La dénonciation de Bandi

Ce mois-ci, l’éditeur choisi par Sandrine pour son opération Un Mois Un Éditeur est Philippe Picquier, qui a fêté en 2016 ses 30 ans, tout de même ! Bien sûr, il n’y n’en avait pas qu’un dans ma PAL, mais j’ai choisi de lire ce recueil de nouvelles nord-coréennes publié l’année dernière et ardemment soutenu par mon libraire l’année dernière.

Il s’agit de sept nouvelles, datant des années 1990, écrites par un auteur habitant la Corée du Nord. Il est né en 1950, a été ouvrier (il l’est peut-être encore), s’est mis à écrire en même temps, en étant reconnu par les institutions de son pays et est aujourd’hui membre du Comité central de la Fédération des auteurs de Chosun. Bandi a fait passer quelques textes à l’étranger par des intermédiaires. Ils ont été publiés dans différents pays dont la Corée du Sud, et donc en France aussi en 2016. Dans l’introduction, on nous livre entre autres les informations suivantes sur les motivations de l’auteur :

Lors de la grande famine, qui débute en 1994, l’année du décès de Kim Il-sung, Bandi perd beaucoup de ses proches, un certain nombre d’entre eux meurent de faim, d’autres fuient le pays en quête d’une vie meilleur. Suite à ces déchirements, Bandi remet profondément en cause le fonctionnement de la société nord-coréenne et décide, par le biais de ses écrits, de faire savoir au monde entier ce qu’il en pense.

Bandi se définit lui-même comme le porte-parole des habitants de Corée du Nord contraints de subir tout à la fois les conséquences désastreuses de l’économie socialiste propre à ce pays, un régime de castes et un système de punitions collectives – le mal le plus cruel qui soit dans toute l’histoire de l’humanité. L’écrivain récolte les histoires douloureuses que les habitants vivent au quotidien mais dont ils ne peuvent se plaindre auprès de personne, et redonne vie à chacune de ces anecdotes au travers de sa création littéraire ; les rumeurs, les faits réels, tout ce qu’il voit et entend l’inspire.

Le livre est donc composé comme je le disais de sept nouvelles. Elles ont toute la même base. Elles mettent en scène des personnages simples, qui ne sont ni des hauts fonctionnaires du régime ni des contestataires de celui-ci. Certains (dans deux nouvelles) adhèrent aux idéaux défendus par le régime (bonheur pour tous…) et travaillent dur pour que cela se produise pour eux ou leurs enfants. D’autres se contentent de vivre dans leur pays, de participer aux événements organisés par le Parti : la plupart subissent en silence les décisions qu’on leur impose. Jusqu’au jour où il y a une injustice qui les touche, pas forcément eux-mêmes mais leurs proches.

Plusieurs femmes refusent de faire des enfants, quand elles voient qu’ils seront toutes leurs vies marqués au fer rouge par les actions de leurs parents. Un homme est empêché d’aller voir sa mère mourante car la région est bouclée par un événement numéro 1 (événement impliquant une sécurité maximale car impliquant un des Kim). Lors d’un autre événement du même type, une grand-mère se voit proposer de monter dans la voiture du dirigeant du pays car elle marchait seule sur la route après avoir laissé son mari et sa petite-fille à la gare complètement bloquée et pleine de monde. Elle se fait même interviewer par les journalistes d’état. Pendant ce temps, le trafic ferroviaire se débloque, il y a un mouvement de foule dans la gare, sa petite-fille et son mari seront très gravement blessés. Pourtant, les médias n’en parleront pas mais diffuseront en boucle son interview. Elle comprend alors que tout n’est que sourire de façade. Dans le même style, un jeune homme explique à son père que toute leur vie n’est que théâtre, chacun étant acteur depuis sa naissance. Même si on meurt de faim, on doit affirmer avec conviction le contraire même si on nous le demande …

J’ai choisi de ne pas faire un petit résumé de chaque nouvelle car je trouve que c’est finalement l’atmosphère générale qui finalement compte. On fait connaissance de personnages simples, vivant aussi bien dans la capitale qu’à la campagne. On lit des déportations, des dénonciations, des décisions choquantes mais aussi des moments de la vie de tous les jours… Ces textes permettent à mon avis de rentrer réellement dans les foyers nord-coréens, de se faire une idée de la vie de cette population (en tout cas dans les années 1990). La postface du livre met des mots sur ce sentiment, en disant que finalement ces nouvelles nous montrent qu’il existe toujours une part d’humanité dans ce pays où le régime souhaite complètement anesthésier son peuple. Les gens se rendent compte de ce qu’il se passe, ils ne sont pas dupes. L’auteur de la postface souligne aussi qu’il est fort dommage que ces nouvelles, quand elles ont été publiées en Corée du Sud, ont été fort peu lues par la population car celle-ci voit les Nord-coréens plutôt comme des frères ennemis que comme une population constituée d’humains.

Vous aurez compris que je vous conseille fortement cette lecture, pour dépasser un peu tout ce que l’on peut entendre ou lire sur ce pays. J’ai lu un commentaire je crois sur Amazon qui indiquait que littérairement c’était plutôt moyen. Pas du tout ! Les textes sont très construits, il y a de très belles images … J’ai déjà lu des nouvelles qui tenaient moins la route que cela. Chose non négligeable pour une Occidentale : j’ai réussi à retenir les prénoms et à ne pas m’embrouiller sur qui était qui. Rien que cela à mon avis souligne que ces textes sont de vraies œuvres de littérature.

Références

La dénonciation de BANDI – récits traduits du coréen par Lim Yeong-hee et Mélanie Basnel – Postface de Pierre Rigoulot (Éditions Philippe Picquier, 2016)

L’homme qui comprenait les femmes de Leonard Merrick

Ce mois-ci, Un mois Un éditeur, opération lancée par Sandrine du blog Tête de Lecture, s’intéresse à un éditeur que j’aime particulièrement L’Arbre Vengeur. Il est très facile pour moi de participer, vu que j’en ai un certain nombre dans ma pile à lire … je tairais le nombre par décence.

