Deux livres de Pierre Cendors

Bonne année à tous les gens qui passent par ici, et aux autres ! Je vous souhaite bien sûr une bonne santé (parce que c’est quand même le plus important), de la réussite dans vos projets personnels et professionnels et aussi de tenir vos résolutions de nouvel an (c’est le plus dur, je pense).

Je vais commencer l’année par deux billets de deux demi-déceptions. J’espère que cela sera pour mieux rebondir après.

J’ai acheté Archives du vent de Pierre Cendors dès sa sortie parce que Pierre Cendors mais comme j’étais fatiguée, je me le suis gardée pour mes vacances. Si vous suivez depuis un peu le blog, vous savez que j’ai adoré les quatre premiers livres de l’auteur non seulement pour l’écriture magnétique et hypnotisante mais aussi pour les histoires qui sont toujours fascinantes, basées sur le thème du double, de l’absence, des coïncidences et de la disparition.

Pour ce cinquième roman, il n’y a qu’un de ces deux éléments, l’histoire mais pas l’écriture, d’où ma semi-déception.

ArchivesDuVentPierreCendorsCommençons par l’histoire. Egon Storm est inventeur du Movicône, procédé cinématographique utilisant les archives pour faire jouer à un acteur un tout autre film que ceux dans lesquels il avait joués. Le réalisateur a fait trois films selon ce procédé, trois films qui semblent adulés plutôt par les connaisseurs, puis s’est retiré. C’est le directeur de salle Karl Oska, ami du cinéaste, qui a été chargé par une lettre de l’exploitation de ces trois films où il lui était expliqué qu’il les recevrait à intervalle régulier, tous les cinq ans, puis recevrait une dernière enveloppe explicative. Dans cette lettre explicative, sous forme de testament audio, puisque le réalisateur s’est définitivement retiré en Islande, Egon Storm fait mention de l’existence d’un homme Erland Solness, qui aurait influencé sa carrière. Karl Oska va chercher à en savoir plus sur cette homme, surtout qu’il reçoit un message téléphonique de cet homme et qu’il n’arrivera jamais à le rejoindre. Je ne sais pas si je suis bien claire mais en gros, un réalisateur atypique et mystérieux entretient un peu le mystère en utilisant un ancien ami et en parlant d’un ami d’enfance dont personne n’a jamais entendu parler mais qui pourtant aurait eu une influence sur son travail artistique.

Commence alors toute une série de fausses pistes entretenues par l’auteur, des intrications d’histoires vraies ou fausses pour finir par un dénouement que personne n’aurait pu deviner, surtout pas le lecteur. On passe par de fantastiques passages en Islande, en Allemagne, en Irlande. Si vous aimez être surpris, l’histoire est géniale. Le problème est que personnellement, je ne suis pas du tout cinéma, que les procédés de création un peu novateurs me laissent complètement froide. Je me suis ennuyée à chaque long passage de description des films (et pourtant il n’y en a que trois), de comment et pourquoi Egon Storm a créé ses œuvres …

De nombreux passages m’ont plu, j’y ai retrouvé tout ce que j’aime chez cet auteur. D’autres m’ont totalement déplu et je me suis ennuyée. Ces passages m’ont progressivement fait perdre tout intérêt pour le livre, m’ont fait perdre le goût de l’écriture de l’auteur (j’étais beaucoup moins fasciné que pour les romans précédents). Je maintiens que l’écriture de ce roman est différente des précédents. Il n’y a pas qu’une question de thématique.

J’assume cependant le fait que le livre m’ait déçue par son thème cinématographique. Un autre lecteur, plus intéressé, trouvera sûrement son compte dans ce roman. On peut pourtant souligner l’imagination de l’auteur et le travail d’édition des éditions du Tripode pour faire coller l’objet livre au thème du roman (et puis la police et le papier sont agréables à la lecture, ce qui ne gâche rien).

En décembre, j’avais repéré qu’un autre livre de Pierre Cendors était sorti cette année, une sorte de carnet de voyage islandais. J’ai été spécialement le chercher à la librairie et j’ai même embêté le libraire pour qu’il me le trouve (et je n’aurais pas pu le trouver toute seule, vu où il était rangé). L’Invisible dehors – Carnet islandais d’un voyage intérieur est donc la chronique, inventée ou non, je ne sais pas, d’un voyage de l’auteur en Islande. Loin des sentiers touristiques bien évidemment.

LInvisibleDehorsPierreCendorsLe livre prend la forme de pensées jetées au fur et à mesure, un peu comme le livre de Ryoko Sekiguchi dont je vous ai parlé dans le dernier billet. C’est à la fois des réflexions sur la solitude, sur ce qui est important et ce qui ne l’est pas, sur ce que c’est que vraiment voir. Il y a un mélange de réel et d’imaginaire puisqu’on retrouve un personnage d’Archives du vent. J’ai lu ce livre avant le roman des éditions du Tripode et je me le suis un peu imaginé comme le voyage préparatoire au roman.

Là encore, si vous suivez le blog depuis un petit moment, vous savez que ce genre de livres me passionnent. Les réflexions de l’auteur sont intéressantes, on rentre facilement dans sa tête pour voir ce qu’il voit ou ce qu’il pense.

