L’abîme et autres récits de Sadeq Hedayat

Sadeq Hedayat est un auteur iranien que je veux découvrir depuis plusieurs années mais le titre que j’avais en vue était La Chouette aveugle. N’étant pas sûre de pouvoir réussir à lire ce livre, je voulais l’emprunter à la bibliothèque. Le problème est que ce livre est absolument tout le temps emprunté ; à chaque fois que je vais devant l’étagère il n’est tout simplement pas là. C’est un peu comme si vous alliez à la FNAC demander le dernier best-seller et qu’il n’y en ait qu’un de disponible et que vous deviez systématiquement attendre la commande. Tout cela pour dire que la dernière fois, je me suis décidée à découvrir l’auteur mais avec ce recueil de nouvelles qui contient cinq nouvelles assez courtes, le livre ne faisant que 150 pages.

Le livre commence par une préface de Derayeh Derakhshesh, donnant des éléments biographiques sur l’auteur, et une introduction dévoilant quelque peu le contenu des cinq nouvelles. Dès le début de votre lecture, vous êtes prévenu que Sadeq Hedayat était un « solitaire désespéré », qui s’est suicidé en 1951 à l’âge de quarante huit ans, que ses nouvelles sont le reflet de l’auteur et de sa pensée et que vous allez lire cinq nouvelles tragiques.

La Chambre noire est la nouvelle la plus longue, la plus fouillée et celle qui m’a le plus impressionnée car j’ai supposé que c’était la nouvelle la plus autobiographique. Cela a alors suscité un flot d’empathie pour un des personnages. Un homme se retrouve à devoir accepter l’hospitalité d’un inconnu. Celui-ci lui explique qu’il lui cède volontiers son lit car la construction de sa nouvelle « chambre » est enfin terminée. Cette chambre est une chambre sans accès vers l’extérieur (sauf la porte), une chambre destinée à pouvoir s’évader de l’extérieur et à se replier sur soi-même. L’homme explique à son invité le pourquoi de la chose, et développe aussi ses vues sur la vie. Bien sûr, la nuit se termine tragiquement pour un des personnages.

Le mannequin derrière le rideau est un nouvelle des plus surprenantes, extrêmement moderne aussi. Un jeune étudiant iranien, ayant terminé son année scolaire en France, tombe amoureux d’un mannequin (ceux que l’on utilise dans les vitrines des magasins). Il l’achète, le ramène en Iran mais est plus passionné par sa poupée que par sa fiancée qui l’a attendu six ans. Cela tourne mal là encore mais de manière assez inattendue. J’ai beaucoup aimé le personnage de la fiancée, qui m’a semblé apporter un peu de clarté dans ce monde, et redonnant un peu d’espoir au jeune étudiant désespéré.

L’abîme est une histoire classique de jalousie dans un couple marié. Elle n’a pas été sans me rappeler Chambre obscure de Vladimir Nabokov. Un homme s’est suicidé en léguant toute sa fortune à la fille de son meilleur ami. Malgré toutes les qualités que l’homme prête à son ami décédé, il ne peut s’empêcher de penser que sa fille n’est pas sa fille. Les relations du couple s’enveniment dès lors.

Les Masques est là encore une histoire de jalousie dans un couple de jeunes fiancés. La différence avec les deux précédentes nouvelles est que la femme joue ici un rôle très négatif, d’autant que le jeune garçon a rompu avec sa famille pour se fiancer avec la jeune fille. Ici, le désespoir et le malheur semblent arriver de l’extérieur, même si le jeune homme se monte quelque peu la tête. J’ai moins aimé cette nouvelle car elle m’a semblé moins structurée. L’auteur se pose moins sur ses personnages et j’ai eu plus de mal à me figurer la situation.

Le miroir brisé est une histoire d’amour entre un homme et une femme qui s’observe par leurs fenêtres respectives. Leur relation marche plutôt bien, jusqu’au jour où la jeune fille fait quelque chose qui énerve quelque peu son petit ami. Cette chose est tellement ridicule : ils sont à une foire, elle ne veut pas rentrer et traîne sur les stands pour retarder le départ. Mais ce n’est pas à la hauteur de l’idée que le jeune homme se fait d’une relation et décide de lui faire payer.

Les cinq nouvelles se terminent toute tragiquement, il y a au moins un mort à la fin de chaque nouvelle. Toutes comprennent le même type de personnages : un homme, qui peut avoir des raisons d’être heureux, porte son malheur en lui et déclenche des événements qui vont faire son malheur. Ce que j’essaie d’écrire est que le malheur ne vient jamais de l’extérieur, c’est bien les idées qui tournent dans la tête de l’homme qui font son malheur. Comme un cas désespéré. On voit aussi que dans ses nouvelles que le malheur vient aussi souvent de relations amoureuses (dans toutes sauf la première). On voit bien que ces nouvelles reflètent les idées sur la vie que l’on peut prêter à son auteur. Je pense donc que c’est une bonne idée de découvrir Sadeq Hedayat par ses nouvelles car elle me semble donner une bonne idée des thèmes de sa production littéraire.