Pour ma première participation, j’ai pioché ce livre, sans avoir relu la quatrième de couverture. Dans ma tête, je me dis que puisque j’ai acheté le livre il va forcément me plaire à un moment ou à un autre, il suffit donc d’attendre le bon. En général, cela me mène à essayer le livre et à le laisser tomber jusqu’à la prochaine fois si il ne me convient. Mais bon ici, j’ai tout de suite accrochée. Première surprise en ouvrant le livre (c’est mieux pour le lire) : il s’agit d’un recueil de six nouvelles. Le livre est court, 120 pages. Chacune des nouvelles ne fait que 20 pages. Deuxième surprise : l’auteur vivait dans l’Angleterre de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième siècle et a connu en ce temps là une certain célébrité : ses œuvres ont été éditées en 15 volumes tout de même et présenté par H.G. Wells, G.K. Chesterton et J.M. Barrie. Il est aujourd’hui oublié des deux côtés de la Manche. C’est un choix de six de ses nouvelles que publie L’Arbre vengeur dans ce livre.

Les six nouvelles ont un thème commun, traité de manière différente mais toujours avec un humour (noir) et une ironie (mordante). Un personnage masculin, auteur, dramaturge ou compositeur (créateur donc souvent malheureux), rencontre dans sa vie privé différents problèmes, plus ou moins conscient, d’ordre domestique avec la gente féminine. Je vais essayer de résumer chaque nouvelle en quelques phrases pour ne pas trop en dévoiler.

L’Homme qui comprenait les femmes : Un écrivain à succès tout relatif est remarqué pour sa capacité à comprendre la psychologie féminine. Il finit par y croire malgré des expériences qui lui montrent qu’il a encore du chemin à faire.

Frankenstein II : Un dramaturge raconte à un journaliste tout ce que lui a coûté la création de sa pièce, en argent et en malheur et pourquoi il a continué malgré tout.

Avec Intention frauduleuse : Un écrivain, marié avec un enfant, malheureux en mariage et au travail, en a marre de tout et décide donc d’en finir. Il veut cependant auparavant assurer l’avenir de sa famille.

Les Violettes : Un homme quitte une femme (mariée) à regret. Elle part à Paris, lui reste à Londres. Il promet de l’attendre et de lui rester fidèle à jamais. Pour le lui prouver, il lui envoie chaque année, des violettes pour son anniversaire. Cinq ans après la séparation, ils se rencontrent par le plus grand des hasards …

Les Trois M : Un homme, compositeur de métier, est déçu de sa carrière dans la musique (pas assez de reconnaissance) et de son mariage. Découvrant que ses malheurs commencent tous par un M, il s’évite tous les problèmes commençant par cette lettre maudite jusqu’au jour où on lui apprend qu’il a une maladie en M et que celle-ci nécessite obligatoirement une opération. Ce sont les suites de celle-ci qui nous sont expliquées dans la nouvelle.

La Comédie de l’Évêque : un Évêque a écrit dans le plus grand des secrets une comédie qu’il fait lire à une comédienne célèbre dont il est épris (chastement bien sûr) et qui s’éprend à son tour de lui progressivement. Le problème est qu’il y a une femme dans l’affaire, qui est là depuis 25 ans tout de même.

Enfin, un recueil de nouvelles comme je les aime. Chacune est courte (comme je l’ai dit, 20 pages « seulement »), a un nombre de personnages plantés rapidement, un décor (une scène) souvent unique et joue sur une seule situation ou intrigue. Chacune est traitée avec ironie, possède une chute bien sentie.

Il est dit sur un des rabats du livre que Leonard Merrick s’inspirait de sa vie personnelle. Il a du être bien déçu par les femmes ce pauvre homme vu que les femmes (mariées) sont dans la plupart des textes présentés ici source de désolation, de désappointement et de malheurs. Elles aiment trop, sont étouffantes, un peu trop mièvres, un peu trop promptes à vouloir vivre comme dans un roman d’amour. L’homme lui doit supporter en silence car c’est son rôle (il prévoit l’avenir de sa famille en cas de mort par exemple). Sauf que comme je l’ai dit, tous les thèmes sont traités avec ironie. La femme se révèle le plus souvent plus terre à terre que son mari ou amant qui n’est pas aussi « aimé » qu’il aime à le croire (le mari se plaint sans penser que sa femme peut penser pareil). Ce que j’énonce là ne sont cependant pas des généralités, il y a dans chaque nouvelle un détail qui surprend, par rapport à ce qu’on peut s’imaginer sur ce que l’auteur aurait pu faire.

Les thématiques abordées sont donc très « modernes » et ne ressemblent pas franchement à ce que l’on peut lire dans des livres datant d’avant les années 1930. Cette modernité est d’autant mieux soulignée par une excellente traduction de Jules Castier qui n’est pas du tout datée ou vieillotte.

Je profite de ce premier billet de l’année pour vous souhaiter à tous une bonne année 2017 et une excellente santé !

Références

L’homme qui comprenait les femmes et autres nouvelles de Leonard MERRICK – traduit de l’anglais par Jules Castier (L’Arbre vengeur, 2013)

At the Reunion Buffet de Alexander McCall Smith

Bon, avant de faire tout une série de billet sur des lectures certes excellentes mais surtout déprimantes et/ou dérangeantes (il faut ce qu’il faut pour mettre l’ambiance à Noël), je voulais faire un billet un petit peu plus joyeux et en plus avec de la bonne humeur dedans. Vous savez si vous suivez ce blog depuis un peu de temps que quand j’ai ce genre d’envie, je me tourne vers Alexander McCall Smith et ma copine Isabel Dalhousie.

Sauf que j’ai lu tous les romans parus à ce jour (cela ne se voit pas sur le blog mais bon, c’est vrai). Il me reste donc uniquement les nouvelles, qui paraissent en numérique pour faire patienter la pauvre lectrice que je suis. Ici, il s’agit de la nouvelle parue en 2015 et qui se situe temporellement juste après The Novel Habits of Happiness, le tome 10 des aventures de Isabel Dalhousie (c’est ce que je suppose mais ce n’est pas  évident). Pour les curieux, le tome 11 sort en mars 2017…

Je n’ai qu’un reproche à faire. Quand on a lu tous les livres de cette série, payer 99 centimes pour cette nouvelle est un peu fort de café, vu qu’il y en a la moitié qui est consacré à un extrait du tome 10. Franchement ! Par contre, la nouvelle est absolument excellente. On retrouve les personnages mais surtout les interrogations d’Isabel mais c’est écrit de manière concise (c’est une nouvelle). Le rythme est donc plus rapide et on se concentre sur une seule histoire, sans dévier sur des choses annexes. Je suis d’accord que c’est ce qui fait le charme des romans mais je trouve que pour une nouvelle, c’est vraiment très bien fait (j’ai souvenir d’une autre nouvelle qui elle n’était pas si bonne car un peu fouili).