L’écriture est aussi totalement différente des précédents livres que j’ai pu lire de lui ; je n’aurais tout simplement pas pu imaginer que Pierre Cendors en était l’auteur. Mais là j’ai adoré.

C’était dépaysant, tout en étant intelligent. Une bouffée d’oxygène.

Deux passages de L’invisible dehors.

Magnús Morland, quatrième commentaire : Souvent c’est en faisant quelques pas inutiles qu’un homme se rejoint. Nous mutile, en ce monde, tout ce qui ne relève que de l’utile.

Que vient-on chercher au bout du monde, là, où l’homme n’est pas ?

Cette méditation, qui ouvre et clos mon dernier roman, ne m’a jamais concerné aussi directement qu’aujourd’hui. Preuve, encore une fois, d’une complicité « professionnelle » entre la fiction et la réalité.

Que vient-on chercher à Hornstrandir, là, sous le cercle polaire ? D’abord, un horizon dont le social est absent. Ensuite, une sensation du monde allégée d’autrui, le début d’un dialogue approfondi entre l’originel et la pensée personnelle, un revif corporel de l’esprit, une parole désencombrée, un silence ardent, un non-agir à l’unisson d’un agir recueilli et fervent, quelque chose comme une renaissance calme et profonde, le sacré se reconnaissant à cette invisibilité lumineuse mais dépourvue d’éclat.

Et surtout : une relation à soi et au monde, réglée sur la même clé que celle de l’Univers.

Dans le même mouvement, prendre de la distance et gagner en proximité.

Un premier billet de l’année en demi-teinte mais on ne peut pas tout aimer tout le temps.

Références

Archives du vent de Pierre CENDORS (Le Tripode, 2015)

L’Invisible dehors – Carnet islandais d’un voyage intérieur de Pierre CENDORS (Isolato, 2015)

Le Lausanne-Moscou-Pékin de Christian Garcin

Continuons un peu sur le thème train et littérature.

J’ai reçu ce livre dans le cadre de l’opération Masse Critique de Babelio. J’ai reculé le moment de faire ce billet jusqu’au dernier moment car je ne voyais pas du tout comment parler de ce livre. Si je vous dis que les mots-clés sont Russie, Transsibérien, Cendrars, Voyage, Livres, cela va paraître évident pour ceux qui passent régulièrement par ici que j’ai adoré. Je me disais que j’allais être obligée de répéter la quatrième de couverture. Est-ce que franchement cela vaut la peine de m’envoyer un livre pour que je recopie la quatrième de couverture ?

Je vais quand même le faire un petit peu tout en commençant par souligner que l’objet livre en lui-même est très beau. Le papier est agréable au toucher, la couverture et les rabats sont solides mais ce que j’ai le plus apprécié, c’est la carte en couleur des différents trains qui traversent la Russie.

LeLausanneMoscouPekinChristianGarcinCe livre a paru aux éditions de La Baconnière, éditions suisses, en activité depuis 1927. J’espère que vous aussi vous avez honte de ne pas connaître des éditions aussi vénérables (en fait, en regardant le site internet, je connaissais un seul livre d’eux N.N. de Gyula Krúdy, dont il font paraître un autre livre cet automne). Cet ouvrage fait partie d’un nouvelle collection, collection quatre-vingts mondes qui visent au « dépaysement littéraire ».

1913 : parution de La Prose du transsibérien de Blaise Cendrars.

2013 : une équipe de la radio suisse est partie avec Christian Garcin sur les traces du plus mythique des voyages en transsibérien !

De cette équipée sortira des chroniques radios en 2013-2014, qui ont été remaniées pour faire ce livre. Le livre est très court, 113 pages, et est composé de 11 chapitres qui sont donc court, abordant chacun une étape du voyage en train.

Je rapprocherai volontiers Christian Garcin de Olivier Rolin, dont il parle d’ailleurs dans le livre, pour l’amour de la Russie et la manière de voyager.

Christian Garcin mélange tellement habilement culture, Histoire, actualités, anecdotes, rencontres, souvenirs, sentiments que vous êtes clairement obligés de voyager avec lui. Par exemple, dans le premier chapitre, il réfléchit sur l’évolution de la Russie pendant ce siècle séparant la parution du livre de Blaise Cendrars et son propre voyage. Il fait aussi allusion à une princesse de l’Altaï retrouvée récemment, aux légendes du lac Baïkal, au pénitencier de Krasnokamensk où a été emprisonné Khodorkovsky, à Michel Romanov, fondateur de la dynastie des Romanov, à Sverdlovsk, bolchévique qui a donné l’ordre d’assassiner le tsar et sa famille, aux aviateurs Liapidevski et Vodopiadonov, héros de l’union soviétique.

En un nombre de pages réduit, vous avez un concentré d’érudition qui vous fait vous sentir un peu plus intelligent en terminant le livre.

Ce qui distingue ce récit d’autres sur le même sujet est son caractère hautement littéraire. Christian Garcin fait en permanence le lien avec ses lectures. Vous retrouvez à la fin du livre tous les livres cités, corpus formant une bibliothèque de base pour commencer à voyager en Russie et en Chine puisque Christian Garcin est allé jusqu’à Pékin, comme l’indique le titre (le passage à la frontière est d’ailleurs tout à fait intéressant.

