuis longtemps et celle-ci trouvée par hasard. Finalement, c’est la seule que j’ai réussie à terminer.

Simon Schwarz est un auteur de bandes dessinées allemand. Dans les glaces est son deuxième livre paru en français, après De l’autre côté qui avait pour sujet le mur de Berlin. Cette fois-ci, l’auteur s’attaque aux explorations arctiques par le prisme de l’histoire de Matthew Henson, le grand oublié de cette époque effervescente.

Matthew Henson est un Noir-Américain qui s’engage dès l’âge de 12 ans (en 1879) sur un bateau de la marine marchande. Il voyagera ainsi en Asie, en Afrique et en Europe. Il tirera de ces expériences une très grande dextérité et débrouillardise. De plus, le capitaine du bateau, le capitaine Childs, se prend très vite d’affection pour le jeune garçon : il lui apprend à lire et à écrire, pour pouvoir vivre une vie intéressante. Après la mort de son mentor, Matthew arrête les voyages en mer et se retrouve au Nicaragua pour le projet de construction d’un canal transatlantique. Il y fera la rencontre de Robert Peary qui est connu pour avoir atteint le premier le pôle Nord, après plusieurs tentatives. On sait aujourd’hui que ce n’est sûrement pas vrai mais à l’époque et on le croyait. Mais en fait, même cette croyance n’est pas vraie.

Matthew Henson a participé à toutes les expéditions polaires de Robert Peary, qu’il a grandement aidé car visiblement Robert Peary manquait parfois de sens pratique. Par exemple, Matthew Henson, dont la profession était charpentier de marine, a construit pratiquement seul un abri au Groenland pour l’expédition. Un autre exemple : c’est lui qui a réussi à communiquer avec les Autochtones pour obtenir de l’aide et des informations. Il a été un maillon essentiel des expéditions de Robert Peary.

Lors de la tentative heureuse, Robert Peary n’était plus accompagné que de Matthew Henson et de quatre guides inuits (c’était une zone dans laquelle les Inuits n’allaient pas car d’après leurs croyances, le pôle Nord était la demeure de l’équivalent de notre diable). Peary a fait partir devant Henson et en réalité ce serait donc Henson qui serait arrivé le premier sur le site et c’est donc lui qui aurait été le premier à arriver au pôle Nord (avec un Inuit qu’on oublie souvent aussi, visiblement). Après l’événement, on ne retient finalement que deux hommes, Peary et Cook, et leur querelle. On oublie le pauvre Matthew Henson qui retombe rapidement dans l’anonymat et la pauvreté (dans le sens où il ne profite pas de la réussite de l’expédition).

La BD fait bien le parallèle entre la situation de Matthew Henson à la fin de sa vie et l’important rôle qu’il a joué dans toutes les expéditions de Peary, qui n’avait que mépris pour lui, pour mieux illustrer l’injustice de la situation.  Un autre point intéressant de cette BD est l’illustration des légendes inuites sur le pôle Nord.  N’y connaissant rien, cela m’a beaucoup intéressé. J’ai beaucoup apprécié les dessins que je situerai entre des dessins classiques et des dessins de presse. La colorisation en bleu et noir rend très bien l’atmosphère du pôle Nord.

Une chronologie très complète à la fin du livre permet de savoir ce qui était vrai et ce qui tenait des arrangements littéraires dans la BD.

En conclusion, une très bonne BD, mettant en lumière une histoire méconnue du grand public (en tout cas de moi, je fais des généralités mais bon). Apparemment, il est fait allusion à Matthew Henson dans Ultima Thulé de Jean Malaurie. C’est un livre que je souhaite lire depuis très longtemps mais j’ai peur qu’il soit trop compliqué. Si quelqu’un l’a lu, je veux bien des avis et des conseils sur la manière de l’aborder. Et qu’apporte le beau-livre des éditions du Chêne par rapport à l’édition de Terres Humaines ?

Références

Dans les glaces de Simon SCHWARZ – traduit de l’allemand par Aurélie Marquer (Sarbacane, 2013)

The Gustav Sonata de Rose Tremain

J’ai acheté ce bouquin à Gibert Joseph au début de l’année je pense car il me faisait de l’œil depuis sa parution en hardback. C’était encore un achat inconsidéré, vu que j’ai deux autres de ses livres dans ma PAL (et qu’en plus, je n’ai jamais lu cet auteur). Finalement, après lecture, ce n’était pas un achat si inconsidéré que cela vu que j’ai adoré ce livre. Rose Tremain trouve sa place dans mon panthéon littéraire juste à côté de Jennifer Johnston (et si vous suivez ce blog depuis longtemps, vous savez tout ce que cela veut dire pour moi).

The Gustav sonata se divise en trois parties, les trois parties ayant en commun Gustav, le héros de ce roman, mais à des âges différents.

Dans la première partie, on découvre l’enfance de Gustav, en Suisse, dans la petite ville de Matzlingen, de 1947 à 1952. Gustav est un enfant solitaire, vivant seul avec sa mère, suite au décès de son père qu’il n’a jamais connu. La mère n’aime pas son enfant et celui-ci s’en rend compte. Il essaie depuis toujours d’apprendre à sa mère comment l’aimer. Il ne comprend bien sûr pas les préventions de sa mère. Lui est content de leur vie, de leur appartement (certes petit mais très propre grâce à sa mère), de leurs routines alimentaires aussi. Il voue une vénération à sa mère, cherche à la préserver de toutes les déceptions pour qu’elle l’aime (tout simplement). Néanmoins, tout son amour ne change rien à ce que sa mère pense de lui.

