Masako de Kikou Yamata

Je suis tombée sur ce bouquin par le plus grand des hasards à la bibliothèque. Je vous ai sûrement parlé de mes super-techniques pour trouver des livres à la bibliothèque : j’arrive avec deux titres, avec des auteurs dont le nom commence par deux lettres différentes. Je prends les livres, puis je reste planter devant l’étagère en regardant méthodiquement les titres, auteurs, couvertures. Je lis les quatrièmes de couverture de ceux qui m’inspirent et j’emprunte ceux que j’ai envie de lire parce que toute manière cela ne coûte rien d’essayer.

C’est comme cela que je suis tombée sur ce tout petit livre d’une auteure particulière. Contrairement, à ce que l’on pourrait penser, le livre a été écrit directement en français, en 1923 exactement d’après la signature à la fin du livre. Kikou Yamata, Kikou voulant dire chrysanthème en japonais, est franco-japonaise. Son père, descendant d’une lignée de Samouraï a été envoyé par le Mikado à Lyon, vers la fin du XIXème siècle, pour y découvrir les secrets de l’industrie textile. Il y rencontre une Lyonnaise, qu’il finira par épouser et auront ensemble une fille Kikou en 1895. Ses débuts se sont faits sous le parrainage d’André Maurois, Paul Valéry et Anna de Noailles. Masako a été édité par Jacques Chardonne et fut un véritable best-seller de son temps, puisqu’il a été réimprimé 22 fois. Aujourd’hui, son oeuvre est quelque peu oubliée en France mais reste au contraire très étudiée au Japon.

Masako est un livre court, 140 pages, écrit gros et raconte un événement étrange, en tout cas pour le lecteur contemporain. On est au Japon au début du XXème siècle, Masako, descendante d’une lignée de Samouraï  par sa mère, vit avec son oncle et sous la surveillance morale de ses tantes, du fait de la mort de sa mère adorée. Son père intervient très peu dans sa vie. Après des études de langues dans un couvent, elle rentre vivre chez elle, avec sa vieille nourrice pour s’occuper d’elle. Bien sûr, le but maintenant est de lui faire faire une « beau » mariage. Après plusieurs déceptions, on trouve enfin un prétendant correct, Naoyoshi. Le problème est que lorsque les deux jeunes gens se rencontrent c’est plus ou moins le coup de foudre. Sauf qu’au Japon, dans ces familles-là, à cette époque-là, cela ne se fait pas ; les tantes s’opposent au mariage au grand dam des amoureux …

Il s’agit donc ici d’une histoire d’amour très originale, dans un contexte on ne peut plus original également. Kikou Yamata en très peu de pages fait passer Masako par tous les états amoureux possibles : l’ennui, la langueur, le désespoir, le doute, le bonheur (pas forcément dans cet ordre en fait). On découvre la vie à l’époque dans les maisons nobles japonaises, ses habitudes et ses traditions. Rien que pour l’histoire, je trouve que le livre est plutôt intéressant. Le récit est servi par une écriture très poétique et lyrique, avec une grande économie de moyens :

Mes tantes sont venues, puis revenues. Leurs visages qu’elles ne fardent plus, dépouillés du sourire bienveillant, ont pris la roideur de l’ivoire. Le téléphone résonne, des voix graves répondent au lieu du joyeux « moshi moshi ! ». Toute la maison est mystérieusement affairée. Il semble qu’un mort la quitte, qu’un malade l’habite ou qu’un enfant vient de naître. Mon oreiller, ce matin, était trempé de pleurs et Baya [sa nourrice] n’a pas osé le faire sécher au soleil. Chacun aurait mesuré mon chagrin.

Le seul bémol que je mettrais est justement que parfois cette prose a un peu vieillie. Je me suis donc ennuyée en lisant certains passages. Cela reste cependant un livre intéressant à lire.

Références

Masako de Kikou YAMATA (Bibliothèque cosmopolite / Stock, 1995)

Au cirque de Patrick Da Silva

Cette semaine sera twitter ou ne sera pas. En novembre ou décembre, je ne sais plus, j’ai vu passer un tweet des Éditions Le Tripode au sujet d’une opération le Grand Trip’. Il s’agit pour 15 euros de recevoir deux livres, avant publication dans l’idée de permettre aux lecteurs de prendre le temps de découvrir des livres qui le méritent. Le premier livre, Au cirque de Patrick Da Silva, est donc arrivé fin décembre, alors qu’il a paru mercredi dernier, avec en plus des cadeaux (cela valait déjà plus de 15 euros je pense). La première surprise est que c’est un livre que je n’aurais jamais acheté par moi-même car j’apprécie beaucoup Le Tripode mais plutôt pour la littérature étrangère. Deuxième surprise, il ne s’agit pas d’un nouvel écrivain ; il a déjà publié treize livres mais je ne le connaissais pas du tout ! Troisième surprise, le livre n’a pas le même format que d’habitude (je ne sais pas comment cela s’appelle dans l’édition mais les pages doivent être coupées et elles dépassent de la couverture, ce qui est très pratique pour prendre des notes toutefois ; on me dit sur Twitter que cela s’appelle un livre non massicoté, voilà, voilà).

Je l’ai commencé tout de suite, un mois après je le relisais tellement il m’avait plu. C’est suffisamment rare pour que vous puissiez vous rendre de tout l’amour que je porte à ce livre. On est en pleine campagne, dans une ferme « isolée ». Quatre enfants sont réunis après un drame touchant leurs parents :

La mère est morte, pendue. Le père a été mutilé : les deux yeux arrachés, le sexe et la langue tranchés. Lui il s’en est tiré […] Ils étaient dans la grande ; tous les deux, dans le fenil de la grange. Le père en sang, étendu dans le foin, la mère au-dessus et au bout d’une corde. C’est leur plus jeune fille qui les a trouvés. C’est elle qui les a trouvés – le père, la mère – comme ça, dans la grange, dans le fenil de la grange […] Dans la chambre des parents c’était un grand désordre : le lit défait, les tiroirs renversés, l’armoire ouverte, tout le linge par terre […] Le collier de la mère a disparu.

Parmi les quatre enfants, seule la plus jeune était resté à la maison. Elle s’entendait mieux avec son père qu’avec sa mère, car lui faisait un effort pour comprendre ses particularités. L’aînée des filles est partie faire ses études en ville, tandis que les fils ont quitté très vite la maison car il y avait une rivalité malsaine entre eux et leur père, par rapport à leur mère. Il faut dire que le père a longtemps été en prison, laissant seule la mère et ses quatre enfants.

