Rue involontaire de Sigismund Krzyzanowski

RueInvolontaireSigismundKrzyzanowskiJ’ai profité de mon jardin les deux derniers jours pour lire des petits livres de ma PAL dont celui-ci acheté au dernier salon du livre. Je vous ai parlé de Sigismund Krzyzanowski ici et ici. C’est un livre d’une cinquantaine de pages, contenant trois textes : Rue Involontaire, La clepsydre, Le feutre gris et des extraits du carnet de l’écrivain. Le manuscrit de Rue involontaire a une histoire assez extraordinaire vu qu’il a été restitué par le FSB (ex-KGB) en 1995 mais n’est apparu qu’en 2012 sur la fiche de l’inventaire du fonds Krzyzanowski, aux archives littéraires russes. Dans la préface, la traductrice Catherine Perrel explique les raisons possibles de cette disparition de plus de 20 ans. On connaissait l’existence de ce texte car il était mentionné dans une lettre de 1933 mais il n’avait jamais été retrouvé.

La rue involontaire est une rue dans le quartier de l’Arbat (rue commerçante de Moscou) où « quelques coudes zigzaguant avaient « involontairement » formé une petite rue ». Rue Involontaire a apparemment un grand caractère autobiographique car l’auteur vivait dans le quartier et était aussi alcoolique (c’est léger à mon avis comme preuve). Le texte est composé de sept lettres écrit par un homme seul et alcoolique (donc), qui timbre ses lettres (reste des jours où on payait la vodka en timbre et non en argent) et les envoie par sa fenêtre de toi. Il ne choisit que des destinataires dont il ne connaît pas le nom : l’homme sur les timbres, le facteur, le monsieur qui a sa lumière allumée même tard le soir, le monsieur qui a le plus grand nombre de sonnerie (dans les appartements communautaires, il y avait soit plusieurs sonneries pour une même porte, soit une sonnerie avec un code en morse pour savoir à qui la visite est destinée : le destinataire de la lettre a quand même six longs coups de sonneries). Dans ses lettres, l’auteur accompagné de son « coauteur, la vodka » exprime sa solitude et parle du fait que l’alcool l’aide non pas à oublier mais à supplier. Comme c’est Krzyzanowski, c’est drôle, bien tourné et plein d’esprit. On ne peut que féliciter la traductrice que de savoir retranscrire cela. La lettre à « l’homme du timbre » débute par les mots suivants :

Je vous vois dans votre petite fenêtre de papier verte. Vos épaules dépassent au-dessus du rebord strié et votre tête redressée est couverte d’un calot de toile. Et voilà que je vous colle vous-même sur la lettre que je vous adresse. Moi qui suis incapable d’adhérer à quoi que ce soit. Ça ne colle jamais. Car je ne suis pas un type collant.

Personnellement, j’admire ce style où on peut changer complètement d’idée en 5 lignes, de parler de soi sans en avoir l’air, de jouer sur les mots. C’est juste magnifique et tout le texte est comme cela. Je vous le conseille vivement.

La clepsydre parle aussi d’alcool puisque le texte parle en trois pages exactement d’un homme qui pour mettre à profit son talent pour la boisson décide de devenir une horloge par rapport à son état au fur et à mesure de ses beuveries et ainsi de se faire employer dans un bureau. Il s’entraîne ainsi à boire à partir de l’heure de prise de service et à rouler par terre quand il est l’heure de la fin du travail. Cela marche très bien car les horloges avec une précision à la minute coûte très chère. Cette nouvelle est un chef d’œuvre de concision, d’humour noir et la chute est brillante.

Le feutre gris parle d’un chapeau qui passe de tête en tête et qui provoque, la plupart du temps, le suicide de son propriétaire car il contient le syllogisme « À quoi bon ? » (j’avoue que je n’ai pas compris en quoi c’était un syllogisme, si quelqu’un de moins bêtes pouvaient m’expliquer) provoquant soit des questionnements sans fin, soit une absence de réaction chez l’humain à cause de têtes vides (pas un pensée, rien pour résister à « À quoi bon ? »). Ce  que j’ai beaucoup aimé dans ce texte, c’est justement les commentaires du narrateur sur ses têtes vides :

Plus mort que vif, évoquant un village qui vient d’être dévasté par la peste, le cerveau du vieil homme n’était peuplé que de rares pensées-invalides et pensées-retraitées. Elles recevaient leur maigre pension en approbations, accolades amicales, « ça, c’est sûr, mon vieux », « vas-y, raconte encore », mais se déplaçaient en s’appuyant sur des béquilles logiques, clopin-clopant. Quand Àquoibon fit irruption, les invalides neuronaux allèrent tous se cacher dans leurs trous, et le cerveau fut livré à son plein pouvoir.

