La Marche Royale de Andreas Latzko

Commençons pour ce retour par un coup de cœur, tout simplement. Je me suis offert ce livre samedi à Gibert Joseph, après avoir fini mon examen d’allemand.

C’est un texte court, soixante pages, publié en français pour la première fois en 1926 et en allemand (langue originale) en 1932. La quatrième de couverture nous donne les informations suivantes sur l’auteur : « Écrivian austro-hongrois, ami de Romain Rolland et de Stefan Zweig, admiré par Henri Barbusse, Andreas Latzko (1876-1943) est notamment l’auteur d’Hommes en guerre. »

Tant l’histoire que l’écriture sont formidables. Commençons par la première.

On est en Italie, juste après la guerre. On suit Cesare Pasquali, jeune tisserand blessé à la guerre au mont Grappa. Sa blessure pourrait sembler légère par rapport à celles d’autres soldats, moins chanceux : il a perdu deux doigts. Sauf que ces deux doigts sont justement ceux qui sont indispensables au métier de tisserand, qu’il ne peut donc par conséquent plus exercé. Il reçoit bien une petite pension d’invalidité, qui ne peut lui permettre de vivre que très difficilement. Il sombre dans l’alcool, perd au fur et à mesure tous ses biens, se voit contraint de quitter son village natal, lui qui s’était fait une joie après la guerre de retrouver les siens. Ne recevant aucune aide, lui vient l’idée folle de retourner là où il était prisonnier de guerre, dans une ferme tenue par une veuve de guerre. Il part donc sur les routes mais à peu d’expériences.

Arrivé à Gênes, il a faim et est complètement congelé par un vent extrêmement froid. C’est là où par hasard il rencontre un autre vagabond qui va le prendre sous son aile. Lui aussi est un ancien soldat, mais Autrichien. Avant la guerre, il travaillait en tant que typographe. Lui aussi a été mutilé puisqu’il a perdu un œil et lui non plus n’a pas retrouvé sa place d’avant-guerre et part retrouver une jeune Sicilienne avec qui il s’est lié en détention, en Italie. Les deux hommes vont donc fortement sympathiser pour aboutir à une véritable amitié, en oubliant qu’à un moment ils ont été ennemis. Sauf que le conflit va leur revenir en mémoire lors d’une manifestation en l’honneur du soldat inconnu.

Le thème principal du livre est (comme l’indique la quatrième de couverture) le danger de vivre ou de croire à une sorte d’identité nationale (de patriotisme ou de chauvinisme, on pourrait aussi dire), pour lequel on serait conditionné depuis notre plus jeune âge. Andreas Latzko invite par ce texte à privilégier le lien humain, la connaissance de l’autre en tant qu’être humain et pas en tant que représentant d’un ensemble plus gros. À mon sens, ce livre aborde aussi la place qui a été faite aux soldats de retour de la Première Guerre mondiale : dans les faits, on les laisse plus ou moins tomber en voulant enterrer le passé, tout en honorant l’idée générale du soldat tombé pour la nation. Plus généralement, le texte aborde aussi le regard que l’on porte sur les mendiants et la place qu’on leur accorde (le passage avec le chien m’a complètement glacé).

C’est un texte extrêmement actuel et très riche. Il est servi par une écriture extrêmement intelligente (et une traduction particulièrement réussie), à la fois légère et virevoltante par la manière de dire les choses mais surtout profonde pour le propos. J’ai admiré à de nombreuses la manière dont Andreas Latzko enchaîne les idées dans une même phrase. J’ai choisi deux extraits pour illustrer l’écriture (si je les avais tous mis, vous auriez eu tout le livre tout simplement), deux extraits un peu sur le même thème, l’importance d’avoir une place pour se sentir quelqu’un dans notre société.

À la limite, s’il avait perdu la vie et non ses doigts au mont Grappa, il serait resté un sujet de conversation, un nom gravé sur la colonne de pierre devant la mairie. Mais là, il était plus que mort : effacé, comme s’il n’avait jamais vécu.

Tout ce que chemin faisant ses yeux effleuraient, chaque arbre, chaque misérable herbe folle, s’était incrusté à un endroit bien précis en y plantant ses racines ! Le roquet glapissant qu’il avait tenu à distance d’un jet de pierre galopait en couinant vers un portail bien précis d’où il pouvait continuer à lui lancer ses aboiements ! Chaque chose avait quelque part un chez-soi, quelque part une place bien à elle. Dans un buisson, une orange pourrie qu’il avait distraitement lancé en l’air s’était écrasée avec un bruit sourd. Le moindre caillou avait un endroit où il pouvait retomber ! Avait-on le droit de jeter ainsi un homme dans le grand bazar du monde, sans but, sans le moindre refuge derrière soi ?

Pasquali [le tisserand, en train de mendier à Gênes] eut peur de lui-même tant bouillonnait dans ses veines la tentation de briser une vitrine ou d’utiliser son poing pour coller contre un mur le premier chaland qui passerait par là chargé de paquets. Quatre fois, il s’appliqua à choisir sa victime et, quatre fois, ce fut un échec. Comme s’il n’était qu’un esprit dépourvu de corps, les gens tournaient vers lui un regard vide qui ne le voyait pas. Ignoraient-ils donc tous ce que signifiait le fait de ne pas avoir de toit au-dessus de la tête quand soufflait la tempête, la nuit, en plein hiver ? C’était son estomac qu’il aurait aimé pouvoir accrocher sous leurs côtes, chauffé à blanc par l’acide incandescent qui le brûlait jusqu’au gosier! Encore une heure et les magasins fermeraient, les rues seraient dépeuplées. Au milieu de ce dédale de murs protecteurs, entouré d’hommes, de nourriture et de chaleur, devrait-il mourir de faim aussi misérablement qu’un naufrage à mille lieues de toute assistance ?

Pour la première fois de sa vie, Pasquali se trouva totalement seul face au terrible dénuement. L’indifférence des hommes se dressait autour de lui comme un mur de pierre. Au mont Grappa, il avait passé bien des nuits à croupir sous la pluie, sans la moindre bâche sous laquelle pouvoir s’abriter, mais ils étaient alors des milliers blottis les uns contre les autres, tout aussi délaissés par Dieu qu’il l’était. Ce qui lui arrivait à présent était incommensurablement dégradant ; pourquoi fallait-il qu’il n’y ait que lui, précisément lui et lui seul qui, dans des nippes complètement détrempées, les pieds écorchés par une marche de trois jours, soit condamné à vagabonder dans les rues en tête-à-têtes avec sa faim, sous les insultes de chaque fenêtre éclairée ? Des portes cochères claquèrent devant son nez, on l’enferma dehors comme un chien errant.

