L’Époux impatient de Grazia Livi

LEpouxImpatientGraziaLiviJe suis tombée par hasard sur ce livre à la bibliothèque. Je l’ai sorti des étagères juste parce qu’il était publié chez Actes Sud. Quand j’ai lu la quatrième de couverture, ma surprise a été totale et très agréable : le livre raconte les deux jours de trajet qui vont mener Léon Tolstoï  et sa toute nouvelle femme Sofia Andreevna à Iasnaïa Poliana. Je suppose que vous vous imaginez ma joie et mon enthousiasme devant ce livre. Il se lit très rapidement mais est finalement un peu décevant.

Il faut s’imaginer dans un espace clos, avec Léon Tolstoï, écrivain déjà reconnu, et Sofia Andreevna, 18 ans, fille d’amis de l’écrivain. Elle est bien plus jeune que lui, n’est même pas l’aînée, ne comprend pas vraiment pourquoi il l’a choisie, elle. On assiste au tout début de leur relation, de leur couple, fait de tellement de sentiments contradictoires. Au fur et à mesure, l’auteur enrichit son texte avec des extraits des journaux des deux personnages mais aussi mélange les époques puisqu’elle raconte la « rencontre », la « séduction » mais aussi la vie du « vieux » couple, une fois mariés.

Ainsi, on assiste à l’évolution du « personnage » de Sofia Andreevna. De petite fille, elle devient fille, jeune femme et épouse. Elle passe de timide, peu sûre d’elle à plus confiante en elle-même. Durant le trajet, elle a des sentiments contradictoires : elle aurait du demander à sa mère comment il fallait faire, elle est honorée d’avoir été choisie par le grand homme, désire être tout pour lui, l’aider dans son grand destin mais en a aussi très peur, regrette déjà la maison de ses parents. Il faut dire que lui ne l’aide pas non plus : il passe alternativement d’un rôle de père de substitution à celui d’un amant fougueux (dans le sens où il montre son sentiment amoureux de manière très extrême, jamais dans la demi-mesure).

C’est donc une forme originale qu’a choisi l’auteur pour nous raconter l’histoire de ce couple et son idée de mettre des extraits des journaux intimes du couple est intelligente car elle rend crédible et plus palpable la réalité de ce qui nous est racontée. Pourquoi ce livre m’a-t-il un peu déçu ? Tout simplement, parce que je n’ai pas réussi à vivre avec les personnages, surtout Tolstoï ; j’ai gardé tout au long du texte une certaine distance avec le couple. J’ai un peu réfléchi à cela et je pense que cela vient de l’histoire en elle-même, tout simplement. L’auteur ne peut pas décrire une intimité du couple car au départ, durant ce fameux voyage de deux jours, il n’y en a tout simplement pas (et la première relation sexuelle n’est pas du tout la création d’une intimité quelconque dans ce cas-ci). Ce qui m’a gêné finalement, c’est ce qui est raconté : deux personnes, dans une calèche, séparés par un vide abyssal, ne sachant pas quoi se dire. L’auteur arrive très bien à mélanger les époques et donc à rendre l’histoire du couple mais est-ce que ce voyage était le plus intéressant à raconter, est-ce qu’il y a des fragments qui permettaient de le reconstruire « mieux » dans les journaux intimes ?

Je ne sais pas mais quoi qu’il en soit, le livre est bien mais il reste une note d’inachevé à mon goût.

