Deux BD d’Anneli Furmark

Enfin les vacances ! J’espèrais pouvoir rattraper mon retard sur mes billets de lecture. Pour cela, il me fallait en rédiger entre deux à trois par jour pour être de nouveau à jour. Le problème est que j’ai récu un Starter Kit Arduino pour mon Noël de la part de mon frère ; cela m’a détourné de mes bonnes résolutions. D’autant que je dois réviser mon examen d’allemand pour février … Trêve de bavardages. Commençons ce billet consacré à deux BD d’Anneli Furmark, une auteure suédoise.

La dernière fois que j’ai été à la bibliothèque, j’ai demandé à la très très gentille bibliothécaire si je pouvais avoir une BD de la réserve. Et elle a été me la chercher (en réalité je ne l’ai jamais eu à cause d’un problème d’ISBN, merci monsieur Cambourakis), sauf que c’était long donc je me suis assise à côté d’un bac à BD et j’ai commencé à regarder celles qui sont en dessous, ce que je ne fais jamais. Je suis tombée sur ce livre que je ne connaissais absolument pas. Ce qui m’a séduite : le résumé tout simplement (je le reprends plus ou moins ici car il est plutôt très bien fait et met bien en évidence le contexte qui n’est forcément connu du lecteur français).

On est en Suède, à la fin des années 1970, dans un lotissement d’immeubles. Siv est mariée, avec trois enfants et travaille dans la section jeunesse du parti social-démocrate. C’est important pour l’histoire car ce parti vient de perdre les élections, après quarante ans de pouvoir, ouvrant la voie à une période d’incertitudes politiques. Ainsi, en coulisse, s’activent plusieurs partis d’extrême gauche tant au point de vue national qu’au point de vue local, dans les entreprises et dans les rues des petites villes.

C’est dans ce contexte que Siv, ayant une vie bien rangée, tombe amoureuse d’un jeune homme, Ulrik, militant d’extrême gauche, arrivé récemment dans la petite ville pour aider à la propagation des idées de son parti dans les rues comme dans les usines.

On voit déjà que Siv et Ulrik sont totalement différents, au niveau de leurs âges, de leurs convictions, de leurs vies familiales … C’est cet amour « malgré tout cela » qui va être au centre de cette BD : est-ce qu’elle est prête à tout lâcher pour son amant (mari et enfants) ? est-ce que lui est prêt à faire le sacrifice de ses convictions pour son amour ? On pourrait répondre tout simplement, en disant que c’est une histoire et donc oui, ils peuvent le faire. Sauf que l’auteur rend la chose plus compliquée. Toute la ville est politisée (plus exactement tous les personnages). Le mari est syndicaliste dans la même usine qu’Ulrik, mais du côté socio-démocrate. Quand le mari parle d’Ulrik à la maison, il parle de ses convictions plutôt que de la personne. Cela rend la vie de Liv plus complexes puisqu’elle juge non plus son amant sur sa personne propre mais aussi sur ses idées. Du côté d’Ulrik, c’est un peu la même chose. Il habite avec un couple du même bord politique que lui (c’est un peu les chefs locaux du parti) et qui le logent en attendant autre chose. C’est aussi dans cet appartement qu’il reçoit sa maîtresse. Quand ils se font surprendre, forcément là encore, ce n’est pas la femme qui est vu mais une personne travaillant pour l’autre camp. Ulrik doit choisir, en tout cas, pour les membres de son parti, entre sa maîtresse et ses idées. Il n’est donc pas tout à fait dans la même situation que Siv mais lui aussi doit choisir.

Les choix des personnages, leurs convictions et leurs tempérament sont au oceur de cette BD. Cela donne quelque chose qui devrait être en ébullition. En fait, tout est refroidi par le choix de la colorisation, très sombre, très noir et blanc.