La conclusion du texte (« chapitre » 9) fait intervenir l’auteur, plein d’esprit, mais surtout la chute est pleine d’humour. C’est rare de trouver un auteur qui à partir d’une histoire banale peut avoir un tel recul et un tel humour.

Les extraits des carnets de l’écrivain représentent quelques pages, entre les textes, où sont notées quelques pensées (une phrase à quelques phrases) que l’auteur notait donc dans ses carnets. Ma préférée est :

Cette vision du monde ne correspond pas à mes dioptries.

J’espère que vous serez d’accord avec moi qu’il faut que vous lisiez Krzyzanowski. Ce recueil est vraiment très bien pour commencer, croyez-moi (j’espère vous avoir convaincu en tout cas).

Une critique sur La Cause littéraire.

Références

Rue Involontaire de Sigismund KRZYZANOWSKI – traduction du russe et préambule par Catherine Perrel (Verdier, 2014)

Taxi Driver sans Robert de Niro de Fernando Ampuero

TaxiDriverSansRobertDeNiroAmpueroEncore une courte nouvelle (27 pages) publiée chez Zinnia.

Ici on est au Pérou. Le narrateur a perdu son travail d’assistant juridique car je cite :

les avocaillons spécialisés en droit du travail ne trouvaient plus de clients, car le nouveau gouvernement se fichait pas mal des grèves et de la stabilité du monde du travail.

En plus, son fils a une maladie dégénérative qui l’empêche de tenir sa tête correctement. Tout cela fait que quand il a perdu son travail, le seul métier logique pour lui a été taxi car il avait une voiture, une Pontiac.

Pour arrondir les fins de mois, notre narrateur dépouille et vend les personnes en état d’ébriété qu’il prend dans son taxi. La nouvelle raconte une aventure qui lui est arrivé en faisant cette besogne.

Ce qu’il faut d’abord savoir, c’est que vous n’avez jamais le point de vue des victimes des vols. Ils vous sont présentés derrière la vitre du taxi. D’autre part, le chauffeur de taxi est sympathique. On a tout de suite un peu pitié de lui car il a et a eu beaucoup de soucis : perte de son travail, enfant malade, ramener beaucoup d’argent à la maison même en temps de crise. On ne peut qu’être en empathie avec lui.

Pourtant la morale dit qu’il ne faut pas le faire. On ne peut pas être d’accord car il profite de gens qui sont en état de faiblesse. L’autre jour, je lisais que des touristes chinois s’étaient fait dépouillés sur la partie nord du RER B (c’est à Paris pour ceux qui ne connaissent pas). Je me suis dit pauvres touristes chinois, venir si loin pour subir cela. Je n’ai pas plaint les voleurs, qui pourtant vu où cela s’est passé ont sûrement aussi des problèmes du type de ceux de notre chauffeur de taxi. Dans cette nouvelle, j’ai plaint le chauffeur et pas ses victimes. Déjà en réussissant cela, Fernando Ampuero nous situe dans un autre système de valeur, dans un autre pays, un pays où les frontières du bien et du mal sont brouillés. En réfléchissant, on ne peut être que bien triste pour ce pays.

Dans l’aventure qui est arrivé à notre chauffeur de taxi, le phénomène est encore amplifié car un fait plus grave se passe et il devient le héros de toute une bande de gens. Il ne sera pas puni pour ce qu’il a fait alors qu’en France, ce serait un délit.

Pour résumer, la quatrième de couverture parle de « conte politique à forte dimension critique d’un société péruvienne déliquescente ». C’est exactement cela : un pays où il n’y a plus de société puisque chacun fait de son mieux pour s’en sortir.

Références

Taxi Driver sans Robert de Niro de Fernando AMPUERO – traduit de l’espagnol (Pérou) par Aurélie Bartolo (Zinnia Éditions, 2013)

Le brave Gaspard et la belle Annette de Clemens Brentano

LeBraveGaspardEtLaBelleAnnetteClemensBrentanoJ’écoutais l’autre jour une émission télé (je ne regardais pas puisque je travaillais) sur le Rhin, fleuve qui a inspiré beaucoup de romantique allemand. Tout à coup, ils se sont mis à parler littérature et entre autre à citer le mythe de la Lorelei. J’ai lu un livre récemment qui en parlait d’où mon oreille attentive au sujet. Ils disaient que le premier à en avoir parlé c’était Clemens Brentano. Première chose : je ne connais rien aux romantiques allemands donc je n’en avais jamais entendu parler. D’où recherche sur internet puis achat d’un livre qui est plutôt une nouvelle et qui ne parle pas de la Lorelei. Voilà, voilà …

