Le Carnet Rouge de Teddy Kristiansen

C’est un album tout en jeu d’ombres et lumières, tout de sensations et d’impressions plus que d’actions. La couverture donne le ton. On va parler de guerre, de la Première Guerre Mondiale, et de peinture.

Un homme, qui vient de perdre sa femme, écrit une biographie d’un poète pour essayer de réapprendre à vivre. Un jour, il reçoit la lettre d’une vieille femme qui lui envoie les lettres de son frère avec ce célèbre poète. C’est un peintre qui a été célèbre dans les années 10 à Paris. Il n’en a jamais entendu parler. Celui-ci est mort pendant la Première Guerre. Commence alors une enquête.

En fait il lit les carnets, journaux intimes, laissés par le peintre : il vit la joie de la peinture, la peur au front … Il ne comprend pas comment ce peintre, qui semble si adulé, a pu être envoyé au combat. Il découvrira la solution. Elle sera étonnante mais il restera le seul à la connaître, selon sa volonté.

C’est une bande dessinée sans bulle (il y en a cinq peut être). Le texte est écrit dans la vignette. Il n’y a tout simplement pas ou peu de dialogue. C’est un album de deux solitudes : celle du peintre et celle du biographe. On différencie qui parle … par la couleur du texte. Finalement, on s’habitue vite et cela donne une lecture différente, faite d’introspection. Au contraire de l’album d’hier, les couleurs ne sont pas toute sombre même si le scénario est dépressif. Le champ de bataille est sombre bien évidemment mais le biographe est peint dans des vignettes très claires, comme si il était dans un autre monde. Ses traits sont brouillés, jamais très définis. Cela donne un côté aérien à sa présence dans l’album.

Une belle découverte.

Références

Le Carnet Rouge de Teddy Kristiansen (scénario, dessin et couleurs) – traduit du danois par Céric Perdereau (Soleil, 2007)

Un amour exclusif de Johanna Adorján

Quatrième de couverture

Vera et István s’aiment passionnément depuis un demi-siècle. Ils ont survécu à la Shoah, au régime communiste, à l’insurrection de Budapest et à l’exil au Danemark. Jusqu’à ce dimanche d’octobre 1991 où ils décident de mourir, ensemble … Traquant les souvenirs, Johanna Adorján part sur les traces de leur destinée belle et douloureuse.

L’histoire d’un amour hors du commun, otage d’un siècle chaotique, retracé avec pudeur et tendresse par la petite-fille de ce couple inoubliable.

Mon avis

Ce livre m’a beaucoup dérouté. À lire la quatrième de couverture, je m’attendais à un livre écrit de la même manière que Les Disparus de Daniel Mendelsohn : une enquête familiale. La narratrice, qui se confond ici avec l’auteur, entretient cette idée puisqu’en même temps qu’elle nous raconte l’histoire de ses grands-parents, elles racontent les rencontrent qu’elle fait pour éclaircir certains points de cette histoire. Elle dit que c’est une enquête et donc à mon sens, que cela part d’une démarche. Mais cette démarche, elle ne nous la décrit pas. Elle ne nous dit pas non plus pourquoi elle fait tel ou tel voyage. On ne sait rien de sa vie non plus (elle doit parler en tout et pour tout deux fois de son caractère et une fois de sa vie passée, un peu plus de sa famille mais pas beaucoup). On comprend qu’elle veut savoir ce qu’elle n’a jamais pu ou même eu l’idée de demander à ses grands-parents. On comprend aussi qu’elle veut essayer de comprendre pourquoi ils se sont suicidés ensemble, même si au fond elle a déjà compris qu’ils s’aimaient trop pour pouvoir vieillir seul(e), après la mort de l’autre.

Le truc, c’est que Johanna Adorján donne l’impression de nous donner à lire un livre brouillon, un livre qui serait destiné à la famille proche. On peut dès lors se demander quel et l’intérêt de publier un tel livre. Je crois que cela tient au fait que ce qui n’est pas dit est le plus important. En faisant un peu de psychologie de comptoir, je pense que tout est dans le titre : Un amour exclusif. En écrivant ce livre, l’auteur a surtout cherché à rentrer dans l’intimité d’un couple qu’elle admire (il y un petit côté haine-admiration aussi pour sa grand-mère à qui elle ressemble tant), un couple qu’elle n’a jamais pu « approcher » car ils étaient tout l’un pour l’autre, avaient un côté hautain qui éloignait les autres. À plusieurs reprises, elle explique qu’elle se sent particulière, qu’elle n’a pas une identité tout à fait construite. Je crois qu’implicitement elle oppose sa solitude au couple de ses grands-parents, qu’elle aimerait faire partie de quelque chose. C’est peut être pour cela qu’elle a fait publier son livre : pour se sentir quelqu’un, pour avoir le sentiment d’appartenir à sa propre famille.

Références

Un amour exclusif de Johanna ADORJÁN – traduit de l’allemand par François Toraille (10/18, 2011)

Les corbeaux de Herman Bang

Quatrième de couverture

"Une vieille demoiselle réunit, à l'occasion d'un repas qu'elle leur offre, les membres de sa famille. Pendant les préparatifs puis autour de la table, chacun va se révéler au lecteur par ses propos, son comportement, ses attitudes… Suite de touches impressionnistes, dialogues qui peuvent sembler anodins, courtes scènes parfois juste esquissées masquent un récit fort bien charpenté à la conclusion assez amère. Récit d'une époque, le Copenhague du début du siècle est fort bien évoqué, mais également récit de toujours par les thèmes qui sont les siens, la vieillesse ou la convoitise, par exemple.