Je vais quand même un peu raconter l’histoire. Cela peut en intéresser certains … Au début de la nouvelle, Isabel et Jamie (son mari et le père de son fils Charlie) discutent des réunions d’anciens élèves. Jamie donne un point de vue très tranché, en disant que c’est une chose qu’il évite à tout prix car pour lui, on ne peut qu’évoluer et se détacher de ce qu’on était en tant qu’écolier. Cela entraîne qu’à ce type de réunion, on ne peut que s’ennuyer car on ne peut parler qu’à des inconnus qui nous rappellent ce que nous étions (et que nous aimerions bien oublier). Sur cet avis donc, Isabel annonce à Jamie qu’elle va accueillir le week-end prochain une partie de la réunion des anciennes élèves de son école (de quand elle avait douze ans). Je n’aurais pas aimé qu’on m’annonce cela de but en blanc mais Jamie étant Jamie dit à Isabel que c’est super et que bien sûr il fera une apparition pour que tout le monde puisse voir qu’elle a un mari beaucoup plus jeune mais surtout extrêmement beau. Sur ce, Isabel participe aux préparatifs (cela se passe chez elle tout de même) avec les deux organisatrices. En discutant avec l’une d’elles, Isabel « découvre » qu’elles n’ont pas du tout les mêmes souvenirs (les autres vivent un peu dans le passé aussi …), surtout à propos d’une fille qui martyrisait toutes les autres. Or cette fille que tout le monde ne voulait pas voir va participer à la réunion.

Dans cette nouvelle, Alexander McCall Smith aborde les thèmes temps, des souvenirs, de la mémoire, de l’identité et du pardon. Comme vous pouvez le lire, tout cela est tout de même lié par l’histoire. On retrouve ici tout le charme du bon sens d’Alexander McCall Smith, qui fait le sel des pensées d’Isabel Dalhousie. Celle-ci m’est apparue pour le coup beaucoup plus certaine de ses choix (ah, l’amour …), et un peu moins dans les questions éthiques capillotractées (je me rappellerai toujours de la fameuse question : est-ce éthique de manger du chocolat ?)

En conclusion, un très bon cru si vous êtes aussi fan que moi !

Références

At the Reunion Buffet de Alexander McCall SMITH (Abacus, 2015)

Quatre nouvelles de Liu Qingbang

Liu_QingbangLiu Qingbang est un auteur que j’ai découvert par hasard à la bibliothèque du Trocadéro, à Paris. Je cherchais d’autres livres de Liu Xinwu dont je vous ai présenté précédemment Poussière et sueur et je suis tombée sur un recueil de nouvelles de Liu Qingbang, intitulé Cataclysme.

Liu Qingbang est né à 1951, dans le Henan. Après ses études secondaires, à 16 ans, il devient paysan, puis à 19 ans, il devient mineur. Pendant neuf ans, il est descendu au fond d’un puits de mine, puis il est devenu rédacteur dans le Journal des ouvriers des mines de Chine, pendant une vingtaine d’années. Cela lui a donné l’occasion de côtoyer tous les types de mines, de voir les conditions de travail dans chacune, de connaître les ouvriers aussi. Parallèlement, il a commencé à écrire et est devenu écrivain professionnel en 2001. Vous pouvez trouver des éléments biographiques et bibliographiques sur cette page franchement très intéressante.

Les thèmes de prédilection de cet auteur sont la mine mais aussi la vie à la campagne.

Pour l’instant, trois livres de Liu Qingbang sont parus en français : Le puits (Bleu de Chine, 2003), adapté au cinéma sous le titre Blind Shaft ; Cataclysme (Bleu de Chine, 2011) et La lettre (Ming Books, 2016).

Cataclysme

CataclysmeLiuQingbangCataclysme est un recueil de trois nouvelles récentes (2006 et 2007) de Liu Qingbang, et est préfacé de manière très intéressante par Françoise Naour qui en est aussi la (très bonne) traductrice.

Pour reprendre ces mots, avec ces trois nouvelles, « nous voici entre drame et comédie chez les mineurs et les paysans du fin fond de la Chine, loin du bling-bling insolent des nouveaux parvenus, loin des Expositions universelles, des Jeux olympiques ou de fantastiques prouesses économiques […] Ces trois récits emmènent le lecteur en voyage, dans le milieu de l’Empire du milliard, non chez les riches, ni chez les classes moyennes, qui représentent aujourd’hui cent cinquante à deux cent millions de Chinois, mais au sein du milliard restant, gens de peu, vivant chichement, démunis ». On apprend plus loin dans cette préface qu’aujourd’hui la mine fait entre 5000 et 6000 décès par an en Chine (chiffres de l’auteur ; les autorités parlent de 3700 morts alors que les organismes indépendants parlent eux de 20000 morts par an).

C’est dans cet univers que l’auteur nous emmène dans les trois nouvelles de ce recueil.

La première nouvelle s’intitule Nouvel An à la mine. Une femme attend avec sa petite fille son mari pour fêter le Nouvel An. Le début de la nouvelle commence par le descriptif des longs préparatifs pour cette fête traditionnelle. Le mari travaille à la mine et ne vit donc pas avec elles. Une mauvaise nouvelle. arrive. Cette année, le chef a décidé de ne pas donner de congés et le mari se voit donc obliger de prévenir (au dernier moment) qu’il ne viendra pas. Sa femme déçue qu’il loupe une fête aussi importante (c’est un peu elle qui décide comment va se dérouler l’année) décide de le rejoindre avec tous ses plats préparés, sa fille … pour lui faire une surprise. La nouvelle décrit les retrouvailles mais aussi la « fête ».