Je vous ai déjà présenté plusieurs livres de cette série. Ce sont des « livraisons » choisies par un auteur sur un sujet particulier. Ici Pierre Péju a choisi six textes sur « La traversée du romantisme » dont Le brave Gaspard et la belle Annette. D’après la préface, Clemens Brentano (1778-1842) était un joyeux excentrique qui changeait d’avis tout le temps, en amour comme dans la vie de tous les jours. Il pouvait défendre une théorie un jour, soutenir le contraire le lendemain. Sur la fin de sa vie, il est même devenu mystique. D’après Pierre Péju, « comparée à ses longs récits […] dont le style est parfois embrouillé et la construction complexe », cette nouvelle « inspirée de faits réels, frappe par sa simplicité ».

Se promenant dans la vie un soir, le narrateur de l’histoire est attiré par un attroupement autour d’une vieille femme qui s’installe sur la pas de la maison ducale pour dormir. Les passants essaient en vain de l’en dissuader. Le narrateur décide de rester pour lui tenir compagnie et qu’elle lui raconte son histoire. Il est fortement impressionner par la volonté de la vieille (plus de quatre vingt ans tout de même) et surtout par sa piété. Elle vient voir sa filleule la belle Annette pour lui annoncer le suicide son petit-fils, le brave Gaspard, à qui la jeune femme était plus ou moins fiancé.

Le narrateur demande des explications sur ce suicide. Il s’avère que le petit-fils était obsédé par l’honneur, dont il parlait sans cesse à son père et son beau-frère, qui selon lui en manquait parfois. En fait, à mon avis, il ne s’entendait tout simplement pas avec eux. Quand on a ce genre de préoccupation, le mieux est d’aller à l’armée. C’est ce qu’il a fait et où il s’est distingué. Il vient montrer ses nouveaux galons à sa famille mais là lui arrive une aventure qui le poussera au suicide, à cause de son fameux honneur. La préoccupation de la vieille est de procurer à son petit-fils une tombe chrétienne au près de sa mère et de la belle Annette.

On se pose des questions au début parce que Annette ne semble pas devoir mourir demain et qu’en plus elle est susceptible de se marier. Ce que j’avais oublié, c’est qu’on est en plein romantisme donc on se rend compte au fur et à mesure du récit qu’Annette va bien mourir le lendemain elle aussi pour une question d’honneur. La demande de la vieille est donc bien légitime. Le narrateur va alors tout tenter pour la faire aboutir.

C’est un livre romantique car à la fin, tout le monde meurt sauf trois personnages. Le récit prend plutôt la forme d’un conte genre « il était une fois » « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ». J’ai adoré parce que c’est follement original (jamais lu cette histoire ailleurs), le style est simple mais efficace (cela aurait pu avoir été écrit aujourd’hui). Il n’y a pas de longueurs grâce à une construction habile et des éléments disséminés dans le texte pour pousser à la lecture.

Une bonne découverte à mon avis !

Références

Le brave Gaspard et la belle Annette de Clemens BRENTANO – traduction par Gabrielle Buffet Picabia – préface de Pierre Péju (Mercure de France, 1997)

Deux nouvelles de Alberto Barrera Tyszka

Il y a une ou deux semaines, Magali Homps, une des responsables de la maison d’édition Zinnia, a mis un commentaire sous mon billet de La Maladie de Alberto Barrera Tyszka, m’expliquant que sa maison d’édition avait fait paraître deux nouvelles de cet auteur et que peut-être elles pourraient me plaire.

Intriguée, j’ai découvert sur leur site que Zinnia est une maison fondée en 2013, à Lyon, qui se consacre exclusivement à la promotion et à la diffusion des littératures latino-américaines. J’ai donc feuilleté le catalogue parce que quitte à commander des livres, autant ne pas en commander deux. Finalement, j’ai utilisé mon compte PayPal pour en commander trois. Les ouvrages sont disponibles en papier et en numérique (ils sont moins chers alors). J’ai choisi le papier car le site dit qu’un soin particulier est accordé à la création du livre.

J’ai reçu les trois livres dans la semaine. Première constatation : en effet, ils sont très beaux. Ce sont des nouvelles donc ce sont des petits formats. C’est un peu le même type de texte que l’on vend avec les magazines féminins ou Le monde l’été sauf que là, c’est une maison d’édition qui le fait, par des gens qui lisent et donc ils savent que un beau texte est lu et gardé dans une bibliothèque et ne doit pas tomber en ruine au bout de deux lectures. Ils sentent, ils sont cousus, les couvertures sont discrètes et de bon goût avec un léger relief, le papier est épais, la police est à la bonne taille. Un livre quoi, pas un assemblage de papier.