Un jour, sa vie change quand un nouveau arrive au jardin d’enfants, Anton. Celui-ci vient de déménager dans la petite ville avec ses parents (le père est banquier et la mère est femme au foyer visiblement). Anton pleure sans pouvoir s’arrêter. Gustav sera le seul à pouvoir arrêter ces pleurs. À partir de ce moment-là, une amitié indestructible se créera. Gustav sera invité dans la famille d’Anton, découvrira d’autres plaisirs (la patinoire, les vacances à Davos, les jeux à deux), admirera Anton jouer de la musique. En effet, celui-ci aura très tôt l’envie de devenir musicien professionnel. Il souffre cependant d’une sorte de phobie de la scène, qui l’empêche de donner le meilleur de lui-même. Gustav, dès cet âge-là, va jouer un rôle de protecteur et de confident pour Anton (je n’ai pas trouvé que c’était réciproque par contre), un peu le même rôle qu’il joue déjà pour sa mère Emilie (c’est un trait de caractère à ce niveau-là). Emilie reproche ouvertement à Gustav cette nouvelle amitié pour deux raisons : elle a peur que le petit garçon n’arrive plus à se contenter de sa vie ; elle lui jette aussi à la figure la religion juive de son nouvel ami et de sa famille en lui disant que c’est à cause de ces « gens-là » que son père est mort, en essayant de « les » sauver. À huit ans, c’est un peu le cadet des soucis de Gustav, d’autant qu’Emilie ne lui a jamais raconté l’histoire de son père.

Le lecteur aura le privilège, lui, dans la deuxième partie, de connaître l’histoire d’Emilie et de son mari, avant la naissance de Gustav (cela correspond aux années 1937 à 1942). La troisième partie, elle, se déroule entre 1992 et 2000. On y découvre la vie de Gustav, la manière dont il a réussi à se construire entre cette mère mal aimante et son amitié si forte avec Anton.

Clairement, on peut reprocher à Rose Tremain la structure bancale du roman. Pendant toute la première partie, le lecteur, encouragé par la quatrième de couverture, croit lire l’histoire d’une amitié qui se développera peut-être en amour. Arrive la seconde partie et là, le lecteur (en tout cas, la lectrice que je suis) se dit que finalement, il va plutôt lire un roman sur la Suisse dans la Seconde Guerre mondiale. À la troisième partie, on reprend l’histoire d’amitié, en se demandant ce que la deuxième partie apporte finalement au récit, même si c’est toujours intéressant d’apprendre de nouvelles choses ; l’histoire du père de Gustav est en effet basée sur une histoire vraie. Rose Tremain a peut-être voulu trop en mettre.

Pourtant, quand j’ai refermé le livre, j’étais sûre d’avoir aimé, certes en y ayant vu les défauts au cours de ma lecture. Je crois que ce sentiment s’explique pour plusieurs raisons. En premier, j’ai lu le roman comme l’histoire de Gustav, non pas comme une histoire d’amitié ou comme un cours d’Histoire. Ce qui m’a fait prendre ce parti, c’est que Rose Tremain se focalise sur le point de vue de Gustav. J’ai trouvé qu’on n’arrivait beaucoup moins bien à comprendre ou même à saisir la personnalité d’Anton. Il est donc plus difficile dans ces conditions de voir dans ce roman un livre sur l’amitié.

Deuxièmement, Rose Tremain, comme Jennifer Johnston, vous raconte leur histoire avec une prose magnifique mais surtout très empathique. Elles vous vont ressentir jusque dans vos chaires les blessures intimes de leurs personnages. Ici, finalement, ce qui frappe, c’est bien la construction de la personnalité d’un enfant mal-aimé. J’ai lu le roman avec cette perspective et je peux vous dire que comme cela, j’ai adoré ce roman.

Je vous mets un lien vers une vidéo YouTube, qui explique beaucoup mieux que moi, tout ce que ce livre est. À noter aussi que ce livre sort en français chez JC Lattès le 10 mai 2017 avec un titre très original Sonate pour Gustav.

Références

The Gustav sonata de Rose Tremain (Vintage, 2017)

Das kalte Licht der fernen Sterne de Anna Galkina

Je précise que le livre dont je vais parler n’est pour l’instant disponible qu’en allemand. Je me suis fixéecomme objectif de lire régulièrement dans cette langue pendant l’année 2017. C’est un challenge pour moi car mon niveau ne me permet pas d’avoir une lecture aussi fluide que je le voudrais. C’est le troisième livre que je lis en allemand cette année, après deux romans policiers. Ce dernier genre n’est pas forcément mon genre préféré, même si pour le cas allemand, cela permet de découvrir la géographie du pays (vu le nombre de policiers régionaux) et il me tenait à cœur de lire enfin un roman. Pour me faciliter la tâche, j’ai choisi un roman d’une auteure dont l’allemand n’est pas la langue maternelle, mais est écrit dans cette langue. C’est un conseil qu’on nous a donné pour commencer à lire car souvent pour ce type de livre, la maîtrise de la langue est excellente, le vocabulaire est complexe mais la structure de la phrase n’est pas alambiquée. Cela s’est bien vérifié pour ce livre-ci.

Il s’agit du premier roman d’Anna Galkina, née en Russie dans un petit village proche de Moscou. Elle a immigré avec ses parents en Allemagne en 1996. Dans ce livre, elle s’inspire de son expérience pour raconter l’enfance et l’adolescence de Nastia (jusqu’à son départ du pays). Nastia, comme Anna Galkina, est née dans un petit village, près de Moscou. Elle habite seule, avec sa mère et sa grand-mère, dans une maison vétuste, voire délabrée. La bâtisse ne dépare pas dans le quartier et même dans la ville en fait. Dans les chapitres traitant de l’enfance (les meilleurs à mon avis), Anna Galkina insiste sur la mémoire des sensations de l’enfance (odeurs, couleurs et lumière). Elle arrive à recréer très précisément un village et sa vie au travers des yeux d’une enfant. On voit déjà l’adolescente que sera Nastia avec les tours qu’elle joue à sa grand-mère, les soucis qu’elle donne à sa mère. En y réfléchissant, je trouve fascinant qu’un auteur arrive à recréer l’enfance de cette manière car finalement, c’est la manière dont on se rappelle son enfance (pour moi c’est le cas, en tout cas) : des sensations et certains événements, et pas forcément une chronologie. Déjà dans le livre de Alai Sources lointaines (livre dont je parlais dans le billet publié avant celui-ci), l’auteur utilisait ce procédé.