C’est une nouvelle que j’ai trouvé très triste, tout en étant joyeuse et réaliste. Je n’ai pas eu l’impression que Liu Qingbang romançait. La petite fille ne reconnaît pas son père dans le sens qu’il est plus un étranger pour elle qu’un père. Le mari est triste de ne pas pouvoir fêter la nouvelle année chez lui. Il est heureux de voir sa femme, elle fait la sévère mais elle est heureuse de la revoir. On la sent volontaire, traditionnelle. Il y a une volonté de faire contre mauvaise fortune, bon cœur, de prendre la vie comme elle vient, en toute simplicité, de vivre tous les petits bonheurs qui sont donnés.

En très peu de pages, Liu Qingbang nous fait rentrer dans l’intimité de cette famille, dans une atmosphère particulière. Les personnages sont complexes et réalistes ; l’atmosphère et les détails de la vie quotidienne sont tellement bien décrits que l’on s’y croirait tout simplement.

La deuxième nouvelle est ma préférée ; c’est celle qui donne son nom au recueil. Un village est évacué car une forte inondation est attendue (une énorme vague plus exactement). Pourtant, deux hommes sont chargés de surveiller les trois greniers à grain du village qui sont plein à cette période ; on ne sait jamais le village voisin pourrait venir se servir, profitant de l’évènement. Les deux hommes ont été choisis pour des raisons particulières : l’un est celui qui plonge le plus profond du village et l’autre est celui qui est capable de nager le plus loin sous l’eau. Ces grandes capacités ont été évaluées dans une rivière et un lac. En tant que lectrice, je me suis dit qu’il fallait vraiment ne pas avoir le choix pour faire ce genre de chose (le motif en est l’argent ici) et que forcément ils allaient mourir. Je vous laisse découvrir si oui ou non.

Ce qui m’a particulièrement plus ici aussi, c’est le réalisme de la situation, de sentir la peur, l’angoisse et l’attente palpable. Là encore, je n’ai pas eu l’impression que l’auteur romançait. Je ne sais pas d’où il tire ses informations mais en tout cas, cela fait vrai.

La troisième nouvelle est la plus tragique. Elle s’intitule Automnale. Une femme attend son mari, parti aux toilettes, près de la rivière. Ne le voyant pas revenir, elle part au devant de lui mais ne trouve rien. Elle pense tout de suite à la rivière. En plus, il était légèrement alcoolisé. Pendant plusieurs jours, elle oscille entre colère, inquiétude et résignation (cela permet à l’auteur de nous raconter la vie de ce couple). Pourtant, elle demande très tôt de l’aide pour sonder la rivière et savoir enfin si le corps de son mari est au fond. Le problème est que l’aide, même de la famille, est payante. Avant toute action, il y a négociation ; la personne aidante désirant être sûre de son gain (même s’il n’y a pas de corps).

La nouvelle illustre peut-être la pauvreté des gens à la campagne mais dessine aussi une forme de société, peu solidaire, à cause de cette pauvreté. C’est pour cela que je parlais de nouvelle tragique, plutôt qu’à cause de la mort du mari.

La lettre

J’ai lu ce titre en numérique mais elle est parue, enLaLettreLiuQingbang ce début d’année, dans un coffret de nouvelles contemporaines chinoises, aux éditions Ming Books.

Dans cette nouvelle, on rentre là encore dans l’intimité d’un couple. Une femme cache une ancienne lettre au fond d’une de ses armoires. Elle la relit souvent, même si cela la met dans un certain état. Cacher est un bien grand mot car le mari sait que la lettre est là, que sa femme ne veut pas la jeter, continue à la relire même s’il désapprouve. Au cours de la nouvelle, le contenu de la lettre se dévoile, son auteur aussi, les sentiments de la femme, les tentatives désastreuses du mari pour faire oublier la lettre mais aussi l’auteur de celle-ci.

Là encore, j’ai trouvé que Liu Qingbang arrivait à rendre la situation palpable. On sent la tristesse de la femme, sa déception, son attente face à son mari ; on sent aussi la balourdise du mari, sa tendresse pour sa femme mais aussi son envie d’avoir une femme « normale », de vivre une vie où le passé ne compterait plus.

Cette nouvelle montre bien que Liu Qingbang ne peut pas être cantonné uniquement à la campagne et à la mine.

Si je voulais résumer les nouvelles de Liu Qingbang, je dirais simplicité et réalisme des situations mais aussi personnages très finement ciselés.

Références

Cataclysme de LIU Qingbang – traduit du chinois, présenté et annoté par Françoise Naour (Bleu de Chine / Gallimard, 2011)

La lettre de LIU Qingbang – traduit du chinois par Coraline Jortay (Ming books, 2016)

Le convoyeur du IIIe Reich de C.J. Box

LeConvoyeurDuIIIeReichCJBoxJ’ai pris ce tout petit livre à la bibliothèque à cause du titre, en rapport avec la Seconde Guerre mondiale. Je n’ai donc pas les mêmes avis que sur Amazon, où les gens parlent plus ou moins d’arnaques car le livre est très très court et coûte 8 euros (en ce moment, il est à 2,99 euros en version électronique, pour ceux que cela intéresse).

J’ai beaucoup aimé cette courte nouvelle, non pas à cause du contexte historique, mais grâce la tempête de neige qui est décrite à l’intérieur du livre. L’histoire commence par l’attaque, à son domicile, d’un vieil avocat (et accessoirement de son chien) par deux « bandits ». Le but est de le kidnapper avec son jeu de clés et de le forcer à ouvrir un chalet (c’est une grosse maison en fait, mais c’est dans la montagne). On apprendra dans le texte qui sont ces deux bandits, qui possédait cette grosse maison dans la montagne et surtout qu’est qu’on peut y trouver.

On ne va jamais en Allemagne de toute la nouvelle et elle se passe dans un temps contemporain. Cela vous donne un peu une idée du lien ténu qu’il peut y avoir avec le IIIe Reich (2 pages environ). L’auteur s’est inspiré librement d’une brève trouvée dans un journal et donc vraisemblablement, il n’a pas trouvé de matières supplémentaires pour faire un roman historique (c’est plus ou moins ce qu’il précise dans l’interview en postface).

Par contre, pendant toute la nouvelle, on reste dans le Wyoming, en plein hiver et surtout en pleine tempête de neige. J’y étais totalement. En très peu de pages, l’auteur arrive à faire ressentir la peur de l’avocat, la stupidité des deux bandits, l’absence de visibilité, l’accélération de la tempête, la voiture avançant au pas dans un climat de fin du monde, les dérapages non contrôlés. C’est juste extraordinaire.