Mais voilà, suite au drame, les trois premiers enfants sont revenus à la maison, plus pour trouver le collier de la mère, que d’aider la sœur ou d’attendre la « guérison » de leur père. En tant que lecteur, notre idée est bien au comprendre qui a pu faire cela et qu’est-ce qui a mené à ces événements. L’auteur nous place dès le début dans cet état d’esprit. J’ai eu cette impression de participer à une humeur, une sorte de voix qui chuchote en ressassant les faits inlassablement. Sauf que comme je le disais la ferme est isolée et il s’agit d’un drame purement familial, l’auteur ne peut pas faire avancer son histoire et découvrir les faits en faisant intervenir d’autres personnages par exemple. Et c’est là qu’il, l’auteur, entre en jeu : il met ses personnages sur scène, en piste plus exactement, comme au cirque, pour les faire rejouer les scènes clés du passé. Il fait aussi ressasser ses personnages à qui échappent parfois des détails qui seront ressassés par la « rumeur » dont je parlais au début de mon avis. C’est cette écriture et ce procédé narratif qui m’ont complètement happé dès la première page.

Un autre point qui m’a particulièrement plu, c’est tout simplement le dénouement. J’ai été soufflée car je n’avais tout simplement rien vu venir. En plus, l’auteur l’annonce plus ou moins au détour d’une phrase que j’ai dû relire pour être sûr d’avoir bien compris.

Je vous conseille donc très fortement ce roman.

Pour finir sur ce Grand Trip’, on a donné notre avis par mail et l’auteur a répondu : il a bien souligné qu’on avait pu voir dans son livre des choses qu’il n’y avait pas vues. Ne perdez pas de vue qu’il ne s’agit que de mon avis et de mon interprétation, ma lecture quoi. En plus, j’ai lu ce roman dans des conditions que je qualifierais d’idéales : je n’avais aucun a priori en commençant ma lecture et surtout j’avais le temps d’en profiter pour pouvoir m’approprier complètement le livre et l’histoire. J’espère avoir la même expérience avec le deuxième roman …

Références

Au cirque de Patrick DA SILVA (Le Tripode, 2017)

Avant et Pendant de Vladimir Charov

Avant et Pendant de Vladimir Charov est un livre exigeant mais qui en vaut très clairement la peine. J’ai demandé ce livre à la bibliothèque après avoir lu dans le Matricule des Anges sur le « nouveau » livre de Charov, Soyez comme les enfants, aux Éditions Louison. L’auteur y est présenté comme un des maîtres du nouveau roman russe, tout en étant impertinent face à l’histoire. Historien de formation, ces romans jouent souvent visiblement sur des faits historiques pour parler du présent.

L’histoire se situe ici à Moscou, au milieu des années 1960. On suit un homme qui régulièrement fait des crises, part et est retrouvé quelques mois plus tard amnésique, à différents endroits de Russie. Cela ne lui pose pas de problème flagrant car il retrouve progressivement et à chaque fois une vie normale au bout de quelques mois. Jusqu’au jour où cela ne fonctionne plus : il ne retrouve plus systématiquement la mémoire. Il décide d’écrire alors un « Nécrologe des disgraciés » sur des gens sans voix, qui lui ont confié leurs histoires.

Sans doute les pages qui vont suivre sont-elles des lamentations, des lamentations sur des hommes que j’ai connus et aimés. Sur des hommes que le destin a emportés prématurément, comme on dit, et dont il n’est rien resté nulle part sauf dans mon souvenir. Et quand à mon tour je partirai, il ne restera plus rien.

La vie de ces hommes n’a pas pris forme, elle s’est écoulée sans amour, sans joie, parfois sans le moindre sens. Aucun d’eux n’a vraiment réussi à faire aboutir un projet, et si l’on considère que pour partir apaisé l’homme doit s’être accompli, ces hommes ont échoué. Ils ont souffert avant de mourir et se sont éteints dans les tourments. En expirant, ils ont senti qu’ils avaient été grugés, frustrés et disgraciés sur cette terre. Aussi, en souvenir de mon enfance, je me sens en droit de donner à mon entreprise le nom de « Nécrologe des disgraciés ».

Le narrateur, Aliocha, commence son projet mais doit rapidement s’arrêter car sa maladie empire. Après la consultation du Pr. Kronfeld, le narrateur est interné dans un hôpital psychiatrique d’un genre un peu particulier. Il y a bien une partie hôpital mais il y a aussi de vieux patients, faisant partie de l’IGN, l’Institut du génie naturel.

De 1922 à 1932, débuta Ifraimov, c’est-à-dire pendant une décennie, cet hôtel particulier abritait l’IGN, l’Institut du génie naturel, un bureau d’études totalement secret dont Lénine, qui dirigeait le Sovnarkom à l’époque, avait signé le décret de création et sur lequel on fondait de grands espoirs. La dizaine de personnes qui organise ici chaque semaine des séminaires, par habitude ou par inertie, fait partie des derniers pupilles de cet institut, les autres sont tous décédés.

Cet institut avait été créé suite à des recherches datant du XIXème siècle montrant que la puissance d’un État était déterminée par le niveau intellectuel de sa population. Ayant étudié les biographies de tous les génies russes, les autorités se sont rendu compte que la plupart présentaient des pathologies psychiques, d’où l’idée de les étudier. L’idée était déjà à l’époque d’encourager la révolution, vu que tout le monde voulait renverser le tsar.

Le lien frappant entre pathologie et génie réclamait des éclaircissements, et ce problème fut étudié pendant une assez longue période. Voici les conclusions de cette recherche : toute société est organisée de manière extrêmement rigide, elle est capable d’imaginer ce qui conduira chaque génération nouvelle à la reproduire  sous une forme inchangée. À cet effet, elle crée des milliers d’interdictions et de tabous ; n’importe quel individu, dès le berceau, sait ce qu’il peut faire et ce qu’il ne peut pas faire, ce qui est mal et ce qui est bien. Cette norme est inscrite en chacun de nous, sans exception. De la naissance à la mort, nous subissons tous cette censure à laquelle il est impossible de cacher quoi que ce soit, de dissimuler la moindre vétille, car nous sommes nous-mêmes partie intégrante de cette censure. Et nous sommes très vigilants, Aliocha. Or les génies sont des ennemis terribles de la société car ils sont les seuls être capables de la détruire, simplement parce qu’ils en comprennent le caractère conventionnel. Il suffit parfois d’un seul être exceptionnel pour que tout s’écroule, tout, et avec fracas !

En se défendant, la société persuade le génie que toutes ses pensées, ses idées, ses théories ne sont que sottises, délire, folie, qu’elles sont insensées, repoussantes, dépravées, sales, et que pour son propre bien  il ne doit initier quiconque à ses idées, pas même ses plus proches parents. Il doit se souvenir qu’elles sont sa malédiction, sa croix, sa honte, et prier Dieu pour qu’elles restent un secret, qu’elles disparaissent avec lui dans la tombe. Les arguments de la société sont sans aucun doute très convaincants car la majorité des génies n’essaient même pas de lutter contre la censure, ils se résignent même avec joie et vivent une vie sinon heureuse du moins normales. Le génie n’aura la chance de se réaliser qu’à la condition que la société qui l’imprègne soit en déclin.