J’ai écrit cet avis aujourd’hui (c’est un peu le dernier jour) car j’ai commencé ce matin à lire un recueil que j’avais acheté cet été Lire c’est vivre plus paru à l’Escampette. C’est un recueil de six textes et de citations et il s’avère que les deux premiers textes sont de David Collin et Christian Garcin, respectivement éditeur et auteur de ce livre-ci. Il y a parlent de ce que pour eux veut dire la phrase lire c’est vivre plus. Je vais vous mettre deux extraits du livre de l’Escampette, le premier est de David Collin et le deuxième de Christian Garcin.

La lecture nous aide à constituer le Livre de notre vie. La mémoire ajoute des pages invisibles, en efface d’autres, retient ce qu’elle veut, nourrit nos expériences, ouvre nos yeux, décide du lendemain, nourrit le présent en le rendant moins éphémère, et nous permet de comprendre le passé. L’intensité n’est pas dans l’accélération du mouvement. Elle est dans le ralentissement de l’interprétation, dans l’élargissement des perceptions, des espaces où le temps est plus élastique et vivant. En cela, lire, c’est ouvrir des brèches, faire mine de maîtriser le temps en inventant des dimensions parallèles.

Est-ce que lire, c’est vivre plus, je n’en sais rien. Mais c’est probablement, parfois, vivre un peu plus haut.

Pour préparer la lecture du livre de Christian Garcin et avoir les étapes du voyage dans la tête, j’ai lu une BD Un voyage en Transsibérien de Bettina Egger. J’ai adoré cette BD car elle m’a appris beaucoup de détails que je ne connaissais pas mais elle est complètement différente de ce livre-ci. Bettina Egger est une grande voyageuse. Elle aime rencontrer les gens et raconter leurs vies. Elle les dessine avec la même curiosité. Vous partez, à l’aventure, sac à dos au dos avec elle. Le livre de Christian Garcin est plus littéraire. Vous êtes dans l’élargissement de vos perceptions, dans la création de liens pour élargir votre monde qui est constitué de ce que vous voyez, de ce que vous lisez, de qui vous rencontrez. Vous êtes moins sur le terrain, mais juste « un peu plus haut ». Les deux livres amènent des choses complètement différentes. C’est à vous de voir comment vous préférez voyager (littérairement).

Vous pouvez aussi trouver un billet vers le blog de Florence.

Références

Le Lausanne-Moscou-Pékin de Christian GARCIN (éditions La Baconnière, 2015)

Voyage en Sibérie de Charles Vapereau

VoyageEnSiberieCharlesVapereauCela n’en a pas l’air mais c’est la couverture du livre. Il a juste un format un peu inhabituel. Charles Vapereau est tout le contraire d’Alexandre Dumas, un voyageur discret, attentif à ce qui l’entoure, à apprendre et à faire une description précise pour la postérité. Il est toujours accompagné de sa femme Marie lors de ces voyages. Il en a fait plusieurs (il avait un besoin d’aventure d’après la préface) mais c’est le seul qui reste aujourd’hui pour la postérité.

Le livre présente un point de vue original car il ne démarre pas à Paris mais à Pékin où Charles Vapereau tenait la chaire de langue française au collège Tung-Wen. En 1892, lors de son dernier congé, il « obtint l’autorisation de traverser l’Extrême-Orient russe. Il part de Pékin avec sa femme Marie, son inséparable compagne de voyage, et avec Hane, son serviteur chinois. De là, il rejoint Vladivostok par la mer en passant par le Japon et la Corée puis se dirige vers Sakhaline où il visite le bagne, remonte la totalité du fleuve Amour en faisant des arrêts à Khabarovk et Blagovechtchensk. La suite du voyage le conduit par route jusqu’à Irkoutsk puis Tomsk où il prend un bateau pour descendre l’Ob. À Tioumen, il atteint le transsibérien alors en construction. » Il est écrit sous la forme d’un journal. Ce n’est donc pas un compte-rendu mais bien ce que l’auteur voit au jour le jour.

Je vais vous mettre de longs extraits pour que vous puissiez juger par vous-même des qualités descriptives de Charles Vapereau.

La plupart des forçats sont des condamnés à temps. Leur peine finie, ils sont cantonnés pendant six années dans un district qu’il leur est interdit de quitter, et où ils restent sous surveillance de la haute police. On leur donne des terres, des bestiaux, des instruments. Ils ont de plus quelques économies, car même durant leur temps de peine ils ont un assez joli salaire dont un dixième seulement leur est remis pendant qu’ils sont au bagne. Ils trouvent le reste quand leur condamnation est purgée. Au bout de six ans, ils sont libres d’aller où ils veulent dans Saghaline et souvent même de quitter l’île.

Les évasions sont très fréquentes, surtout au commencement de l’été, c’est-à-dire à peu près à l’époque où nous nous trouvons. Les moins entreprenants gagnent les forêts et y vivent misérablement de ce qu’ils peuvent y trouver jusqu’aux approches de l’hiver, époque à laquelle ils reviennent d’eux-mêmes se livrer. D’autres plus hardis, et c’est le plus grand nombre veulent revoir la patrie. Ils savent que le continent n’est pas très éloigné à l’ouest et se risquent sur les choses les plus invraisemblables pour y arriver. Ce matin même, six de ces malheureux ont réuni quelques troncs d’arbres avec des liens en bouleau et, profitant du brouillard, se sont aventurés sur la Manche de Tartarie. Nous voyons un petit vapeur partir à leur recherche.