Pour Lucien Maury, le meilleur de Bang (1857-1912) est "dans ces récits qui sont à peine des narrations, mais de mobiles schémas de décors, des esquisses de dialogues, la vie saisie dans ses aspects les plus figitifs et les plus significatifs" et, incontestablement, c'est à un tel genre de récit qu'appartient ce texte, inédit en français, intitulé Les corbeaux."

Mon avis

Imaginez-vous la préparation et le repas de famille. Vous êtes un observateur extérieur, on ne vous voit pas, comme un fantôme. Vous pouvez passer de groupe en groupe, de conversation en conversation sans vous attarder, sans vous apesantir. Vous ne saisissez que des bribes mais elle vous permette de comprendre tous les enjeux de ce fameux repas. Si vous y êtes, vous avez compris comment est écrit cette très courte nouvelle d'Herman Bang.

On se dit tout du long du récit : "Heureusement que je ne suis pas dans cette famille !" On arrive à plaindre la vieille demoiselle même si elle les fait bien tourner en bourrique. C'est à la fois drôle pour nous, qui sommes spectateur, mais cruel et cependant très juste pour les membres de cette famille, un peu trop intéressé. La chute est extraordinaire (j'ai quand même mis un certain temps à la comprendre). Ça m'a un peu fait penser à Festen dans la description de la famille (sans les non-dits cependant).

En conclusion, le titre en danois est "Ravnene" : ça ressemble à l'anglais, non ?

Références

Les corbeaux de Herman BANG – roman traduit du danois par Ellen Erichsen et Michel Berjon (L'Élan, 2005)

Tine d'Herman Bang

 

Quatrième de couverture

"Herman Bang est une des figures les plus singulières et les plus fascinantes de la littérature danoise. On peut même dire qu'il fait partie de ces rares écrivains dont l'oeuvre, aussitôt traduite dans plusieurs langues et en particulier en France, a renouvelé de façon décisivela littérature scandinave de la fin du XIXe siècle. Né le 20 avril 1857, cet aristocrate se fait très tôt remarquer comme critique littéraire et dramatique et surtout comme romancier. Il a à peine vingt-trois ans lorsqu'il remporte un sucès de scandale avec Familles sans espoir, roman autobiographique "fin de siècle" qui témoigne de son admiration pour Balzac, Flaubert, Maupassant et Zola, mais lui vaut une interdiction pour outrage à la morale publique. Tine, son quatrième roman, qualifié "impressionniste" est publié en 1889 et reconnu comme une oeuvre majeure qui retrace l'agonie cruelle du peuple danois lors de l'offensive prussiene de 1864 avec en surimpression les drames de la vie quotidienne et la passion tragique d'une jeune femme. Ce roman a été traduit en France en 1894 et porté à l'écran par le réalisateur danois Carl Knud-Leif Thomsen. Après avoir refusé le Prix Nobel, Herman Bang meurt solitaire et en exil, au cours d'une tournée de conférences aux Etats-Unis, le 29 janvier 1912."

Mon avis

Je découvre avec ce livre l'auteur Herman Bang, auteur visiblement classique dans la littérature scandinave et dont de "nombreux" titres sont disponibles en français : Les corbeaux (L'élan), Maison blanche. Maison grise (Stock), Franz Pander (L'élan), Les quatre diables (Esprit ouvert), Katinka (Esprit ouvert), Plaisirs d'été (Circé). 

L'auteur nous parle ici de Tine qui habite un village proche d'une zone de combat pendant la guerre des Duchés qui oppose en 1864 le Danemark à l'Empire d'Autriche et au Royaume de Prusse. Elle occupe son temps entre la maison de ses parents (son père est le sacristain du village) et la maison des Berg (un couple avec un petit garçon). Tout va bien jusqu'à l'annonce de l'entrée en guerre. Après le choc (le père de Tine devient fou), les habitants accueillent les soldats qui vont et reviennent du front (ils voient donc les blessés, la fatigue, le découragement…) La femme et le fils de l'inspecteur Berg sont partis se réfugiés à Copenhague, tandis que lui est appelé sur le front. Va alors naître une idylle entre Tine et l'inspecteur Berg qui se concluera de manière tragique. Il n'y a aucun bonheur dans le livre d'Herman Bang.

C'est un beau roman pour la manière dont est décrite le choc de la guerre. Par son écriture, Herman Bang arrive à nous faire sentir la vie de Tine : elle court de maisons en maisons en se souciant de tout le monde sauf d'elle-même. Il nous fait ressentir l'effroi de la population vis à vis de la guerre par ce que la quatrième de couverture qualifie d'impressionisme : une succession de petits tableaux où l'héroïne est toujours là (pas forcément physiquement). L'histoire d'amour entre Berg et Tine n'est qu'en filigrane. Herman Bang ne la décrit pas vraiment (ce n'est pas un mélo), il met seulement des petites touches. 

Par contre, les coquilles et traductions un peu étranges ont gêné ma lecture (c'est une "vieille" traduction visiblement). Il est dommage qu'il n'y ait pas de notes explicatives et une carte pour tout ce qui concerne les références au Danemark et à la culture danoise. Pourtant le travail de préface et de bibliographie de Claudine Brécourt-Villars est fortement intéressant pour tout ce qu il nous apprendsur l'auteur.

En conclusion, c'est une découverte intéressante d'un auteur que je ne connaissais pas. J'approfondirai sûrement.

P.S. : J'ai cherché le film de Carl Knud-Leif Thomsen de 1964 n'est disponible qu'en danois…

Références

Tine de Herman BANG – traduit du danois – préface et bibliographie de Claudine Brécourt-Villars (Stock – La bibliothèque cosmopolite, 1997)