En conclusion, un coup de cœur que je vous conseille donc. Est-ce que quelqu’un a lu l’ouvrage paru chez Agone Hommes en guerre ?

Références

La Marche Royale de Andreas LATZKO – traduit de l’allemand par Nathalie Eberhardt (La dernière goutte, 2017)

Un siècle de littérature européenne – Année 1932

Un bon allemand de Horst Krüger

Il y a quelques semaines j’ai lu ce livre que j’ai retrouvé dans ma PAL alors que j’en cherchais d’autres (que je n’ai pas retrouvés). Je ne me rappelais même plus l’avoir acheté (ni qu’il existait d’ailleurs).

Ce livre est absolument excellent mais il ne faut pas se fier à ce qu’Actes Sud en raconte sur la couverture et sur la quatrième de couverture. En effet, il ne s’agit pas d’un roman mais d’un récit. Horst Krüger (1919-1999), romancier, essayiste et journaliste, raconte son troisième Reich dans ce livre datant de 1964.

L’auteur est né en Allemagne, a grandi dans une petite maison du quartier résidentiel de Eichkamp (Berlin). Il est issu des classes moyennes (son père est fonctionnaire), a une sœur. Il avait quatorze ans à la naissance du troisième Reich et vingt-six ans lors de son écroulement. Comme il le précise dans le livre, c’est un peu comme s’il n’avait connu que ce régime puisque auparavant, il était trop jeune pour comprendre la vie « politique » de son pays. Krüger a une phrase très forte pour dépeindre son caractère, sa famille mais aussi des gens de son milieu social (c’est d’ailleurs cette phrase qui m’a fait acheter le livre car on la retrouve sur la quatrième de couverture) : « Je suis un fils typique de ces Allemands inoffensifs qui n’ont jamais été nazis, mais sans qui les nazis ne seraient parvenus à leurs fins ». C’est phrase résume à peu près tout le premier chapitre. Il raconte comment ses parents se sont adaptés au nouveau régime sans vraiment avoir de cas de conscience car ils trouvaient qu’au départ il remettait de l’ordre en Allemagne, les choses allaient mieux aussi (pour eux, le pays avait de nouveau un but). Ils montrent aussi la réprobation de ses parents lorsqu’ils se rendent compte de ce qu’est le régime, mais que bon ils ne le vivent pas, peuvent s’en accommoder tant qu’on leur garantit leur niveau de vie (et pour le mari, de pouvoir remplir les ambitions de sa femme). Je vous raconte de manière un peu plus poussée la quatrième de couverte, qui ne parle en fait que du premier chapitre (faisant croire que le livre n’est que cela).

En réalité, il y a cinq autres chapitres : un dédié à sa sœur, qui s’est suicidée en 1938 en utilisant du mercure (je ne vous conseille pas, visiblement, les souffrances que cela engendre sont juste abominables), un dédié à son activité de résistant « à l’insu de son plein gré » à cause de son ami Vania, un à son arrestation et son procès suite à ses activités de résistance, un à sa « libération » par les Américains en avril 1945 contre qui il combattait à cette époque-là, un sur le procès de Francfort.

À travers ces différentes étapes, ils abordent absolument tous les thèmes qui peuvent être intéressants pour le lecteur. Le chapitre sur l’enterrement de sa sœur montre la vie dans une famille allemande (lors d’une cérémonie particulière mais quand même). On voit les différentes sensibilités politiques qui devaient se côtoyer à l’époque, la volonté de rester digne et de ne surtout pas montrer ce que l’on ressent (il s’agit uniquement de paraître en fait).

Les chapitres sur la « résistance » montrent bien que tout le monde en Allemagne n’était pas résistants ou nazis, il y avait juste pas mal de gens « normaux », qui continuaient leur vie (de la manière dont ils l’envisageaient) et s’accommodaient des nouvelles conditions de vie tant que cela ne les touchait pas. Vania lui par contre était un résistant par choix. Horst Krüger était à l’ouest (lorsqu’il y avait deux Allemagnes) et Vania lui était à l’est (et était un communiste convaincu). Après la construction du mur, les deux hommes se rencontrent et cela donne lieu à des opinions très intéressantes de Horst Krüger sur la possibilité de vivre dans deux régimes si différents à quelques années d’intervalles. L’auteur s’interroge à la volonté des populations à toujours croire en quelque chose de meilleur (même si parfois cela peut mener à des catastrophes). Le chapitre sur la guerre (qui raconte plus ou moins le réveil difficile de la famille) est moins intéressant à mon avis car il fait trop joué et écrit. On ne retrouve pas la sincérité et l’acuité du regard des autres chapitres.

Par contre, on retrouve dans le dernier chapitre le procès de Francfort, qui suit le procès de Nuremberg. La différence est que ce procès est instruit par des Allemands (contre l’opinion de la population mais aussi contre celle des Américains qui étaient encore très présents à l’époque dans le pays). On jugeait des « personnages secondaires » du système nazi. Pour l’auteur, journaliste, c’est l’occasion de revenir sur les propos du premier chapitre : la plupart des accusés ressemblent aux victimes (ils les confond même à un moment). Ce chapitre est aussi une occasion de s’interroger sur le travail (et la volonté) de mémoire qui est fait à l’époque dans le pays sur cette période.

J’ai trouvé ce livre extrêmement intéressant pour plusieurs raisons. La première tient à la sincérité et la franchise du récit. L’auteur n’essaie pas de rejouer l’époque, de réécrire son rôle ou celui de ses parents à l’époque mais raconte et interprète de manière assez froide mais aussi logique (avec la perspective des années) ce qu’il a vécu. La deuxième raison tient à la rareté d’un tel récit. On peut trouver des romans où les personnages principaux sont des nazis, des femmes de nazis, des collaborateurs. On peut lire des témoignages de victimes et des romans écrits de leurs points de vue. Je n’avais jamais lu de récit sur cette troisième voie, où on n’est ni résistant, ni collaborateur mais où en fait, on se contente de vivre avec. Je trouve que cela fait du bien de comprendre cela (et comment cela se produit aussi) car en fait, à mon avis, il s’agit du cas de la majorité des gens (une majorité trop silencieuse sûrement mais une majorité tout de même). La troisième raison tient en l’organisation du récit en événements marquants. Par ce choix, l’auteur balaie tous les thèmes importants sur le sujet. Cela lui permet d’avoir des réflexions essentielles, de faire comprendre au lecteur l’époque et ce qui s’y jouait (et la manière dont cela se jouait).