Au vu de ces considérations, on se doute que les anciens pensionnaires de l’IGN ont beaucoup d’histoires à raconter sur les rôles qu’ils ont joués dans la Révolution russe, et finalement ce qu’il y avait sous cet événement. Eux aussi peuvent paraître comme dans des disgraciés car ils sont aujourd’hui des oubliés d’un établissement fermé. D’autant qu’Aliocha a décidé de reprendre la rédaction de son « Nécrologe des disgraciés ». Ses nouveaux « amis » rentrent parfaitement dans le cadre de son projet. Il décide de se remettre à l’oeuvre, d’écouter et retranscrire leurs histoires. Ifraimov, un pensionnaire un peu hors du commun, vient lui raconter comment Mme de Staël a eu trois vies, dont deux Russie, et le rôle décisif qu’elle a joué dans la propagation des idées communistes et de la Révolution russe. On apprendra ainsi dans ce livre le lien entre Mme de Staël et Staline. Et pas que …

Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu un roman aussi intelligent. L’auteur créé tout un monde parallèle, où l’histoire russe de la fin du XIXème siècle et du XXème siècle peut être complètement réinterprétée selon une sorte de théorie du complot géant. Je sais que ce n’est pas le seul livre à faire cela mais ici, la particularité est que le seul fait réel est la Révolution russe. L’auteur ne reprend aucun fait historique, aucun personnage (sauf Lénine, Staline …). Il invente absolument tout en proposant un cadre d’une crédibilité incroyable (j’ai même cru à la résurrection de Mme de Staël). Il part complètement dans son idée, en la poussant toujours à fond. À aucun moment, je ne me suis dit « c’est trop peu » ou « ce n’est pas assez ». On ne peut à mon avis qu’être scotché par une telle imagination !

Comme vous avez pu le voir sur les extraits (que j’aurais voulus plus nombreux mais je ne peux tout de même pas recopier le livre), l’écriture est extrêmement entraînante et rythmée.

Pourquoi ai-je parlé d’un roman exigeant ? L’auteur donne plusieurs fois un cadre religieux à ses explications. Clairement, je ne pense pas avoir tout compris et surtout en avoir compris les tenants et les aboutissants. Je me suis accroché tout de même et je ne l’ai pas regretté.

Trois autres romans de cet auteur ont paru en France et tous ont l’air d’employer la même idée : utiliser un cadre historique lâche pour décrire une histoire complètement folle. J’aimerais beaucoup lire un entretien long avec l’auteur pour comprendre comment lui viennent ses idées et surtout ce qu’il y met dedans (je suis persuadée de ne pas avoir tout saisi pendant cette première lecture).

Références

Avant et Pendant de Vladimir CHAROV – traduit du russe par Véronique Patte (Éditions Phébus, 2005)

A Distant View of Everything de Alexander McCall Smith

Cela faisait longtemps que je ne vous avais pas parlé de la série des Isabel Dalhousie de Alexander McCall Smith. Et pour cause: cela faisait longtemps qu’un nouveau roman n’avait pas paru. L’auteur nous a fait attendre avec deux nouvelles, At the Reunion Buffet et Sweet, Thoughtful Valentine. Mais là, enfin, est sorti le nouveau roman de cette série. C’est un très bon cru !

Depuis ses dernières aventures, Isabel Dalhousie a eu le temps d’avoir un deuxième enfant, un deuxième petit garçon, Magnus, avec Jamie bien sûr. Au début du roman, elle a accouché depuis peu et raconte sa nouvelle vie : la réaction de Charlie à la naissance de son petit frère, l’évolution de sa relation de couple mais aussi ses sentiments lors de ses premières sorties où elle « abandonne » son fils aux soins de Grace (sa « housekeeper ») ou de Jamie. Ces points sont abordés de manière normale (elle en parle comme tout le monde), et non pas comme d’habitude, d’un point de vue détaché et philosophique. Je dirais que les cinquante premières pages du livre sont consacrées à cette nouvelle vie, rendant Isabel Dalhousie beaucoup plus humaine (ou terre à terre) que d’habitude, moins dans la réflexion sur le quotidien mais plus dans l’action. Quand je lisais ce livre, je me suis demandé si l’histoire allait démarrer un jour et je me suis rendu compte qu’en fait l’auteur avait besoin de replacer tous ses personnages dans ce nouveau contexte, comme si finalement il démarrait une nouvelle série. Plus clairement, je n’ai pas eu le même sentiment que d’habitude, de retrouver des vieux amis que j’aurais laissés pendant un an (durée entre deux volumes habituellement) mais vraiment de redécouvrir mes personnages sous un autre angle.

L’histoire a quand même débuté à un moment… Lors d’une de ses premières sorties sans son nouveau-né, dans l’épicerie fine de sa nièce, elle rencontre une amie d’enfance qui lui demande de l’aide (parce que tout le monde à Édimbourg sait qu’elle règle parfois des problèmes pour les autres, en toute discrétion bien sûr, c’est pour cela que tout le monde le sait d’ailleurs…). Cette amie, qui a eu beaucoup d’aventures amoureuses mais qui aujourd’hui a trouvé chaussure à son pied, aime organiser des dîners pour faire se rencontrer des couples. Sauf qu’elle craint d’avoir fait une erreur avec le dernier couple en date, car un autre invité lui a expliqué que l’homme, un célèbre chirurgien plastique, était connu pour être un coureur de dot (de fortune plus exactement) et qu’il avait au moins connaissance de deux cas ayant subi les manœuvres de cet homme.

Ne voulant pas se mêler de cela, l’amie demande à Isabel d’enquêter. Celle-ci prend rendez-vous avec l’informateur pour connaître les noms de ces deux femmes, l’homme très seul en profite pour lui faire des avances dès le deuxième entretien. Elle croit le cas bouclé vu la sincérité de l’homme. Pourtant, Jamie la rappelle à l’ordre en lui rappelant qu’on ne peut pas se fier aux dires d’un seul homme pour connaître la vérité ou même comprendre des faits. Elle prend rendez-vous avec les deux femmes-victimes …

Je suis toujours épatée par l’ouverture et la générosité des gens d’Édimbourg, en tout cas dans les milieux huppés. Ils peuvent recevoir et se confier à n’importe qui, du moment que ce n’importe qui est introduit par une connaissance. Cela facilite la narration me direz-vous mais bon, tout de même. Blague à part, avec cette histoire, on voit qu’Isabel Dalhousie a bien changé, puisque c’est Jamie qui la rappelle à l’ordre sur la base de la philosophie : comment définit-on la vérité ? Quand je vous dis que c’est un second départ pour la série …

Ce qui fait que ce livre est un très bon cru, c’est justement le fait qu’il n’y a pas, comme d’habitude, deux histoires parallèles, qui n’ont pas forcément grand-chose à voir. Il y a une seule « enquête » et la vie quotidienne d’Isabel Dalhousie et de sa famille, le tout s’entremêlant agréablement et surtout logiquement.