Les chapitres sur l’adolescence m’ont moins convaincu parce que peut-être j’ai trouvé cela moins nostalgique. J’ai cependant admiré l’énergie de l’adolescente (voire le côté extrême de ses expériences) que retranscrit très bien l’écriture. Dans ces chapitres, Anna Galkina adopte une narration plus chronique, avec un panel de personnages plus larges et récurrents. Elle décrit une Nastia plus attentive à son environnement. Par exemple, on a des chapitres sur son amitié avec des filles qui ne peuvent qu’avoir une mauvaise influence, la queue pour le premier concert, l’arrivée de l’amoureux de la mère, les changements que cela provoque dans la famille et dans la maison, le premier amour, les fugues pour le suivre, le premier travail…

J’ai aimé ce livre pour la précision de la reconstitution de l’enfance et de l’adolescence, pour l’écriture dynamique et énergique à l’image de Nastia. D’un point de vue pratique (et dans l’optique de mes progrès en allemand), j’ai aimé le fait que les chapitres soient courts, les personnages secondaires suffisamment remarquables pour ne pas être oublié entre les chapitres (même dans le cas d’une lecture lente). Cela permet de soutenir l’attention, de motiver à continuer la lecture, même si certains passages sont difficiles à comprendre.

Comme je l’ai déjà dit, j’ai beaucoup aimé lire ce livre. J’ai tourné les pages avec plaisir, même avec entrain. Je ne me suis pas ennuyée ; mon intérêt a été maintenu jusqu’au bout. Pourtant, j’ai fermé le livre en me disant tout cela pour cela. Et finalement, je n’ai même pas envie de vous le conseiller.

C’est un avis très court, qui n’aura sûrement d’intérêt pour personne, mais cela me permet à moi de garder une trace de cette lecture (et ainsi me souvenir de mes débuts de lecture en allemand).

Références

Das kalte Licht der fernen Sterne de Anna GALKINA (Frankfurter Verlagsanstalt, 2016)

Sources lointaines de A Lai

J’ai demandé ce livre à la bibliothèque pour enfin lire un livre écrit par un auteur tibétain et dont l’histoire se passe au Tibet.

On suit l’auteur (je pense en tout cas qu’il s’agit de lui) dans deux périodes de sa vie : son enfance et la période de ses vingt-trente ans. Les deux « moments » sont reliés par deux sources (celles avec de l’eau qui coule) et l’imaginaire que l’auteur s’est construit autour d’elles. Ce qui est particulièrement intéressant est que les deux moments de sa vie correspondent aussi à deux périodes de l’histoire du Tibet. L’auteur a été enfant au début de l’occupation du Tibet par la Chine et a vécu ensuite la plus grande permissivité des autorités chinoises, ainsi que les progrès techniques amenés par ces mêmes autorités.

Au lieu de vous dire tout de suite ce qui m’a plu dans ce livre, je vais essayer de vous raconter tout de même de manière plus précise ce qui se passe dans ce livre.

La première partie fait une cinquantaine de pages et raconte la jeunesse de l’auteur dans un petit village isolé, où il y a une source qui paraît assez magique au petit garçon de l’époque. Notre narrateur a une enfance assez isolée en réalité car l’enfant est assez solitaire. Pourtant, il a un confident, Gongpo, un homme qui lui aussi est solitaire car il est mal vu du reste de la population à cause d’importants problèmes de peau. Gongpo a comme occupation de garder les chevaux qui ne servent plus à rien puisque la population n’est plus autorisée à « bouger » (sans autorisation) après l’occupation du Tibet par la Chine. Gongpo raconte au jeune garçon une histoire à propos d’une autre source, encore plus magique que celle du village, d’autant qu’elle est devenue inaccessible à cause des restrictions de circulation. Imaginez un peu une source qui guérit, avec des jeunes gens heureux se baignant nus, avec des grandes fêtes … Cela ressemble un peu à un paradis perdu. Dans cette première partie, l’auteur raconte aussi les odeurs, les couleurs, les paroles de son enfance et entre autres les histoires de sa tante, de sa cousine qui était possiblement amoureuse de Xianba, dont le jeune garçon se sentait proche mais dont il était profondément jaloux. Xianba s’est sorti du village en ayant été choisi pour intégrer l’armée populaire de Chine.

Dans la deuxième partie, on retrouve notre narrateur dix ans plus tard. Les conditions ont changé pour le Tibet (motorisation des trajets, une plus grande liberté de circulation) mais aussi pour lui puisqu’il est devenu photographe pour un journal. Il n’a pas oublié les récits de Gongpo et le jour où il se retrouve dans la région, qui par le plus grand des hasards est dirigée par Xianba (il est sous-directeur plus précisément), il cherche enfin à voir cette fameuse source. C’est l’occasion de se confronter à son enfance : il se rend compte qu’une distance inaccessible est faisable en quelques heures en voiture, que la source, même moins fêtée, reste magique pour son côté nature préservée. Xianba a cependant d’autres projets pour cette source et c’est ce que va raconter cette deuxième partie.

Plus encore que le côté dépaysant de cette nouvelle, c’est vraiment l’ensemble de l’histoire et des idées sous-entendues qui m’ont plu. En 120 pages, tout en pudeur, l’auteur raconte à travers son expérience professionnelle l’histoire du Tibet, en décrit l’évolution, donne les points positifs et les points négatifs (plus nombreux). C’est sa pudeur donc qui m’a plu mais aussi sa lucidité, finalement un peu son côté dépassionné. Dans tout le livre, par l’histoire et par l’écriture, on ressent toute la grandeur et la beauté de l’auteur.

Il y a un autre livre de l’auteur, paru en français, Les pavots rouges chez Philippe Picquier (le nom de l’auteur n’est pas écrit pareil mais c’est bien le même). Il est dans ma PAL. Quelqu’un l’a-t-il lu ? Y avez-vous trouvé les mêmes idées ? Tout cela, pour savoir si je dois le sortir de ma PAL rapidement ou s’il peut encore attendre un peu.