Une lecture que je recommande donc.

Références

Un bon allemand de Horst KRÜGER – récit traduit de l’allemand par Pierre Foucher (Actes Sud / Babel, 1993)

Swoosh de Lloyd Hefner

Au mois de décembre, une dame des éditions Tohu Bohu m’a contacté pour savoir si je souhaitais recevoir le livre qu’il venait de publier sur Jacques Prévert. Sauf que moi, je n’aime pas Jacques Prévert, et ce depuis l’école primaire (c’est dû à une poésie trop longue à apprendre pour mon jeune âge et surtout à un sens que je n’ai jamais compris). J’ai donc refusé de recevoir le livre mais j’ai eu le droit de choisir dans le catalogue … Il y en avait plein qui m’attirait (je vous invite à lire ce billet de Keisha sur un autre livre de cette maison d’éditions) mais j’ai choisi le roman Swoosh de Lloyd Hefner pour la promesse d’une écriture intéressante. Je peux vous dire que c’est un excellent livre (pas un coup de cœur mais presque).

On est à New York, au début des années 1990. On suit deux personnages, Sadie French et Ike Hutchison. Assez jeune, à la suite d’un événement marquant pour Sadie, ils ont quitté leur banlieue pauvre et sans perspectives, pour habiter la grande ville, New-York donc. Tous les deux sont noirs, elle peut passer pour une blanche. C’est important pour la suite car en fait, ces deux personnages ne vont pas trouver leur place dans la ville de manière « classique » (le travail, le petit appartement …) En effet, Sadie est « dealeuse de drogue indépendante » pour de riches clients, choisis sur des critères de caractère (fiable et pas exigeant comme un drogué en manque peu l’être). Elle dit elle-même que cette activité ne peut pas durer plus de deux ans car après, il y a de gros risques (statistiquement)  de se faire prendre. Cette activité lui permet de se payer des études de finance et de gestion (car en plus d’être très belle, elle est très intelligente … ahlala ces personnages de roman qui ont tout). Ike va lui devenir une sorte de monsieur muscle (des bras de 50cm de circonférence, sans graisse, qu’avec du muscles). Il acquiert ses capacités physiques de manière naturelle (au prix d’un régime alimentaire exigeant tout de même), sans utiliser de produits. Contrairement à ce que tout le monde lui dit de faire car à l’ouverture du roman, il stagne. Ces deux personnages ne sont donc pas vraiment encore dans la ville, ils essaient de s’y faire une place mais reste pour l’instant quand même en dehors. Le quotidien de nos deux personnages va être chamboulé par la mort d’un frère de Ike, soit-disant par overdose. Le problème est qu’il ne se droguait pas. Commence alors une enquête que mèneront jusqu’au bout Sadie, Ike et les deux frères de ce dernier. Elle les entraînera dans les coins sombres de la ville : d’une secte au monde de l’art contemporain.

Tout cela pour en venir à ce qui m’a littéralement soufflé dans ce livre : la capacité de l’auteur à vous faire comprendre la ville et l’époque à travers les yeux de Sadie qui est une remarquable ethnologue, comprenant parfaitement ses contemporains (je pense qu’elle doit beaucoup à son créateur). Il faut absolument lire ce qui est écrit sur le monde de l’art moderne ! C’est juste direct et vrai. D’une intelligence dans le propos et la formulation. Tout le livre est comme cela. Cela n’est pas tant une question de description ou de faire sentir la ville, c’est l’impression tout simplement de comprendre la ville, de comprendre ce qui la sous-tend, de comprendre le plan d’ensemble que personne ne voit. Tout le cliché des séries télé sur le New-York qui serait une ville qui détruit ses habitants (les plus faibles), qui les avale littéralement pour se nourrir est expliqué ici. Vous ne le vivez pas mais vous le comprenez tout simplement. Ce personnage de Sadie  et son côté observatrice extérieure sont extrêmement bien trouvés pour nous accompagner dans cette compréhension.

Qu’en est-il de l’écriture qui m’a fait vouloir lire ce livre ? Dès le départ, j’ai été happée. Le texte dégage une énergie folle. Il n’y a pas de temps morts avec des phrases rapides et précises. Merci au traducteur, Frédéric Roux, d’avoir réussi à rendre cela en français. Une citation choisie au hasard :

Le sang de Ike affleurait maintenant sur une surface qui allait en s’élargissant, le mien avait reflué vers mon cœur, je sentais mes extrémités se glacer, j’étais baignée d’une transpiration froide, comme lorsque l’on va s’évanouir.

Sauf que je me sentais très calme.

Ce que je voulais, c’était connaître la fin du spectacle. J’espérais seulement dans un coin de mon cerveau qu’elle ne coïnciderait pas avec la mienne. (p. 157)

Les deux derniers points dont je voulais parler. En premier, il y a l’omniprésence des marques dans le récit. Sadie n’apprécie pas beaucoup les gens mais par contre aime acheter de jolies choses, chères et encensées dans les magazines à la mode. Personnellement, cela ne m’a pas intéressé pas vu que je n’y connais absolument rien mais cela contribue à dresser le portrait d’une époque et surtout du personnage (elle peut être froide et impersonnelle, pour des personnes qui ne sont pas de son entourage).

Le deuxième point est le fait que quand même certains passages sont très trash. Je me sens obligée d’en parler car cela peut à mon avis déranger certains lecteurs ou certaines lectrices. Un commentaire sur Amazon pour ce livre parle aussi d’invraisemblances. C’est peut être vrai mais je crois que ce n’est pas si important pour un livre. À mon avis, l’important est surtout que ces passages servent le livre et l’histoire (ce n’est pas comme tous les films que l’on peut voir au cinéma présentaient uniquement des scènes d’une vraisemblance folle … si ?) Le même commentaire compare l’écriture à celle de Bret Easton Ellis. Je n’ai jamais lu cet auteur donc je ne peux pas comparer (mais si cela peut vous décider à lire le livre, je le précise). Cela correspond sûrement à l’époque car Swoosh a été publié aux États-Unis pour la première fois en 1993, un peu après les premiers romans de Bret Easton Ellis.

Une lecture qui sort quelque peu de ma zone de confort, pour ceux qui suivent ce blog depuis longtemps, mais que j’ai dévoré et adoré.

Références

Swoosh de Lloyd HEFNER – traduit de l’américain par Frédéric Roux (éditions Tohu Bohu, 2017)

P.S. : j’ai oublié de dire que l’objet livre est très réussi : format, papier, police, mise en page sont, je trouve, bien choisis et contribue au fait que ce livre se lit très bien (et je ne dis pas cela parce que je l’ai eu gratuitement).