J’ai lu cette semaine les deux nouvelles de Alberto Barrera Tyszka. J’en ai préféré une par rapport à l’autre.

CorrespondanceDesAutresLa Correspondance des autres est l’histoire d’un professeur qui décide d’aller enseigner bénévolement la littérature dans une prison de Caracas. Il va avoir des élèves, tous volontaires, qui vont l’écouter. Jusqu’au jour où une émeute va se produire et va bouleverser la vie du professeur mais aussi de ses nouvelles.

Le texte fait une vingtaine de pages et j’ai eu du mal à comprendre ce que l’auteur avait bien pu vouloir signifier. À mon avis, le texte parle de l’importance de la maîtrise de la parole et de l’écrit et surtout du pouvoir que cela donne par rapport à ceux qui ne l’ont pas (ou qui l’on perdu). Le texte, à travers les différentes situations et les différents personnages, envisage ces situations. La dernière image du livre est inoubliable et très significative.

C’est un texte, bien écrit et bien amené. Il fait passer beaucoup d’idées en très peu de pages. Cela aurait peut être demandé plus de pages.

Je dis cela car la veille j’avais lu Balles perdues, plus longe puisqu’il fait une cinquantaine de pages. Je vous recommande absolument ce deuxième texte. Balles perdues est l’histoire d’un père qui voit à la télé son fils aîné se faire tirer dessus lors d’une manifestation et disparaître dans la foule. Le choc est d’autant plus que personne ne comprend ce qu’il faisait dans cette manifestation politique puisqu’il était le plus apolitique de la famille.

BallesPerduesLa famille après vérification s’inquiète et voudrait savoir ce qu’il est devenu. Elle va voir les hôpitaux, les morgues, la télévision (pour voir s’il n’y aurait pas d’autres images qui en disent plus). Rien, pas de nouvelles. Cependant, la famille se divise sur la stratégie à apporter : aller voir les télévisions, oui mais lesquelles, celles pro-gouvernement, celles anti-gouvernement ? On voit les dissensions arriver, chacun choisissant sa voie mais surtout il y a un grand absent dans le texte, c’est le disparu. La chute est d’autant plus marquante pour le lecteur.

En peu de pages, l’auteur passe d’un thème un peu thriller (dans le sens d’évènement palpitant), au drame familial, à la chronique des divisions d’un pays et de l’influence des médias sur les gens. On ne perd jamais le fil même en véhiculant autant d’idées, l’histoire est menée de mains de maître. Tout est logique et naturel. C’est une vraie nouvelle avec un fond intéressant et mémorable.

C’est un très bon texte. Si toutes les nouvelles étaient comme cela …

Références

La correspondance des autres de Alberto Barrera Tyszka – traduit de l’espagnol par Nicole Rochaix (Zinnia Éditions, 2013)

Balles perdues de Alberto Barrera Tyszka – traduit de l’espagnol par Nicole Rochaix (Zinnia Éditions, 2013)

Deux nouvelles de Eduard von Keyserling

VersantSudEduardVonKeyserlingJ’ai toujours voulu lire Eduard Von Keyserling depuis la première fois que j’en ai entendu parler. Depuis un an, quoi. Depuis la sortie du Thesaurus. Puis je me suis dis que ce n’était pas raisonnable d’acheter toutes les œuvres si aucune ne me plaisait. J’ai pris donc deux poches : Versant Sud (1914) et Été Brûlant (1904).

Ils ont rempli leur rôle en me mettant du baume au cœur et surtout plein de petites paillettes dans les yeux. Parce que c’est très bien écrit. Parce que ce sont deux histoires d’un autre âge, d’un temps qui n’existera plus dans pas très longtemps (pour cause de Première Guerre mondiale) et on le sent dans la narration.

