2084 – La fin du monde de Boualem Sansal

2084BoualemSansalQuand j’avais postulé à l’opération du Match de la rentrée littéraire, j’avais très envie de lire ce livre parce que j’avais été très marquée par Le village de l’Allemand du même auteur (parce que oui je postule pour des livres que j’ai vraiment envie de lire ou de découvrir). Je n’ai jamais reçu de mail de confirmation donc j’avais pensé ne pas avoir été retenu. Je m’étais donc acheté ce livre à la FNAC un midi. Puis quinze jours plus tard, je reçois un exemple par Chapitre.com. Je me suis dit que cela devait venir de PriceMinister car je ne reçois des livres que par cet intermédiaire ou par Masse Critique (parfois des cadeaux aussi). Cela ne fait donc pas beaucoup de possibilités de me tromper. Si vous avez postulé, vous savez qu’il fallait indiquer le réseau social sur lequel on souhaitait mettre notre chronique. J’ai donc écrit à PriceMinister par l’intermédiaire de leur interface de blog mais ils ne m’ont jamais répondu (alors qu’une personne valide les commentaires). Je me suis dit que ce n’était pas grave parce que je voulais lire le livre, de toute manière. Je l’ai lu aux vacances de décembre mais comme il ne m’a pas particulièrement plu, je ne voulais pas trop faire de billets. Mais en janvier, j’ai reçu un mail comme quoi on me rappelait  que j’avais reçu 2084 – La fin du monde à commenter sur Pinterest (ceci explique l’image à la fin du billet, qui est celle que je vais utiliser pour Pinterest donc) avant le 24 janvier (et oui c’est le dernier jour). C’est un réseau social que je n’utilise que pour les langues et les images de bibliothèque, aucun rapport donc avec les livres … Cela m’a un peu surprise, d’autant que j’utilise plus facilement Twitter pour parler de livres. Tout cela pour dire que l’année prochaine, je ne repostulerai pas parce que je n’ai pas trouvé que c’était très bien organisé, même si j’ai été ravie de recevoir un livre gratuit (que j’avais déjà acheté mais bon …)

Tout cela pour dire que j’ai été un peu déçu par ce roman. Je n’avais pratiquement entendu que des critiques positives sur lui, excepté à La Dispute de France Culture où si je me rappelle bien il avait été dit que le discours avait peut être été trop privilégié par rapport à la forme romanesque. C’est un peu mon point de vue aussi.

Je rappelle quand même l’histoire au cas où quelqu’un l’ignore. Ati est depuis deux ans absent de Qodsabad, la capitale de l’Abistan, suite à une maladie. Il a passé la première dans un sanatorium aux confins du pays et la deuxième à en revenir (j’espère que vous vous demandez aussi pourquoi l’absence n’a pas duré trois ans, car il a bien fallu y aller au sanatorium). En tout cas, ces deux années vont changer sa vie. Il va commencer à douter des enseignements et des croyances qui lui ont toujours été enseignés et qu’il a toujours appliqués, entre autre le respect absolu de Abi, prophète, délégué de Yölah sur terre. L’Abistan est en fait une sorte de « dictature », basée sur le contrôle de la pensée et du discours à l’ancienne, c’est-à-dire sans ordinateur. Le langage, les nouvelles, la surveillance des habitants, tout est contrôlé par une sorte d’administration centrale, qui est isolée du reste des habitants. Pourtant, Ati, lors de son voyage de retour, rencontre Nas, qui revient d’une mission d’un nouveau site archéologique, datant d’avant la domination de Abi sur l’Abistan (qui ne s’appelait donc pas comme cela). Ce site témoignerait que la culture précédente était plus évoluée que la culture présente, ce qui est totalement contrairement à tous les enseignements. Rentré dans sa ville, Ati reçoit un bel appartement, un bon travail mais se montre de plus en plus sceptique, alors qu’auparavant il était un des plus zélés. Il se découvre des affinités avec Koa, descendant d’un prêcheur reconnu par tous. Koa s’intéresse particulièrement au contrôle des esprits par la langue et surtout son appauvrissement. Lorsqu’on apprend la disparition de Nas et la réécriture de l’histoire du site archéologique, les deux amis se lancent dans la recherche de la vérité.