Le phare de Babel de Yannick Anché

J’ai pris ce livre à la bibliothèque pour trois raisons : il y a le mot phare dans le titre, le vert de la couverture me plaît beaucoup et je ne connaissais pas la maison d’éditions. Découvert complètement au hasard, ce livre sera pourtant une de mes meilleures lectures de l’année ! Il est juste excellentissime.

L’action du roman se situe en 1948, en Bretagne. Elle est racontée du point de vue d’Arsène, gardien du phare en pleine mer de Babel. À cette époque, les gardiens faisaient vingt jours de travail, dix jours de repos. La relève se fait tous les dix jours, donc logiquement on change de collègue aussi tous les dix jours. Arsène a un passé familial assez tragique : son père est mort, quand il avait huit ans, dans l’effondrement d’un échafaudage qui a tué de nombreux ouvriers, son frère est décédé avec son oncle et son cousin dans le naufrage de leur bateau. Il est donc seul avec sa mère depuis ce temps-là, qui n’est plus la même depuis tous ces événements (on la comprend, la pauvre femme). Arsène a quand même pu compter sur son grand-père qui lui a appris la pêche et qui lui aussi était gardien de phare. Il était donc plein de fierté quand son petit-fils a réussi le concours et a commencé à être gardien de phare. Celui-ci a appris à aimer son travail.

Quand le roman s’ouvre, cela fait 97 jours qu’il n’y a pas eu de relève à cause de la mer déchaînée en cette période :

Quatre-vingt-dix-sept jours sans relève, quatre-vingt-dix-sept nuits sans un rêve.

Le problème est qu’il est avec un collègue avec qui il ne s’entend pas bien. Après 97 jours d’enferment et de solitude, à entendre la mer frapper le phare, les deux hommes sont devenus complètement fous. Ils ne se parlent plus mais s’écrivent sur une ardoise. Après un mauvais tour, le collègue en vient à vouloir tuer Arsène, dans un jeu de cache-cache. Commence alors, dans le phare, une sorte de chasse à l’homme, impliquant méfiance et veille continue. Bien sûr, cela se terminera tragiquement.

Je ne vous ai raconté la première partie. J’étais déjà complètement accrochée par le roman. La mer, la solitude, la chasse à l’homme… Il y a une tension incroyable dans ce roman et elle ne se relâche pas dans les trois autres parties du roman. Je m’étais imaginée un certain dénouement mais en fait, je me suis complètement avoir par l’auteur. À la fin du roman, j’étais époustouflée par l’intrigue qu’avait réussi à monter l’auteur.

La réussite du roman ne tient pas que l’intrigue ou à l’ambiance haletante du roman mais aussi aux personnages et aux descriptions de la mer. Les personnages sont typiques de ce que l’imaginaire nous dit qu’un marin doit être (je ne sais pas du tout si c’est un milieu que l’auteur connaît), solitaire, taiseux, des caractères forgés par leur travail. Je ne dis pas du tout cela de manière péjorative ; les personnages ne sont pas caricaturaux du tout. Justement, pour l’histoire que l’auteur met en place, les personnages sont juste parfait, ni trop, ni pas assez.

Si vous aimez les ambiances maritimes, les phares ou tout simplement les ambiances haletantes, je vous conseille très vivement ce livre.

Il s’agit du premier roman de Yannick Anché. C’est un homme qui a plusieurs vies : il est « créateur lumière pour des spectacles de théâtre et de danse », auteur, compositeur et interprète sous le pseudonyme de Bordelune. Comme l’auteur, les éditions Moires sont bordelaises. On peut consulter leur catalogue et commander leurs livres sur leur site internet.

Et pour finir de vous convaincre, une lecture des premières pages du livre.

Références

Le phare de Babel de Yannick ANCHÉ (Les éditions Moires, 2016)

Des carpes et des muets de Édith Masson

descarpesetdesmuetsedithmassonAu début du blog, je lisais beaucoup de livres des éditions du Sonneur (beaucoup est un peut-être un bien grand mot mais en tout cas, j’en lisais), de la grande collection et de la petite collection. Après, je n’ai plus lu que la petite collection et encore après j’ai arrêté. Et je ne sais pas pourquoi. Au début de l’année, les couvertures des livres ont été changées, je n’étais pas fan de la nouvelle maquette et donc je n’étais pas motivée pour m’y remettre. Mais en fait, je ne les avais juste jamais vus en librairie. Donc cela s’appelle du préjugé, au mieux un a priori. Mais je suis abonnée à la newsletter et quand j’ai vu la couverture de celui-ci, je l’ai acheté (j’ai lu la quatrième de couverture aussi et cela correspondait bien à mes goûts. Je n’ai pas acheté seulement sur la couverture … je ne suis pas futile, non, non …) Pour ceux qui sont comme moi, sachez que l’intérieur n’a pas changé (et donc c’est parfait), le papier et la police et la mise en page, tout cela est pareil ! C’est le format et la couverture qui ont changé, seulement. C’est différent, ce n’est ni positif, ni négatif. Je vais donc pouvoir me remettre aux éditions du Sonneur. D’ailleurs, j’ai écouté récemment le livre audio des Huit enfants Schumann de Nicolas Cavaillès et je peux juste vous dire que c’est une merveille de chez merveille (je vous le conseille vraiment beaucoup). Mon frère m’a acheté le livre pour ma fête donc normalement, vous devriez bientôt entendre de nouveau parler des éditions du Sonneur. Mais assez blablater, parlons du livre, enfin !

Il s’agit du premier roman d’Édith Masson. Il fait environ 150 pages, écrites avec un style très agréable à lire. Imaginez-vous un matin, dans un petit village, devant une écluse vidée pour être curée. Au fond, vous avez des hommes, Hilaire, Clovis et Polycarpe. Le maire Boule observe d’en haut. Monsieur Phlox, le locataire de l’ancien logement de l’écluse, aussi. Un sac attire le regard de tout le monde, un sac de l’épicerie du coin avec un motif très particulier choisie par la commerçante. Ces sacs sont en circulation depuis la veille ! Des gens jettent donc des choses, en sachant qu’elles vont devoir être enlevées le lendemain. C’est ce qui fait que les regards sont attirés vers ce sac. Quand on ouvre le sac, on découvre des bouts de squelette (des os en français en fait). Sauf que vous êtes dans un petit village, donc tout le monde est en train de regarder, le fils de l’épicière Jean-Guy, les enfants … On emmène les os au bar du coin, en attendant les gendarmes. Cela donne l’occasion de boire un coup et de parler de l’événement (et accessoirement à la fille du patron de reconstituer le corps … mais il manque des bouts). En quelques pages, Édith Masson a placé l’ensemble de ses personnages. On va, dans les pages suivantes, les suivre pendant 24 heures. On ne saura donc pas le fin mot de l’histoire (on ne règle pas une affaire comme cela en si peu de temps). On assiste donc aux bouleversements dans le village mais on ne voit pas le dénouement de l’histoire. Comme de juste, de vieilles histoires remontent, mêlant le passé et le présent. Une première chose que j’ai trouvé intéressante est le fait qu’il ne s’agisse pas d’une seule histoire ancienne qui soit ressassé par chacun des personnages : chacun (ou par paire) a la sienne, son cadavre dans le placard en quelque sorte.