Forcément, après cette première lecture, j’ai voulu continuer ma découverte des albums d’Anneli Furmark et j’ai choisi le précédent album qu’elle avait publié aux éditions çà et là, en 2013. Pourquoi celui-ci ? Parce qu’il se déroule en Islande … pour être honnête, c’est aussi parce qu’il était en numérique ! L’histoire est assez simple. Une mère et son fils adolescent partent en vacances en Islande avec le nouveau compagnon de la mère. Celui-ci est le plus enthousiaste des trois, complètement grisé par le côté très minéral et ancestral du pays. La mère est beaucoup moins enchantée car elle voit du danger partout. L’adolescent est un adolescent, et donc est plutôt indifférent et/ou lassé par les paysages et concentre plutôt sa « haine » sur le nouveau compagnon de sa mère.

J’avoue avoir eu peur que l’album ne tourne qu’autour de cette situation difficile entre le beau-père et le fils, avec la mère entre les deux. Je me suis dit que j’allais vite me lasser mais à partir de ce début classique, Anneli Furmark déroule une histoire des plus tragiques (avec un retournement de situation qui laissera pendant quelques pages, dans l’expectative de la suite).

Là encore, le contraste entre l’histoire et les paysages est très utilisé : on a d’un côté l’intime, la proximité et de l’autre l’immensité, l’infini des paysages. Quand les deux se rejoignent, le lecteur ne peut qu’être soufflé.

Les dessins et la lumière de cette BD sont par contre totalement différente d’Hiver rouge. Le livre ici est baigné par la lumière. J’avoue avoir préféré cet album juste à cause des paysages islandais. Dans les deux cas, les histoires racontées par l’auteur sont vraiment très intéressantes. Deux très bonnes découvertes, dues uniquement au hasard. Parfois il fait bien les choses !

Je termine en disant que l’auteur sortira un nouvel album aux éditions ça et là le 24 janvier 2017, Un soleil entre des planètes mortes. Cet album se déroulera en Norvège et suivra un personnage qui part en pèlerinage sur les lieux d’un roman classique norvégien des années 1930, Alberte et Jacob. Autant vous dire que j’attends cet album de pied ferme.

L’avis de Lewerentz sur Le centre de la terre.

Références

Hiver rouge de Anneli FURMARK – traduit du suédois par Fanny Törnberg (Éditions çà et là, 2015)

Le centre de la terre de Anneli FURMARK – traduit du suédois par Fanny Törnberg (Éditions çà et là, 2013)

Frances de Joanna Hellgren

francesjoannahellgrenJ’ai acheté cette BD, une des fois où je suis allée à Bruxelles. Je ne connaissais pas du tout mais le petit mot de la libraire m’avait donné envie de lire ce livre. Je me rappelle une phrase : « j’envie ceux qui vont découvrir cette BD en un seul tome ». En effet, il s’agit ici de l’intégrale d’une série qui a paru initialement en trois tomes. Et franchement, je vous conseille de lire cette excellente BD dans la version intégrale car quand on a commencé à la lire, on ne peut s’empêcher de la terminer. Cette BD est pratiquement un coup de cœur : elle est épatante, émouvante, extrêmement bien narrée et dessinée !

Frances est une petite fille qui vient de perdre son père. Il s’est noyé. Accidentellement apparemment. Elle est recueillie par sa tante, Ada, car elle n’a pas de « maman ». Depuis sa naissance, elle vivait seule avec son père (quand il était là). De plus, celui-ci était plus ou moins fâché avec sa famille (plus exactement avec son père qui est / était d’une méchanceté assez incroyable avec sa femme et ses enfants). Frances découvre donc une famille qu’elle ne connaît pas. Ada, la tante, vit seule avec son père depuis la mort de sa mère et le début de sa maladie à lui (une maladie touchant le cerveau apparemment). Elle est une « vieille fille », en tout cas de manière officielle. Elle est homosexuelle et n’a plus eu de relations solides depuis sa dernière rupture, qui s’est produite juste avant son emménagement dans la maison familiale. C’est un peu ce qui a servi de prétexte à ce qu’elle soit celle qui s’occuperait de son père : elle n’a pas d’enfants, pas de vie en fait, d’autant qu’elle a été encouragée par son adorable sœur et son mari a laissé tomber son travail car s’occuper de son père est un travail à plein temps. La sœur est un personnage détestable car elle se voit comme la personne qui sait tout et qui a tellement mieux réussi que les autres :  elle a un mari, des jumelles, vit dans l’aisance, n’a aucuns problèmes particuliers. Forcément, le père, la nièce, la sœur font triste figure par rapport à elle.