Été brûlant est l’histoire de Bill, un jeune comte, qui vient de rater son bac et qui est condamné à passer les mois de vacances avec son père pour potasser (je trouve très drôle les parents qui réagissent comme cela ; peut être qu’il fallait le faire avant, non ?). Sa mère et les autres enfants partent de leur côté. Cela promet de mauvaises vacances car son père est un être qui a toujours été froid avec sa famille. La seule chose réjouissante est la jolie cousine du domaine d’à côté. Le problème est qu’elle va se marier bientôt et dixit la quatrième de couverture, cela va « précipiter le jeune comte et son père dans la tragédie ». Il y a longtemps que j’ai lu Premier Amour mais à mon avis il s’est un peu inspiré.EteBrulantEduardVonKeyserling

Versant Sud est l’histoire de Karl Erdmann von Wallbaum, jeune soldat qui revient voir sa famille pendant une permission. Il est heureux de retrouver sa famille mais surtout une amie de sa mère qui est hébergée chez eux. Tous les hommes de la maison sont amoureux d’elle et elle le leur rend bien minaudant quelque peu. Sauf avec Karl, qu’elle semble considérer comme un frère alors que pour lui son amour est le meilleur. Cette fois-ci, il a un atout dans sa manche : pendant sa permission, il a prévu un duel (le problème datant d’avant la permission). Il espère qu’elle saura l’aider dans ce qu’il présente comme ses derniers instants.

Rien qu’en racontant les livres, on voit bien que Versant Sud est une œuvre plus complexe que Été brûlant (cela fait titre de soap américain je trouve). Pourtant Eduard von Keyserling a écrit ces textes dans sa période mature je pense puisqu’il est né en 1855 et mort en 1918. Il appartient au courant de l’impressionnisme allemand (je pensais que c’était un mouvement uniquement pictural)(c’est pour montrer mon inculture mais vous pouvez lire des explications dans le wikipedia allemand ou dans le wikipedia anglais)(ou si quelqu’un veut m’en donner). Ses histoires se passent dans la Courlande, région ouest de la Lettonie d’aujourd’hui (c’est une région qui était sous domination russe au moment où Keyserling écrit ses nouvelles).

À mon avis, ces deux textes sont une très bonne introduction à cet auteur, dans le sens où la lecture, rapide, en est très agréable et où ils donnent envie de tout lire de l’auteur (tout cela pour dire que je me suis achetée le Thesaurus).

Références

Été Brûlant de Eduard von KEYSERLING – roman traduit de l’allemand par Jacqueline Chambon et Peter Krauss (Babel / Actes Sud, 2001)

Versant Sud de Eduard von KEYSERLING – roman traduit de l’allemand par Jacqueline Chambon et Peter Krauss (Babel / Actes Sud, 2001)

Un siècle de littérature européenne – Année 1904
Un siècle de littérature européenne – Année 1914

Sang réservé suivi de Désordre de Thomas Mann

SangReserveThomasMann

Lewerentz, par un de ses commentaires, m’a donné envie d’ouvrir un des Thomas Mann de ma PAL. Comme je n’allais tout de même pas commencer par La Montagne Magique, j’ai choisi ce recueil de deux nouvelles.

La première nouvelle, Sang réservé, est assez connue en France car bien qu’écrite en 1905, publiée en 1921 en Allemagne, elle a été publiée en France en 1931 quelques mois après La confidence africaine de Roger Martin du Gard qui traitait du même thème, l’inceste entre un frère et une sœur. J’ai lu le livre de Roger Martin du Gard (personnellement je vous le conseille) mais le texte de Thomas Mann est totalement différent. On est dans une famille bourgeoise au début du XXième siècle en Allemagne. Le père s’est enrichi à la force du poignet et subit les légères moqueries de ses quatre enfants, Kunz, Marit, Siegmund et Sieglind, qui sont habitués aux choses les plus raffinées. Les deux derniers, nommés d’après la Chanson des Nibelungen, sont des jumeaux inséparables. Or, Sieglind doit se marier très prochainement avec un homme dénué de tout ce qui plaît au goût luxueux des jeunes gens. Pour fêter leurs derniers moments ensemble, ils iront voir un opéra de Wagner qui les transportera.

Écrite en 1925, la deuxième nouvelle a un sujet plus classique. Dans l’Allemagne des années 20, subissant de plein fouet l’inflation, des jeunes gens de bonne famille, d’une vingtaine d’années, invitent leurs amis pour se distraire. Participe à la fête les deux autres enfants des parents âgés de cinq ans, la mère et le père qui s’isole au début de la nouvelle puis se mêle à la fête pour mieux observer la nouvelle génération. Un drame se produit : la petite chérie du père tombe en amour pour un ami de son grand frère.