L’histoire est donc assez classique en elle-même. Cependant, le fait qu’on ne connaisse pas le dénouement et que cela soit assez évident en lisant la quatrième de couverture « oblige » le lecteur à adopter une autre grille de lecture, à ne pas seulement s’intéresser à l’histoire … Il lui faut donc trouver un autre point d’accroche et pour moi, cela a été les personnages, et surtout leurs liens les uns par rapport aux autres. Clairement, Édith Masson n’use pas de la caricature : ils ne sont pas taiseux ou volubiles (comme tous les personnages de romans peuvent l’être quand ils habitent dans un village). Ils sont « normaux », comme des voisins en fait. Chacun se connaît, connaît les histoires de l’un et de l’autre, mais n’en parle pas à la personne concernée : on s’observe, on se côtoie, on s’apprécie, on partage quelque chose sans en faire quelque chose de conscient et de voulu. Le village avance comme un seul corps. Le meilleur exemple en est le fait que les protagonistes oublient le passé de la même manière, ou plus exactement chacun a un vague souvenir d’un événement qu’il n’a pas interprété sur le moment et qu’il a intériorisé. On va en parler à la personne concernée, sans l’ébruiter car chacun a le droit d’avoir son passé. Le sac d’os fait que tout cela ressort mais je trouve, pas violemment. Les gens du village cherche au maximum à garder l’unité de leur communauté. Ce sont les deux points que j’ai particulièrement aimé dans ce roman : les personnages et l’étude réaliste de la vie d’une communauté bien particulière.

On m’a fait la remarque qu’on ne voyait pas assez si j’avais aimé ou pas les livres dans mes billets. Donc je vais essayer de préciser tout cela dans ma conclusion. C’est un très bon premier roman et une bonne lecture, que l’on suit avec plaisir et dont on se rappelle l’ambiance surtout (la preuve est que je fais le billet deux semaines après avoir lu le livre et que je suis capable d’écrire dessus sans vérifier tout ce que j’écris). Clairement, si un deuxième livre d’Édith Masson était publié, je le lirais sans problèmes.

Pour achever de vous convaincre, je vous renvoie à la vidéo de l’auteur, réalisée par la librairie Mollat. L’auteur y parle de manière très précise de son livre, de son projet et de son travail d’écriture.

Références

Des carpes et des muets de Édith MASSON (Les éditions du Sonneur, 2016)

Chambre obscure de Vladimir Nabokov

chambreobscurevladimirnabokovC’est mon premier Vladimir Nabokov (alors que j’en ai quelques uns dans ma PAL depuis un peu de temps tout de même). J’ai commencé par celui-là car c’était le plus court et qu’il était dans la collection Les cahiers rouges de chez Grasset. Des fois, j’en veux aux autres (plus exactement à certains) de donner l’impression que certains auteurs peuvent être inaccessibles (d’un autre côté c’est une impression de ma part, pas forcément une intention des gens). Si ce livre donne un bon aperçu du style de Nabokov (et encore c’est un roman qui date de ses années « russes », donc de ses débuts), je vous le dis, Nabokov, c’est juste extraordinaire ! pas ennuyeux pour un sou, très bien écrit, passionnant, bien construit … J’ai hâte d’en lire d’autres.

Remettons le livre dans le contexte de l’oeuvre de l’auteur. Il a écrit ce roman en russe lorsqu’il était encore en exil à Berlin (après avoir fuit la Révolution russe) et l’a publié en 1932-1933 (en russe donc mais à Berlin). Il a été publié en français par Grasset, dès 1934. C’est cette traduction que l’on peut lire quand on ouvre le livre des Cahiers rouges. Il existe une seconde traduction en français, intitulée Rire dans la nuit. Celle-ci est une traduction plus tardive puisqu’elle est issue de la retraduction par Nabokov lui-même du roman en anglais. Je vais essayer d’être plus claire : Nabokov a lu la traduction de son roman en anglais, l’a trouvé pas terrible et l’a refait. Cette nouvelle traduction a été elle aussi traduite en français.

La quatrième de couverture indique qu’on retrouve des éléments de Lolita dans Chambre obscure. Comme je vous le disais, je ne l’ai jamais lu mais depuis ma lecture, j’ai lu une biographie de Vladimir Nabokov qui détaillait chacun des livres de l’auteur. Je dirais qu’on retrouve la jeune fille, le monsieur d’un certain âge mais c’est tout. L’intrigue de Lolita me semble un peu plus complexe que celle de Chambre Obscure aussi.

Assez de suspens ! Résumons un peu l’intrigue. Le roman se passe à Berlin. Magda est une jeune fille (16 ans), issue d’une famille assez pauvre où très tôt, elle s’aperçoit qu’elle est de trop. Elle travaille comme ouvreuse dans un cinéma (à défaut d’être actrice), a déjà connu une histoire passionnelle avec un homme, un dessinateur. Cette histoire avait mal commencé tout de même, car l’homme lui a été présenté par une sorte de mère maquerelle, mais s’est déclarée être passionnelle. Elle s’est par contre mal terminée puisque l’homme l’a quitté au bout d’un mois de vie commune.

C’est donc au cinéma que Magda rencontre Bruno Kretchmar, critique d’art, bien installé dans la vie, une femme, une fille, un beau-frère … Kretchmar tombe sous le charme de la jeune et innocente Magda. Il flirte avec elle, en se disant qu’il pourra arrêter quand il veut. Il commence par exemple par lui mentir sur son identité mais elle fait des recherches et le retrouve, pénètre chez lui. Et comme cela, elle rentre très rapidement dans sa vie si proprette … et détruit tout sur son passage bien évidemment. Bien sûr, elle n’est pas amoureuse et cherche à profiter de son argent mais lui non plus à mon avis n’est pas réellement amoureux d’elle, il aime l’image qu’il se fait d’elle et le rôle qu’il joue auprès d’elle (comme une sorte de révélateur de la personnalité de la jeune femme).