frances2

Dans cette BD, l’auteur nous raconte le passé et la vie de Ada et Frances, de leurs reconstructions et de leurs acceptations du passé et ce qu’elles sont aussi. Joanna Hellgren entremêle ces deux destins. On découvre à travers le récit sur Frances la vie décousue et bohème de son père, la manière dont il s’est retrouvé seul avec sa fille, comment il l’a assumé plus ou moins. Rien que le récit des ces deux histoires est émouvant.

Cela vient du fait de comment ils sont intriqués l’un dans l’autre, comment on est amené à faire un parallèle entre les deux, à comprendre de manière profonde comment les membres de cette famille se sont construit et se construisent, à comprendre leurs fragilités. Les transitions sont un peu le point faible de la BD, d’une planche à l’autre, on peut passer du présent au passé. Parfois, j’ai mis la planche à comprendre de qui et de quoi on parlait. Pas pour toutes les transitions mais quelques fois seulement. Donc ce n’est pas si grave !

Les dessins sont noir et blanc, crayonnés. Il n’y a pas d’attention particulière portée au décor (dans le sens où on n’a pas un décor de pièce, de maison ou d’extérieur particulièrement travaillé) ; le travail se concentre sur les personnages et sur leurs émotions (qui en disent plus long que le texte, parfois).

Je vous conseille vraiment vivement de lire cette BD ; elle est juste excellente !

frances1

Références

Frances de Joanna HELLGREN (Cambourakis, 2013)

Docteur Glas de Hjalmar Söderberg

DocteurGlasHjlamarSoderbergJ’ai été samedi à la librairie La Procure, en sortant de l’exposition Fragonard du musée du Luxembourg. Je vais rarement dans cette librairie car je ne m’y sens pas forcément très à l’aise mais les trois fois où j’y suis allée, j’ai toujours trouvé des livres dont je n’avais jamais entendu parler. Les libraires ont des coups de cœur très personnel.

Je vais donc aujourd’hui vous présenter une de mes acquisitions, lue cette semaine. Je n’ai aucun mérite car il fait seulement 112 pages.

Le livre est écrit sous forme de journal, du 12 juin au 7 octobre. L’auteur est un médecin installé à Stockholm (qui ressemble à un petit village car tout le monde a l’air de se connaître et de se croiser très souvent), célibataire, un peu comme on entre en religion, et surtout plein de grands principes sur son « devoir ». Il reçoit souvent la visite de femmes ou de jeunes femmes en « difficulté » à cause de grossesses trop fréquentes ou plus généralement non désirées. Il refuse à chaque fois d’arranger les choses, prétextant son « devoir » (je le mets entre guillemets car il le dit avec tellement d’emphase).

Un jour arrive Helga Gregorius, femme, très jeune femme du « vieux » révérend Gregorius , vient lui demander son aide pour trouver un moyen d’empêcher le révérend de lui faire accomplir son « devoir conjugal » car elle est dégoûtée et surtout a un amant qui lui convient beaucoup mieux. Il doit donc mentir et prétexter une maladie à la jeune femme (et l’annoncer au mari). Contre toute attente (la sienne et celle du lecteur), il accepte car il est attiré par cette jeune femme. Comme cela ne marche que quinze jours, il éloigne le mari en cure pour plus d’un mois et demi. Quand le révérend revient, il constate que rien n’y fera et se demande s’il ne doit pas agir autrement.

Il ne profite pas de ce laps de temps pour entreprendre la jeune femme, qui reste avec son amant mais plutôt pour réfléchir à la manière dont une jeune femme s’est fait piéger par ce mari. Il réfléchit là encore en terme de justice et de devoir. Il voit toute sa vie et celles des autres par ces prismes. Cela donne un journal très heurté, un peu noir, bouillonnant aussi, où il se défoule car à l’extérieur, il ne peut pas et ne veut pas. Il ne s’autorise pas à vivre comme ses contemporains ; j’ai conscience que l’époque entre jeu. La fin est une surprise pour le lecteur au vu du personnage.

