Une autre idée du silence de Robyn Cadwallader

UneAutreIdeeDuSilenceRobynCadwalladerJe ne sais plus trop comment j’ai entendu parler de ce roman, peut être en feuilletant les coups de coeur de la librairie La Procure, sur leur site internet. Je l’ai ensuite emprunté sur le site de la bibliothèque numérique de Paris.

Vous ne pouvez pas vous imaginer comment j’ai adoré ce livre ! Je n’en avais jamais entendu parler. Depuis, j’ai lu d’autres avis mais il n’était pas très bon (je ne le cache pas) et les commentaires disaient de plutôt lire Du domaine des murmures de Carole Martinez sur le même thème. Donc je demande votre avis : est-ce que cela parle vraiment de la même chose ?

On est en Angleterre, au XIIIième siècle. Sarah, à peine dix-sept ans, vient de se faire enfermer à vie dans un réclusoir, un endroit où elle ne verra plus le jour directement, où elle n’aura plus de contact visuel avec des hommes, où elle doit limiter son contact avec les femmes … et se consacrer entièrement à la prière. Elle est « morte pour le monde ». Lors de la réclusion, de manière générale, on procédait plus ou moins comme un enterrement (en tout cas, pour les prières).

Cela me semble juste horrible (en tout cas, pour moi). Je ne comprenais pas comment on pouvait choisir volontairement cette vie, surtout à dix-neuf ans. Commençons par décrire sa vie d’avant. Sarah est la fille aînée d’un riche marchand d’étoffes. Sa mère est décédée quand elle était plus jeune. Sarah et sa sœur, Emma, sont devenues très proches, tout en étant opposé de caractères. Sarah est aussi discrète qu’Emma était exubérante et pleine de vie. Elle voulait profiter de la vie, avoir des bébés, un mari … Elle a eu le mari et le bébé, mais elle est morte en couche, dans les bras de sa sœur impuissante. En fait, Sarah en devenant recluse, décide plutôt de fuir la vie que de se rapprocher de Dieu. Elle fuit aussi son fiancé, fils du seigneur du manoir de la paroisse, le père étant d’ailleurs son mécène et soutien financier. On se doute que ce dernier n’a pas fait ce geste que par pur piété mais aussi pour éloigner une prétendante indigne du rang de son chérubin (comme on se doute que celui-ci n’a pas forcément bien digéré tout cela).

Pourtant, Sarah montre une exaltation féroce à devenir la plus pieuse possible, en cherchant à respecter au plus près et surtout à la lettre sa règle. Pour cela, elle dispose des modèles des deux précédentes recluses : Agnès et Isabella. Agnès est morte dans sa cellule et est reconnue pour sa très grande piété. Isabella est partie au bout de cinq ans de réclusion (on ne connaît pas les raisons au début du livre). Agnès sera le modèle de Sarah au début du livre. Clairement, cela ne la rendra pas du tout heureuse (ni plus proche de Dieu) car elle cherche à se rapprocher d’un état qu’elle ne peut pas atteindre à son âge, avec son expérience, au tout début de sa réclusion. Au fur et à mesure de sa réclusion, Sarah va de mieux en mieux comprendre Isabella. Cela fait partie de l’évolution du personnage : elle devient plus tolérante, recherche moins la perfection, est plus à l’aise avec sa règle (va même jusqu’à l’interpréter).

En cela, elle est guidé par trois personnages je dirais : le père Ranaulf, qui est son confesseur, et ses deux servantes Louise et Anna.

Les chapitres alternent entre les voix de Ranaulf et Sarah, même si c’est elle qu’on entend le plus. C’est un personnage très intéressant. C’est donc un prêtre copiste, obsédé par ses livres et très peu intéressé par les affaires du monde, qui dans un monastère ressemble surtout à des affaires d’argent et d’expansion. Pourtant, quand l’ancien confesseur de Sarah devient trop âgé pour faire le chemin jusqu’au réclusoir, c’est lui qu’on désigne pour prendre la relève. Il a une très basse estime des femmes, surtout de leur capacité à comprendre les textes sacrés sans l’aide des hommes, de leur capacité à résister au péché et comme Sarah, a une idée très stricte de ce qu’est la piété. Lui aussi va évoluer au contact de la recluse vers un petit plus de tolérance dans tout cela.