Je sais que C.J. Box écrivait des romans policiers mais je ne sais rien dessus. Est-ce que cela passe toujours dans le Wyoming ? Je demande parce que dans l’interview de fin, il dit qu’il s’est fixé comme but de décrire sa région et de lui rendre hommage. En lisant les résumés des autres livres, cela ne m’a pas inspiré mais peut-être pouvez-vous me donner des conseils par rapport à ce qui m’a plu dans ce livre-ci ? … Je ne suis pas chicaneuse sur l’histoire si le contexte est aussi bon.

Références

Le convoyeur du IIIe Reich de C.J. BOX – traduit de l’anglais (États-Unis) par Aline Weill (Ombres noires, 2014)

Soupe de Cheval de Vladimir Sorokine

SoupeDeChevalVladimirSorokineDéjà un joyeux Noël à vous tous (même si c’est la fin de la journée). Hier soir, avant de partir au repas de Noël, j’ai essayé d’emprunter un livre sur la bibliothèque numérique de Paris. Bien sûr, cela n’a pas marché mais en revenant, j’ai réussi. J’ai choisi ce titre, une courte nouvelle de Vladimir Sorokine, car il était dans ma liste d’envie numérique, tout simplement, mais surtout parce que je voulais découvrir Vladimir Sorokine de manière « simple » et rapide (malgré le fait que j’ai plusieurs romans de lui dans ma PAL).

Cette nouvelle a paru d’abord en 2001 dans un recueil, puis dans une édition illustrée en 2007. Elle raconte une drôle d’histoire qui a mon avis est remplie de symbolique.

Dans le train Simféropol – Moscou, en juillet 1980, à 12h35, Olia rentre avec son copain de l’époque et une amie dans un wagon restaurant bondé pour manger un morceau. Un homme s’assoit à leur table mais ne veut pas manger. Il a fait la queue au wagon restaurant !? Les trois amis pensent déjà qu’ils ont affaire à un homme curieux mais n’en perdent pas l’appétit pour autant, mais mange plus lentement et s’arrête souvent. L’homme, Boris Bourmistrov, raconte son histoire. Il vient d’être libérer deux mois auparavant d’un camp de trouvé, où il a été interné sept ans et où il n’a mangé que de la soupe de cheval car l’abattoir était très proche. Tout à coup, il fait une demande étrange à Olia : peut-il la regarder manger ? Il lui donnera vingt-cinq roubles en échange. Elle mange donc, poussée par ses amis et la réaction de Bourmistrov ne se fait pas attendre : il est au bord de l’orgasme. Dans le wagon restaurant. Cela gêne un peu tout le monde bien évidemment. Les trois amis partent, pensant en avoir terminer.

Mais plus tard, Bourmistrov suit Olia, pour lui proposer un drôle de marché, de se retrouver une fois par mois pour qu’il puisse la regarder manger. À chaque fois, il lui donnera 100 roubles. La nouvelle va suivre les « aventures » d’Olia durant les années 1980, puis dans les années 1990, années de destruction de l’URSS et de construction de la Russie. Au fur et à mesure des rencontres, Olia évolue, les appartements deviennent de plus en plus luxueux, Bourmistrov est de plus en plus prospère. La nourriture aussi change. C’est le dénouement qui donne de l’importance à ses détails auxquels on ne prête que peu d’attention à la lecture. C’est aussi lui qui donne la symbolique à la nouvelle.

Cette nouvelle m’a beaucoup plu car elle ressemble à l’idée que je me fais des grands romans russes. On est tout de suite dans l’histoire, une histoire un peu bizarre mais très prenante. Il y a une foultitude de détail, malgré la taille du livre. Les personnages sont campés, vifs, reconnaissables, attachants, toujours un peu fantasque. La narration, elle, est un peu chamboulée. Par exemple, lors du repas, on a les pensées et avis des trois amis, pendant l’explication de Bourmistrov. Il y a des parties que l’on ne comprend pas forcément, les rêves d’Olia par exemple. Cela donne un récit riche et tenu malgré la brièveté du texte, que l’on peut lire différemment de son voisin, dans lequel le lecteur peut s’impliquer, remplir les vides …

Je vais pouvoir les autres livres de Sorokine de ma PAL.

Références

Soupe de Cheval de Vladimir SOROKINE – traduit du russe par Bernard Kreise (Éditions de l’Olivier, 2015)

Quatre livres sur la lecture

Je ne pouvais pas faire titre plus racoleur, non ? Quand je lis des romans un peu difficile, qui me font réfléchir ou qui nécessitent beaucoup de mon attention, j’ai besoin de couper avec des livres « faciles » ou « doudou ». Ils sont souvent suffisamment courts pour être lu en une soirée. J’ai plusieurs moments dans la semaine pour lire : les transports, le matin, sont réservés aux lectures courantes (cela reste l’endroit où je lis le plus), le midi est réservé à la lecture des journaux (ou au visionnage de vidéos You Tube sur les livres en allemand, en anglais ou en français), les transports (le soir) sont réservés au livre audio, le soir est réservé aux lectures « faciles » dont je vous parlais, le week-end est réservé aux lectures, qui commencées la semaine, me demande plus d’attention que celle que je peux leur accorder dans les transports. Cela donne un sac à main avec un liseuse et un livre au cas où, plusieurs livres commencés en même temps mais la plupart du temps j’arrive à me débrouiller.

Ce billet va donc vous parler de quatre livres que j’ai lu récemment, tous ayant des sujets relatifs à la lecture : écrivains, libraires, bibliothèques, lecteurs y sont foison.

EntrerDansDesMaisonsInconnuesChristianGarcinOn va commencer par Christian Garcin dont nous parlions dans le précédent billet. Je suis sûre que ce livre ne vous avait pas échappé lors de vos dernières descentes en librairie.

Ce livre reprend de courtes nouvelles déjà parues séparément. Christian Garcin imagine les plus grands écrivains dans les moments les plus ordinaires, avant (le plus souvent, la première nouvelle sur Stendhal en est un excellent) ou après qu’ils soient connus (Faulkner lors qu’il a appris qu’il allait recevoir le prix Nobel).