Avec ce côté trop moralisant, je n’ai pas réussi à m’attacher au personnage du docteur Glas, mais j’ai eu pitié de ceux qui le côtoie, en particulier du pasteur et de sa femme car le pasteur lui sert de bouc-émissaire et il se sert de Helga comme d’une sorte d’objet pour satisfaire sa morale et lui-même. Il en tire du plaisir de cette manière ; j’ai eu l’impression qu’il ne lui conférait pas le statut de personne mais plutôt celui d’objet. J’ai, malgré le personnage, aimé le livre (c’est une bonne lecture) car il donne à voir à travers les yeux d’un homme trop solitaire, qui justifie ses choix de vie plutôt par des principes que son histoire et les hasards de la vie.

L’écriture et le rythme sont « classiques » mais restituent très bien la manière de penser de l’homme. Plus que par la narration, on arrive très bien à se figurer le caractère du personnage. Un autre point positif est qu’en 112 pages, il n’y a rien à jeter. C’est ni trop peu, ni pas assez.

La quatrième de couverture présente ce livre comme un classique suédois. Il a donc été écrit par Hjlamar Söderberg (1869-1941), publié pour la première fois en 1905. En 2013, les éditions Viviane Hamy ont (re)publié trois de ses textes. Docteur Glas sort en ce début d’année dans le cadre de la parution du livre de Bengt Ohlsson Gregorius (Phébus, 2016) racontant les mêmes faits mais du point de vue du révérend. Je pense que je vais me pencher sur ce livre, même s’il est bien plus épais (fainéantise quand tu nous tiens …) car cela m’intéresse de savoir si cet écrivain a vu le révérend de la même manière que moi.

Références

Docteur Glas de Hjlamar SÖDERBERG – traduit en français d’après un original suédois par Marcellita de Moltke-Huitfeld et Ghislaine Lavagne (Libretto, 2016)

Un siècle de littérature européenne – Année 1905

J’appelle mes frères de Jonas Hassen Khemiri

JAppelleMesFreresKhemiriCe roman est initialement une pièce de théâtre et que son auteur a donc « transformé » en roman (d’après ce que j’en comprend). On retrouve de sa « première » forme le mode déclaratoire.

Là aussi, c’est un roman très court (120 pages) mais très fort. Un attentat vient d’avoir lieu à Stockholm ; une voiture vient d’exploser. Un suspect est recherché avec comme description cheveux noirs, énorme sac à dos, foulard palestinien.

Le narrateur, Amor, qui parle et qui est en fait l’homme dont on suit les pensées, qui vont devenir de plus en plus paranoïaques au fil du roman, est un jeune homme, issu de l’immigration, parfaitement intégré, qui a fait de hautes études … Le jeune homme bien sous tout rapport, quoi. Amor est bouleversé tout au long de la journée qui suit cette attentat et c’est cette journée que l’on va suivre.

Au début, il dit :

J’appelle mes frères et je dis : Ne vous faites pas remarquer pendant quelques jours. Éteignez les lumières. Fermez les portes. Orientez les persiennes de manière qu’on ne puisse pas vous voir à l’intérieur mais que vous, vous puissiez voir à l’extérieur. Débranchez la télé. Éteignez votre portable. »

Il ne veut pas sortir de chez lui mais sa cousine Alhem le force car elle a  besoin de changer un outil qu’elle a utilisé en Tunisie (je ne suis pas sûre de ce détail)  pour construire une maison pour un membre de la famille. Elle en Tunisie a chargé Amor de s’en occuper. Il a repoussé, repoussé … mais elle le force à y aller aujourd’hui même. Il y a va en appelant son ancienne petite amie Valeria (en fait, elle ne l’a jamais été ; il l’a plutôt harcelé alors que elle voulait juste rester son amie). Pendant cette errance, on le sent transpiré à grosses gouttes venant de son anxiété. Le texte continue un peu comme cela avec différents personnages.