Louise et Anna sont donc les servantes de Sarah qui lui ont été affectées. La première est aussi âgée que la seconde est jeune (du même âge que Sarah à peu près). Dans le livre, l’auteur nous explique que les servantes étaient plus ou moins condamnées à avoir la même vie que la recluse. J’ai trouvé que c’était particulièrement sévère de condamner une jeune fille à assumer le choix d’une autre. Pourtant, Anna ne s’en laissera pas compter pour autant, et vivra sa vie comme elle l’entend, même si cela lui fera du tort à cause de sa naïveté et de sa joie de vivre. C’est elle qui apporte une bouffée d’air frais et de tolérance à Sarah. C’est son influence, de manière intentionnée ou non, qui la fera évoluer vers ce qu’elle souhaite. Louise jouera plus le rôle de maman ou de conseillère, possédant un grand sens pratique tout en étant très pieuse.

À ces quatre personnages se greffent tout une galerie de personnages qui permettent de donner un certain rythme au récit : les femmes et petite fille qui viennent rendre visite à Sarah et lui racontent la vie du village, les malheurs comme les ragots (alors que c’est interdit par la règle), les hommes aussi qui se réunissent dans l’église à laquelle est accolé le réclusoir et que Sarah peut entendre, les seigneurs du manoirs, les moines aussi.

Je ne vais pas vous mentir : il n’y a pas beaucoup d’actions dans ce livre. Il ne faut pas vous imaginer un dénouement de folie. Le but de Robyn Cadwallader, et elle l’explique dans plusieurs entretiens, est de rendre le ressenti physique, psychologique, moral de la recluse lors de son enfermement. Il est donc logique qu’elle est fait le choix de décrire les premières années de réclusion car c’est là où les sensations sont les plus fortes.

J’ai trouvé le point de vue physique très intéressant. L’auteur n’insiste pas trop dessus mais arrive à faire passer l’affaiblissement progressif, du au manque d’exercices, à la nourriture mais aussi au manque de lumière. Il y aussi le manque d’hygiène, la forte d’odeur, qui ne devait pas être habituel pour une fille de marchand.

Ce qui m’a aussi particulièrement plu, c’est l’évolution du personnage de Sarah. Le roman est « long »; il fait quatre cent pages et cette évolution n’a rien de réellement romanesque. Elle se fait progressivement, par petites touches, par réflexions, par influence des autres … C’est le fait que l’auteur ait choisi un temps long pour asseoir son roman et le déroule à un rythme très lent qui donne cette impression. Personnellement, j’ai beaucoup aimé car cela m’a donné l’impression de vivre avec ce village (pas avec la recluse tout de même, car cela reste un état d’esprit particulier), pratiquement de lire une histoire vraie.

C’est un très beau livre. Je repose donc ma question de départ : est-ce que cela rassemble à Du domaine des murmures de Carole Martinez ?

Références

Une autre idée du silence de Robyn CADWALLADER – roman traduit de l’anglais (Australie) par Perrine Chambon et Arnaud Baignot (Denoël, 2015)

Burial Rites de Hannah Kent

BurialRitesHannahKent

J’ai trouvé ce livre à Gibert quand je trainais dans le rayon des livres en anglais (j’aime beaucoup depuis qu’ils ont mis ce rayon au deuxième étage ; c’est beaucoup moins étouffant qu’au quatrième). Ce qui m’a attiré, ce n’est pas la couverture (qui pourtant est très jolie maintenant que je la regarde) mais le fait que la tranche du livre est bleu foncé. C’est absolument superbe. Quand on ouvre le livre, la première sensation que l’on a, c’est d’avoir à faire à un très beau papier. Même la couverture est particulière au toucher ! Voilà pourquoi j’ai pris ce livre. Parce que futile un jour, futile toujours !

J’ai quand même regardé la quatrième de couverture parce que bon, je les achète tout de même les livres … J’ai vu trois éléments qui m’ont tout de suite accroché : Islande, 1829 et auteure australienne (je l’ai vu à l’intérieur du livre). J’ai trouvé fascinant qu’une auteure australienne puisse se passionner pour l’Islande. Apparemment, cette passion lui vient d’un voyage qu’elle a fait là-bas au cours d’un échange. En plus, d’écrire sur l’Islande, elle parle islandais.