En conclusion, il s’agit d’un nouvel opus qui marque un tournant dans la série, un renouveau en fait, mais dans lequel pourtant on retrouve les fondamentaux de la série.

Extrait

‘It’s perfectly possible to accept the tenets of a religion and still be honest’, she continued. ‘It depends on whether the religion is compatible with honesty. Some aren’t.’

‘Why?’

‘Because they ask you to believe in things that are patently impossible. And that’s the same as asking people to believe in lies, to say that lies don’t matter.’

Références

A Distant View of Everything de Alexander McCall SMITH (Little Brown, 2017)

Le dimanche des mères de Graham Swift

Je n’aime pas trop en général parler de mes déceptions parce que ce n’est pas franchement très intéressant pour vous je pense, car trop dépendant de mon humeur. Particulièrement dans le cas de ce livre-ci. Je n’ai entendu et lu que des critiques positives, je l’ai vu dans beaucoup de coups de cœur de librairie. Pour moi, cela ne l’a fait qu’à moitié.

Je rappelle l’histoire pour ceux à qui elle aurait échappé. On est en Angleterre, le dimanche 30 mars 1924. Ce dimanche est traditionnellement accordé aux domestiques dans les grandes maisons, pour que ceux-ci puissent rendre visite à leur mère. On est entre les deux Guerres et comme on le sait, en Angleterre comme ailleurs, c’est une période qui marque la fin d’une époque particulièrement pour les grandes familles, dont beaucoup ont perdu des fils pendant la Grande Guerre. Pourtant un événement heureux se prépare justement dans deux de ces familles : le mariage de leurs enfants. En ce dimanche, les familles se retrouvent au restaurant, puisqu’il n’y a pas de domestiques pour faire à manger, dans l’idée de préparer l’heureux événement mais sans les futurs mariés qui eux ont décidé de se retrouver seuls, tous les deux, pour un repas en amoureux. C’est une journée idyllique, un début de printemps ensoleillé, comme nous sommes en train d’en vivre actuellement.

On suit cette histoire, non pas par ces grandes familles, mais par le regard d’une jeune domestique, qui n’a pas de mère à aller voir et qui donc a sa journée complètement libre. Cette journée, à cause d’un événement tragique (que l’on trouve très facilement), va complètement bouleverser sa vie, la faire entrer en quelque sorte dans la modernité, puisqu’elle abandonnera cette profession de domestique qui a l’époque était déjà quelque peu désuète, pour devenir écrivain, profession que l’on peut penser hautement moderne pour une femme à l’époque surtout dans le genre qu’elle choisira. De manière générale, on peut dire qu’elle deviendra une femme moderne et libérée.

L’auteur a choisi d’accentuer cette idée de passage d’une époque à une autre, que cela soit pour le pays en général, ou pour notre héroïne en particulier, en faisant raconter l’histoire par l’héroïne, mais très âgée (au-delà de 80 ans dans mon souvenir). Cela donne deux récits qui ne sont pas rédigés de la même manière : le dimanche des mères, le 30 mars 1924, où vous êtes dans un univers magique récréé de toutes pièces par l’écrivain, sublime et un deuxième récit où une vieille dame nous raconte sa vie d' »après » (et je peux vous dire que je me suis demandé si elle n’était pas un peu lubrique), sans vouloir revenir et analyser ce qui s’était passé ce jour-là et comment cela a influencé son avenir. Le problème est que ces deux récits s’entremêlent, sans avoir de rapport l’un avec l’autre (à part le personnage principal bien sûr). De plus, le deuxième récit m’a gêné car il rompait l’atmosphère du premier récit (qui elle est juste si parfaite …), par de petits paragraphes, rédigé dans un autre style.

À mon avis, le premier récit aurait suffi. La magie créée par l’auteur fait que finalement le destin de cette fille aurait occupé une page à la fin, la laissant au départ d’une nouvelle vie, me laissant imaginer la suite par moi-même m’aurait beaucoup plus plu. J’aurais même été jusqu’au coup de cœur car l’auteur créé en finalement très peu de pages l’atmosphère d’une fin d’époque, si crédible, si enchanteresse … Ces parties n’ont pas été sans me rappeler Post-Scriptum de Alain-Claude Sulzer que j’avais adoré tout simplement (ce dernier étant cependant plus fin à mon avis, grâce à la dentelle créée par Sulzer).

Tout cela pour vous dire que je vous conseille ce livre pour une partie du texte (qui représente tout de même 90% du bouquin) mais pas pour l’autre, qui à mon goût gâche le reste. Mais ce n’est que mon avis, d’autant que ce livre a été le coup de cœur de beaucoup de monde en ce début d’année comme je l’ai dit au début de ce billet.

Références

Le dimanche des mères de Graham SWIFT – traduit de l’anglais par Marie-Odile Fortier-Masek (Gallimard / Du Monde entier, 2017)

Le colonel et l’appât 455 de Fariba Hachtroudi

J’ai eu une journée pourrie mais il faut absolument que je vous parle de ce bouquin (en plus cela me détendra). J’ai d’autres billets en cours mais celui-là passe avant tout les autres car ce livre est absolument génial et j’ai envie de le conseiller à tout le monde.

Je suis tombée dessus complètement par hasard à la bibliothèque. Je ne sais pas comment cela s’est fait car sur mon exemplaire, il n’y a pas la fleur et en plus Albin Michel n’est pas une de mes maisons fétiches : je ne suis pas forcément curieuse de leurs publications mais là, je peux vous dire que j’ai passé deux jours extraordinaires en lisant ce livre.

On suit deux personnages : le colonel et l’appât 455. Comme vous l’avez peut-être deviné, le roman tourne autour de l’Iran (ou d’un pays très semblable car l’Iran n’est jamais vraiment nommé mais tout le contexte ainsi que les origines de l’auteur font penser qu’il y a un rapport avec l’Iran).

Le colonel est un militaire du régime. Il a commencé sa carrière à 17 ans pendant la guerre qui a abouti à l’instauration de la République théologique (et non islamique dans le livre), où il s’est illustré. Il a monté progressivement les échelons, pour devenir un très proche de la tête de l’État. On décide de lui confier le poste de contrôleur des prisons : il doit traquer la corruption et les faiblesses qui aboutissent à des évasions de prisonniers dans des prisons qui sont pourtant les plus surveillées du monde. Il maîtrise toutes les techniques modernes de l’espionnage. Ce poste l’a mené à démissionner, tout du moins officiellement, de l’armée pour devenir un homme d’affaires international (il faut prendre conseil auprès d’autres pays hautement démocratiques … et puis acheter du matériel). C’est un personnage qui semble extrêmement fort sur le papier (en tout cas ces convictions semblent inébranlables) mais pourtant, il a son talon d’Achille, sa femme Vima, astrophysicienne têtue, qui se bat pour ne pas être que la femme de monsieur.