Ce qui est intéressant dans ce texte, c’est vraiment la manière de raconter l’histoire : style déclamatoire (on voit l’acteur joué), phrases leitmotiv (J’appelle mes frères et je dis), style rapide avec des phrases courtes et marquantes, paragraphes courts avec quelques pages « entières ». Vous ne pouvez pas ne pas ressentir l’anxiété, la peur mais surtout les sentiments d’Amor : vous êtes à l’intérieur de sa tête.

Je trouve que ce texte fait ce que la littérature fait de plus beaux : nous mettre à la place de quelqu’un, ici ce n’est pas une place agréable, nous faire ressentir ce que peut penser l’autre. Ce texte parle 10 fois mieux qu’un reportage de 3 minutes de la « stigmatisation » que peuvent ressentir les jeunes (et moins jeunes) issus de l’immigration. Ce ne sera plus un vain mot pour un lecteur de ce livre.

Je vous cite le bas de la quatrième de couverture (qui pour une fois n’est pas mensongère) :

Un monologue intérieur saisissant qui soulève avec beaucoup de subtilité les questions liées aux sentiments d’exclusion et d’appartenance, servi par une voix singulière de la littérature suédoise contemporaine.

Références

J’appelle mes frères de Jonas HASSEN KHEMIRI –  roman traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy (Actes Sud, 2014)

Le chemin du serpent de Torgny Lindgren

LeCheminDuSerpentTorgnyLindgrenQuand j’ai vu à Gibert ce magnifique petit livre, je l’ai pris sans même savoir de quoi cela parlait, ni même qui était Torgny Lindgren. Maintenant, je regrette que personne ne m’ait jamais dit que cet écrivain était génial. Heureusement qu’Actes Sud sait faire vivre son fonds. Ils ont lancé, en novembre 2013, une nouvelle collection « les inépuisables » dans ce but. Ils expliquent comment dès le début du livre

Si vous avez acheté ce livre il y a de grandes chances que vous le transmettiez un jour à votre descendance. « les inépuisables » réalisent, en effet, une promesse que se font sans doute beaucoup d’éditeurs : rassembler dans une collection de prestige quelque-uns parmi les plus beaux titres du fonds, et apporter à ces ouvrages une présentation particulièrement soignée. Imprimés au début du troisième millénaire, alors que souffle sur le livre un vent de dématérialisation, « les inépuisables » réaffirment, par une fabrication exigeante, la pérennité d’un objet aussi choisi que son contenu : comme leur nom le suggère, « les inépuisables »sont conçus pour durer des siècles.

Dans Le Chemin du Serpent, on est en Suède dans la deuxième moitié du XIXe siècle, une Suède que l’on pourrait qualifier de très religieuse, tout du moins dans les campagnes. Un homme simple interpelle Dieu pour qu’Il lui explique la destruction de sa famille. Le grand-père de cet homme s’est endetté au près du propriété du magasin de la région. Il se suicide en laissant sa femme, sa fille, veuve, et son petit-fils qui vient juste de naître se débrouiller avec la ferme. Le propriétaire du magasin en prend le contrôle et vient demander un fermage. Les habitants ne pouvant pas payer, il exige que la jeune fille paye en nature. Cela recommencera chaque année comme cela et cela ira même en s’aggravant puisqu’il leur ouvre un crédit qu’ils ne peuvent payer que par la même méthode.

Quand le propriétaire meurt, le fils prend le relais. Pourtant, cela s’arrangera quand un homme arrivera pour aider la famille qui s’est agrandit entre temps. Cela durera un peu, jusqu’à ce que le nouveau propriétaire fasse enfermer l’homme. La femme aura eu deux enfants de lui.

Le problème est qu’à un moment elle devient trop vieille, et elle doit donc être remplacée …

C’est une histoire tragique que raconte Torgny Lindgren puisque toutes les catastrophes s’abattront sur la famille au cours du temps (la mort, la pauvreté, la misère), que trois femmes subiront le joug de deux hommes abominables.