Elle en a eu besoin pour faire ses recherches dans le but d’écrire ce livre car elle est partir d’une histoire vraie, l’histoire de la dernière personne condamnée à mort à avoir été exécuté en Islande. Il s’agit d’Agnes Magnúsdottir, servante à la ferme d’Illugastadir. Elle a été condamnée pour les meurtres de son patron Natan Ketilsson et Pétur Jónsson. Deux autres personnes ont été condamnées avec elle, Fridrik (un jeune voisin) et Sigga (une jeune fille de 15 ans qui sera graciée).

En 1830, l’Islande est danoise et est donc une petite province isolée. Le meurtre sauvage de deux habitants (suivi de l’incendie du bâtiment) choque volontiers tous les habitants, surtout quand cela ne se passe pas dans la capitale. La justice souhaite faire un exemple pour que cela ne se reproduise pas. Le tribunal a donc condamné les trois coupables à la mort par décapitation (si j’ai bien compris). Les condamnations doivent être confirmées par le tribunal suprême à Copenhague. Agnes croupit en prison dans le Nord alors que les autres accusés ne sont pas en prison pour pouvoir être suivi religieusement. Le roman début quand Agnes, elle-aussi, va aller dans une famille où elle pourra être visitée par le Tóti, qu’elle a choisi pour l’accompagner spirituellement dans ces derniers mois.

La famille est composée par le père Jón, Margrét la mère (qui est atteinte aux poumons car l’air n’est pas suffisamment sain pour elle), et les deux filles, Steina (l’ainée, un peu gauche mais très gentille) et Lauga, toutes deux ayant dans la vingtaine. Bien sûr, au début, personne n’ose approcher la meurtrière. Au fur et à mesure qu’Agnes sait se montrer indispensable tout en restant humble, que les besoins en main d’œuvre se font ressentir, la famille se détend. Steina reconnaît en Agnes la dame qu’il leur a fait un présent le jour de leur arrivée à la ferme. Margrét apprécie l’aide qu’Agnes lui apporte lors de la récolte. Jón admire la manière dont elle a aidé à l’accouchement de la voisine. Seule Lauga reste sur la réserve.

Ces passages sont entrecoupés par la manière dont Agnes s’est retrouvé dans cette situation. On commence par l’enfance, avec une mère qui fait des enfants illégitimes avec tous ses patrons, son abandon au bord d’une route à l’âge de 6 ans avec pour pour seul ami un caillou qu’elle doit mettre sous sa langue pour pouvoir parler aux oiseaux. On continue avec les différentes fermes qu’elle a fait, jusqu’au jour où elle fait la connaissance de Natan, homme charismatique et différent, apprenti sorcier jouant au médecin, qui va l’emmener à Illugastadir où son destin sera celé.

Typiquement, il ne se passe pas grand chose dans ce livre : le mystère étant comment Agnes a-t-elle pu tuer deux hommes alors qu’elle ne semble pas capable de cela (cela devient un peu excitant au bout de 280 pages). Il s’agit plutôt d’un roman d’atmosphère, de remémoration de souvenirs.

J’ai passé deux semaines de lectures formidables avec ce livre (les deux semaines venant du fait que j’ai tapé un peu haut pour mon niveau d’anglais). Hannah Kent arrive à nous transporter dans son Islande de 1830 (conditions de vie, organisation de la vie sociale aussi). En plus, Hannah Kent fait des descriptions des paysages islandais, des variations de conditions météo qui m’ont fait rêver, qui m’ont transportés complètement ailleurs que dans le RER. La psychologie de ses personnages est parfaitement fouillée et réaliste. Ils ne semblent pas mystérieux, incompréhensibles.

Je ne sais pas pourquoi mais je dois mieux me débrouiller dans mon choix de livres en anglais qu’en français. J’ai lu 6 livres de la rentrée littéraire et aucun ne m’a plu comme celui-là (cela m’a d’ailleurs plombé le moral). Ce qui est à noter aussi, c’est qu’il s’agit d’un premier roman.

Comme vous l’aurez compris, c’est un livre que je vous conseille vivement (en traduction si elle arrive un jour ou en langue originale).

P.S. : on nous précise dans la postface que l’on peut encore voir la tombe commune de Agnes et Fridrik, la ferme en ruine de Natan mais aussi une plaque sur le site de l’exécution des deux meurtriers.