Le parallèle avec 1984 de George Orwell est évident. On retrouve dans les deux livres, par exemple, les ennemis invisibles, qui changent tout le temps pour faire la société dans une sorte de crainte du danger imminent. Boualem Sansal pointe les mêmes problèmes du contrôle des esprits, non par la surveillance comme l’auteur anglais, mais par l’abêtissement pseudo-religieux. Les deux auteurs pointent le fait que cela passe forcément par la langue, la novlangue pour Orwell et l’abilang pour Sansal. En fait, on voit à plusieurs reprises dans le roman que l’appauvrissement de la langue ne permet pas d’accéder et de comprendre réellement les textes fondateurs de la religion, de laquelle on se revendique. On voit bien aujourd’hui la portée politique de ce message aujourd’hui, même si je ne trouve pas que l’auteur, dans son livre en tout cas, s’adresse à une religion particulière. C’est un peu pourtant ce que les médias ont retenus. N’ayant pas la télévision, je ne peux cependant pas savoir comment l’auteur a vendu son livre.

L’élément qui m’a gêné est que le discours (et l’intention), certes très construit et intelligent, ont pris le pas sur le roman. Boualem Sansal ne montre rien mais dit explicitement ce qu’il faut interpréter de l’action, des faits qu’il vient de nous raconter. L’impression que j’ai eu est que rien ne sort du cerveau d’Ati mais tout est dans la plume de Boualem Sansal, l’écrivain est trop présent dans le livre à mon avis. Tout cela aboutit à un déséquilibre du roman. Au début, l’auteur a besoin de nous expliquer beaucoup de choses puisqu’il doit construire un nouveau monde. Il intervient donc beaucoup, le rythme du livre est très lent, s’accélère progressivement (on arrive même à un équilibre à un moment) pour retomber ensuite. En effet, une fois que l’auteur nous a dit tout ce qu’il avait à nous dire, il doit aussi finir le roman (c’est le livre 4 qui ne commence qu’à la page 213 sur 274). Comme cela ne l’intéresse pas franchement, Boualem Sansal nous propose une fin bien trop facile, qui n’est pas digne du reste de son livre.

Beaucoup d’éléments restent pourtant inexploités. Je pense en particulier à l’importance des familles régnantes dans la direction du pays (parce qu’Abi est mort depuis le temps, en tout cas c’est ce que j’ai compris à demi-mots). D’autres éléments sont incohérents. Les réflexions d’Ati semblent un peu nées de nulle part. J’ai du mal à comprendre qu’un homme éduqué dans un tel pays soit capable, tout de suite, sans intervention extérieure, soit capable d’employer de suite un tel vocabulaire, un tel langage pour exprimer des idées qu’il n’avait jamais eu auparavant. Le roman commence après mais je trouve qu’il aurait intéressant de savoir comment on commence à douter du monde dans lequel on vit, de la manière dont évoluent les pensées et comment elles gagnent en précision.

Pour résumer, le livre est très intéressant, est écrit par un homme érudit mais la construction pèche et dessert finalement le roman, mais pas le propos. C’est donc un avis très mitigé pour moi et une légère déception par rapport au Village de l’Allemand qui présentait les mêmes qualités sans les défauts.

Extraits

Koa, que travaillait une certaine révolte encore juvénile, tournée contre la figure oppressive du grand-père, partit ensuite s’établir comme professeur d’abilang dans une école d’une banlieue dévastée et là, comme dans un laboratoire de campagne mis à sa disposition, il put vérifier in vivo la force de la langue sacrée sur l’esprit et le corps de jeunes élèves, nés et élevés pourtant dans l’une ou l’autre langue vulgaire et clandestine de leur quartier. Alors que tout dans leur environnement les vouait à l’aphasie, à la déchéance et à l’errance dans la désunion, ils se muaient en croyants ardents, rompus à la dialectique et déjà juges unanimes de la société après un petit trimestre d’apprentissage de l’abilang. Et la couvée, criarde et vindicative, se proclamait prête à prendre les armes et à partie à l’assaut du monde. Et de fait, physiquement aussi ils n’étaient plus les mêmes, ils ressemblaient déjà à ce qu’ils seraient après deux ou trois terrifiantes Guerres saintes, trapus, bossus, couturés. Beaucoup estimaient qu’ils en savaient assez et qu’ils n’avaient pas besoin de plus de leçons. Pourtant Koa ne leur avait pas dit un traître mot de la religion et de ses visée planétaires et célestes, ni enseigné un seul verset du Gkabul, sinon la salutation courante « Yoläh est grand et Abi est son Délégué » qui n’avait après  tout, chez les gens heureux, qu’une façon un peu grandiloquente de dire bonjour. D’où venait le mystère ? Koa se posait une autre question, plus personnelle : pourquoi le mystère ne l’avait pas affecté, lui qui était dans l’abilang et le Gkabul, les connaissait intimement, et dont l’ancêtre était un virtuose de la manipulation mentale de masse ?