Le narrateur raconte son histoire a posteriori dans un langage simple et comme souvent dans ce cas-là évocateur et poétique. Ce qui m’a touché au cœur c’est qu’il ne semble pas avoir compris d où venait ses malheurs et qui étaient les fautifs d’une telle situation. Il vit sa vie comme une fatalité, une vie décidée par avant, comme on lui a apprit à le penser. Il cherche maintenant pourquoi cela s’est produit comme cela (car en fait il y a une catastrophe ultime qui provoque la destruction de son monde), en quoi il est fautif. Pour lui, il n’est pas évident que les propriétaires du magasin ait été puni par Dieu. Il lui semble que c’est plutôt lui et sa famille. Pourtant Il ne lui en veut pas.

C’est un livre court et admirable. Si vous avez envie d’avoir les larmes aux yeux en ce moment, il vous touchera aussi.

Il m’a fait penser à un livre que j’ai lu récemment Le Mauvais Sort de Beppe Fenoglio. Le livre le plus connu de cet auteur est La Guerre sur les Collines. Ce petit texte, publié en 2013 par Cambourakis, est dans la même veine que Le Chemin du Serpent.

LeMauvaisSortBeppeFenoglioLe narrateur est cependant plus averti, plus combattif, plus intelligent au monde qui l’entoure, moins crédule face à la religion. Il se résigne tout en songeant à mieux. On est dans les Langhes, une région du Piémont, région dont est originaire l’auteur, dans la période de l’entre-deux-guerres. Malgré les efforts du père, la terre de la ferme doit être vendu au fur et à mesure, et la culture ne permettent plus de nourrir la famille et surtout de payer le fermage au propriétaire. L’aîné des fils restera pour aider sa mère et son père, le dernier des fils partira dans les ordres puisqu’il est doué et surtout subventionné par une vieille dame. Agostino, le fils du milieu, sera lui placé dans une famille qui a besoin de bras supplémentaires pour l’entretien de sa ferme. Il sera comme un esclave, tout en étant comme un membre de la famille (du genre qui ne peut rien demander car il ferait répondre qu’il est un ingrat vu tout ce que l’on fait pour lui)(en plus, son propriétaire est un avare). Le narrateur nous raconte la vie simple, le travail harassant, ses premiers amours, les discussions autour du feu, ses « servitudes » … Il ne rêve que d’une chose, retourner dans sa famille, reprendre la ferme en main pour ne plus être sous les ordres de quelqu’un. Il lui semble que parfois cela peut se produire et parfois non. C’est cela dont parle ce livre que je vous recommande aussi.

Références

Le Mauvais Sort de Beppe FENOGLIO – traduit de l’italien par Monique Baccelli (Cambourakis, 2013)

Le chemin du serpent de Torgny LINDGREN – roman traduit du suédois par Elisabeth Backlund (Actes Sud, 2013)

Un siècle de littérature européenne – Année 1922
Un siècle de littérature européenne – Année 1982

Dieu rend visite à Newton (1727) de Stig Dagerman

Présentation de l’éditeur

D’une voix qui est comme une caresse à l’oreille de Dieu, Newton chuchote :

« Je crois que j’ai un cadeau pour vous, Sire.

– Quel cadeau ?

– Une vie humaine.

– Pour quoi faire ?

– Pour naître et pour mourir. Car ce n’est qu’en mortel, Sire, que vous vivrez le temps non comme une terreur, mais comme une loi. Et ce n’est qu’au sein des lois, Sire, qu’il est possible d’atteindre le cœur du monde.

– Fais-moi alors ce cadeau. »

Londres, 1727. La loi de la gravité n’existe plus dans la maison de Newton. C’est Dieu qui s’annonce en personne par ce miracle.

Un incroyable conte philosophique, mêlant fantastique et burlesque, où Stig Dagerman fait dialoguer le Créateur et le scientifique dans un monde onirique, hors du temps et de sa logique, et livre une réflexion magistrale sur le pouvoir, la loi divine, le statut de la science et le sens de la vie.

Dieu rend visite à Newton est le seul projet abouti que Stig Dagerman mena dans la période de silence littéraire qui marque les dernières années de sa vie et précèe son suicide, à l’âge de 31 ans.