À noter, Sadeq Hedayat est un excellent écrivain de nouvelles. L’action est très concentrée, est située très rapidement soit en Iran ou en France. L’auteur se concentre sur ses personnages et leurs relations, pour pouvoir faire passer sur son ressenti sur ce qu’est la vie. À noter que la traduction est extrêmement moderne et surtout très fluide, rendant la lecture extrêmement agréable.

En conclusion, L’abîme et autres récits est un très bon recueil de nouvelles. Les deux premières sont carrément excellentes.

Références

L’abîme et autres récits de Sadeq HEDAYAT – traduit du person par Derayeh Derakhshesh (Éditions José Corti, 1986)

Le colonel et l’appât 455 de Fariba Hachtroudi

J’ai eu une journée pourrie mais il faut absolument que je vous parle de ce bouquin (en plus cela me détendra). J’ai d’autres billets en cours mais celui-là passe avant tout les autres car ce livre est absolument génial et j’ai envie de le conseiller à tout le monde.

Je suis tombée dessus complètement par hasard à la bibliothèque. Je ne sais pas comment cela s’est fait car sur mon exemplaire, il n’y a pas la fleur et en plus Albin Michel n’est pas une de mes maisons fétiches : je ne suis pas forcément curieuse de leurs publications mais là, je peux vous dire que j’ai passé deux jours extraordinaires en lisant ce livre.

On suit deux personnages : le colonel et l’appât 455. Comme vous l’avez peut-être deviné, le roman tourne autour de l’Iran (ou d’un pays très semblable car l’Iran n’est jamais vraiment nommé mais tout le contexte ainsi que les origines de l’auteur font penser qu’il y a un rapport avec l’Iran).

Le colonel est un militaire du régime. Il a commencé sa carrière à 17 ans pendant la guerre qui a abouti à l’instauration de la République théologique (et non islamique dans le livre), où il s’est illustré. Il a monté progressivement les échelons, pour devenir un très proche de la tête de l’État. On décide de lui confier le poste de contrôleur des prisons : il doit traquer la corruption et les faiblesses qui aboutissent à des évasions de prisonniers dans des prisons qui sont pourtant les plus surveillées du monde. Il maîtrise toutes les techniques modernes de l’espionnage. Ce poste l’a mené à démissionner, tout du moins officiellement, de l’armée pour devenir un homme d’affaires international (il faut prendre conseil auprès d’autres pays hautement démocratiques … et puis acheter du matériel). C’est un personnage qui semble extrêmement fort sur le papier (en tout cas ces convictions semblent inébranlables) mais pourtant, il a son talon d’Achille, sa femme Vima, astrophysicienne têtue, qui se bat pour ne pas être que la femme de monsieur.

C’est déjà acquis pour son mari, qui la considère comme une sorte de déesse vivante et est prêt à tout pour elle. Un jour, il laisse en vue un film montrant des actes de torture allant jusqu’au viol sur une femme, l’appât 455, une autre Vima. Choquée et bouleversée, elle crie à son mari que s’il ne fait rien, il est comme eux et le pousse à faire libérer cette femme.

Cette femme est enfermée depuis plus d’un an dans une prison, Devine, où elle est torturée fréquemment. Le but au début est de s’en servir comme appât pour son mari, Dél, soupçonné de terrorisme, dans le sens où celui-ci va tout dénoncer pour enfin protéger sa femme. Vima 455 porte le même type d’amour à son mari que celui que porte le colonel à sa femme : un amour extrême, qui remplit toute leur personne.

Le colonel fait donc évader Vima 455 pour contenter sa femme et surtout pour se libérer de sa culpabilité. Il la suit peu après. Ils se retrouvent cinq ans après (je n’ai pas compris si c’était trois ou cinq dans le livre) : lui dans le rôle du demandeur d’asile et elle dans le rôle de la traductrice, en sachant qu’elle ne connaît pas son « sauveur », car à la prison elle avait systématiquement la vue bouchée. C’est à cette confrontation que l’on assiste dans le livre (l’histoire en République théologique est racontée et redécouverte progressivement).