Si d’aucuns avaient pensé qu’avec le temps et le mûrissement des civilisations les langues s’allongeraient, gagneraient en signification et en syllabes, voilà tout le contraire : elles avaient raccourci, rapetissé, s’étaient réduites à des collections d’onomatopées et d’exclamations, au demeurant peu fournies, qui sonnaient comme cris et râles primitifs, ce qui ne permettait aucunement de développer des pensées complexes et d’accéder par ce chemin à des univers supérieurs . À la fin des fins régnera le silence et il pèsera lourd, il portera tout le poids des choses disparues depuis le début du monde et celui encore plus lourd des choses qui n’auront pas vu le jour faute de mots sensés pour les nommer.

Références

2084 – La fin du monde de Boualem SANSAL (Gallimard, 2015)

2084 - La fin du monde de Boualem SANSAL_petitPour ceux qui se posent la question, j’ai conscience de l’ironie de donner mon avis par un dessin sur un livre dénonçant l’appauvrissement de la langue.

Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud

MeursaultCOntreEnqueteKamelDaoudJ’ai lu la première fois L’Étranger en première parce qu’on devait l’étudier en classe et je n’ai pas aimé du tout. J’ai trouvé que c’était froid, sans âme, incompréhensible pour ma petite tête de lycéenne. Ma deuxième lecture a été quand un de mes collègues, de quand j’étais en thèse (c’était encore l’époque où je rencontrais des gens avec qui je pouvais parler de livre), m’avait dit qu’il fallait que je le relise car pour lui c’était un chef d’œuvre. Comme je l’aimais beaucoup, je l’ai fait et j’avoue que cela s’est mieux passé entre L’Étranger et moi. J’attends pour la troisième lecture. Peut être que je déclarerais que c’est un chef d’œuvre.

Je me rappelle très bien de l’étude sémantique sur la lumière, le soleil … dans la scène du meurtre et de la prof tout excitée de gens de génie. Dans les faits, j’avais plutôt l’impression que Meursault avait tué l’Arabe parce qu’il avait le soleil dans l’œil. Tout cela pour dire que le livre de Kamel Daoud est tout le contraire du livre d’Albert Camus. Enfin un humain qui nous parle !!! Ce livre est tout sauf froid.

On est attablé, soir après soir, dans un bar avec le frère de l’Arabe, Haroun. Je dis nous mais en réalité Haroun parle à un jeune universitaire qui travaille sur le meurtre de Moussa qui s’est produit il y 70 ans. Quand Moussa est mort, Haroun avait sept ans. Il est resté seul avec sa mère car son père, gardien de nuit, était parti depuis longtemps. Sa mère a reporté tous ses espoirs de vengeance sur lui mais aussi toute sa colère (car bien sûr il n’était pas le frère disparu). Haroun, dans son discours, le mépris des Roumi (les Français d’Algérie au temps de la colonisation) face au meurtre de son frère. Dans les articles, on ne mentionne même pas son nom, personne n’a prévenu la famille, pas de corps … La mère était illettrée mais conservait deux articles en son sein sur la mort de son fils. Elle a attendu que Haroun sache lire pour les décrypter (lui, a inventé les détails pour la contenter). Ils ont fuit Alger parce qu’ils ne savaient pas quoi faire d’autre mais là encore, ils n’ont pu échapper à l’ombre du frère. Le mère était devenue dure, en attente. Haroun libère sa famille le jour de l’Indépendance, quitte lui à se perdre encore plus. En fait, à ce moment il acquiert plutôt son indépendance face à sa mère, son histoire mais aussi son pays. Il sera singulier partout où il ira (où il vivra plutôt).

Le livre est donc l’histoire d’Haroun, plus détaillée dans sa jeunesse (7 à 27 ans), qu’il raconte à un universitaire dans un bar. Le langage est donc très parlé, mais c’est un parlé d’homme qui a déjà pris beaucoup de vin (la boisson préférée d’Haroun), pas suffisamment pour bégayer mais suffisamment pour ressasser sans fin la même histoire, en changeant des détails ou en en rajoutant. Il y a aussi de très belles perles au milieu du texte (qui montre une maîtrise de la langue extraordinaire).