C’est un peu comme dans la série Code Quantum en fait. Christian Garcin a vécu chacun de ces moments avec les différents auteurs (on va de 1842 à 1987) et vous les raconte de manière à ce que vous soyez dans leur intimité. Il vous donne une autre image d’eux, une image de proximité (familiale) qui vous les rend tous très proches. En quelques pages, l’auteur croque une scènette, vous permettant d’être à Prague avec Kafka, au coin du feu avec Faulkner, dans un gymnase avec Mishima.

Certaines nouvelles sont plus faibles à mon avis, le problème étant que parfois je ne connaissais pas les auteurs et donc je ne pouvais pas reconnaître les allusions que pouvaient faire Christian Garcin (les écrivains, sujets des nouvelles, sont alors un peu comme monsieur tout le monde et donc un peu moins intéressants). Par contre, à chaque nouvelle, j’ai admiré l’art de la brièveté de l’auteur. Aucune nouvelle n’est longue mais toutes forment des histoires entières.

LireVivreEtReverLe deuxième livre est un recueil de texte, écrit par des auteurs français, racontant leur(s) libraire(s) et leur(s) librairie(s). C’est le pendant français d’un livre paru il y a quelques années La librairie de la pomme verte (paru aux mêmes éditions Les Arènes), où les auteurs américains racontaient leurs librairies. La plupart des auteurs sont extrêmement attachants, racontent leurs souvenirs d’enfance, leurs moments d’égarement dans ces lieux de purs bonheurs.

J’ai trouvé que deux auteurs respiraient la suffisance et le mépris (un particulièrement). Beaucoup parlent de leurs histoires avec la librairie (en particulier leur première librairie) mais peu parlent de leurs librairies d’aujourd’hui (achètent-il encore des livres ?). C’est ce qui m’a gêné. Un auteur dit un moment qu’on ne parlerait pas des libraires s’ils n’allaient pas disparaître. Ces auteurs semblent parler de lieux déjà morts ou en train de mourir. Cela ne respire pas la joie de vivre mais plutôt la nostalgie (alors que typiquement, c’est le livre qui me remonte le moral normalement).

Ce recueil a le mérite de faire découvrir des auteurs qui par leur attachement sincère dans leurs relations avec les libraires et les librairies donnent envie de lire leur production (j’ai noté Philippe Fusaro entre autre). Ainsi, certains textes donnent à une certaine proximité avec leurs auteurs.

Dans l’ensemble, il n’y a rien de très nouveau sous le soleil. J’ai cependant trouvé que la liste des librairies citées, en fin de livre, était une très bonne idée.

LireCEstVivrePlusJe vous parlais du troisième livre dans le précédent billet. C’est un recueil de six textes écrits par des personnes que je ne connaissais pas du tout (David Collin, Christian Garcin, François Gaudry, Alberto Manguel (bon lui, si un peu), Claude Margat, Lambert Schlechter, Catherine Ternaux). Pour le coup, ici, vous en avez pour vos deux euros ! Chacun livre sa réflexion, toujours personnelle, sans clichés, sur le thème du recueil « Lire c’est vivre plus », de manière plus ou moins proche mais tous y reviennent. Ici, cela respire l’amour des livres et de la lecture, la passion du texte et de l’édition. J’ai déjà parlé des deux premiers textes mais, par exemple, le texte de François Gaudry sur la traduction de Don Quichotte est édifiant en vous montrant les nuances qu’apportent chaque traducteur à un texte.

En plus d’écrire un texte sur le thème donné, chaque auteur a proposé ses citations sur le thème de la lecture. J’en avais déjà lu très peu, elles sont prises dans des classiques ou dans des livres récents mais je les ai toujours trouvées extrêmement bien choisies.

Exemples :

Privé de lecture, je serais réduit à n’être que ce que je suis. L’enfant des limbes de J. -B. Pontalis (2001)

La vraie lecture commence quand on ne lit plus seulement pour se distraire et se fuir, mais pour se trouver. Carnet du vieil écrivain de Jean Guéhenno

Rapport qualité / prix, c’est clairement le meilleur livre que je vais vous présenter : réflexions intelligentes, citations à profusion !

Le quatrième livre est très bon aussi mais au niveau rapport qualité/prix, ce n’est pas cela (17 euros pour 64 pages).

UneEtrangeBibliothequeHarukiMurakamiÇa, c’est si vous non plus, vous ne mettez jamais les pieds en librairies. Comme vous n’y êtes pas obligés, je vais vous décrire l’objet. J’avais déjà repéré ce titre en anglais mais le livre était dix fois moins beau. Ici, il est édité sur du papier, comme celui utilisé pour les comics, plein d’illustrations d’une artiste allemande, avec une couverture cartonnée… C’est donc un bel objet livre.

Il s’agit d’une nouvelle de Haruki Murakami, où l’on suit un jeune garçon, grand lecteur, qui se retrouve enfermé dans sa bibliothèque de quartier, non qu’il l’ai souhaité mais parce qu’on le maintient prisonnier pour des raisons que je vous laisse découvrir. Comme pour le livre de Christian Garcin, j’ai admiré l’art de Murakami d’emmener son lecteur dans son univers, et ce très rapidement. Les dessins, nombreux, illustrant la nouvelle sont toujours à propos et correspondent à l’action de la page (ce qui n’est pas toujours le cas pour les livres illustrés) et surtout correspondent à l’univers du texte. C’est une heure de dépaysement totalement garantie.

Je précise que je n’ai jamais lu aucun Haruki Murakami, et donc je ne peux pas vous le situer par rapport à ses autres livres.

Références

Entrer dans des maisons inconnues de Christian GARCIN (éditions Finitude, 2015)

Lire, vivre et rêver – Collectif sous la direction d’Alexandre Fillon (Les Arènes, 2015)

Lire c’est vivre plus – Collectif sous la direction de Claude Chambard (L’Escampette édition et région Poitou-Charentes, 2015)

L’étrange bibliothèque de Haruki MURAKAMI – traduit du japonais par Hélène Morita (Belfond, 2015)

Le porteur de flambeau de Arvo Valton

LePorteurDeFlambeauArvoValtonC’est un livre que j’ai découvert complètement en fouillant sur internet car oui, il fallait absolument que je lise un auteur estonien. Je l’ai donc fait venir à la bibliothèque sans avoir vu que sur la couverture il y avait écrit nouvelles. J’étais un peu déçue en revenant avec le livre à la maison mais il s’est avéré qu’au final c’est une très bonne surprise car les nouvelles sont très bien troussées.