J’ai énormément aimé ces deux nouvelles, même si clairement pour la première nouvelle, j’ai manqué de références culturelles. Ce qui m’a impressionné, c’est l’écriture de Thomas Mann. Il arrive à recréer le contexte historique de manière très fine en utilisant un intérieur de maison bourgeoise et des relations familiales identiques dans les deux nouvelles. En effet, les deux textes mettent en avant une nouvelle génération décidée à perdre son indépendance par rapport à la précédente : elle veut s’amuser, s’affranchir des convenances, vivre dans l’absolu défini par l’Art et les sentiments. Les parents portent dessus un regard complaisant. Cependant, on sent que tout cela est permis par le fait qu’on est dans un milieu bourgeois. Thomas Mann porte lui un regard attentif mais aussi amusé sur ses personnage et leurs manières de vivre. Il décrit tout très finement et très légèrement en laissant penser au lecteur qu’il ne fait que jeter un coup d’œil dans ces vies, qu’il ne fait que passer.

Références

Sang réservé suivi de Désordre de Thomas MANN – traduit par ??? – préfacé par Jacques Brenner (Livre de poche, 2005)

Un siècle de littérature européenne – Année 1905
Un siècle de littérature européenne – Année 1925

Un logique nommé Joe de Murray Leinster

UnLogiqueNommeJoeMurrayLeinster

J’ai piqué cette idée de lecture dans le Canard enchaîné. La quatrième de couverture est laconique : « En 1946, Murray Leinster imagine les dérives d’un réseau informatique mondial ». Le livre est en réalité une nouvelle puisqu’il ne fait que 40 pages.

Un homme, travaillant à la maintenance des « logiques », s’aperçoit d’un problème un jour. Alors qu’auparavant les gens pouvaient chercher toutes sortes d’informations dans le réseau mondial des logiques (qui piochent leurs informatiques dans une sorte de réserve de connaissances), ceux-ci se mettent à proposer des services. Ainsi, l’homme n’est plus obligé de réfléchir mais la solution lui est donnée instantanément (plus intelligente que ce qu’il n’aurait jamais trouvé bien évidemment). Genre : « comment puis-je braquer une banque ?, « comment puis-je me débarrasser de ma femme ? », « comment puis-je rentrer à la maison bourré sans que ma femme ne s’en rende compte ? ». La nouvelle de Murray Leinster étudie les conséquences de la prise de pouvoir insidieuse des machines sur l’homme (ce n’est pas sans rappeler notre situation moderne).

Le texte est excellent et se lit très rapidement d’ailleurs. C’est là tout le problème. Murray Leinster avait vu une situation qui allait se produire mais il n’a pas eu la prétention d’en faire un roman. Je trouve que cela aurait mérité plus de pages car là, on reste superficiel au niveau de la réflexion, puisque à la fin des 40 pages, le problème est réglé. La réflexion est montré par des situations qui aboutissent trop vite pour qu’on est vraiment le temps de réfléchir. À la fin du texte, on a envie de crier : ENCORE ! ENCORE !

Pour donner une idée du style, je mets un extrait du passage qui m’a le plus enchantée :

Si quelque chose d’équivalent était arrivé à l’époque des cavernes et si on avait été obligés de ne plus faire de feu… si on avait dû arrêter de se servir de la vapeur au XIXe siècle, et de l’électricité au XXe… c’était la même chose. Nous avons une situation très simple. AU XIXe siècle, l’homme était obligé de se servir d’une machine à écrire, de la radio, du téléphone, du téléscripteur, des journaux, des bibliothèques publiques, des encyclopédies, des fichiers, des annuaires, plus les services de messagerie, d’avocats-conseils, de chimistes, de médecins, de diététiciens, d’archivistes, de secrétaires… tout cela pour noter ce dont il voulait se souvenir et pour lui dire ce que d’autres personnes avaient noté et qu’il désirait savoir ; pour transmettre ce qu’il disait à quelqu’un d’autre et pour lui transmettre ce qu’ils répondaient.

Tout ce qu’il nous faut, à nous, ce sont les logiques. Lorsque nous voulons savoir, ou voir, ou entendre quelque chose, lorsque nous désirons parler à quelqu’un, nous pianotons sur les touches d’un logique. Coupez les logiques et tout va fiche le camp.

Références

Un logique nommé Joe de Murray LEINSTER – traduit de l’américain par Monique Lebailly (Le passager clandestin / dyschroniques, 2013)

Mort d’une dame en été de Heimito von Doderer

MortDuneDameEnEteHeimitoVonDoderer

C’est une courte nouvelle, moins de trente pages, extraite d’un recueil publié en 1966, écrit par Heimito von Doderer. Je voulais découvrir l’auteur tout simplement et je savais pertinemment que ce ne n’était pas son chef d’œuvre.

Le texte m’a un peu fait penser à l’été de la canicule. On est en été à Vienne. La ville a été désertée par ses habitants, tous partis en villégiature. Seul reste les personnes isolées et les atypiques. Les personnages de cette nouvelle sont en tout cas des spécimens de cette catégorie : un écrivain, narrateur, un professeur et une veuve.