Ceux qui parviennent à échapper, d’abord aux agents lancés à leur poursuite, puis aux flots de la mer et atteignent le continent, commencent alors une odyssée dont le récit devrait arrêter les autres forçats tentés de suivre leur exemple. Mais il n’en est rien.

Leur objectif, c’est leur village, là-bas, dans l’ouest. A combien de verstes ? Ils ne s’en doutent pas. Ils marcheront jusqu’à ce qu’ils arrivent, toujours dans la même direction, parallèlement à la route, évitant les villes et les hameaux, vivant de ce qu’ils peuvent  trouver dans les forêts. Les gens isolés, les femmes surtout, ont tout à craindre d’eux. Quelquefois ils se réunissent en bande et attaquent les tarantass. Quatre d’entre eux se précipitent à la tête des chevaux, puis de deux de chaque côté de la voiture, et deux autres montant derrière, armés de bâtons courts, assomment les infortunés voyageurs, auxquels ils coupent immédiatement la gorge, pour plus de sûreté. Presque jamais le cocher n’est tué, ni même blessé. C’est chez ces bandits un principe, car, sachant qu’il ne le lui sera pas fait de mal, le cocher se sauve sans chercher à défendre ceux qu’il est chargé de conduire.

De même dans les villages, jamais ils ne commettent de déprédations. Sur l’appui extérieur des fenêtres, les habitants placent le soir du pain, du lait, que les forçats évadés vont prendre pour réparer leurs forces. Ils comptent sur ces provisions, et c’est une sorte de redevance au moyen de laquelle les villageois achètent la sécurité dans leurs maisons. Ils n’ignorent pas qu’à la moindre déprédation tous les habitants du hameau organiseraient sur-le-champ une battue dans laquelle ils seraient infailliblement massacrés, et que si par miracle ils échappaient à cette battue, ils n’échapperaient pas à la justice sommaire de leurs compagnons, qui les égorgeraient impitoyablement pour avoir violé le pacte tacite existant entre eux et les paysans, et exposé les évadés à ne plus trouver ces provisions sans lesquelles leur long voyage ne pourrait s’effectuer.

Les tigres, les ours, les panthères, les loups, en tuent un grand nombre. D’autres meurent d’épuisement, de froid, se noient en traversant les rivières, sont assassinés par leurs confrères, tués par les villageois ou les voyageurs. Cependant quelques-parviennent à franchir les milliers de kilomètres qui séparent Saghaline de leur pays. Ils arrivent après trois ou quatre années de marche, de dangers de toutes sortes, dans leur village, où ils sont le plus généralement repris et réexpédiés à Saghaline. C’est sur eux qu’il faut avoir le plus les yeux ouverts, car ils ne pensent qu’à une chose : se sauver de nouveau.

Deuxième extrait

Les bateaux ghiliaks sont de deux sortes : les plus petits, de simples troncs d’arbres creusés, les plus grands composés de trois larges planches : une formant le fond est placée à plat ; les deux autres formant les côtés sont munies de chevilles à la partie supérieure.

Les rares, très courtes, sont des pagaies à une seule palette. Un trou placé à une certaine distance de la poignée permet de les fixer au bord du bateau, au moyen des chevilles.

À l’inverse du monde entier qui fait concorder les mouvements de gauche avec ceux de droite, afin de donner une impulsion plus vive au bateau par un effort simultané des deux bras, les Ghiliaks manœuvrent les rames alternativement, c’est-à-dire que celle de gauche sort de l’eau au moment où celle de droite y entre. Qu’il y ait un ou plusieurs rameurs, le procédé ne varie pas.

À tous les bateaux, grands et petits, s’adaptent également des voiles curieuses. Il y en a deux ; elles sont carrées et d’égale grandeur, fixées à un mât unique placé au centre. Par vent arrière, quand les voiles sont déployées, on dirait un gigantesque papillon. Ces embarcations ne m’inspirent aucune confiance, et cependant tout le monde m’affirme qu’elle sont absolument sans danger et qu’il n’arrive jamais d’accident.

Les Ghiliaks sont repoussants d’aspect. D’une saleté sans nom, habillés généralement de peaux de bêtes, et même, affirme-t-on, de peaux de poisson, ils ne sacrifient au luxe que sur un point : hommes et femmes portent jusqu’à deux ou trois paires de grandes boucles d’oreilles. L’agriculture leur est inconnue. Chasser et pêcher, ils n’ont point d’autre occupation. L’ours est leur dieux ou plutôt leur intermédiaire entre le ciel et la terre. Aussi chaque village en élève-t-il plusieurs jusqu’à un certain âge. Puis, quand arrive le jour de leur grande fête national, les Ghiliaks choisissent un de ces animaux réunissant toutes les conditions voulues de croissance et autres, le chargent de liens et le promènent de maison en maison. Tous les habitants viennent l’un après l’autre lui donner leurs commissions pour le ciel, et quand personne n’a plus aucune recommandation à lui faire, ils se précipitent sur lui, le tuent à coup de flèches, de lances et de harpons, et se partagent sa chair.