Mon avis

Les archives ont gardé trace d’un match Dieu / Newton à Londres en 1727. C’est un peu normal tout de même car c’est plutôt une belle affiche : les lois immuables de la physique (comme la gravité)(bon, au LHC, ils ne seront peut être pas d’accord avec cette assertion mais bon, comme nous on est sur Terre on va faire comme si) contre la loi divine.

Dieu, un soir, décide (parce qu’il faut bien s’occuper car en 1727, il n’y avait pas la télé) de supprimer les lois de la gravité dans la maison de Newton, sauf pour Newton. Le vieil homme est un peu perplexe quand il voit son mobilier et son serviteur coller au plafond alors que lui est en bas. On le serait à moins !

Newton comprend alors ce qui se passe : un miracle. Et qu’est-ce qu’un miracle ? Une exception. Et qui fait les miracles ? Dieu. Et qui est Dieu ? Une exception. Mais quelle exception sacrée, l’exception à soi-même.

Et pour éprouver la constance des lois, Newton commet une action qu’à vrai dire son âge et sa santé ne lui permettent pas. Il s’accroupit profondément et, rassemblant ses forces pour se transformer en ressort, il bondit aussi haut que possible vers le plafond. Mais son serviteur, qui déjà remplit la tasse de son maître, attend en vain.

Newton ne vole pas.

(Pour l’excuser, je vous rappelle que Newton est plus habitué à ce que les pommes lui tombent dessus plutôt qu’à aller chercher les pommes dans l’arbre en sautant). Mais là-dessus, Dieu vient lui expliquer les choses (à deux heures du matin car avant Il avait d’autres choses à faire) mais Newton ne se démonte pas :

« Que cherchez-vous, Sire ? »

Dieu lui répond en grelottant : [en 1727 aussi il a fait très froid]

« Le cœur du monde et ma propre image. »

Alors Newton lui désigne la montre [j’aurais fait pareil à deux heures du matin] et lui dit :

« Voici votre image, qui vous imite comme le singe imite l’homme. De même que vous tournez autour du cadran de l’univers dans l’espoir de trouver une faille dans la création par où vous pourriez pénétrer, de même ces aiguilles fuient autour de leur propre cadran, à la poursuite du temps qu’elles pensent peindre mais qu’elles ne trouvent jamais. Je suppose qu’au cours de vos vastes pérégrinations, et, dernièrement, à travers les mers du globe, vous vous êtes vous-même rendu compte que la perfection de la création est la pierre angulaire des malheurs divins et humains. La Création et le Créateur – nous souffrons tous les deux du désir que nous avons l’un de l’autre, mais ce désir ne sera jamais comblé. En vérité, je vous dis : il aurait mieux valu créer un univers défectueux au sein duquel vous auriez pu vous glisser par quelque faille secrète, comme l’un de nous, que cette création qui de toute éternité exclut le créateur. Je vous dis également : il n’y a de paix qu’au sein des Lois. Je vous plains, Sire, mais le temps passe. »

 Newton Le fait donc homme. Tout cela est donc un peu inversé, mais c’est volontaire. Le savant montre à Dieu ce que c’est que d’être humain (et on comprend pourquoi Stig Dagerman s’est suicidé car il était sans aucun doute trop conscient des faiblesses du genre). Par exemple, Newton dit :

« Mon ami, vous connaissez maintenant cette douleur humaine qui consiste à vouloir faire un miracle sans avoir la force de l’accomplir. Apprenez maintenant la plus grande douleur de l’homme : prendre conscience de l’impossibilité de l’amour. »

Après, Newton meurt et Dieu part dans le monde … C »est le seul bémol que je mettrais : cette dernière partie est beaucoup trop courte.

Pour ma première lecture, j’ai ressenti énormément l’humour, le cocasse. Des phrases ou des paragraphes m’ont interpellés parce qu’en peu de mot, ils arrivent à dire des choses puissantes. J’ai ressenti toute la réflexion que cette nouvelle peut engendrer sur une dualité que personne n’arrivera jamais à résoudre. En relisant des passages du livre pour faire le billet, je me rends compte qu’une deuxième lecture serait nécessaire pour pouvoir savourer chaque phrase, chaque idée (maintenant que je connais l’histoire).