Références

Burial Rites de Hannah KENT (Picador, 2013)

Le lieutenant de Kate Grenville

Je trouve que la couverture est absolument magnifique  et mérite d’être regardé très attentivement pour distinguer tous les détails.

Présentation de l’éditeur

Daniel Rooke est un enfant exceptionnellement doué. Ses maîtres l’envoient étudier à l’Académie navale de Portsmouth où il se trouve embarrassé par son origine trop modeste et son intelligence trop vive. Son horizon s’élargit quand il découvre la navigation et l’astronomie. L’Astronome royal, qui a repéré en lui un esprit hors norme, l’envoie en expédition scientifique pour étudier le retour d’une comète qui ne sera visible que de l’hémisphère Sud. Il navigue donc vers la Nouvelle-Galles du Sud en compagnie de prisonniers anglais condamnés à vivre dans une colonie pénitentiaire. Le lieutenant Rooke s’installe à l’écart du camp pour y mener ses observations. Il prend petit à petit conscience de la présence des aborigènes, qui apparaissent et disparaissent, l’observent de loin ou pénètrent dans sa cabane par curiosité. Pendant ce temps le manque de nourriture fait monter la tension entre les nouveaux venus et les premiers occupants. Le lieutenant se lie d’amitié avec un groupe d’aborigènes et, en particulier, une jeune fille en qui il reconnaît sa propre soif de connaissance et dont il tombe amoureux. Elle lui apprend à parler sa langue. Il découvre la nature immense, il découvre la solitude, il découvre les Australiens et leur culture, il découvre avec exaltation qu’il peut employer son intelligence à la constitution de la connaissance de la langue de ce pays inconnu, jusqu’au jour où on lui demande de prendre parti dans un conflit sanglant. Ce roman est – librement – inspiré du journal de William Dawes, un officier anglais arrivé en Australie en 1788 avec la première vague de bagnards anglais.

Mon avis

Comme de coutume, on va commencer par les points positifs (même très positif dans ce cas-ci). Kate Grenville présente une très bonne réflexion sur la découverte d’une langue inconnue, non encore cartographié par les grammairiens de tout poil.

Il s’était estimé supérieur à Silk qui, plein d’une suffisance naïve, croyait que tous les mots avaient une équivalence précise et systématique dans une autre langue et que l’on pouvait les échanger comme un dollar espagnol contre deux shillings et cinq pence. Il s’apercevait maintenant qu’il avait fait la même chose. Il avait composé ces listes de verbes, ces alphabets et ces pages tendues comme des filets : autres formes du même verbe.

Mais la langue de Sydney ne suivait pas ces règles. Le langage et son apprentissage s’étaient tous deux échappés des limites dans lesquelles il avait essayé de les contenir.

Cette réflexion m’a beaucoup plu car je venais de me faire plus ou moins la même mais en moins élaboré. Je suis en train de réviser un peu mon anglais et je cherche à apprendre du nouveau vocabulaire. On m’a conseillé d’utiliser une dictionnaire anglais/anglais. Quand je cherche les mots, je suis impressionnée de me rendre compte qu’il y a des mots que je serais bien  incapable de traduire en français par un seul mot. Il y a une telle richesse et une telle subtilité qui sont à mon avis intraduisibles dans notre langue. L’équivalence entre les langues marche pour des mots simples (les pieds, les jambes) mais pas si on cherche à exprimer des choses plus compliquées. C’est exactement ce que Daniel Rooke va découvrir au cours de son périple en Australie. Pour en apprendre une nouvelle langue, il n’est pas question uniquement d’apprentissage mais plutôt de s’ouvrir à l’autre en mettant sa culture un petit peu de côté.

Dans le cas de notre héros, son apprentissage passera par une jeune Aborigène. C’est le deuxième point qui m’a beaucoup plu. C’est l’approche de la colonisation anglaise de l’Australie (dans le cadre de l’ouverture de colonies pénitentiaires). Il y a l’approche brutale  des marins et il y a celle de Daniel Rooke. Au départ, il se laisse dicter sa conduite face à ses préjugés par ses préjugés et la conduite des membres du bateau. C’est un garçon très intelligent alors il va évoluer au fur et à mesure ; il va passer par la curiosité, la découverte, l’échange curieux, la confiance, l’amitié. Il va s’ouvrir à l’autre, à celui qui ne lui ressemble pas. J’ai aimé voir ce point de vue.