L’histoire se complique encore quand le premier amant de Magda revient à Berlin (il est américain), invité par Kretchmar, tous les deux travaillant dans l’art (il ne sait bien sûr pas que l’autre homme est le premier amant de la jeune femme). Le premier amant lui aussi s’introduit progressivement dans la vie de Kretchmar, qui le croit son ami, tout en reprenant sa passion avec Magda. Et là, toute l’histoire empire encore …

Ce livre est un véritable thriller. Apparemment la fin est connue dès le début mais comme je ne m’en suis pas rendue compte (et j’avoue que je n’ai même pas compris à la relecture), j’ai lu le livre, les yeux grands ouverts, en voulant crier à ce pauvre Bruno : « Ouvre les yeux ! Ne comprends tu rien ! » (on peut aussi penser qu’est-ce qu’ils sont bêtes ces hommes en lisant cette histoire mais je ne l’ai pas fait). L’engrenage est si parfait, le piège si bien tendu … qu’on ne peut que s’étonner qu’un homme si intelligent ne se rende compte de rien.

Là où j’ai admiré Nabokov, c’est que là où je croyais lire une histoire cousue de fils blancs, où je me disais que je savais où le roman allait aller … Nabokov m’a surprise tous les chapitres à peu près, par un événement, par un bout d’histoire que je n’avais pas prévue, rendant ma lecture encore un peu plus fébrile à chaque fois.

On reste très extérieur à l’histoire tout de même. On ne se met pas à la place d’aucun des trois personnages du trio diabolique : on ne prend en pitié personne, mais on n’admire personne non plus. Le sentiment du piège qui se referme est d’autant plus fort à mon avis. Par contre, on « visualise » chacun des personnages, et surtout on les comprend très bien : on comprend leur manière d’agir, de penser aussi.

J’espère avoir été assez explicite. Si je lui mettais une note (ce que je vais faire sur LibraryThing d’ailleurs), ce serait un 4,5/5. Pas le coup de cœur mais presque. C’est le premier livre que je découvre de l’auteur, je laisse une marge tout de même !

Références

Chambre Obscure de Vladimir NABOKOV – traduit du russe par Doussia Ergaz (Les Cahiers Rouges / Grasset, 2013)

La Vie de Malina Trifković de Mirko Kovač

laviemalvinatrifkovicmirkokovacJ’ai découvert ce livre par le plus grand des hasards à la bibliothèque de Paris. Et pour le coup, c’est une belle découverte. C’est un livre court (une centaine de pages), publié en 1971 par l’auteur yougoslave Mirko Kovač : il ne se voyait ni serbe, ni croate, ni monténégrin, ni bosniaque mais tout à la fois. Je parle de cela car c’est une question qui a son importance dans le roman.

Celui-ci raconte la vie de Malvina Trifković, serbe de bonne famille, de son enfance à la fin de sa vie et de son évolution donc suite aux différents événements auxquels elle a à faire face. Le livre commence par son placement dans une école qui a pour but de sauvegarder les jeunes serbes de tout écart et d’en faire la femme parfaite, en leur enseignant les arts ménagers et les matières fondamentales (les sciences et les lettres, pour pouvoir ne pas faire honte à leur mari) mais surtout la religion orthodoxe. La directrice de l’établissement insiste dessus car c’est ce qui fait que restera la grandeur du peuple serbe. Elle trouve anormal que des enfants orthodoxes soient confiés à des écoles catholiques (romaines) par exemple. Après quelques temps où Malvina donne entière satisfaction, elle fugue avec un homme, un croate, avec qui elle se mariera.

Renié par tous, elle devra vivre dans la famille de son mari, qui elle aussi à un point de vue extrémiste (en tout cas une partie de la famille) : ce qui est grand est croate et pas serbe. Elle se fera renié et maltraité par une grande partie de la famille, au même titre que la mère de la fratrie, serbe elle aussi, a été considérée comme une quantité négligeable par ses enfants (une partie là encore). Ces traitements (à la fois au pensionnat et dans sa famille d’adoption) vont la rendre incapable d’aimer et vont conduire à cet horrible destin qui sera le sien (et celui de ses proches aussi). Elle passe de la fille amoureuse (il y a deux très belles histoire d’amour dans le roman, je n’en dis pas plus) à la femme dure et aigrie.

Le livre n’est pas écrit comme un roman mais plutôt comme une suite de manuscrits rassemblés par un personnage extérieur dans le but de raconter le destin de cette femme. Très peu sont de la main de Malvina ; on trouve par exemple les lettres de la directrice du pensionnat, les lettres d’un de ses beaux-frères (le plus virulent), un testament … Cette manière de raconter l’histoire rend le livre très dynamique et rapide. On va à l’essentiel ; ce qui n’est pas dit peut être facilement imaginé. Le seul bémol que je mettrai est sur la fin qui reste tout de même très énigmatique et laisse à mon avis trop de champ à l’imagination.

Une belle découverte comme je le disais en introduction de ce billet.

Références

La Vie de Malvina Trifković de Mirko KOVAČ – traduit du serbo-croate par Pascale Delpech (Rivages, 1992)

Un siècle de littérature européenne – Année 1971

Un lit de neige de Roswitha Haring

unlitdeneigeroswithaharingJ’ai trouvé ce livre par hasard à la bibliothèque de l’institut Goethe. Je l’ai emprunté en me fiant au résumé.

On suit une jeune adolescente, habitant en RDA. Elle part pour les vacances, une semaine, au sport d’hiver chez son oncle et sa tante (du côté maternel). Elle est contente de partir, ou plus exactement soulagée, car l’ambiance chez elle n’est pas au beau fixe. Cela dure depuis assez longtemps mais elle ne saurait pas dater le changement d’humeur de la maison. En effet, elle se rappelle bien que quand elle était petite, sa mère riait, son père était toujours partant et jamais aussi fatigué que maintenant, ses deux sœurs étaient à la maison mettant un peu plus d’ambiance avec leurs sorties, leurs maquillages, leurs histoires de fille (en gros). Elle se rappelle qu’elles la prenaient dans les bras pour lui faire des bisous alors qu’elle n’aimait pas cela. Mais c’est une ancienne époque, tout a changé aujourd’hui : sa mère râle tout le temps après la seule fille qui lui reste à la maison, elle est tout le temps très fatiguée, son père également (pour la fatigue, il n’est pas démonstratif mais porte une certaine affection à sa fille tout de même), les sœurs ne viennent pratiquement plus à la maison, les cousines non plus d’ailleurs (elle ne se rappelle même pas quelle relation elle a avec elles).