Références

Sources lointaines de A Lai – roman traduit du chinois par Marie-France de Mirbeck (Bleu de Chine, 2003)

Masako de Kikou Yamata

Je suis tombée sur ce bouquin par le plus grand des hasards à la bibliothèque. Je vous ai sûrement parlé de mes super-techniques pour trouver des livres à la bibliothèque : j’arrive avec deux titres, avec des auteurs dont le nom commence par deux lettres différentes. Je prends les livres, puis je reste planter devant l’étagère en regardant méthodiquement les titres, auteurs, couvertures. Je lis les quatrièmes de couverture de ceux qui m’inspirent et j’emprunte ceux que j’ai envie de lire parce que toute manière cela ne coûte rien d’essayer.

C’est comme cela que je suis tombée sur ce tout petit livre d’une auteure particulière. Contrairement, à ce que l’on pourrait penser, le livre a été écrit directement en français, en 1923 exactement d’après la signature à la fin du livre. Kikou Yamata, Kikou voulant dire chrysanthème en japonais, est franco-japonaise. Son père, descendant d’une lignée de Samouraï a été envoyé par le Mikado à Lyon, vers la fin du XIXème siècle, pour y découvrir les secrets de l’industrie textile. Il y rencontre une Lyonnaise, qu’il finira par épouser et auront ensemble une fille Kikou en 1895. Ses débuts se sont faits sous le parrainage d’André Maurois, Paul Valéry et Anna de Noailles. Masako a été édité par Jacques Chardonne et fut un véritable best-seller de son temps, puisqu’il a été réimprimé 22 fois. Aujourd’hui, son oeuvre est quelque peu oubliée en France mais reste au contraire très étudiée au Japon.

Masako est un livre court, 140 pages, écrit gros et raconte un événement étrange, en tout cas pour le lecteur contemporain. On est au Japon au début du XXème siècle, Masako, descendante d’une lignée de Samouraï  par sa mère, vit avec son oncle et sous la surveillance morale de ses tantes, du fait de la mort de sa mère adorée. Son père intervient très peu dans sa vie. Après des études de langues dans un couvent, elle rentre vivre chez elle, avec sa vieille nourrice pour s’occuper d’elle. Bien sûr, le but maintenant est de lui faire faire une « beau » mariage. Après plusieurs déceptions, on trouve enfin un prétendant correct, Naoyoshi. Le problème est que lorsque les deux jeunes gens se rencontrent c’est plus ou moins le coup de foudre. Sauf qu’au Japon, dans ces familles-là, à cette époque-là, cela ne se fait pas ; les tantes s’opposent au mariage au grand dam des amoureux …

Il s’agit donc ici d’une histoire d’amour très originale, dans un contexte on ne peut plus original également. Kikou Yamata en très peu de pages fait passer Masako par tous les états amoureux possibles : l’ennui, la langueur, le désespoir, le doute, le bonheur (pas forcément dans cet ordre en fait). On découvre la vie à l’époque dans les maisons nobles japonaises, ses habitudes et ses traditions. Rien que pour l’histoire, je trouve que le livre est plutôt intéressant. Le récit est servi par une écriture très poétique et lyrique, avec une grande économie de moyens :

Mes tantes sont venues, puis revenues. Leurs visages qu’elles ne fardent plus, dépouillés du sourire bienveillant, ont pris la roideur de l’ivoire. Le téléphone résonne, des voix graves répondent au lieu du joyeux « moshi moshi ! ». Toute la maison est mystérieusement affairée. Il semble qu’un mort la quitte, qu’un malade l’habite ou qu’un enfant vient de naître. Mon oreiller, ce matin, était trempé de pleurs et Baya [sa nourrice] n’a pas osé le faire sécher au soleil. Chacun aurait mesuré mon chagrin.

Le seul bémol que je mettrais est justement que parfois cette prose a un peu vieillie. Je me suis donc ennuyée en lisant certains passages. Cela reste cependant un livre intéressant à lire.

Références

Masako de Kikou YAMATA (Bibliothèque cosmopolite / Stock, 1995)

Sous la neige, nos pas de Laurence Biberfeld

Encore un livre que j’ai découvert grâce au compte Twitter Quatre Sans Quatre (@4sanswebzine) du site du même nom. Vous pouvez lire leur chronique sur ce lien. Vous devriez comprendre facilement pourquoi j’ai voulu lire ce livre : l’avis est excellent et surtout le choix de la photo ne pouvait que me convaincre.

On est en Lozère, sur le plateau de la Margeride, dans un petit village déserté par les femmes (il en reste quand même un peu mais elles ne pensent qu’à partir) ; seuls restent les hommes pour affronter des conditions de vie très difficiles. Événement notable : en août 1983 vient s’installer une jeune institutrice et sa petite fille, Juliette (cela fera trois enfants dans l’école en tout et pour tout, c’était une tout autre époque visiblement). Elles fuient la région parisienne : les loyers trop chers pour une mère nouvellement célibataire mais aussi les galères de la banlieue (drogue, violence…). Cette installation est censée permettre à Juliette, au caractère particulier et bien trempé, de se développer sans soucis.

Elles sont, assez rapidement, soutenus par les habitants du village, qui se prennent d’affection pour les deux nouvelles habitantes. Elles ne feront cependant jamais partie entièrement du village, la population les observant toujours comme des étrangères (les réunions avec le curé qui prédit les problèmes…) Deux hommes vont s’occuper plus particulièrement des deux nouvelles arrivantes : Lucien, le vieux voisin, et le cafetier (le village voit passer beaucoup de routier à cause de la mine toute proche). Ils sont là pour l’épauler lors des rigueurs climatiques de l’hiver mais aussi lorsque les problèmes de la ville vont s’immiscer dans leur nouvelle vie. Ce qui est assez intéressant est que comme je le disais, elles ne sont pas intégrées comme membres à part entière du village et le village va donc décider de régler les problèmes de l’institutrice sans lui en parler, en se basant juste sur leurs observations.