Si j’ai bien compris la préface, ce recueil est un recueil fabriqué par l’éditeur française pour faire connaître l’auteur. On peut donc penser que c’est un choix des « meilleures nouvelles ». Il y a donc onze nouvelles, et à mon avis aucune n’est plus faible que l’autre. Elles sont différentes tout en formant un tout cohérent. Il n’y a donc rien à redire quant à cette création de l’éditeur.

Arvo Valton, né en 1935 à Tallin, a écrit la plupart de ses textes lorsque l’Union Soviétique occupait encore son pays. Il s’est fait une spécialité de croquer des situations quotidiennes, en y introduisant de l’absurde, du farfelu. Je vais essayer de faire un résumé d’une phrase pour chaque nouvelle :

  •  Le porteur de flambeau : un homme se réveille dans une morgue et essaie d’expliquer au gardien qu’il doit sortir car il n’est pas vraiment mort.
  • Dans une ville étrangère : un homme trouve le cadavre de son meilleur ami, qu’il ne connaissait pas, dans une ville étrangère. S’en suit un dialogue de sourd avec la police.
  • Le collet : un homme se retrouve devant un piège absurde au milieu d’un champ et se demande qui peut bien tomber dedans.
  • Le messager : un homme arrive, sur son cheval, dans une ville en prétendant avoir un message. Toute la ville est dans l’expectative de connaître ce fameux message …
  • Le tonneau : un homme décide d’habiter dans un tonneau pour montrer à l’humanité qu’on peut se contenter de peu mais l’administration tatillonne lui cherche des noises.
  • Le courant d’air (c’est ma préférée) : l’appartement d’un couple se retrouve envahi par des passants qui ne veulent plus faire le tour de l’immeuble et prennent donc le chemin le plus direct (quoique, ils montent jusqu’au troisième étage tout de même).
  • Tous comprenaient : un homme arrive au travail et décide de ne pas travailler, boit, s’endort sur sa table de travail … Tout le monde se demande dans l’entreprise ce qui se passe.
  • Événement littéraire à Mustamäe : un homme cherche désespérément son codétenu, un écrivain espagnol, pour lui rendre les affaires qu’il a oubliées en prison. Le problème est qu’il arrive un peu tard.
  • Le gâteau : un jeune couple veut choisir un gâteau dans une pâtisserie. Le vendeur un peu spécial leur en déconseille un qu’ils prendront tout de même.
  • Les harengs : un homme croise une femme dans un parc qui essaie de le persuader qu’elle n’est pas un hareng.
  • L’amour à Mustamäe (la plus jolie et originale) : un homme emménage dans un appartement, tombe amoureux de sa voisine d’en face d’un amour bien particulier dont naîtra une petite fille.

Comme il est dit dans la préface, l’auteur mêle à son récit qui peut paraître absurdes, des détails réalistes, clin d’œil à la réalité estonienne, compréhensible par ceux qui la vivent. Clairement, ce sont des allusions qu’un lecteur francophone lambda ne peut pas comprendre facilement. Pourtant ces nouvelles valent le coup d’être lu.

Pour admirer l’art de l’auteur en premier lieu. Enfin une personne qui respecte l’idée qu’une nouvelle est un récit ramassé. avec un nombre restreint de personnage, avec une véritable histoire à l’intérieur. (Je trouve qu’il y a beaucoup d’auteurs qui pensent que les nouvelles sont des bouts de romans, que l’on peut laisser voguer les personnages, ne donner aucune fin, même ouverte au texte ; c’est ce qui me déprime en général dans les nouvelles). Ici, on a 11 nouvelles pour 180 pages avec une mise en page aérée. Chaque nouvelle créé un/son univers. Il n’y en a pas une qui n’a pas une chute, un détail qui fait sourire.

J’en viens à la deuxième raison de pourquoi ces nouvelles doivent être lus : pour pouvoir sourire à des petits détails de rien du tout, à des petites trouvailles qui vous font voir un court moment votre monde autrement. Comme je l’ai écrit, Le courant d’air est ma nouvelle préférée. Pendant ma lecture, d’abord je souriais bêtement (je crois que j’ai fait un adepte de mon livre dans le RER) mais en plus je m’imaginais la scène. Cela aurait pu tout à fait se produire. Qui n’a jamais vu un chemin non officiel, tracé à force de passage, dans les bois, dans les parcs par exemple.

Une très bonne excursion dans la littérature estonienne.

Références

Le porteur de flambeau de Arvo VALTON – préfacé et traduit par Antoine Chalvin (Éditions Viviane Hamy, 1992)

Le chasseur de Viken Klag

LeChasseurVikenKlagPremière chose : je vous souhaite, à vous qui passez par ici, ainsi qu’à vos proches, une bonne année, la santé et le bonheur. Cette année est l’année où je deviendrais tatie pour la première fois (en mai normalement). Je suis donc ravie.

Deuxième chose : les vacances se terminent. Je n’ai pas comblé mes billets de retard, tant au niveau des romans que des BD. J’ai surtout scanné mes magazines pour pouvoir gagner de la place (j’en ai autant que de livres …) Je me suis remise un peu au russe. J’ai travaillé mon allemand (pas mes cours d’allemand par contre). Donc c’est cool. Ce qui m’a remotivé, c’est que j’ai commencé à lire un livre extraordinaire : Fluent forever d’un chanteur d’opéra qui prend plaisir à apprendre les langues (un peu comme Benny Lewis si vous connaissez). Je trouve que ces conseils sont très concrets et donc cela m’a donné envie d’essayer. Je pense que j’en parlerais sur le blog car il est vraiment très intéressant. L’année commence bien pour l’instant !

L’année commence bien aussi au niveau lecture car j’ai fait une bonne pioche à Gibert en me basant uniquement sur la couverture.

Le chasseur est une nouvelle de 70 pages publiée sur un très beau papier (très agréable au toucher, avec une belle couleur) et illustrée par des photographies. Le livre se termine par une explication de la vie de Viken Klag. J’avoue que les photos et la postface ne m’ont pas trop parlées. Par contre, le texte est formidable. Il a été publié pour la première fois dans le recueil Le Mystère des montagnes, en 1934 mais c’est la première traduction française.