C’est dans cette ambiance et dans cette incompréhension qu’elle part en vacances au ski. Elle n’est pas très emballée, même si son oncle blague tout le temps (cela promet donc une meilleure ambiance). Elle n’arrive pas à s’intégrer. Son oncle pense que cela vient du fait qu’elle vient de la ville et n’a pas l’habitude d’une telle vie. En réalité, c’est qu’elle reste sur son incompréhension de sa situation familiale. Elle va saisir l’occasion de ce séjour pour savoir ce qu’il s’est passé et découvrir ainsi le « secret de famille », qui lui avait échappé, et peut être retrouvée un peu de sérénité.

L’intrigue sonne classique comme cela. Comme la quatrième de couverture, ce qui fait la particularité du livre est sa narration. La jeune fille n’a pas de sentiments (ou vraiment très peu et elles ne sont pas notables) mais que des sensations. On vit sa vie au travers des sons, des bruits, des voix, de sa perception de la chaleur et du froid (à la montagne mais aussi dans l’appartement par exemple), du goût des aliments … Cela m’a donné l’impression qu’elle était un peu « autiste », dans le sens où elle se centre sur elle-même et ne prend pas en compte les autres qui ne sont vus que comme des perturbations extérieures (elle avait déjà cette tendance quand elle était petite ; cela ne vient pas de la situation). C’est très intéressant à lire car on ressent physiquement la solitude de la narratrice. Comme celle-ci se base uniquement sur ses sensations, les deux périodes (l’avant et l’après du secret familial) ne sont pas racontées de manière linéaire. On passe d’une époque à l’autre, par une sensation identique (un peu comme une madeleine de Proust en fait). La plupart du temps, j’ai apprécié cette manière de faire, ces associations d’idées, les transitions diffuses qui sont ainsi utilisées. Par contre, plusieurs fois, cela m’a dérouté mais pas longtemps au point de perdre l’envie de continuer le livre.

Une bonne découverte donc ! Elle a publié, depuis ce premier roman, deux autres ouvrages qui ne sont pas encore traduits en français.

Références

Un lit de neige de Roswitha HARING – traduit de l’allemand par Nicole Roethel (Christian Bourgois, 2005)

S de Luis Seabra

sluisseabraJ’ai emprunté samedi ce livre à la bibliothèque, même si j’avais le premier roman de cet auteur, F, dans mon reader (bien sûr, non lu). Je dirais que mal m’en a pris car il reprend dans ce livre S, l’univers qu’il avait créé dans son premier roman. En l’expliquant moins, je suppose. Je me suis donc perdue en cours de route car je n’ai pas bien compris où l’auteur voulait en venir car il ne s’agit pas d’une dystopie classique (avec une description détaillée d’une société où le contrôle est omniprésent, et pourtant c’est bien ce type de société qui est décrit ici) mais une sorte de mise en abîme d’une situation qui est omniprésente dans cette société : la distinction entre le vrai et le faux, entre le rêve et la réalité plus exactement. Jugez plutôt.

On retrouve un des personnages, Zuhl, qui était déjà présent dans le roman F. Suite à la réussite de sa mission, Zuhl reçoit une nouvelle promotion, celle d’intendant général au « très prestigieux ministère des Lectures et des Publications ». Pourquoi très prestigieux ? Dans le pays où se situe l’action, les livres d’imagination ont été supprimés (leurs auteurs sont considérés comme des populations non intégrables ») et ont été remplacés par des livres mêlant fiction et réalité. En effet, dans ces registres, on retrouve la version « officielle » de ce qu’il se passe dans la réalité, je dis bien officielle car la version est réécrite, le reste n’étant qu’oeuvre d’imagination du pouvoir. Ainsi, lors de « lectures enjointes », les autorités contrôlent l’adhésion des « populations intégrables » à l’orientation du régime, et ce de la manière suivante :

[Les lectures enjointes] avaient lieu habituellement une fois par an. Les habitants étaient convoqués, à des dates différentes, par groupes de tailles diverses en fonction de l’importance de chaque localité. On les rassemblait dans une grande salle, au sein de la bibliothèque officielle du bourg, généralement attenante au pénitencier. Un jury composé du directeur de l’établissement (ou d’un de ses adjoints), du bourgmestre et d’un agent des brigades de vérification présidait aux séances.

Trois versions presque identiques d’un même texte étaient lues tour à tour par chacun des membres du trio. Puis on demandait aux citoyens de se prononcer, à main levée, sur le caractère « falsifié » ou non de chacune d’entre elles. Il arrivait que les trois versions le soient.

Les falsifications étaient souvent difficiles à détecter. Un adverbe, une incise ajoutée ou oubliée, signalaient parfois le bon verdict. Les résultats, quoi qu’il en soit, n’étaient jamais connus des individus eux-mêmes. Mais il était certain que ceux qui avaient livré deux ou trois mauvaises réponses recevraient quelques semaines après une nouvelle lettre les invitant à participer à des séances de « lecture contrainte ». Un échec lors de ces dernières entraînait inéluctablement une future « séparation préventive ».

Cette épreuve est d’autant plus difficile que les livres théorisant le régime comprennent toujours plus d’une vingtaine de tomes. Connaître tous les textes par cœur revient à dire que personne ne travaille et passe son temps à étudier les livres, ce qui même dans cette société, n’est pas le cas de tout le monde !

Zuhl est chargé d’organisé le jubilé du cinquantième anniversaire du régime. Il décide faire la « fête » dans la Bibliothèque générale (l’équivalent de notre Bibliothèque nationale). Celle-ci est dirigé par un certain Aloïs, qui n’a plus les faveurs du régime. Zuhl s’adjoint les services d’un agent zélé, le fameux S, pour assurer la sécurité de l’événement. Mais malheur ! Au cours de la journée disparaît de la Bibliothèque un des livres interdits. Jusqu’à présent, je vous ai raconté les vingt premières pages environ et personnellement, je trouvais que cela s’annonçait bien, même si je me suis rapidement rendue compte qu’il allait me manquer les références du premier tome (je précise qu’il n’est pas dit sur la quatrième de couverture qu’il faut avoir lu un tome avant l’autre … ce n’est pas ma faute donc).

Par la suite, l’auteur reprend le récit des trois personnages principaux (Zuhl, S et Aloïs) après l’événement. Ainsi, au lieu de décrire les conséquences du vol du livre interdit, il décrit les conséquences (et donc les sanctions) qui sont prises contre les trois hommes. Ils ne se contentent pas d’aller dans une prison classique, mais vive de manière continue des scènes dont on ne sait pas si elles sont réelles ou rêvées, brouillant réalité et fiction, pour les personnages … mais aussi pour le lecteur.