L’auteur va donc raconter séparément l’histoire du point de vue des habitants du village, en faisant intervenir l’institutrice pour préciser ou corriger des faits. Le récit de cette dernière se situe temporellement le plus souvent en 2015, au moment où elle est clouée sur un lit d’hôpital par un cancer, se remémorant un peu dans le brouillard ces deux années de sa vie.

Concernant l’histoire, j’ai trouvé que c’était assez réaliste dans le sens où on lit souvent dans les journaux que contrairement à une idée reçue, les petites villes mais aussi les campagnes ne sont pas épargnées par les problèmes de (petite) délinquance, les habitants ne faisant ici que se défendre pour éviter justement l’arrivée de ces problèmes sur leur plateau (et garder leur institutrice aussi). Il y a un moment où j’ai eu du mal à y croire ou sinon, je me demande combien de cadavres sont en train de pourrir en terre, en France, en dehors des cimetières (mais pourtant, là aussi, les faits divers donnent à penser que tout est possible). Pour moi, l’histoire du roman vaut surtout pour l’ambiance noire qui se dégage mais aussi pour la description des relations entre les habitants, extrêmement réussie à mon avis. En conclusion, c’est donc un très bon roman noir !

Ce qui m’a enchantée : les descriptions de la nature et des conditions météorologiques. Je ne connais pas pour la plupart les arbres, les animaux … dont parle l’auteur, mais je peux vous dire que j’y étais. Je sentais la neige arrivée, le ciel bas, le renouveau du printemps… Je complète donc ma conclusion : c’est donc un très bon roman noir qui en vaut la peine !

Références

Sous la neige, nos pas de Laurence BIBERFELD (La Manufacture de Livres / collection Territori, 2017)

Au cirque de Patrick Da Silva

Cette semaine sera twitter ou ne sera pas. En novembre ou décembre, je ne sais plus, j’ai vu passer un tweet des Éditions Le Tripode au sujet d’une opération le Grand Trip’. Il s’agit pour 15 euros de recevoir deux livres, avant publication dans l’idée de permettre aux lecteurs de prendre le temps de découvrir des livres qui le méritent. Le premier livre, Au cirque de Patrick Da Silva, est donc arrivé fin décembre, alors qu’il a paru mercredi dernier, avec en plus des cadeaux (cela valait déjà plus de 15 euros je pense). La première surprise est que c’est un livre que je n’aurais jamais acheté par moi-même car j’apprécie beaucoup Le Tripode mais plutôt pour la littérature étrangère. Deuxième surprise, il ne s’agit pas d’un nouvel écrivain ; il a déjà publié treize livres mais je ne le connaissais pas du tout ! Troisième surprise, le livre n’a pas le même format que d’habitude (je ne sais pas comment cela s’appelle dans l’édition mais les pages doivent être coupées et elles dépassent de la couverture, ce qui est très pratique pour prendre des notes toutefois ; on me dit sur Twitter que cela s’appelle un livre non massicoté, voilà, voilà).

Je l’ai commencé tout de suite, un mois après je le relisais tellement il m’avait plu. C’est suffisamment rare pour que vous puissiez vous rendre de tout l’amour que je porte à ce livre. On est en pleine campagne, dans une ferme « isolée ». Quatre enfants sont réunis après un drame touchant leurs parents :

La mère est morte, pendue. Le père a été mutilé : les deux yeux arrachés, le sexe et la langue tranchés. Lui il s’en est tiré […] Ils étaient dans la grande ; tous les deux, dans le fenil de la grange. Le père en sang, étendu dans le foin, la mère au-dessus et au bout d’une corde. C’est leur plus jeune fille qui les a trouvés. C’est elle qui les a trouvés – le père, la mère – comme ça, dans la grange, dans le fenil de la grange […] Dans la chambre des parents c’était un grand désordre : le lit défait, les tiroirs renversés, l’armoire ouverte, tout le linge par terre […] Le collier de la mère a disparu.

Parmi les quatre enfants, seule la plus jeune était resté à la maison. Elle s’entendait mieux avec son père qu’avec sa mère, car lui faisait un effort pour comprendre ses particularités. L’aînée des filles est partie faire ses études en ville, tandis que les fils ont quitté très vite la maison car il y avait une rivalité malsaine entre eux et leur père, par rapport à leur mère. Il faut dire que le père a longtemps été en prison, laissant seule la mère et ses quatre enfants.

Mais voilà, suite au drame, les trois premiers enfants sont revenus à la maison, plus pour trouver le collier de la mère, que d’aider la sœur ou d’attendre la « guérison » de leur père. En tant que lecteur, notre idée est bien au comprendre qui a pu faire cela et qu’est-ce qui a mené à ces événements. L’auteur nous place dès le début dans cet état d’esprit. J’ai eu cette impression de participer à une humeur, une sorte de voix qui chuchote en ressassant les faits inlassablement. Sauf que comme je le disais la ferme est isolée et il s’agit d’un drame purement familial, l’auteur ne peut pas faire avancer son histoire et découvrir les faits en faisant intervenir d’autres personnages par exemple. Et c’est là qu’il, l’auteur, entre en jeu : il met ses personnages sur scène, en piste plus exactement, comme au cirque, pour les faire rejouer les scènes clés du passé. Il fait aussi ressasser ses personnages à qui échappent parfois des détails qui seront ressassés par la « rumeur » dont je parlais au début de mon avis. C’est cette écriture et ce procédé narratif qui m’ont complètement happé dès la première page.

Un autre point qui m’a particulièrement plu, c’est tout simplement le dénouement. J’ai été soufflée car je n’avais tout simplement rien vu venir. En plus, l’auteur l’annonce plus ou moins au détour d’une phrase que j’ai dû relire pour être sûr d’avoir bien compris.

Je vous conseille donc très fortement ce roman.