J’ai eu beaucoup de mal avec le titre car j’étais persuadé qu’il s’agissait d’une véritable enquête quand j’ai commencé le livre mais en fait pas du tout (et puis en plus je n’avais pas vu la virgule dans le titre). C’est le point de vue de l’autre partie car nous n’avons eu que celui de Meursault depuis que le livre d’Albert Camus a été publié. À part ce tout petit bémol, je vous conseille cette lecture car ce premier roman est très bien écrit, singulier et qu’en plus il exploite jusqu’au bout une idée originale (je ne vois pas comment on aurait pu faire différemment).

Références

Meursault, contre-enquête de Kamel DAOUD (Actes Sud, 2014)

Rue des voleurs de Mathias Énard

RueDesVoleursMathiasEnard

Présentation de l’éditeur

À Tanger, un adolescent libre penseur, assoiffé de liberté, connaît ses premiers émois avec sa cousine Meryem. Surpris par ses parents, pudibonds, obsédés par les questions d’honneur, de morale et de qu’en dira-t-on, il se fait rouer de coups, ce qui le décide à fuir et à vivre dans la rue, puis à traverser la Méditerranée.

De Tanger à Barcelone, un roman d’apprentissage contemporain, l’épopée d’un jeune homme sauvé par son amour des polars noirs et des poètes orientaux.

Mon avis

Je vais séparer mon avis en deux, une pour le texte en lui-même et une pour le livre audio.

J’ai choisi d’écouter ce livre parce que c’est un livre qui me faisait peur. Pour moi, Mathias Énard est un style difficile. En plus, c’était sur le printemps arabe. Je me disais que personne n’avais assez de recul pour écrire un roman qui ne soit pas du journalisme. Que nenni ! Il ne fallait tout simplement par croire les critiques que j’avais lu.

Mathias Énard a choisi comme héros un jeune marocain, vivant au Maroc, pays où justement il y a eu très peu de manifestations. Le roman se passe donc pendant le printemps arabe mais ce n’est qu’un arrière fond. Il sert surtout de catalyseur à la réflexion du narrateur sur son avenir. Ce que j’ai particulièrement aimé, c’est que le héros est un homme qui choisit. Il ne subit jamais même dans des situations très difficiles. Les peronnages autour de lui sont plus passifs et ont plus une tendance marquée. Ils tendent vers l’islamisme radical, le militantisme. Ils sont moins complexes car ils ne sont décrits que par ces choix qui semblent inamovibles.

J’ai trouvé que Mathiaas Énard avait été très intelligent de situer une partie de son roman en Espagne où le narrateur retrouve une jeune fille rencontrée au Maroc. En présentant un tableau de la jeunesse européenne et maghrébine, il écrit un roman générationnel sur la quête d’un but, d’un idéal aussi, dans un monde qui s’effondre. Il échappe ainsi, à mon avis au cliché, et au fameux roman sur le printemps arabe que « tout le monde attendait ». En cela, il est bien écrivain et non un journaliste. Il nous présente une vision du monde plutôt qu’un fait journalistique.

Quand j’ai écouté la première piste du CD, je me suis dit que la voix de Othmane Moumen était beaucoup trop mature pour interpréter les « mémoires » d’un jeune homme d’une vingtaine d’années d’autant plus qu’au début du livre on peut penser qu’il s’agit d’une narration classique (on commence quelques mois, semaines, jours avant les évènements marquants du roman). AU fur et à mesure de l’écoute on se rend compte que le narrateur ressasse des évènements. Il y a des réflexions qui reviennent par exemple. La voix mature du comédien permet de poser le discours. On comprend que le jeune homme est un vieil  homme , dans le sens d’homme qui a beaucoup vécu.

Pour être plus claire, le livre audio m’a permis de ne pas me tromper de rythme. Je sais que si j’avais lu le livre par moi-même, j’aurais lu trop vite et j’aurais pensé que le style n’était pas adapté à l’histoire. Avec la lecture audio, j’ai pu me concentrer sur le contenu du texte car le comédien avait fait le travail d’adaptation pour moi. Ce sera plus facile maintenant pour moi de découvrir le texte en papier, de regarder plus précisément le style de Mathias Énard qui me faisait si peur.

Merci à Chloé des éditions Audiolib qui m’a envoyé le livre mais aussi un extrait en mp3 du livre. C’est plus simple pour voir si la voix du lecteur vous convient.