Rien que l’histoire est passionnante, je trouve. Elle permet de comprendre le fonctionnement d’un État complètement bouclé par sa tête. Je suis en train de lire des nouvelles nord-coréennes pour l’opération Un Mois Un Éditeur de Sandrine et je peux vous dire que les mêmes mécanismes sont à l’oeuvre. La force du livre est de ne pas se concentrer sur ce sujet, car le thème volontaire est bien celui de l’amour, du grand amour et de comment il peut vivre dans un tel pays. L’auteur met systématiquement en parallèle le couple colonel / Vima et Dél / Vima 455. Le colonel est prêt à tout pour sa femme et fait tout. Vima 455 a été déçue par une sorte de trahison de Dél. Elle est un peu jalouse de l’autre couple du coup. Il y a toute une réflexion sur ce sujet, jusqu’à un rebondissement final. J’ai trouvé passionnante la manière dont les deux personnages parlent de leurs grands amours tant de temps après les avoir quittés. Les autres thèmes sont l’exil et la reconstruction après de telles épreuves.

L’écriture ! La narration se partage, en alternance, entre la parole du colonel et celle de Vima 455. Une est en police normale et l’autre est en italique. L’expression du colonel est fatiguée. On sent que beaucoup de choses tournent dans sa tête (avec une grande place pour sa femme). Vima 455 s’exprime elle par de très courtes phrases. J’ai été happée par sa voix, une voix indiquant à la fois l’urgence et la suffocation (par débordements de sentiments non exprimés). Rien que pour cette écriture, le livre vaut d’être lu. J’ai trouvé que c’était vraiment magnifique.

Je me suis commandée un autre livre de cet auteur parce qu’il n’y en avait plus à la bibliothèque. J’ai hâte !

Références

Le colonel et l’appât 455 de Fariba HACHTROUDI (Albin Michel, 2014)

Une métamorphose iranienne de Mana Neyestani

Présentation de l’éditeur

Le cauchemar de Mana Neyestani commence en 2006, le jour où il dessine une conversation entre un enfant et un cafard dans le supplément pour enfants d’un hebdomadaire iranien. Le cafard dessiné par Mana utilise un mot azéri, et les azéris, peuple d’origine turque du nord de l’Iran, sont depuis longtemps opprimés par le régime central. Pour certains d’entre eux, le dessin de Mana est la goutte d’eau qui fait déborder le vase et un excellent prétexte pour déclencher une émeute. Le régime de Téhéran a besoin d’un bouc émissaire, ce sera Mana. Lui et l’éditeur du magazine sont arrêtés et emmenés dans la prison 209, une section non officielle de la prison d’Evin, sous l’administration de la VEVAK, le ministère des Renseignements et de la Sécurité nationale. Au bout de deux mois de détention, Mana obtient un droit de sortie temporaire. Il décide alors de s’enfuir avec sa femme.

Bouleversant, Une métamorphose iranienne est une plongée en apnée dans le système totalitaire kafkaïen mis en place par le régime iranien.

Mon avis

L’histoire se décompose en deux parties : tout ce qui se passe en Iran et la fuite. Pour ce qui se passe en Iran, c’est une illustration parfaite de ce que l’on essaye de nous faire comprendre dans les journaux (et c’est beaucoup plus parlant et intéressant qu’un simple reportage au journal télé).

On touche du doigt deux réalités, comme le souligne la présentation de l’éditeur : le système totalitaire avec tout ce qui est traitement d’un prisonnier politique (comment on force quelqu’un à avouer ce qu’il n’a pas fait, lui imputer de grandes fautes pour une toute petite erreur, l’enfermement dans des prisons secrètes…)

La deuxième chose c’est le système kafkaïen. On vous renvoie de l’un à l’autre, on vous change de place. On vous met responsable de tous les malheurs du monde. On monte la population les uns contre les autres. Je n’ai pas trouvé évident que les manifestations qui ont fait suite au dessin de Mana n’est pas été aidé par le VEVAK. On sent que ce n’est pas sain comme ambiance.

Cette bd permet aussi de connaître les problèmes qui peuvent toucher l’Iran par rapport à sa composition « ethnique » puisque ici on parle des farsis et des azéris qui ne peuvent pas se supporter. On apprend donc pas mal de choses dans le « scénario » qui est tout de même l’histoire « vraie » de l’auteur.

Une deuxième partie de la BD relate le parcours du combattant pour tenter d’obtenir un asile politique et montre la méfiance des pays occidentaux pour accorder des visas. C’est particulièrement vrai pour la France.

Pour ce qui est du dessin, je vous renvoie à l’avis de Mo pour un commentaire de pro. J’ai trouvé que c’était là où l’auteur mettait sa personnalité. Cela m’a donné l’impression d’avoir sous les yeux quelqu’un sur qui tous les malheurs du monde venait de tomber (il faut voir comment il est vouté, cela fait peur) et qui pourtant gardait son humour (dans les dessins) et son humanité.

En conclusion, c’est un témoignage passionnant et important car il y en a sûrement beaucoup d’autres qui ne peuvent plus le faire.

Références

Une métamorphose iranienne de Mana NEYESTANI – traduit de l’anglais par Fanny Soubiran à partir de la traduction anglaise de Ghazal Mosadeq – imprimé en Slovénie (Ça et là / Arte éditions, 2012)