Pour finir sur ce Grand Trip’, on a donné notre avis par mail et l’auteur a répondu : il a bien souligné qu’on avait pu voir dans son livre des choses qu’il n’y avait pas vues. Ne perdez pas de vue qu’il ne s’agit que de mon avis et de mon interprétation, ma lecture quoi. En plus, j’ai lu ce roman dans des conditions que je qualifierais d’idéales : je n’avais aucun a priori en commençant ma lecture et surtout j’avais le temps d’en profiter pour pouvoir m’approprier complètement le livre et l’histoire. J’espère avoir la même expérience avec le deuxième roman …

L’avis tout aussi enthousiaste de Ingannmic.

Références

Au cirque de Patrick DA SILVA (Le Tripode, 2017)

A voté de Isaac Asimov

Je regardai la semaine dernière twitter (comme tout le temps en fait) mais c’était le moment de la journée où le compte Tweet de couv’ (@lemotdulibraire) diffusait les photos de couvertures de livres avec le petit mot du libraire et je suis tombé sur ce petit livre, publié au Passager clandestin, dans la collection Dyschroniques. J’ai déjà lu deux livres de cette collection et à chaque fois je les ai beaucoup aimés. Pour rappel, sont publiées dans cette collection des nouvelles d’anticipation, écrites au XXème siècle (souvent au milieu des années 50). Les textes font le plus souvent écho à notre actualité.

A voté est une nouvelle de 50 pages, publiée en 1955 par Isaac Asimov. On est en 2008, aux États-Unis, année d’élection présidentielle. Depuis une quarantaine d’années, le système a bien changé. Dorénavant, une seule personne élit le président des États-Unis, plus exactement une personne est désignée pour aider une machine à désigner le nouveau président. La machine dispose de tous les faits pour pouvoir juger de l’état du pays mais a besoin d’un homme pour faire rentrer l’aléatoire humain pour parfaire ses calculs. Vous avez bien lu : le vote n’est désormais accessible qu’à un homme, entre 20 et 60 ans. Les femmes doivent sûrement introduire trop d’aléatoire dans la machine … Bien sûr, on suit dans cette nouvelle le candidat de l’année, qui s’angoisse au sujet du poids qu’on lui a mis sur les épaules (parce que bien sûr, il n’est pas anonyme) tandis que sa femme est ravie de cette opportunité et que son beau-père regrette l’ancien système (celui que nous connaissons en réalité).

Quand je lisais l’histoire, je me demandais ce qui faisait qu’Asimov avait eu l’idée de ce thème mais aussi quel écho on pouvait voir avec notre actualité (on voit avec cette affirmation que je suis lente à comprendre mais bon c’est la réalité). Je voyais bien le lien avec le big data : le fait qu’une machine puisse prédire, en fonction d’informations qui ne semblent rien à voir avec le phénomène que l’on cherche à prévoir, mais aussi influencer le comportement des consommateurs (parce qu’à ce stade-là, nous ne sommes plus des humains). Il ne me semble pas en fait que ces algorithmes puissent nous supprimer le droit de voter (dans le sens où nous restons toujours maître de nos choix dans l’isoloir mais aussi dans le sens que si à terme, nous n’avions plus le droit de vote, ce serait notre faute puisque nous aurions accepté quelque chose d’inacceptable ; les algorithmes n’y seraient pour rien), même si ces algorithmes/prévisions influencent plus ou moins notre choix aujourd’hui.

La nouvelle est suivie du contexte  de publication. Dès 1936, avec Gallup, les sondages prennent une grande importance aux États-Unis car ils sont supposés pouvoir « déterminer l’opinion des gens en fonction de l’âge, du sexe, du lieu de vie, de la profession, de la religion … ». En 1951, l’Univaci est « le premier ordinateur commercial produit aux États-Unis. Son premier usage fut consacré au grand recensement de 1951. L’année suivante, il est utilisé par la firme CBS pour prédire le résultat de l’élection présidentielle : en s’appuyant sur un échantillon de 1% de la population votante , Eisenhower est donné vainqueur ». En 1952, il est élu avec 55,1% des voix. Après avoir lu le contexte, tout m’est apparu plus clairement. En fait, les méthodes de sondags ont évolué depuis mais restent des méthodes de sondage. Dans la nouvelle d’Asimov, il ne s’agit que d’une évolution logique des sondages vers le big data. Aujourd’hui, d’après ce que je sais, ces méthodes sont bien utilisées pour prédire les votes mais ne sont pas rendues publiques telles que (comme les sondages le sont). On pourrait pratiquement pousser un ouf de soulagement. Cependant, quand on voit aujourd’hui l’impact qu’ont ces méthodes sur les pratiques commerciales et surtout la passivité des gens par rapport à ces méthodes, on peut s’interroger à la suite d’Asimov sur le comportement des citoyens si on appliquait des algorithmes aux élections (présidentielles ou non). Je ne suis même pas sûre qu’on utiliserait un humain pour assurer l’aléatoire du procédé.

J’ai beaucoup aimé cette nouvelle car tout simplement, elle m’a permis de voir et de réfléchir sur jusqu’où on pourrait se laisser envahir par des algorithmes, utilisés par des gens malveillants (pensant plus à l’argent et au pouvoir qu’à la démocratie). Je pense cependant perplexe sur un point qui n’est pas expliqué dans cette nouvelle : comment peut-on pour changer à ce point les modalités de scrutin sans que personne ne dise rien, en tout cas que la majorité reste silencieuse ? Si vous avez des conseils de lecture sur ce sujet (des romans, pas des essais par contre), je suis preneuse.

Références

A voté de Isaac ASIMOV – traduit de l’américain par Denise Hersant (Le Passager Clandestin / Dyschroniques, 2016)

Avant et Pendant de Vladimir Charov

Avant et Pendant de Vladimir Charov est un livre exigeant mais qui en vaut très clairement la peine. J’ai demandé ce livre à la bibliothèque après avoir lu dans le Matricule des Anges sur le « nouveau » livre de Charov, Soyez comme les enfants, aux Éditions Louison. L’auteur y est présenté comme un des maîtres du nouveau roman russe, tout en étant impertinent face à l’histoire. Historien de formation, ces romans jouent souvent visiblement sur des faits historiques pour parler du présent.