C’est déjà acquis pour son mari, qui la considère comme une sorte de déesse vivante et est prêt à tout pour elle. Un jour, il laisse en vue un film montrant des actes de torture allant jusqu’au viol sur une femme, l’appât 455, une autre Vima. Choquée et bouleversée, elle crie à son mari que s’il ne fait rien, il est comme eux et le pousse à faire libérer cette femme.

Cette femme est enfermée depuis plus d’un an dans une prison, Devine, où elle est torturée fréquemment. Le but au début est de s’en servir comme appât pour son mari, Dél, soupçonné de terrorisme, dans le sens où celui-ci va tout dénoncer pour enfin protéger sa femme. Vima 455 porte le même type d’amour à son mari que celui que porte le colonel à sa femme : un amour extrême, qui remplit toute leur personne.

Le colonel fait donc évader Vima 455 pour contenter sa femme et surtout pour se libérer de sa culpabilité. Il la suit peu après. Ils se retrouvent cinq ans après (je n’ai pas compris si c’était trois ou cinq dans le livre) : lui dans le rôle du demandeur d’asile et elle dans le rôle de la traductrice, en sachant qu’elle ne connaît pas son « sauveur », car à la prison elle avait systématiquement la vue bouchée. C’est à cette confrontation que l’on assiste dans le livre (l’histoire en République théologique est racontée et redécouverte progressivement).

Rien que l’histoire est passionnante, je trouve. Elle permet de comprendre le fonctionnement d’un État complètement bouclé par sa tête. Je suis en train de lire des nouvelles nord-coréennes pour l’opération Un Mois Un Éditeur de Sandrine et je peux vous dire que les mêmes mécanismes sont à l’oeuvre. La force du livre est de ne pas se concentrer sur ce sujet, car le thème volontaire est bien celui de l’amour, du grand amour et de comment il peut vivre dans un tel pays. L’auteur met systématiquement en parallèle le couple colonel / Vima et Dél / Vima 455. Le colonel est prêt à tout pour sa femme et fait tout. Vima 455 a été déçue par une sorte de trahison de Dél. Elle est un peu jalouse de l’autre couple du coup. Il y a toute une réflexion sur ce sujet, jusqu’à un rebondissement final. J’ai trouvé passionnante la manière dont les deux personnages parlent de leurs grands amours tant de temps après les avoir quittés. Les autres thèmes sont l’exil et la reconstruction après de telles épreuves.

L’écriture ! La narration se partage, en alternance, entre la parole du colonel et celle de Vima 455. Une est en police normale et l’autre est en italique. L’expression du colonel est fatiguée. On sent que beaucoup de choses tournent dans sa tête (avec une grande place pour sa femme). Vima 455 s’exprime elle par de très courtes phrases. J’ai été happée par sa voix, une voix indiquant à la fois l’urgence et la suffocation (par débordements de sentiments non exprimés). Rien que pour cette écriture, le livre vaut d’être lu. J’ai trouvé que c’était vraiment magnifique.

Je me suis commandée un autre livre de cet auteur parce qu’il n’y en avait plus à la bibliothèque. J’ai hâte !

Références

Le colonel et l’appât 455 de Fariba HACHTROUDI (Albin Michel, 2014)

La Marche Royale de Andreas Latzko

Commençons pour ce retour par un coup de cœur, tout simplement. Je me suis offert ce livre samedi à Gibert Joseph, après avoir fini mon examen d’allemand.

C’est un texte court, soixante pages, publié en français pour la première fois en 1926 et en allemand (langue originale) en 1932. La quatrième de couverture nous donne les informations suivantes sur l’auteur : « Écrivian austro-hongrois, ami de Romain Rolland et de Stefan Zweig, admiré par Henri Barbusse, Andreas Latzko (1876-1943) est notamment l’auteur d’Hommes en guerre. »

Tant l’histoire que l’écriture sont formidables. Commençons par la première.

On est en Italie, juste après la guerre. On suit Cesare Pasquali, jeune tisserand blessé à la guerre au mont Grappa. Sa blessure pourrait sembler légère par rapport à celles d’autres soldats, moins chanceux : il a perdu deux doigts. Sauf que ces deux doigts sont justement ceux qui sont indispensables au métier de tisserand, qu’il ne peut donc par conséquent plus exercé. Il reçoit bien une petite pension d’invalidité, qui ne peut lui permettre de vivre que très difficilement. Il sombre dans l’alcool, perd au fur et à mesure tous ses biens, se voit contraint de quitter son village natal, lui qui s’était fait une joie après la guerre de retrouver les siens. Ne recevant aucune aide, lui vient l’idée folle de retourner là où il était prisonnier de guerre, dans une ferme tenue par une veuve de guerre. Il part donc sur les routes mais à peu d’expériences.

Arrivé à Gênes, il a faim et est complètement congelé par un vent extrêmement froid. C’est là où par hasard il rencontre un autre vagabond qui va le prendre sous son aile. Lui aussi est un ancien soldat, mais Autrichien. Avant la guerre, il travaillait en tant que typographe. Lui aussi a été mutilé puisqu’il a perdu un œil et lui non plus n’a pas retrouvé sa place d’avant-guerre et part retrouver une jeune Sicilienne avec qui il s’est lié en détention, en Italie. Les deux hommes vont donc fortement sympathiser pour aboutir à une véritable amitié, en oubliant qu’à un moment ils ont été ennemis. Sauf que le conflit va leur revenir en mémoire lors d’une manifestation en l’honneur du soldat inconnu.

Le thème principal du livre est (comme l’indique la quatrième de couverture) le danger de vivre ou de croire à une sorte d’identité nationale (de patriotisme ou de chauvinisme, on pourrait aussi dire), pour lequel on serait conditionné depuis notre plus jeune âge. Andreas Latzko invite par ce texte à privilégier le lien humain, la connaissance de l’autre en tant qu’être humain et pas en tant que représentant d’un ensemble plus gros. À mon sens, ce livre aborde aussi la place qui a été faite aux soldats de retour de la Première Guerre mondiale : dans les faits, on les laisse plus ou moins tomber en voulant enterrer le passé, tout en honorant l’idée générale du soldat tombé pour la nation. Plus généralement, le texte aborde aussi le regard que l’on porte sur les mendiants et la place qu’on leur accorde (le passage avec le chien m’a complètement glacé).