La nouvelle commence par cette phrase qui m’a tout de suite accrochée

J’ai ouvert les yeux et le monde m’est apparu bien trop étroit.

L’auteur, dans un récit autobiographique, raconte son enfance dans le massif du Sassoun à l’est de la Turquie. Il était un enfant remuant, il pouvait détruire les récoltes de ses voisins par exemple. Il ne rêvait que d’une chose chasser, parcourir les montagnes de sa région. Rester au village en attendant le retour de son père et de ses frères ne lui allait pas. Il n’était pourtant encore qu’un enfant. Il désobéissait, se prenait des sacrés roustes mais il ne comprenait pas et continuait à n’en faire qu’à sa tête. C’est la partie de la nouvelle qui m’a le plus plu car j’ai trouvé que l’auteur arrivait parfaitement à rendre une atmosphère de paradis perdu mais surtout de liberté, de la soif de vivre du petit garçon.

La nouvelle présente ensuite son entrée dans l’âge adulte, son premier émoi amoureux, sa première chasse et surtout comment il va devenir écrivain. Cela m’a fait moins rêvé que la première partie. Pourtant, l’auteur arrive à présenter les quinze premières années de sa vie, sans aucune transition, sans ellipses artificielles (cinq ans après … ). Ce qui frappe à la lecture, j’ai trouvé, c’est la continuité dans le mode de pensée (due à une continuité dans le mode de narration). Tout se fait naturellement. Jamais le narrateur ne se plaint de ce qu’a été sa vie ou de ce qu’elle est aujourd’hui. À la lecture, je me suis dit que j’aurais aimé rencontré l’auteur pour savoir ce qu’il avait conservé de son paradis perdu.

C’est une petite nouvelle qui souffle un vent d’air frais et de liberté sur cette nouvelle année. Je vous la conseille.

Références

Le chasseur de Viken KLAG – traduit de l’arménien par Papken Sassouni – postface de Anahide Ter Minassian – photographies de Izabela Schwalbé (Collection diasporales / Éditions Parenthèses, 2014)

P.S. J’espère qu’ils vont traduire les autres nouvelles du recueil …

En coulisses de Evguéni Zamiatine

EnCoulissesZamiatineCe recueil regroupe trois textes. Une sorte d’essai : En coulisses (1929), un résumé d’une conférence Psychologie de la création et une nouvelle Un dragon (1918). Le tout est précédé d’une biographie de l’auteur.

Les deux premiers textes parlent du même sujet : la création littéraire. Le premier se focalise plutôt sur l’œuvre de l’auteur tandis que l’autre a une vocation plus didactique. Dans l’ensemble, ils présentent et approfondissent les mêmes idées :

  • on distingue l’art mineur et l’art majeur, « la création artistique » et le « métier artistique ». Le deuxième s’apprend et le premier est inné, sauf que pour pratiquer le premier, il faut avoir appris le deuxième. Ainsi, un auteur doit connaître ce qui l’a précédé, l’avoir analyser, compris et digérer pour pouvoir apporter sa pierre à l’édifice, une pièce nouvelle dans la forme et dans le fond mais qui fait suite à ce qui précède.
  • un auteur doit savoir suivre une pensée et surtout un cheminement d’image (il y a une illustration magnifique dans le livre de ce principe). L’imagination ne doit pas être contenue. C’est un art que l’on possède quand on est destiné à la création artistique mais il doit être pratiqué pour s’améliorer.
  • La création littéraire est affaire d’imagination et de subconscience plutôt que de conscience. Il faut savoir endormir, « hypnotiser » celle-ci pour laisser parler les deux autres. L’auteur illustre son propos en citant son cas personnel. À la suite d’une conférence où il avait disséqué le processus de création, il n’arrivait plus à écrire car il se regardait faire : il était conscient. Il n’a pu reprendre l’écriture que quand il a pu de nouveau oublier. Il explique qu’aucun auteur ne peut raconter comment il fait car il ne s’en rend pas compte lui-même.

Le premier texte se clôture par une tirade qui m’a  fait beaucoup rire :

Je perds beaucoup de temps, sans doute bien plus que le lecteur n’en a besoin. Mais le critique, lui, en a besoin — le critique le plus exigeant et le plus tatillon que je connaisses : moi-même. Ce critique-là, je n’arriverai jamais à le berner, et tant qu’il ne m’a pas dit que j’avais fait tout ce qu’il était possible de faire, impossible de mettre le point final.

S’il y a encore d’autres avis dont je tiens compte, ce sont ceux de mes camarades dont je sais qu’ils savent comment se fabriquent un roman, un récit, une pièce. Eux-mêmes l’ont fait, et bien fait. Il n’existe pas pour moi d’autres critiques, et je ne comprends pas comment il peut y en avoir. Imaginez que débarque dans une usine, sur un chantier naval, un jeune effronté qui n’a jamais dessiné le plan d’un navire de toute sa vie, et qu’il commence à expliquer à l’ingénieur et aux ouvriers comment construire un bateau : on le flanquerait dehors séance tenante.

Par bonté d’âme, nous n’en faisons rien lorsque de jeunes individus de ce genre nous empêchent parfois de travailler, au moins autant que des mouches en été…

Un dragon est une nouvelle très courte (4 pages), que les éditeurs présentent comme une illustration des principes présentés précédemment. À mon avis, il s’agit d’un récit allégorique présentant l’évolution de la Révolution après 1917. On admire la manière dont l’histoire est racontée (je suppose pour éviter la censure) mais surtout la virtuosité de la langue manipulée par Zamiatine. La pensée file à une vitesse impressionnante ; on ne se rend pas compte du changement d’idées, de perspectives, de comment l’histoire à évoluer. C’est un texte de 4 pages éblouissant de maitrise.

Les propos de Zamiatine sont emprunt de bons sens et sonnent justes. Il parle de ce qu’il connaît et ne théorise pas. C’est ce qui fait de ce recueil de texte un livre particulièrement intéressant. Par contre, je ne connais pas assez son travail pour savoir de quelle manière il s’inscrit dans son œuvre.

Références

En coulisses de Evguéni ZAMIATINE – traduit du russe par Sophie Benech (Éditions interférences, 2014)