Voilà donc une nouvelle profonde, profondément originale et surtout magnifiquement écrite. De quoi, me donnez envie de déterrer Automne Allemand de ma PAL.

En fait, j’aurais du faire de l’archéologie plutôt que des mathématiques (alors que je sais où sont la plupart de mes livres, je ne sais pas combien il y en a).

Références

Dieu rend visite à Newton (1727) de Stig DAGERMAN – texte traduit du suédois par C.J. Bjurström – vu par Mélanie Delattre-Vogt (Les éditions du Chemin de fer, 2009)

J’espère que je vous ai donné envie de lire ce livre car le texte est bon mais la maison d’édition aussi. Elle édite des bons textes, toujours très originaux, même si c’est un peu cher par rapport au nombre de pages (mais il y a les dessins).

 

Toujours avec toi de Maria Ernestam

Inga est une photographe de talent reconnue. Elle a Peter, son fils de vingt-ans, qui fait des études de médecine. Elle a un mari Mårten, lui aussi parfait : il l’aime, il la rassure et la réconforte. On est dans un roman donc tout va basculer.

Izabella, sa galeriste, lui dit que ses photos sont peut être un peu trop parfaites, qu’elle manque de naïveté et de spontanéité. Inga s’apprête déjà à en parler à Mårten pour qu’il puisse situer ce petit malheur dans les grands malheurs du monde. Elle rentre donc chez elle où arrive un pasteur. Il vient lui apprendre la mort de Mårten par une crise cardiaque.

Inga va mettre deux ans à vouloir se reconstruire (j’ai aimé cette idée car cela m’a semblé réaliste. On ne comprend un décès qu’après une période de flottement à mon avis, une période où l’on veut agir pour ne pas voir). Pendant deux ans, elle travaille moins mais toujours, fait des photos, des expositions … Mais ensuite elle s’effondre et se réfugie dans la maison familiale de Marstand, rendue accueillante par Nikklas un ami d’enfance (qui a une fiancée). Elle décide de faire du rangement dans la remise après quelques jours de repos. Elle trouve un dossier où il y a des articles de presse sur la première guerre mondiale et en particulier la bataille du Jutland. On découvre en particulier que cette bataille a envoyé plein de cadavres de soldats morts sur les plages d’Europe du Nord. Il y a aussi une lettre adressée à la grand-mère d’Inga, Rakel, par une missionnaire en Afrique, faisant allusion à une nuit où elles se seraient substituées à Dieu. Commence alors pour Inga une recherche pour comprendre fameux secret, qui elle le pense va l’aider à se reconstruire.

La narration se fait alternativement par Inga, en 2007, et Rakel, en 1959 (sur son lit de mort : elle est morte d’une leucémie une semaine avant la naissance d’Inga). Ainsi, on a l’enquête d’Inga mais aussi la jeunesse heureuse dans une ferme (le premier étage étant une salle de prière)  et la vie de jeune femme de Rakel : son amitié avec Léa, ses relations amoureuse avec Anton, qui est en fuite permanente à la faute d’un meurtre, avec Jakob, qui travaille pour payer à sa sœur une chaise roulante. On fait aussi la connaissance de la famille Otto, la famille dans laquelle Rakel sera bonne avec Léa.

J’ai beaucoup aimé ce livre pour deux raisons : l’originalité et la bonne construction de l’intrigue mais aussi pour le ton reposant du livre. En effet, pour ce qui est de l’intrigue, aucun personnage, aucun détail n’est superflu. Le thème de la Première Guerre mondiale, vu de l’arrière et d’un pays neutre, est rarement abordé : c’est ce qui rend à mon avis ce livre si particulier. Pour le ton, c’est simple : vous suivez l’intrigue sans que l’on cherche à vous faire ressentir des émotions. On vous raconte c’est tout. Cela donne un livre qui n’a rien de calculer et qui est profondément original.

Références

Toujours avec toi de Maria ERNESTAM – traduit du suédois par Esther Sermage (Gaïa éditions, 2010)