C’est un texte extrêmement actuel et très riche. Il est servi par une écriture extrêmement intelligente (et une traduction particulièrement réussie), à la fois légère et virevoltante par la manière de dire les choses mais surtout profonde pour le propos. J’ai admiré à de nombreuses la manière dont Andreas Latzko enchaîne les idées dans une même phrase. J’ai choisi deux extraits pour illustrer l’écriture (si je les avais tous mis, vous auriez eu tout le livre tout simplement), deux extraits un peu sur le même thème, l’importance d’avoir une place pour se sentir quelqu’un dans notre société.

À la limite, s’il avait perdu la vie et non ses doigts au mont Grappa, il serait resté un sujet de conversation, un nom gravé sur la colonne de pierre devant la mairie. Mais là, il était plus que mort : effacé, comme s’il n’avait jamais vécu.

Tout ce que chemin faisant ses yeux effleuraient, chaque arbre, chaque misérable herbe folle, s’était incrusté à un endroit bien précis en y plantant ses racines ! Le roquet glapissant qu’il avait tenu à distance d’un jet de pierre galopait en couinant vers un portail bien précis d’où il pouvait continuer à lui lancer ses aboiements ! Chaque chose avait quelque part un chez-soi, quelque part une place bien à elle. Dans un buisson, une orange pourrie qu’il avait distraitement lancé en l’air s’était écrasée avec un bruit sourd. Le moindre caillou avait un endroit où il pouvait retomber ! Avait-on le droit de jeter ainsi un homme dans le grand bazar du monde, sans but, sans le moindre refuge derrière soi ?

Pasquali [le tisserand, en train de mendier à Gênes] eut peur de lui-même tant bouillonnait dans ses veines la tentation de briser une vitrine ou d’utiliser son poing pour coller contre un mur le premier chaland qui passerait par là chargé de paquets. Quatre fois, il s’appliqua à choisir sa victime et, quatre fois, ce fut un échec. Comme s’il n’était qu’un esprit dépourvu de corps, les gens tournaient vers lui un regard vide qui ne le voyait pas. Ignoraient-ils donc tous ce que signifiait le fait de ne pas avoir de toit au-dessus de la tête quand soufflait la tempête, la nuit, en plein hiver ? C’était son estomac qu’il aurait aimé pouvoir accrocher sous leurs côtes, chauffé à blanc par l’acide incandescent qui le brûlait jusqu’au gosier! Encore une heure et les magasins fermeraient, les rues seraient dépeuplées. Au milieu de ce dédale de murs protecteurs, entouré d’hommes, de nourriture et de chaleur, devrait-il mourir de faim aussi misérablement qu’un naufrage à mille lieues de toute assistance ?

Pour la première fois de sa vie, Pasquali se trouva totalement seul face au terrible dénuement. L’indifférence des hommes se dressait autour de lui comme un mur de pierre. Au mont Grappa, il avait passé bien des nuits à croupir sous la pluie, sans la moindre bâche sous laquelle pouvoir s’abriter, mais ils étaient alors des milliers blottis les uns contre les autres, tout aussi délaissés par Dieu qu’il l’était. Ce qui lui arrivait à présent était incommensurablement dégradant ; pourquoi fallait-il qu’il n’y ait que lui, précisément lui et lui seul qui, dans des nippes complètement détrempées, les pieds écorchés par une marche de trois jours, soit condamné à vagabonder dans les rues en tête-à-têtes avec sa faim, sous les insultes de chaque fenêtre éclairée ? Des portes cochères claquèrent devant son nez, on l’enferma dehors comme un chien errant.

En conclusion, un coup de cœur que je vous conseille donc. Est-ce que quelqu’un a lu l’ouvrage paru chez Agone Hommes en guerre ?

Références

La Marche Royale de Andreas LATZKO – traduit de l’allemand par Nathalie Eberhardt (La dernière goutte, 2017)

Un siècle de littérature européenne – Année 1932

Un bon allemand de Horst Krüger

Il y a quelques semaines j’ai lu ce livre que j’ai retrouvé dans ma PAL alors que j’en cherchais d’autres (que je n’ai pas retrouvés). Je ne me rappelais même plus l’avoir acheté (ni qu’il existait d’ailleurs).

Ce livre est absolument excellent mais il ne faut pas se fier à ce qu’Actes Sud en raconte sur la couverture et sur la quatrième de couverture. En effet, il ne s’agit pas d’un roman mais d’un récit. Horst Krüger (1919-1999), romancier, essayiste et journaliste, raconte son troisième Reich dans ce livre datant de 1964.

L’auteur est né en Allemagne, a grandi dans une petite maison du quartier résidentiel de Eichkamp (Berlin). Il est issu des classes moyennes (son père est fonctionnaire), a une sœur. Il avait quatorze ans à la naissance du troisième Reich et vingt-six ans lors de son écroulement. Comme il le précise dans le livre, c’est un peu comme s’il n’avait connu que ce régime puisque auparavant, il était trop jeune pour comprendre la vie « politique » de son pays. Krüger a une phrase très forte pour dépeindre son caractère, sa famille mais aussi des gens de son milieu social (c’est d’ailleurs cette phrase qui m’a fait acheter le livre car on la retrouve sur la quatrième de couverture) : « Je suis un fils typique de ces Allemands inoffensifs qui n’ont jamais été nazis, mais sans qui les nazis ne seraient parvenus à leurs fins ». C’est phrase résume à peu près tout le premier chapitre. Il raconte comment ses parents se sont adaptés au nouveau régime sans vraiment avoir de cas de conscience car ils trouvaient qu’au départ il remettait de l’ordre en Allemagne, les choses allaient mieux aussi (pour eux, le pays avait de nouveau un but). Ils montrent aussi la réprobation de ses parents lorsqu’ils se rendent compte de ce qu’est le régime, mais que bon ils ne le vivent pas, peuvent s’en accommoder tant qu’on leur garantit leur niveau de vie (et pour le mari, de pouvoir remplir les ambitions de sa femme). Je vous raconte de manière un peu plus poussée la quatrième de couverte, qui ne parle en fait que du premier chapitre (faisant croire que le livre n’est que cela).

En réalité, il y a cinq autres chapitres : un dédié à sa sœur, qui s’est suicidée en 1938 en utilisant du mercure (je ne vous conseille pas, visiblement, les souffrances que cela engendre sont juste abominables), un dédié à son activité de résistant « à l’insu de son plein gré » à cause de son ami Vania, un à son arrestation et son procès suite à ses activités de résistance, un à sa « libération » par les Américains en avril 1945 contre qui il combattait à cette époque-là, un sur le procès de Francfort.