Ces cérémonies sont également pratiquées par Aïnos. J’en ai trouvé les dessins dans un ouvrage japonais que M. Collin de Plancy, qui a été chargé d’affaire au Japon, a bien voulu mettre à ma disposition.

Les Ghiliaks élèvent une grande quantité de chiens pour la traînage en hiver. On n’en voit pas moins de trente ou quarante devant chaque yourte ou hutte. Vers le soir ils se mettent à hurler comme des loups. On les nourrit avec de la truite saumonée qui, du 15 juin à la fin de juillet pénètre dans l’Amour par millions, mais jusqu’à une distance d’environ 300 kilomètres seulement de l’embouchure. Chaque yourte en fait sécher de trente à quarante mille tous les ans. Il en faut deux ou trois par jour et par chien. Seulement, comme ces truites sont simplement séchées et non pas salées, les vers s’y mettent très vite et consomment la plus grande partie de la provision.

À peine la truite a-t-elle disparu que le saumon se montre. La pêche commence dans les environs du 15 août. Elle dure un mois. C’est paraît-il, un spectacle tout à fait remarquable et qui donne à Nikolaïevsk, le grand centre de pêcheries, une animation extraordinaire.

Troisième extrait

C’est aujourd’hui dimanche. Aux escales, les gens sont encore plus propres et mieux habillés que les autres jours. Beaucoup de jeunes filles portent une jupe dont le bas est orné d’une large bande de broderie de toutes les couleurs. En somme, aucun de ces Sibériens ne paraît misérable. Tous ont un air de prospérité qui surprend, car on ne voit nulle trace d’un travail dont cette prospérité serait le fruit. On est tenté de croire plutôt que ne rien faire est la principale occupation des habitants de tous ces villages. En effet, pas la moindre culture autour des hameaux, pas le plus petit jardin autour des maisons ; le gouvernement leur fournit une certaine quantité de farine : à quoi bon cultiver la terre pour faire pousser du grain ? Et puis n’ont-ils pas ces pêches qui tiennent du miracle et qui leur donnent en quelques jours de quoi vivre le reste de l’année ? N’ont-ils pas là, sous la main, du bois pour se chauffer d’abord et pour vendre aux bateaux à vapeur, afin d’acheter de la belle toile rouge ? N’ont-ils pas des troupeaux dont ils peuvent tirer, outre leur nourriture, un certain revenu par la vente du lait, de la crème, de la viande ?

Le SIbérien, dont les besoins sont restreints, est très paresseux : cela ne fait aucun doute, mais c’est parce que la SIbérie est trop riche, étant donné son peu de population. Du reste, nous dit-on partout, « ce sont des Cosaques », or qui dit Cosaque dit tout.

Les Cosaques sont en quelque sorte des colons enrégimentés, chargés héréditairement de défendre le pays contre les attaques des voisins. On sait quels services rendirent à l’Europe, au commencement du XVIe siècle, ces colons ukrainiens et moscovites établis sur la Volga, le Dniepr et le Don, où ils menaient une existence libre, vivant de la chasse et de la pêche, en arrêtant l’invasion des Tatars et des Turcs. Les Cosaques de l’Amour, colons comme ceux du Don, se considèrent comme appelés à rendre les mêmes services et par conséquent montrent le même orgueil et la même horreur de tout travail manuel. Ce sont des guerriers. Monter à cheval ou conduire, voilà leur seul plaisir et la seule occupation à laquelle ils ne refusent jamais de se livrer. Les Cosaques de Transbaïkalie furent les premiers organisés pour faire le service à la frontière chinoise en 1815. Ceux de l’Amour ne datent que de 1859.

Ce livre est illustré par de magnifiques photos prises par Charles Vapereau lui-même dont celle d’un chamane sibérien. ChamaneSibérien Je ne sais pas à combien de personnes j’ai montré cette photo mais à beaucoup, beaucoup … Mon père et moi pensons que cela doit être difficile pour dormir ou faire la bise. Mon frère pense que cela coulisse. J’ai quelques doutes parce que cela doit faire des cicatrices tout de même. Mon chef, si je me rappelle bien, trouvait cela assez normal (je pense qu’il ne rencontre que des gens bizarres donc il est habitué). Je ne sais pas du tout en quoi consiste le chamanisme, sibérien qui plus est, mais cela donne envie d’en savoir plus (pas pour faire de même bien sûr).

Je vous conseille ce livre pour vous donner des envies de voyage.

Références

Voyage en Sibérie de Charles VAPEREAU – présentation de Patricia Chichmanova (collection Sépia / Les Éditions de l’Amateur, 2008)

La Volga d’Alexandre Dumas

LaVolgaAlexandreDumasCe texte est un extrait du récit De Paris à Astrakkan (1860) où Alexandre Dumas décrit son voyage en Russie de 1858. Le livre se concentre sur la Volga et sur la découverte d’un peuple, les Kalmouks, qui avaient fait sensation lorsqu’ils étaient rentrés dans Paris à la suite du tsar en 1815, à la suite de la défaite de Napoléon.