En résumé, un très bon livre audio à mon avis.

L’avis de Kathel

Références

Rue des voleurs de Mathias ÉNARD – texte intégral lu par Othmane Moumen (Audiolib, 2013)

L’Hôpital de Ahmed Bouanani

Présentation de l’éditeur

On ne franchit pas impunément le grand portail de l’hôpital. Dans un institut situé aux confins d’une ville, un homme se trouve brutalement plongé dans un espace-temps indéfini, en marge de la réalité et de la conscience.
Il décrit la vie quotidienne de ce microcosme où s’invente une mythologie de la survie. L’Hôpital est le tableau sidérant d’un enfermement que trouent le vol des mouettes dans le ciel, l’écoute du ressac de l’océan, les bruits des radios voisines, les rires et les jeux des pensionnaires, l’affabulation et la convocation de la mémoire. C’est aussi l’odyssée d’une communauté et d’un homme qui ne vont nulle part lorsqu’il n’y a plus rien à dire.
Publié une première fois au Maroc en 1990, introuvable à ce jour, L’Hôpital est un livre essentiel de la littérature maghrébine. A l’instar du Passé simple de Driss Chraïbi, de Nedjma de Kateb Yacine, de L’Institut Benjamenta de Robert Walser ou des récits de Kafka, il est de ces textes rares qui à la fois affirment leur autonomie littéraire absolue et expriment en profondeur la société de leur temps. Habité par un désespoir et une révolte qui lui donnent son intensité tragique, L’Hôpital est un texte universel et un acte de liberté qui résonne ici et maintenant.

Cinéaste et écrivain, Ahmed Bouanani (1938-2011) est une figure majeure de la vie intellectuelle et artistique marocaine.

Mon avis

Ahmed Bouanani et plutôt cinéaste qu’écrivain. L’Hôpital est son seul texte publié et est basé sur son expérience en tant que tuberculeux et non en tant que malade psychiatrique.

Le narrateur rentre à l’hôpital psychiatrique mais on ne saura jamais pour quelle raison, seulement qu’il y a encore espoir de guérison et donc de sortie plus ou moins définitive. Dans le livre, il est écrit plusieurs fois qu’il va écrire un livre mais d’autres fois, on voit bien qu’il est malade car il part dans ses rêves/cauchemars à partir de la réalité qu’il vit.

Le texte alterne donc, de manière très rapide, des croquis  de la vie de l’hôpital, où les soignants sont plutôt du genre absent, les moments d’introspection (où il y a des phrases qui vont dire toute la société tout en étant très lapidaire) et les moments de « folie ».

Ce que j’ai préféré, ce sont les petites scènes de la vie de l’hôpital où le narrateur décrit les malades, leurs réactions, leurs vies avec ou sans lui (il est plus observateur que participant). Tous les habitants de l’hôpital semblent trop « sains » pour vivre à l’extérieur. Le pourquoi ils sont là est très peu abordé. Ils semblent aussi trop honnêtes, trop francs dans leurs propos. C’est peut être cela qui fait que l’on a l’impression que Ahmed Bouanani a réussi à décrire la société marocaine de l’époque, en parlant de ses exclus (les scènes du ramadan sont très intéressantes). Parce qu’il ne pouvait tout simplement pas faire mentir ses personnages.

Le style est impeccable. J’ai relu plein de phrases plusieurs fois pour m’en imprégner car dans une même phrase, on peut avoir plein d’images justes ensemble. Dans une phrase, l’auteur arrive à incorporer tout un univers. Il arrive à faire comprendre la complexité des sentiments de ses personnages. C’est un style que j’aime toujours et cela n’a pas loupé encore cette fois-ci.

Une très, très belle découverte !

Des citations

(que j’ai piqué dans le Transfuge de ce mois-ci parce que moi j’ai tout souligné en fait)

Je suis comme un cheval sauvage prisonnier dans un corps serein où la vie bat malgré la peur, malgré la menace d’être un jour dilué comme un vulgaire soluté dans l’atmosphère meurtrière de l’hôpital.

Des types comme nous ne guérissent pas !! (…) On tente de reprendre le train en marche, on glisse, on se casse la gueule sur l’asphalte, il est toujours trop tard pour vivre, toujours…

Références

L’Hôpital – récit en noir et blanc de Ahmed BOUANANI (Verdier, 2012)