À travers ces différentes étapes, ils abordent absolument tous les thèmes qui peuvent être intéressants pour le lecteur. Le chapitre sur l’enterrement de sa sœur montre la vie dans une famille allemande (lors d’une cérémonie particulière mais quand même). On voit les différentes sensibilités politiques qui devaient se côtoyer à l’époque, la volonté de rester digne et de ne surtout pas montrer ce que l’on ressent (il s’agit uniquement de paraître en fait).

Les chapitres sur la « résistance » montrent bien que tout le monde en Allemagne n’était pas résistants ou nazis, il y avait juste pas mal de gens « normaux », qui continuaient leur vie (de la manière dont ils l’envisageaient) et s’accommodaient des nouvelles conditions de vie tant que cela ne les touchait pas. Vania lui par contre était un résistant par choix. Horst Krüger était à l’ouest (lorsqu’il y avait deux Allemagnes) et Vania lui était à l’est (et était un communiste convaincu). Après la construction du mur, les deux hommes se rencontrent et cela donne lieu à des opinions très intéressantes de Horst Krüger sur la possibilité de vivre dans deux régimes si différents à quelques années d’intervalles. L’auteur s’interroge à la volonté des populations à toujours croire en quelque chose de meilleur (même si parfois cela peut mener à des catastrophes). Le chapitre sur la guerre (qui raconte plus ou moins le réveil difficile de la famille) est moins intéressant à mon avis car il fait trop joué et écrit. On ne retrouve pas la sincérité et l’acuité du regard des autres chapitres.

Par contre, on retrouve dans le dernier chapitre le procès de Francfort, qui suit le procès de Nuremberg. La différence est que ce procès est instruit par des Allemands (contre l’opinion de la population mais aussi contre celle des Américains qui étaient encore très présents à l’époque dans le pays). On jugeait des « personnages secondaires » du système nazi. Pour l’auteur, journaliste, c’est l’occasion de revenir sur les propos du premier chapitre : la plupart des accusés ressemblent aux victimes (ils les confond même à un moment). Ce chapitre est aussi une occasion de s’interroger sur le travail (et la volonté) de mémoire qui est fait à l’époque dans le pays sur cette période.

J’ai trouvé ce livre extrêmement intéressant pour plusieurs raisons. La première tient à la sincérité et la franchise du récit. L’auteur n’essaie pas de rejouer l’époque, de réécrire son rôle ou celui de ses parents à l’époque mais raconte et interprète de manière assez froide mais aussi logique (avec la perspective des années) ce qu’il a vécu. La deuxième raison tient à la rareté d’un tel récit. On peut trouver des romans où les personnages principaux sont des nazis, des femmes de nazis, des collaborateurs. On peut lire des témoignages de victimes et des romans écrits de leurs points de vue. Je n’avais jamais lu de récit sur cette troisième voie, où on n’est ni résistant, ni collaborateur mais où en fait, on se contente de vivre avec. Je trouve que cela fait du bien de comprendre cela (et comment cela se produit aussi) car en fait, à mon avis, il s’agit du cas de la majorité des gens (une majorité trop silencieuse sûrement mais une majorité tout de même). La troisième raison tient en l’organisation du récit en événements marquants. Par ce choix, l’auteur balaie tous les thèmes importants sur le sujet. Cela lui permet d’avoir des réflexions essentielles, de faire comprendre au lecteur l’époque et ce qui s’y jouait (et la manière dont cela se jouait).

Une lecture que je recommande donc.

Références

Un bon allemand de Horst KRÜGER – récit traduit de l’allemand par Pierre Foucher (Actes Sud / Babel, 1993)

Swoosh de Lloyd Hefner

Au mois de décembre, une dame des éditions Tohu Bohu m’a contacté pour savoir si je souhaitais recevoir le livre qu’il venait de publier sur Jacques Prévert. Sauf que moi, je n’aime pas Jacques Prévert, et ce depuis l’école primaire (c’est dû à une poésie trop longue à apprendre pour mon jeune âge et surtout à un sens que je n’ai jamais compris). J’ai donc refusé de recevoir le livre mais j’ai eu le droit de choisir dans le catalogue … Il y en avait plein qui m’attirait (je vous invite à lire ce billet de Keisha sur un autre livre de cette maison d’éditions) mais j’ai choisi le roman Swoosh de Lloyd Hefner pour la promesse d’une écriture intéressante. Je peux vous dire que c’est un excellent livre (pas un coup de cœur mais presque).

On est à New York, au début des années 1990. On suit deux personnages, Sadie French et Ike Hutchison. Assez jeune, à la suite d’un événement marquant pour Sadie, ils ont quitté leur banlieue pauvre et sans perspectives, pour habiter la grande ville, New-York donc. Tous les deux sont noirs, elle peut passer pour une blanche. C’est important pour la suite car en fait, ces deux personnages ne vont pas trouver leur place dans la ville de manière « classique » (le travail, le petit appartement …) En effet, Sadie est « dealeuse de drogue indépendante » pour de riches clients, choisis sur des critères de caractère (fiable et pas exigeant comme un drogué en manque peu l’être). Elle dit elle-même que cette activité ne peut pas durer plus de deux ans car après, il y a de gros risques (statistiquement)  de se faire prendre. Cette activité lui permet de se payer des études de finance et de gestion (car en plus d’être très belle, elle est très intelligente … ahlala ces personnages de roman qui ont tout). Ike va lui devenir une sorte de monsieur muscle (des bras de 50cm de circonférence, sans graisse, qu’avec du muscles). Il acquiert ses capacités physiques de manière naturelle (au prix d’un régime alimentaire exigeant tout de même), sans utiliser de produits. Contrairement à ce que tout le monde lui dit de faire car à l’ouverture du roman, il stagne. Ces deux personnages ne sont donc pas vraiment encore dans la ville, ils essaient de s’y faire une place mais reste pour l’instant quand même en dehors. Le quotidien de nos deux personnages va être chamboulé par la mort d’un frère de Ike, soit-disant par overdose. Le problème est qu’il ne se droguait pas. Commence alors une enquête que mèneront jusqu’au bout Sadie, Ike et les deux frères de ce dernier. Elle les entraînera dans les coins sombres de la ville : d’une secte au monde de l’art contemporain.

Tout cela pour en venir à ce qui m’a littéralement soufflé dans ce livre : la capacité de l’auteur à vous faire comprendre la ville et l’époque à travers les yeux de Sadie qui est une remarquable ethnologue, comprenant parfaitement ses contemporains (je pense qu’elle doit beaucoup à son créateur). Il faut absolument lire ce qui est écrit sur le monde de l’art moderne ! C’est juste direct et vrai. D’une intelligence dans le propos et la formulation. Tout le livre est comme cela. Cela n’est pas tant une question de description ou de faire sentir la ville, c’est l’impression tout simplement de comprendre la ville, de comprendre ce qui la sous-tend, de comprendre le plan d’ensemble que personne ne voit. Tout le cliché des séries télé sur le New-York qui serait une ville qui détruit ses habitants (les plus faibles), qui les avale littéralement pour se nourrir est expliqué ici. Vous ne le vivez pas mais vous le comprenez tout simplement. Ce personnage de Sadie  et son côté observatrice extérieure sont extrêmement bien trouvés pour nous accompagner dans cette compréhension.