L’histoire se situe ici à Moscou, au milieu des années 1960. On suit un homme qui régulièrement fait des crises, part et est retrouvé quelques mois plus tard amnésique, à différents endroits de Russie. Cela ne lui pose pas de problème flagrant car il retrouve progressivement et à chaque fois une vie normale au bout de quelques mois. Jusqu’au jour où cela ne fonctionne plus : il ne retrouve plus systématiquement la mémoire. Il décide d’écrire alors un « Nécrologe des disgraciés » sur des gens sans voix, qui lui ont confié leurs histoires.

Sans doute les pages qui vont suivre sont-elles des lamentations, des lamentations sur des hommes que j’ai connus et aimés. Sur des hommes que le destin a emportés prématurément, comme on dit, et dont il n’est rien resté nulle part sauf dans mon souvenir. Et quand à mon tour je partirai, il ne restera plus rien.

La vie de ces hommes n’a pas pris forme, elle s’est écoulée sans amour, sans joie, parfois sans le moindre sens. Aucun d’eux n’a vraiment réussi à faire aboutir un projet, et si l’on considère que pour partir apaisé l’homme doit s’être accompli, ces hommes ont échoué. Ils ont souffert avant de mourir et se sont éteints dans les tourments. En expirant, ils ont senti qu’ils avaient été grugés, frustrés et disgraciés sur cette terre. Aussi, en souvenir de mon enfance, je me sens en droit de donner à mon entreprise le nom de « Nécrologe des disgraciés ».

Le narrateur, Aliocha, commence son projet mais doit rapidement s’arrêter car sa maladie empire. Après la consultation du Pr. Kronfeld, le narrateur est interné dans un hôpital psychiatrique d’un genre un peu particulier. Il y a bien une partie hôpital mais il y a aussi de vieux patients, faisant partie de l’IGN, l’Institut du génie naturel.

De 1922 à 1932, débuta Ifraimov, c’est-à-dire pendant une décennie, cet hôtel particulier abritait l’IGN, l’Institut du génie naturel, un bureau d’études totalement secret dont Lénine, qui dirigeait le Sovnarkom à l’époque, avait signé le décret de création et sur lequel on fondait de grands espoirs. La dizaine de personnes qui organise ici chaque semaine des séminaires, par habitude ou par inertie, fait partie des derniers pupilles de cet institut, les autres sont tous décédés.

Cet institut avait été créé suite à des recherches datant du XIXème siècle montrant que la puissance d’un État était déterminée par le niveau intellectuel de sa population. Ayant étudié les biographies de tous les génies russes, les autorités se sont rendu compte que la plupart présentaient des pathologies psychiques, d’où l’idée de les étudier. L’idée était déjà à l’époque d’encourager la révolution, vu que tout le monde voulait renverser le tsar.

Le lien frappant entre pathologie et génie réclamait des éclaircissements, et ce problème fut étudié pendant une assez longue période. Voici les conclusions de cette recherche : toute société est organisée de manière extrêmement rigide, elle est capable d’imaginer ce qui conduira chaque génération nouvelle à la reproduire  sous une forme inchangée. À cet effet, elle crée des milliers d’interdictions et de tabous ; n’importe quel individu, dès le berceau, sait ce qu’il peut faire et ce qu’il ne peut pas faire, ce qui est mal et ce qui est bien. Cette norme est inscrite en chacun de nous, sans exception. De la naissance à la mort, nous subissons tous cette censure à laquelle il est impossible de cacher quoi que ce soit, de dissimuler la moindre vétille, car nous sommes nous-mêmes partie intégrante de cette censure. Et nous sommes très vigilants, Aliocha. Or les génies sont des ennemis terribles de la société car ils sont les seuls être capables de la détruire, simplement parce qu’ils en comprennent le caractère conventionnel. Il suffit parfois d’un seul être exceptionnel pour que tout s’écroule, tout, et avec fracas !

En se défendant, la société persuade le génie que toutes ses pensées, ses idées, ses théories ne sont que sottises, délire, folie, qu’elles sont insensées, repoussantes, dépravées, sales, et que pour son propre bien  il ne doit initier quiconque à ses idées, pas même ses plus proches parents. Il doit se souvenir qu’elles sont sa malédiction, sa croix, sa honte, et prier Dieu pour qu’elles restent un secret, qu’elles disparaissent avec lui dans la tombe. Les arguments de la société sont sans aucun doute très convaincants car la majorité des génies n’essaient même pas de lutter contre la censure, ils se résignent même avec joie et vivent une vie sinon heureuse du moins normales. Le génie n’aura la chance de se réaliser qu’à la condition que la société qui l’imprègne soit en déclin.

Au vu de ces considérations, on se doute que les anciens pensionnaires de l’IGN ont beaucoup d’histoires à raconter sur les rôles qu’ils ont joués dans la Révolution russe, et finalement ce qu’il y avait sous cet événement. Eux aussi peuvent paraître comme dans des disgraciés car ils sont aujourd’hui des oubliés d’un établissement fermé. D’autant qu’Aliocha a décidé de reprendre la rédaction de son « Nécrologe des disgraciés ». Ses nouveaux « amis » rentrent parfaitement dans le cadre de son projet. Il décide de se remettre à l’oeuvre, d’écouter et retranscrire leurs histoires. Ifraimov, un pensionnaire un peu hors du commun, vient lui raconter comment Mme de Staël a eu trois vies, dont deux Russie, et le rôle décisif qu’elle a joué dans la propagation des idées communistes et de la Révolution russe. On apprendra ainsi dans ce livre le lien entre Mme de Staël et Staline. Et pas que …

Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu un roman aussi intelligent. L’auteur créé tout un monde parallèle, où l’histoire russe de la fin du XIXème siècle et du XXème siècle peut être complètement réinterprétée selon une sorte de théorie du complot géant. Je sais que ce n’est pas le seul livre à faire cela mais ici, la particularité est que le seul fait réel est la Révolution russe. L’auteur ne reprend aucun fait historique, aucun personnage (sauf Lénine, Staline …). Il invente absolument tout en proposant un cadre d’une crédibilité incroyable (j’ai même cru à la résurrection de Mme de Staël). Il part complètement dans son idée, en la poussant toujours à fond. À aucun moment, je ne me suis dit « c’est trop peu » ou « ce n’est pas assez ». On ne peut à mon avis qu’être scotché par une telle imagination !