La troisième chose qui m’a plu c’est les personnages principaux : Daniel Rooke et Tagaran, la jeune Aborigène avec qui il va se lier plus particulièrement. On suit Daniel Rooke depuis son enfance où il est un enfant trop intelligent pour être adapté à la vie

Que ce soit en raison de sa stupidité ou de son intelligence, le résultat était le même : il souffrait le supplice de ne pas être en phase avec le monde.

Une autre citation nous dit son impossibilité à être un autre :

Il aspirait à devenir un garçon plus ordinaire, mais il était impuissant à devenir autre chose que lui-même.

Ce qui est intéressant dans ce personnage est qu’on le voit évoluer quand il devient un homme, quand il s’affirme, quand il affirme ses convictions. Là-dessus, on est servi car Kate Grenville insiste beaucoup sur les sentiments de son héros et nous les décrit beaucoup et de manière précise. On arrive assez bien à se figurer ses réactions avant lui.

On ne connaît pas très bien le personnage de Tagaran car Kate Grenville ne nous parle pas de ses sentiments. Le traitement des deux personnages est donc différent puisqu’on est dans la tête de Daniel Rooke mais on admire son ouverture d’esprit, sa curiosité naturelle et sa vivacité d’esprit.

Passons à ce qui m’a moins plu : la description sentimentale des paysages. Cela vient du point de vue adopté par l’auteur. J’avais choisi de lire ce roman pour le dépaysement mais je ne suis pas arrivée à me mettre en Australie car les paysages sont vus avec les yeux de Daniel Rooke. Le problème c’est que je ne suis pas lui et je n’ai donc pas ce qu’il voit sous les yeux. Un exemple :

Il pouvait voir ce qu’il n’avait jamais vu avant : une étendue d’eau encerclant le globe, ses continents ne représentant rien de plus que des obstacles insignifiants autour desquels elle coulait sans effort. Les terres, et encore plus les hommes qui les peuplaient, n’avaient pas la moindre incidence sur cet énorme être vivant.

Une autre chose qui m’a parfois gênée, c’est la tendance à tout poétiser de l’auteur, à se lancer dans de grandes descriptions sentimentales alors qu’on est en pleine action : cela fait ralentir le rythme qui commence à monter.

En conclusion, j’ai trouvé que c’était une bonne lecture mais sur certains points, je m’attendais à plus que ce qui n’est écrit (c’est toujours le problème avec moi : j’attends trop et après, je suis déçue).

D’autres avis

Ceux de Keisha et Catherine (qui sont plus enthousiastes que le mien, ils sont donc à lire tous les deux)

Références

Le lieutenant de Kate GRENVILLE – traduit de l’anglais (Australie) par Mireille Vignol (éditions Métailié, 2012)

Livre lu dans le cadre des 12 d’Ys – catégorie Australasie

Chat sauvage en chute libre de Mudrooroo

Le mot de l’éditeur

Le livre

Australie, dans les années 1960. En pleine vague de contre-culture, sur fond de jazz et d’existentialisme, un jeune métis aborigène sort de prison. Sa courte errance de citoyen libre dans la ville lui fera découvrir les multiples barrières entre lui et les Blancs, lui et les Aborigènes, lui et une société dans laquelle il ne trouve pas ses repères. S’ensuit un parcours initiatique entre déchéance urbaine et retour à la brutalité du bush.

L’auteur

Mudrooroo est né en 1938 en Australie-Occidentale, sous le nom de Colin Johnson. Son enfance tumultueuse ne tarde pas à le mener en maison de correction, puis, une fois adolescent, à la prison de Fremantle. Il publie en 1965 son premier roman, Chat sauvage en chute libre. Suivront des années de voyage, de littérature, de militantisme pour les droits des aborigènes. Mudrooroo vit désormais au Népal et travaille à son autobiographie.

Citation et extrait

Il ne me juge pas, il me voit simplement tel que je suis.