J’avoue que je n’ai pas trop aimé ce texte car Alexandre Dumas m’a semblé voyager certes mais pas trop observer. Quand il navigue le long de la Volga, il préoccupe énormément de son confort matériel, de la manière dont on va le recevoir, de ce qu’il va manger allant même jusqu’à dire que quand on a vu un bout de rive de la Volga, on les a toutes vu. Son attention est facilement détournée par de belles femmes.

Quant aux Kalmouks, qui lui feront une réception digne d’un roi, ils ne semblent pas vraiment les voir. Alexandre Dumas semble dans une sorte d’ébahissement devant leurs actes singuliers par rapport à sa norme. Il n’entre pas réellement dans la description mais reste tourner vers lui, vers ses perceptions et vers ses sentiments.

J’attendais beaucoup de ce livre et c’est ce qui fait qu’il m’a déçu. Ce n’est ni le récit d’un aventurier ni celui d’un voyageur mais plutôt d’une star, mélange entre Gérard Depardieu et Obélix, qui cherche plus à parler de lui qu’à décrire ce qu’il a vu pour le faire partager à ses lecteurs. C’est trop auto-centré pour moi.

Références

La Volga d’Alexandre DUMAS (Magellan & Cie / Geo, 2005)

Un Pélerin d’Angkor de Pierre Loti

J’ai été aujourd’hui à l’exposition Angkor, la naissance d’un mythe au musée Guimet, à Paris (parce que c’est juste à côté de l’institut Goethe). J’avais lu pour préparer ma visite le hors-série édité par Beaux-Arts et aussi le récit de voyage de Pierre Loti, ayant pour cadre sa visite aux temples khmers en 1901.

WP_000038 (2)Partie supérieure de la restitution de la tour du Bayon (photo prise par moi-même, au musée Guimet, le 11 janvier 2014)

Pour vous situer dans l’époque, les temples « khmers » ont connu un grand succès au niveau du public grâce à l’énergie de Louis Delaporte, en 1873, qui a ramené des moulages des sculptures des temples, des statuts, des aquarelles… (qui sont magnifiques, même si les décors autour des temples ne sont pas réalistes). C’était le thème de l’exposition au musée Guimet (les temples avaient été redécouvert quelque temps avant pour les occidentaux, les orientaux n’ayant jamais perdu leurs traces). Le Cambodge est dès lors apparu dans les expositions universelles, les revues où étaient racontées les voyages des explorateurs. Pierre Loti (qui je le rappelle était l’écrivain favori de ma grand-mère), quand il était enfant, dans sa maison de Rochefort, avait son musée personnel, où il avait « réuni beaucoup de coquillages, d’oiseaux des îles, d’armes, de parures océaniennes, tout ce qui pouvait [lui] parler de pays lointains ». C’est dans ce musée qu’il a lu le récit d’un voyage à Angkor, et surtout a vu des images qu’ils l’ont marqué pour la vie. En 1901, matelot (mais aussi homme de lettres), il profite d’une permission pour aller découvrir les temples. Il nous raconte dans ce texte, sa remontée depuis Saïgon, vers les temples khmers, sa découverte des temples et son retour vers Saïgon.

Pierre Loti est un homme de terrain et de réflexion. Cela se sent dès le début du texte. Tout en décrivant précisément les variations de faunes et de flores dans son voyage vers Angkor, il nous décrit en passant dans les villes son sentiment sur le colonialisme, et particulièrement le colonialisme français (on peut même dire qu’il était un peu visionnaire). Il nous parle aussi de sa découverte des autochtones.

Quand il arrive à Angkor, il est submergé par la beauté du site. Il découvre les restes de la culture khmers, et c’est bien de reste et de ruines dont on parle à cette époque-là. Cela entraîne Pierre Loti sur la réflexion de ce qu’était cette civilisation, de ce qu’elle était capable de faire à l’époque et surtout de ce qu’il en reste. Pourtant, Pierre Loti continue à être. Il part en exploration seule pour se donner le temps d’assimiler. Il est énormément quand même dans le contemplatif. Il souhaite s’imprégner (il n’utilise pas d’appareil photo pour se rappeler lui). Il est cependant moins descriptif que pendant son voyage (en tout cas il rentre moins dans les détails).

Le retour est un retour sévère à la réalité du monde. On pourrait même dire à la médiocrité du monde. C’est la fin de cette parenthèse enchanteresse.

Alors que dans certains livres de Pierre Loti le style est vieilli, ici, ce n’est pas du tout le cas. Le langage est enchanteur et évocateur, précis dans la description tout en laissant place à l’imagination et aux rêves.

Une très bonne découverte.

Références

Un Pélerin d’Angkor de Pierre LOTI (éditions Kindle)

Un siècle de littérature française – Année 1912

Voyage à l’île de Rügen de Carl Gustav Carus

Quatrième de couverture

À côté de nombreux travaux portant sur des sujets aussi divers – en apparence – que la théorie de l’inconscient, l’anatomie comparée, ou la physiognomonie des montagnes, Carl Gustav Carus (1789-1869) a laissé le récit détaillé du voyage qu’il fit à l’île de Rügen, sur l’incitation de son ami et mentor le peintre C.D. Friedrich.