Celle-ci va jouer le rôle principal puisque sa mort donne son titre à la nouvelle. Elle était veuve depuis un an. Sa famille est partie. Elle décède une nuit. La personne qui s’inquiète le plus pour elle est un homme venu de Berlin pour étudier les travaux qu’a laissés son mari derrière lui. Il la découvre donc inanimée dans son lit. Il appelle la personne la plus proche qu’il connaît, notre écrivain-narrateur, et qui en fait n est pas plus proche de cela. Ce sera lui qui se chargera, avec l’aide minime du professeur, d’organiser les obsèques de la dame. Se pose alors de multiples problèmes : qui prévenir ? quelles dispositions prendre ? comment l’habiller ? Des dispositions d’autant plus difficiles à prendre quand on ne connaît que très peu la personne.

C’est une nouvelle qui a une fin mais qui n’a pas de chute. C’est un peu décevant car le texte est bien construit, très intéressant à lire. Il y a de très belles images notamment, dont celle de l’inspiration :

J’avais déraillé ce matin-là, je n’étais pas monté au bon moment dans le train de l’inspiration qui ne marque que de brefs arrêts sur l’une ou l’autre des voies souterraines de notre pensée, pensée tellement riche en correspondances que nous en perdons le fil la plupart du temps. Mais toute faiblesse essaie d’échapper à elle-même, quelle que soit la façon. Je trouvai la mienne.

J’étais en perte de vitesse et commençais à m’égarer. Cela avait entraîné et consolidé un état que les mécanismes de la vie privilégient particulièrement lorsqu’ils veulent nous prendre en tenaille. À chacun échoit ce qu’il mérite, à un endroit et à un moment donné, et le degré de nos difficultés se mesure toujours de la manière la plus précise, conformément à notre état. Le coup de téléphone de M. von Alsberg m’avait coupé en plein milieu de mes divagations.

Le problème est que l’on souhaiterait plus de développement car l’auteur nous décrit un univers dans lequel on aimerait se plonger plus. On aimerait s’imprégner plus de ces personnages. C’est pour moi une bonne découverte car c’est un auteur qui m’est accessible mais je le savais dès le départ, cette nouvelle n’est pas son chef d’œuvre.

Références

Mort d’une dame en été de Heimito von DODERER – traduction de François Grosso (Éditions Sillage, 2010)

Titre original : Tod einer Dame im Sommer – paru pour la première fois en 1966 dans le recueil Unter schwarzen Sternen.

Un siècle de littérature européenne – Année 1966

L’étrange cas du docteur Watson et de Sherlock Holmes de Conan Loyde

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Petite nouvelle électronique (moins de 30 pages), lue sur les conseils de Méloë.

J’ai adoré cette nouvelle car elle présente une explication follement novatrice de l’existence (j’ai toujours envie de rajouter et de l’unicité par déformation professionnelle) de Sherlock Holmes et du docteur Watson.
Jugez plutôt !

Le docteur Watson se réveille au son de la voix de Holmes, fin décembre 2098. Ils se retrouvent avec deux énigmes à résoudre :

  • Que s’est-il passé en deux siècles ? Le plus rapide est d’ouvrir le journal. Bien sûr, Holmes arrive à tout voir et à tout comprendre, sauf une annonce …
  • C’est cette annonce qui constitue la deuxième énigme et le moteur de l’histoire :

Entrpriz sPcialiZ en 1Tligens &co rchrch Dtctiv conseil pr rSoudr Nigm vieil 2 2 6ècl. 6 vou zet 1TRC, fêt le nou_s@voir.co.uk

C’est une énigme qui arrive même à faire sécher le grand Sherlock Holmes.

Vous connaissez mon penchant pour la cryptographie et tout ce qui touche aux messages secrets et autres anagrammes, Watson. Et bien, je dois vous avouer que pour le moment je sèche. Toute l’étendue de mon savoir ne me permet même pas de déchiffrer cette annonce. Voici où j’en suis, Watson, et je compte sur vous pour m’aider à avancer. J’ai besoin d’un raisonnement simple comme vous êtes capable d’en avoir, car mon esprit élabore des hypothèses, je le sens, beaucoup trop complexes pour ce simple message.

J’en ai déduis que si je devais faire appel à Sherlock Holmes, il ne faudrait pas que je lui écrive en langage SMS.

L’histoire commence à partir de là et nous attire dans un monde dont nous ne soupçonnons pas l’existence. On se laisse guider, plutôt que l’on cherche à deviner (en tout cas, moi, je n’avais pas compris là où l’auteur voulait en venir).