Je me suis si souvent dit que je désirais mourir, mais je prends conscience aujourd’hui que ce n’était pas vrai. J’ai toujours désiré vivre. C’était simplement la telle qu’elle m’apparaissait dont je ne voulais pas, et dont j’avais décidé qu’elle était futile et absurde. J’ai tenté d’étouffer tout espoir en moi, mais je n’y suis jamais vraiment arrivé. Une dernière lueur ne voulait pas mourir. Et maintenant que la souffrance interminable du jugement et de la punition est la seule chose qui m’attend, je veux vivre, vire plus que je ne l’ai jamais fait. J’ai même l’impression que je saurais le faire un petit mieux désormais.

À mon avis, …

ce livre se lit d’une traite.

L’écriture est magnifique. Elle fait ressentir très vivement ce que peut ressentir le narrateur âgé de dix-neuf ans (et il faut dire qu’il ressent tout très intensément et très intelligemment). Il est l’enfant d’un chercheur d’or, décédé, et d’une métisse (même si il décrit sa mère principalement comme aborigène). Ses parents étaient mariés tout à fait légalement.  Sa mère veut donc qu’il profite d’être un blanc à part entière. Il doit vivre comme eux, penser comme eux même si pour eux, il devra toujours faire des efforts pour prouver qu’il est blanc (on a l’impression que pour sa mère, il doit mériter d’être blanc alors qu’il l’est déjà). Il a été enlevé à sa mère à l’âge de neuf ans car il avait commis un vol pour avoir les richesses qu’ils n’avaient pas. Il a été envoyé dans un « institut pour jeunes garçons » où l’éducation était très orientée vers la religion catholique. Trop intelligent pour subir cela, il s’est rebellé et enfui mais est malheureusement tombé dans la délinquance.

Le roman est composé du présent, la sortie de prison après y avoir effectué un séjour de 18 mois, et de flashbacks qui nous raconte tout ce que j’ai dit avant. J’y ai d’abord vu l’histoire d’un jeune homme qui a l’impression que sa vie est déjà fini avant d’avoir commencé, d’un jeune homme brisé par toute une enfance d’emprisonnement. Le roman explique bien la difficulté qu’il y a à se construire sans qu’il y ait de fondations solides. Le narrateur hésite sur ses amis, vers quoi il doit s’orienter, vers ses goûts ou faire comme les autres pour pouvoir s’intégrer.

Ce livre est touchant pour ce qu’il dit des souffrances d’un jeune métis dans une société où la couleur de peau définit votre appartenance. Blanc pour les Aborigènes, aborigène pour les Blancs, maltraité par tous, le narrateur ne situe pas dans la société qu’on lui propose. Il ne peut d’ailleurs pas se situer car la société ne lui donne pas de place. On voit que les choses commencent quelque peu à changer car à un moment, le narrateur rencontre des étudiants qui se montrent plus bienveillants et plus ouverts. Ils le font avec maladresse car eux aussi doivent découvrir et comprendre. Le narrateur a d’ailleurs une impression de curiosité malsaine, d’être comme une bête de foire parmi eux alors qu’il est lui aussi extrêmement intelligent.

L’aspect culturel est très intéressant même si comme le souligne Yvon, le livre date des années 1970. Il y a bien sûr tout ce que l’on peut apprendre sur l’intégration, à l’époque, des Aborigènes dans la société australienne (on était dans une logique d’assimilation pure et dure). Il y a aussi tout le côté « bas-fond » de cette société qu’il n’est pas évident de voir décrire en littérature : on descend notamment dans les milk-bars, épicerie servant de l’alcool, à la rencontre des bodgies et widgies. On trouve d’ailleurs un billet passionnant au sujet de ces jeunes gens sur le blog des éditions Asphalte. C’est là qu’on voit que le narrateur écrit un roman sur la jeunesse et la difficulté de se trouver une place dans une société ; il confronte les bodgies et widgies avec les étudiants, plus aisés et se demande qui a raison. Qui vit le mieux et le plus intensément ? Ne sont-ils pas tous perdus ?

En conclusion, j’ai beaucoup aimé l’écriture, qui retranscrit bien la solitude et le sentiment d’abandon du héros, mais aussi l’aspect découverte d’un pays dont je lis très peu la littérature.

D’autres avis

Chez Yvon, La livrophile, Lo, Polar Noir (le moteur de recherche du site est absolument génial … je viens seulement de découvrir) …

Références

Chat sauvage en chute libre de MUDROOROO – traduit de l’anglais (Australie) par Christian Séruzier (éditions Asphalte, 2010)

La play-list du livre.