À l’époque, en 1819, cette île de la Baltique aux blanches falaises de craie pouvait encore donner « l’étrange impression d’une nature primordiale intacte », exceptionnellement propice « au complet abandon à ses pensées et à ses sentiments ». Carus put ainsi poser les jalons de sa célèbre théorie de la peinture de paysage, considérée comme « expérience de la vie de la terre », et qui annonçait le projet de toute une vie : redéfinir la place de l’art et de la science dans leurs rapports à la connaissance.

Un extrait

Berlin, qu’on atteint aujourd’hui en cinq heures, était alors à trois grands jours de route ! À l’intention de la postérité, nous devons précieusement garder la mémoire de ces temps antédiluviens car il faut compter qu’ils tombent dans un total oubli dès les prochaines générations, alors que tant d’énormes événements de l’histoire de l’humanité n’ont d’autre cause, précisément, que ces rapides transformations. Ainsi, quand je songe à la lenteur de ce voyage à travers sables et marais, à cette petite voiture cahotant par villes et villages, où nous pouvions à loisir nous livrer à la contemplation des environs de Herzberg, si joliment boisés de chênes, avec çà et là quelques pins pittoresques, des cigognes perchées sur les chaumières rustiques dans la lumière du matin, et de cent autres semblables petites scènes de voyage, et que je compare cela à l’impétueux train express du chemin de fer qui, sans nulle transition, m’emporte d’un trait en même temps que cent autres voyageurs vers l’unique but du voyage, cette seule différence a déjà en soi des effets proprement incommensurables ; mais si, poussant la réflexion plus loin, l’on songe que l’effet de ce changement, rapporté à l’humanité, est désormais un million de fois plus sensible chaque jour, à chaque instant, et que bientôt, d’une façon générale, ne se retrouvera plus nulle part cette plus grande simplicité propice à la contemplation, alors, il est tout à fait sûr qu’il faut s’attendre à d’essentielles transformations dans la pensée et la sensibilité des masses. Le nouveau sera caractérisé par le sens aigu du pratique, par l’agilité de l’esprit de calcul, le prosaïsme, la recherche du luxe et de la jouissance immédiate, tandis que la franche bonhomie, la sensibilité contemplative, la poésie, la modestie des goûts et des besoins et une certaine frugalité définiront l’ancien. [pp. 31 à 33]

Mon avis

Mon frère veut partir en vacances sur l’île de Rügen. Il fallait donc que je me renseigne pour savoir ce qu’il allait voir. L’autre jour, en furetant sur le blog de Dominique, les colonnes sr les côtés m’ont rappelé son billet sur ce livre. J’ai donc été l’emprunté à la bibliothèque (de manière urgente bien évidemment au cas où quelqu’un veuille lire en même temps que moi le même livre sorti il y a treize ans).

Le livre fait 60 pages : 30 pages de préface et 30 pages de texte. Le texte donne envie de prendre l’air, d’aller à Rügen, de prendre le temps de contempler, d’observer, de voir. Dans ce soucis, j’aurais aimé des illustrations pour me faire un peu plus rêver (un peu comme il existe des livres illustrés pour le voyage de Stevenson dans les Cévennes avec son âne).

Ce qui m’a le plus surpris (et il faut bien dire que j’y ai fait attention grâce à la préface), c’est la manière qu’a Carus de voir le voyage, l’observation. Je ne me rappelais plus exactement ce qu’était les « caractéristiques » du mouvement des Romantiques (les cours de français sont loin). Carus a une formation scientifique mais est aussi peintre. C’est un homme complet : il va contempler (et même considérer qu’essayer de capturer le paysage, c’est dénaturer la chose, ne pas en profiter), réfléchir mais il va aussi observer d’un point de vue  scientifique les grandes falaises de craies peintes par son ami Caspar David Friedrich (il y a le tableau dans le billet de Dominique).

Il ne me reste plus qu’à attendre les photos de mon frère …

Références

Voyage à l’île de Rügen – Sur les traces de Caspar David Friedrich de Carl Gustav CARUS – préface de Kenneth White – traduit de l’allemand par Nicole Taubes (Premières pierres, 1999)

Les naufragés de l’Aventure de Guillaume Lesquin

Quatrième de couverture

Lorsque le 28 mai 1825, il prend le commandement de la goélette L’Aventure, Guillaume Lesquin n’a que 22 ans. Deux mois plus tard, il fait naufrage en plein hiver austral aux îles Crozet, aux confins des océans Indien et Antarctique. À terre comme en mer, il dirige ses hommes, explore l’île à la recherche de nourriture, imagine des moyens d’alerter les secours, mais doit faire face à des bagarres qui conduisent les naufragés à se scinder en deux groupes. Les rescapés seront secourus au bout de dix-sept mois par un baleinier anglais. De retour en France, Lesquin écrit cette aventure digne de Jules Verne, avant de repartir sur les mers.

Le contexte

L’archipel de Crozet a été découvert en 1772 par l’expédition de Nicolas Thomas Marion-Dufresne. Il fait débarquer son second Julien Marie Crozet d’où le nom de ses îles. Très tôt, beaucoup de monde s’intéresse à Crozet à cause de la présence de nombreux phoques. Cela ira même jusqu’à leur quasi-disparition vers 1835. C’est dans ce contexte que s’inscrit ce court récit de naufrage.