C’est en plus un texte qui n’est pas dénué d’humour. La preuve en est mon éclat de rire à la lecture d’une réplique de Holmes

Peut-être pour ça que vous ne m’avez jamais fait le plaisir d’avoir des petits Watson…

Le texte n’est pas cher, original et bien écrit. Il ne vous reste plus qu’à…

Références

L’étrange cas du docteur Watson et de Sherlock Holmes de Conan LOYDE (Syllabaire éditions, 2012) MiniLogoDilettantes

La Gelée de Vladimir Korolenko

LaGeleeKorolenko

Une présentation de l’auteur par Éric Dussert, préfacier

Rien n’explique le dédain où l’on tient Vladimir Korolenko en France. Cet homme qui fit figure de Zola russe, et de mentor pour Maxime Gorki, cet écrivain dont furent vite reconnues l’immense humanité et la totale simplicité (…) ne peut guère rester ignoré. Son œuvre en jachère doit rejoindre les lecteurs, qui sauront déguster La Gelée, comme Le Musicien aveugle ou Le Rêve de Makar, ainsi que ses souvenirs qui seront traduits un jour (…). Gorki l’appelle la « conscience de la Russie » après la mort de Tolstoï, quand il est « l’âme de la littérature russe » pour Rosa Luxembourg.

Mon avis

J’ai lu deux fois le texte. La première fois je n’ai rien compris à part que tout était blanc. Je me suis reprise car la préface est d’Éric Dussert et que pour moi, cet homme c’est L’Arbre Vengeur et ses découvertes de chefs d’œuvre oubliés. J’ai donc relu cette nouvelle d’une cinquantaine de pages le lendemain, à tête reposée, en silence. Bien m’en a pris car le livre m’est apparu splendide et l’histoire nettement plus claire que la première fois.

On suit un groupe de personnes qui descend la Lena au début de l’hiver comme le précise le premier paragraphe :

Nous nous dirigions vers le Sud en suivant la rive de la Lena, tandis que du Nord, l’hiver nous rattrapait. Pourtant nous aurions pu croire qu’il venait à notre rencontre, en descendant le cours du fleuve.

Vous remarquerez qu’en deux phrases l’auteur décrit la situation et on y est. C’est comme cela dans toute la nouvelle. La langue est évocatrice et très précise.

La premier chapitre décrit cette invasion du froid, de la neige mais surtout de la glace sur le fleuve. C’est ce qui m’était resté de ma première lecture : tout était blanc. Au contraire de ce que l’on pourrait penser (imaginer, fantasmer), ce paysage est animé par des personnages, des histoires d’aujourd’hui et d’hier.

Le deuxième chapitre raconte une histoire d’aujourd’hui, la survie de deux chevreuils dans cet environnement rude. En effet, ce chapitre raconte la traversée de la rivière à peine gelée, des deux animaux, au péril de leur vie. Il raconte comment une fois arrivés sains et saufs sur la rive d’où ils étaient observés, les hommes et le chien les ont épargnés car admiratifs.

Tout cela donne lieu au cœur de la nouvelle, une histoire racontée par Sokolsky, l’explorateur, chef de la compagnie d’exploration des mines d’or. C’est une histoire d’hier au moment où il venait « d’être nommé à [son] poste » et qu’il allait « avec un ami à la mine d’or ». C’était une situation identique à celle d’aujourd’hui : froid, neige, tempête aussi. Son ami était un homme entier, qui préférait souvent les animaux aux hommes tellement ces derniers l’avaient écœuré. Ce que cette nouvelle raconte, c’est l’écœurement ultime qui contrebalancera avec la pseudo-générosité d’aujourd’hui (pseudo car non voulue).

Cette histoire m’a chaviré le cœur car je n’ai pas pu m’empêcher de faire un parallèle avec l’auteur qui nous est présenté dans la préface comme un homme extrêmement généreux, pensant d’abord aux autres, plutôt qu’à lui et à son œuvre littéraire.

D’autres textes de Vladimir KOROLENKO sur le site de La bibliothèque russe et slave.

Le livre rentre évidemment dans l’Hiver en Russie proposée par Cryssilda et Titine (je ne me suis pas inscrite mais ce n’est pas pour autant que cela ne rentre pas dedans).

UnHiverEnRussie

Références

La Gelée de Vladimir KOROLENKO (1853-1921) – nouvelle traduite du russe – préface d’Éric Dussert (Librairie La Brèche Éditions, 2012)

La traduction reprend celle publiée en 1922 aux éditions Jacques Povolosky.