Qu’en est-il de l’écriture qui m’a fait vouloir lire ce livre ? Dès le départ, j’ai été happée. Le texte dégage une énergie folle. Il n’y a pas de temps morts avec des phrases rapides et précises. Merci au traducteur, Frédéric Roux, d’avoir réussi à rendre cela en français. Une citation choisie au hasard :

Le sang de Ike affleurait maintenant sur une surface qui allait en s’élargissant, le mien avait reflué vers mon cœur, je sentais mes extrémités se glacer, j’étais baignée d’une transpiration froide, comme lorsque l’on va s’évanouir.

Sauf que je me sentais très calme.

Ce que je voulais, c’était connaître la fin du spectacle. J’espérais seulement dans un coin de mon cerveau qu’elle ne coïnciderait pas avec la mienne. (p. 157)

Les deux derniers points dont je voulais parler. En premier, il y a l’omniprésence des marques dans le récit. Sadie n’apprécie pas beaucoup les gens mais par contre aime acheter de jolies choses, chères et encensées dans les magazines à la mode. Personnellement, cela ne m’a pas intéressé pas vu que je n’y connais absolument rien mais cela contribue à dresser le portrait d’une époque et surtout du personnage (elle peut être froide et impersonnelle, pour des personnes qui ne sont pas de son entourage).

Le deuxième point est le fait que quand même certains passages sont très trash. Je me sens obligée d’en parler car cela peut à mon avis déranger certains lecteurs ou certaines lectrices. Un commentaire sur Amazon pour ce livre parle aussi d’invraisemblances. C’est peut être vrai mais je crois que ce n’est pas si important pour un livre. À mon avis, l’important est surtout que ces passages servent le livre et l’histoire (ce n’est pas comme tous les films que l’on peut voir au cinéma présentaient uniquement des scènes d’une vraisemblance folle … si ?) Le même commentaire compare l’écriture à celle de Bret Easton Ellis. Je n’ai jamais lu cet auteur donc je ne peux pas comparer (mais si cela peut vous décider à lire le livre, je le précise). Cela correspond sûrement à l’époque car Swoosh a été publié aux États-Unis pour la première fois en 1993, un peu après les premiers romans de Bret Easton Ellis.

Une lecture qui sort quelque peu de ma zone de confort, pour ceux qui suivent ce blog depuis longtemps, mais que j’ai dévoré et adoré.

Références

Swoosh de Lloyd HEFNER – traduit de l’américain par Frédéric Roux (éditions Tohu Bohu, 2017)

P.S. : j’ai oublié de dire que l’objet livre est très réussi : format, papier, police, mise en page sont, je trouve, bien choisis et contribue au fait que ce livre se lit très bien (et je ne dis pas cela parce que je l’ai eu gratuitement).

Le phare de Babel de Yannick Anché

J’ai pris ce livre à la bibliothèque pour trois raisons : il y a le mot phare dans le titre, le vert de la couverture me plaît beaucoup et je ne connaissais pas la maison d’éditions. Découvert complètement au hasard, ce livre sera pourtant une de mes meilleures lectures de l’année ! Il est juste excellentissime.

L’action du roman se situe en 1948, en Bretagne. Elle est racontée du point de vue d’Arsène, gardien du phare en pleine mer de Babel. À cette époque, les gardiens faisaient vingt jours de travail, dix jours de repos. La relève se fait tous les dix jours, donc logiquement on change de collègue aussi tous les dix jours. Arsène a un passé familial assez tragique : son père est mort, quand il avait huit ans, dans l’effondrement d’un échafaudage qui a tué de nombreux ouvriers, son frère est décédé avec son oncle et son cousin dans le naufrage de leur bateau. Il est donc seul avec sa mère depuis ce temps-là, qui n’est plus la même depuis tous ces événements (on la comprend, la pauvre femme). Arsène a quand même pu compter sur son grand-père qui lui a appris la pêche et qui lui aussi était gardien de phare. Il était donc plein de fierté quand son petit-fils a réussi le concours et a commencé à être gardien de phare. Celui-ci a appris à aimer son travail.

Quand le roman s’ouvre, cela fait 97 jours qu’il n’y a pas eu de relève à cause de la mer déchaînée en cette période :

Quatre-vingt-dix-sept jours sans relève, quatre-vingt-dix-sept nuits sans un rêve.

Le problème est qu’il est avec un collègue avec qui il ne s’entend pas bien. Après 97 jours d’enferment et de solitude, à entendre la mer frapper le phare, les deux hommes sont devenus complètement fous. Ils ne se parlent plus mais s’écrivent sur une ardoise. Après un mauvais tour, le collègue en vient à vouloir tuer Arsène, dans un jeu de cache-cache. Commence alors, dans le phare, une sorte de chasse à l’homme, impliquant méfiance et veille continue. Bien sûr, cela se terminera tragiquement.

Je ne vous ai raconté la première partie. J’étais déjà complètement accrochée par le roman. La mer, la solitude, la chasse à l’homme… Il y a une tension incroyable dans ce roman et elle ne se relâche pas dans les trois autres parties du roman. Je m’étais imaginée un certain dénouement mais en fait, je me suis complètement avoir par l’auteur. À la fin du roman, j’étais époustouflée par l’intrigue qu’avait réussi à monter l’auteur.

La réussite du roman ne tient pas que l’intrigue ou à l’ambiance haletante du roman mais aussi aux personnages et aux descriptions de la mer. Les personnages sont typiques de ce que l’imaginaire nous dit qu’un marin doit être (je ne sais pas du tout si c’est un milieu que l’auteur connaît), solitaire, taiseux, des caractères forgés par leur travail. Je ne dis pas du tout cela de manière péjorative ; les personnages ne sont pas caricaturaux du tout. Justement, pour l’histoire que l’auteur met en place, les personnages sont juste parfait, ni trop, ni pas assez.

Si vous aimez les ambiances maritimes, les phares ou tout simplement les ambiances haletantes, je vous conseille très vivement ce livre.

Il s’agit du premier roman de Yannick Anché. C’est un homme qui a plusieurs vies : il est « créateur lumière pour des spectacles de théâtre et de danse », auteur, compositeur et interprète sous le pseudonyme de Bordelune. Comme l’auteur, les éditions Moires sont bordelaises. On peut consulter leur catalogue et commander leurs livres sur leur site internet.

Et pour finir de vous convaincre, une lecture des premières pages du livre.

Références

Le phare de Babel de Yannick ANCHÉ (Les éditions Moires, 2016)