Il faut dire que les naufrages étaient nombreux. Wikipédia nous cite notamment l’exemple du chasseur de phoques britannique Princess of Wales en 1821 où les marins sont restés 2 an sur l’île avant d’être secourus.

Mon avis

Guillaume Lesquin n’était donc pas écrivain à la base mais bien marin. L’époque voulait que tout le monde sache maîtrise son passé simple (on ne parle pas du subjonctif bien évidemment) et du coup, on voit que le récit date un peu mais dans l’ensemble il se tient et est vraiment très intéressant. On n’a l’impression d’y être : dans les querelles, on sait le nombre de phoques tués pour quoi faire … C’est assez étonnant car visiblement le récit n’a pas été écrit au jour le jour mais bien rétrospectivement alors que le naufrage a tout de même duré 17 ou 18 mois (c’est un peu maladroit de la part de Guillaume Lesquin de mélanger cela : dans tout le récit il insiste sur le moment et parfois on voit le regard sur le passé).

On ne peut être qu’admiratif de l’ingéniosité et de la ténacité mis en place pour survivre parce que je ne pense pas qu’aujourd’hui n’importe qui serait capable de faire cela. On peut aussi se rendre compte de la difficulté de calmer les tensions, de vivre avec une fin qui semble inévitable (même si à lire wikipédia, il semble que beaucoup de bateaux croisaient aux larges de Crozet). Cependant le lecteur moderne ne peut s’empêcher à toute cette nature détruite (surtout ces pauvres phoques, ces œufs de manchots détruits).

Si vous aimez ces histoires de voyage dans le froid de l’hémisphère sud, vous aimerez sans aucun doute la bande dessinée d’Emmanuel Lepage, Voyage aux îles de la désolation, récit d’un périple moderne. On retrouve Crozet mais aussi Kerguelen …

Références

Les Naufragés de l’Aventure de Guillaume LESQUIN – présentation de François Graveline (Nicolas Chaudun, 2010)

Russie-Express de Honoré de Balzac

Quatrième de couverture

C’est une véritable course contre la montre à laquelle se livre Honoré de Balzac. En libre précurseur de Phileas Fogg, il entreprend de démontrer que l’on peut se rendre de Paris à Berditchev, en Ukraine, en 6 jours. Ce récit en consigne l’aventure émaillée de ses colères et de remarques savoureuses où il se gausse des Anglais, de l’Allemagne, « le pays le plus tire-laine que je sache », de Berlin, « capitale de l’ennui » qui « a l’air d’un dictionnaire », de lui-même, des Français …

Grand pourfendeur et pasticheur de récits de voyage, Balzac n’aura écrit d’authentique que celui-ci. Mais si sa plume se fait aussi véloce que les trains et les malles-poste qu’il emprunte et aussi cinglante que le fouet de ses cochers, c’est pour mieux dissimuler le véritable motif de son voyage : l’amour de la belle comtesse Hanska.

Mon avis

Le récit du voyage de Balzac est précédé par une introduction où il explique tout ce que l’on peut reprocher aux « voyageurs » qui écrivent leurs voyages comme si ils étaient de grands connaisseurs du pays. Ils ont été de Saint-Pétersbourg à Moscou par la grande route : ils connaissent la Russie. On se rend bien compte de la fausseté de la chose. Balzac n’a jamais écrit de récits de ses voyages sauf celui-ci. Pourquoi l’a-t-il publié ? La quatrième de couverture donne un indice puisqu’elle parle de pastiche. Balzac nous décrit son obsession des horaires pour arriver le plus rapidement possible à son lieu de destination (dont il ne nous dit pas pourquoi il y va). Il nous parle de ses changements de moyens de locomotions, de leurs rapidités, de leurs inconvénients, de la publicité mensongère du chemin de fer à Paris. Il ne prend pas le temps de rencontrer des gens de l’endroit, de parler avec eux (difficile puisqu’il ne parle que français dans des contrées où les gens qui peuvent traduire se font rares). Du coup, il enchaîne les clichés : l’antisémitisme très 19ième siècle, la condition très heureuse des paysans russes sous servitude.

On peut alors penser deux choses : soit un grand écrivain peut être un voyageur comme les autres et ne pas faire mieux que ses contemporains soit que c’est un pastiche très réussi. Je vous laisse juge !

Le contexte

Balzac a commencé une correspondance avec la comtesse Hanska en 1832 et se sont rencontrés dès 1833. Ils tombent amoureux alors que la comtesse Hanska. Il y a promesse de mariage dès lors que le mari sera mort (cela me rappelle Arthur Conan Doyle et sa deuxième épouse). Mais quand la comtesse Hanska se retrouve veuve en 1841, elle somme Balzac de régler ses dettes avant tout mariage. Le récit dont je vous ai parlé avant se situe en 1847 et on comprend que Balzac soit pressé (c’est ce qui me fait douter du côté pastiche en fait). Pour rappel, le mariage se fera en 1850 à  Berditchev. Le couple décide de s’installer à Paris. Cela se fera au mois de mai. Le voyage a épuisé Balzac. Il meurt en août.

Références

Russie – Express de Honoré de BALZAC – présentation de François Graveline (Nicolas Chaudun, 2010)