Comme vous avez pu le voir sur les extraits (que j’aurais voulus plus nombreux mais je ne peux tout de même pas recopier le livre), l’écriture est extrêmement entraînante et rythmée.

Pourquoi ai-je parlé d’un roman exigeant ? L’auteur donne plusieurs fois un cadre religieux à ses explications. Clairement, je ne pense pas avoir tout compris et surtout en avoir compris les tenants et les aboutissants. Je me suis accroché tout de même et je ne l’ai pas regretté.

Trois autres romans de cet auteur ont paru en France et tous ont l’air d’employer la même idée : utiliser un cadre historique lâche pour décrire une histoire complètement folle. J’aimerais beaucoup lire un entretien long avec l’auteur pour comprendre comment lui viennent ses idées et surtout ce qu’il y met dedans (je suis persuadée de ne pas avoir tout saisi pendant cette première lecture).

Références

Avant et Pendant de Vladimir CHAROV – traduit du russe par Véronique Patte (Éditions Phébus, 2005)

A Distant View of Everything de Alexander McCall Smith

Cela faisait longtemps que je ne vous avais pas parlé de la série des Isabel Dalhousie de Alexander McCall Smith. Et pour cause: cela faisait longtemps qu’un nouveau roman n’avait pas paru. L’auteur nous a fait attendre avec deux nouvelles, At the Reunion Buffet et Sweet, Thoughtful Valentine. Mais là, enfin, est sorti le nouveau roman de cette série. C’est un très bon cru !

Depuis ses dernières aventures, Isabel Dalhousie a eu le temps d’avoir un deuxième enfant, un deuxième petit garçon, Magnus, avec Jamie bien sûr. Au début du roman, elle a accouché depuis peu et raconte sa nouvelle vie : la réaction de Charlie à la naissance de son petit frère, l’évolution de sa relation de couple mais aussi ses sentiments lors de ses premières sorties où elle « abandonne » son fils aux soins de Grace (sa « housekeeper ») ou de Jamie. Ces points sont abordés de manière normale (elle en parle comme tout le monde), et non pas comme d’habitude, d’un point de vue détaché et philosophique. Je dirais que les cinquante premières pages du livre sont consacrées à cette nouvelle vie, rendant Isabel Dalhousie beaucoup plus humaine (ou terre à terre) que d’habitude, moins dans la réflexion sur le quotidien mais plus dans l’action. Quand je lisais ce livre, je me suis demandé si l’histoire allait démarrer un jour et je me suis rendu compte qu’en fait l’auteur avait besoin de replacer tous ses personnages dans ce nouveau contexte, comme si finalement il démarrait une nouvelle série. Plus clairement, je n’ai pas eu le même sentiment que d’habitude, de retrouver des vieux amis que j’aurais laissés pendant un an (durée entre deux volumes habituellement) mais vraiment de redécouvrir mes personnages sous un autre angle.

L’histoire a quand même débuté à un moment… Lors d’une de ses premières sorties sans son nouveau-né, dans l’épicerie fine de sa nièce, elle rencontre une amie d’enfance qui lui demande de l’aide (parce que tout le monde à Édimbourg sait qu’elle règle parfois des problèmes pour les autres, en toute discrétion bien sûr, c’est pour cela que tout le monde le sait d’ailleurs…). Cette amie, qui a eu beaucoup d’aventures amoureuses mais qui aujourd’hui a trouvé chaussure à son pied, aime organiser des dîners pour faire se rencontrer des couples. Sauf qu’elle craint d’avoir fait une erreur avec le dernier couple en date, car un autre invité lui a expliqué que l’homme, un célèbre chirurgien plastique, était connu pour être un coureur de dot (de fortune plus exactement) et qu’il avait au moins connaissance de deux cas ayant subi les manœuvres de cet homme.

Ne voulant pas se mêler de cela, l’amie demande à Isabel d’enquêter. Celle-ci prend rendez-vous avec l’informateur pour connaître les noms de ces deux femmes, l’homme très seul en profite pour lui faire des avances dès le deuxième entretien. Elle croit le cas bouclé vu la sincérité de l’homme. Pourtant, Jamie la rappelle à l’ordre en lui rappelant qu’on ne peut pas se fier aux dires d’un seul homme pour connaître la vérité ou même comprendre des faits. Elle prend rendez-vous avec les deux femmes-victimes …

Je suis toujours épatée par l’ouverture et la générosité des gens d’Édimbourg, en tout cas dans les milieux huppés. Ils peuvent recevoir et se confier à n’importe qui, du moment que ce n’importe qui est introduit par une connaissance. Cela facilite la narration me direz-vous mais bon, tout de même. Blague à part, avec cette histoire, on voit qu’Isabel Dalhousie a bien changé, puisque c’est Jamie qui la rappelle à l’ordre sur la base de la philosophie : comment définit-on la vérité ? Quand je vous dis que c’est un second départ pour la série …

Ce qui fait que ce livre est un très bon cru, c’est justement le fait qu’il n’y a pas, comme d’habitude, deux histoires parallèles, qui n’ont pas forcément grand-chose à voir. Il y a une seule « enquête » et la vie quotidienne d’Isabel Dalhousie et de sa famille, le tout s’entremêlant agréablement et surtout logiquement.

En conclusion, il s’agit d’un nouvel opus qui marque un tournant dans la série, un renouveau en fait, mais dans lequel pourtant on retrouve les fondamentaux de la série.

Extrait

‘It’s perfectly possible to accept the tenets of a religion and still be honest’, she continued. ‘It depends on whether the religion is compatible with honesty. Some aren’t.’

‘Why?’

‘Because they ask you to believe in things that are patently impossible. And that’s the same as asking people to believe in lies, to say that lies don’t matter.’

Références

A Distant View of Everything de Alexander McCall SMITH (Little Brown, 2017)