On retrouve de plus en plus, au cours du récit, les personnages de F et donc je pense que ma déroute vient de là en partie. Pourtant, je trouve qu’il manque quelque chose au livre : un peu plus de clarté (quitte à être plus long mais plus explicatif) et une finalité plus affichée à mon avis.

Si vous avez lu F, et si ce que j’ai dit vous rappelle des situations du premier tome, n’hésitez pas à me le dire dans les commentaires. De toute manière, comme je le disais, j’ai F en ebook et donc je le lirais mais cela me motiverait de savoir que je comprendrais quelque chose en lisant le premier livre de l’auteur.

Références

S de Luis SEABRA (Rivages, 2016)

L’homme au grand-bi de Uwe Timm

lhommeaugrandbiuwetimmComme d’habitude, j’ai pris cette nouvelle allemande de la rentrée littéraire à la bibliothèque de l’Institut Goethe à Paris. Cela a du bon quand même d’aller dans une bibliothèque où personne ne prend les livres en français qui sont disponibles … Cela faisait que je voulais lire Uwe Timm. J’ai À l’exemple de mon frère dans ma PAL, mais aussi Die Entdeckung der Currywurst (en roman et en BD, tous les deux en allemand, qui étaient trop compliqués pour moi il y a un an mais je vais réessayer bientôt je pense). Donc par pur manque de logique et voulant découvrir Uwe Timm, j’ai pris cet ouvrage, tout nouvellement paru, pour satisfaire ma curiosité.

Le narrateur raconte tout au long de ce livre la vie de son grand-oncle Franz (qu’il appelle oncle), l’hurluberlu de la famille puisqu’il est connu pour avoir eu l’idée fixe de propager la pratique du grand-bi dans sa ville de Cobourg (en Bavière), dans les années 1880 (je pense). Franz Schroeder est naturaliste de profession (on voit d’ailleurs sa boutique sur la couverture, juste en face de celle du boucher). Alors qu’il y a déjà trois naturalistes dans la ville, il s’installe tout de même en ville, avec sa femme Anna. Il se distingue par des compositions très réalistes (alors que celles de ses concurrents ressemblent plutôt à des saucissons), qui sont admirées certes (dans la vitrine) mais qui font surtout très peur. Il a donc très peu de commandes au début du livre et de son activité. Formé quelques temps en Angleterre (d’où sa pratique particulière), il a pu découvrir ce drôle de vélo, le grand-bi, qui y fait un tabac. Il décide d’en commander un en Angleterre pour le faire découvrir à la population de la petite ville allemande. Il espère que cela lui permettra de développer son activité mais donnera aussi l’envie à ces concitoyens de s’initier à cet art, bon physiquement mais aussi moralement.

Une fois, son vélo arrivé, en pièces détachées, il le monte et commence à apprendre à en faire. Cela occasionne bien évidemment de nombreuses chutes, qui se font sous les quolibets de la population, qui se changent en horreur quand Franz perd deux phalanges du petit doigt dans la bataille. Malgré tout, Franz décide de se lancer comme unique représentant de la marque anglaise et de commercialiser ces vélos de la mort. Au fur et à mesure que sa pratique s’améliore, Franz vend de plus en plus de grand-bi et devient le professeur de la ville. La seule personne à qui il ne veut pas apprendre à en faire, c’est sa femme Anna.

J’ai adoré le personnage de cette femme, à la fois d’époque dans ses habits, ses croyances et ses manières, mais éminemment moderne dans la manière qu’elle a de parler à son mari. C’est elle qui apporte tout l’humour du livre. Alors que son mari est extrêmement rêveur, aventurier et buté, elle arrive à le faire changer d’avis par un mot, en renversant la situation par son bon sens tout simplement. Elle est toujours là pour soigner les bleus du corps et les coups à l’âme, sans dire je te l’avais bien dit mais en le sous-entendant fortement. Au couple s’ajoute des personnages hautement pittoresques. Du Duc à l’ouvrier d’usine’en passant par le boucher, imitateur de cris d’oiseaux, tout le monde est là. Uwe Timm décrit une société fermée et provinciale, de l’ancienne époque, qui commence à être confronté aux progrès techniques et aux changements.

Le grand-bi est le vecteur de ce changement dans la ville de Cobourg. On y voit une société tiraillée entre ses traditions (doit-on autoriser la femme et l’ouvrier à faire du vélo) et la curiosité de découvrir ce nouveau mode de locomotion. J’ai d’ailleurs beaucoup aimé la réflexion sur la rapidité des déplacements. Avant l’introduction du vélo, les gens « normaux » se déplaçaient pour la plupart à pied pour les trajets quotidiens (je sais bien qu’il y avait le train et les chevaux sinon). Cette lenteur est aujourd’hui concurrencé par le vélo. C’est donc du temps gagné pour les loisirs. Mais à quoi va-t-on occuper ces loisirs ? Est-ce qu’il n’y a pas risque de dépravation ? Surtout pour un ouvrier qui a quatre heures par jour de trajet en plus de son travail quotidien, est-ce que cela ne va pas trop l’émanciper ? (ahlalala, je t’en donnerai du bourgeois moi, ils n’avaient qu’à le faire aussi si c’était si facile). On voit toute une catégorie de personnes cherchant à garder ce qui fait qu’ils se sentent supérieurs. Je n’avais jamais réfléchi sur le fait que le vélo et plus généralement le changement de rythme pour les déplacement ait été cause d’autant de questionnements et de bouleversements. J’ai trouvé cela très intéressant. Bien sûr, le grand-bi restait très cher et d’ailleurs l’arrivée du bicycle bas démocratisera quelque peu la pratique du vélo aux femmes et aux ouvriers, même à Cobourg.

C’est sur cet événement que se termine l’histoire d’Uwe Timm (je ne dévoile rien parce que je suppose que vous le saviez depuis longtemps). En refermant le livre, on se prend à être nostalgique de cet oncle Franz et cette tante Anna. À travers une chronique familiale très réussie avec des personnages haut en couleur, l’auteur réussit à faire revivre une époque révolue et ce de manière passionnante et très drôle, même pour les personnes qui ne sont pas intéressées par le vélo.

Références

L’homme au grand-bi de Uwe TIMM – traduction de Bernard Kreiss – 24 dessins de Sophia Martineck (Le nouvel Attila, 2016)

Un siècle de littérature européenne – Année 1984