Références

L’Époux impatient de Grazia LIVI – traduit de l’italien par Tessa Parzenczewski en collaboration avec Marguerite Pozzoli (Actes Sud, 2010)

Le chemin du serpent de Torgny Lindgren

LeCheminDuSerpentTorgnyLindgrenQuand j’ai vu à Gibert ce magnifique petit livre, je l’ai pris sans même savoir de quoi cela parlait, ni même qui était Torgny Lindgren. Maintenant, je regrette que personne ne m’ait jamais dit que cet écrivain était génial. Heureusement qu’Actes Sud sait faire vivre son fonds. Ils ont lancé, en novembre 2013, une nouvelle collection « les inépuisables » dans ce but. Ils expliquent comment dès le début du livre

Si vous avez acheté ce livre il y a de grandes chances que vous le transmettiez un jour à votre descendance. « les inépuisables » réalisent, en effet, une promesse que se font sans doute beaucoup d’éditeurs : rassembler dans une collection de prestige quelque-uns parmi les plus beaux titres du fonds, et apporter à ces ouvrages une présentation particulièrement soignée. Imprimés au début du troisième millénaire, alors que souffle sur le livre un vent de dématérialisation, « les inépuisables » réaffirment, par une fabrication exigeante, la pérennité d’un objet aussi choisi que son contenu : comme leur nom le suggère, « les inépuisables »sont conçus pour durer des siècles.

Dans Le Chemin du Serpent, on est en Suède dans la deuxième moitié du XIXe siècle, une Suède que l’on pourrait qualifier de très religieuse, tout du moins dans les campagnes. Un homme simple interpelle Dieu pour qu’Il lui explique la destruction de sa famille. Le grand-père de cet homme s’est endetté au près du propriété du magasin de la région. Il se suicide en laissant sa femme, sa fille, veuve, et son petit-fils qui vient juste de naître se débrouiller avec la ferme. Le propriétaire du magasin en prend le contrôle et vient demander un fermage. Les habitants ne pouvant pas payer, il exige que la jeune fille paye en nature. Cela recommencera chaque année comme cela et cela ira même en s’aggravant puisqu’il leur ouvre un crédit qu’ils ne peuvent payer que par la même méthode.

Quand le propriétaire meurt, le fils prend le relais. Pourtant, cela s’arrangera quand un homme arrivera pour aider la famille qui s’est agrandit entre temps. Cela durera un peu, jusqu’à ce que le nouveau propriétaire fasse enfermer l’homme. La femme aura eu deux enfants de lui.

Le problème est qu’à un moment elle devient trop vieille, et elle doit donc être remplacée …

C’est une histoire tragique que raconte Torgny Lindgren puisque toutes les catastrophes s’abattront sur la famille au cours du temps (la mort, la pauvreté, la misère), que trois femmes subiront le joug de deux hommes abominables.

Le narrateur raconte son histoire a posteriori dans un langage simple et comme souvent dans ce cas-là évocateur et poétique. Ce qui m’a touché au cœur c’est qu’il ne semble pas avoir compris d où venait ses malheurs et qui étaient les fautifs d’une telle situation. Il vit sa vie comme une fatalité, une vie décidée par avant, comme on lui a apprit à le penser. Il cherche maintenant pourquoi cela s’est produit comme cela (car en fait il y a une catastrophe ultime qui provoque la destruction de son monde), en quoi il est fautif. Pour lui, il n’est pas évident que les propriétaires du magasin ait été puni par Dieu. Il lui semble que c’est plutôt lui et sa famille. Pourtant Il ne lui en veut pas.

C’est un livre court et admirable. Si vous avez envie d’avoir les larmes aux yeux en ce moment, il vous touchera aussi.

Il m’a fait penser à un livre que j’ai lu récemment Le Mauvais Sort de Beppe Fenoglio. Le livre le plus connu de cet auteur est La Guerre sur les Collines. Ce petit texte, publié en 2013 par Cambourakis, est dans la même veine que Le Chemin du Serpent.

LeMauvaisSortBeppeFenoglioLe narrateur est cependant plus averti, plus combattif, plus intelligent au monde qui l’entoure, moins crédule face à la religion. Il se résigne tout en songeant à mieux. On est dans les Langhes, une région du Piémont, région dont est originaire l’auteur, dans la période de l’entre-deux-guerres. Malgré les efforts du père, la terre de la ferme doit être vendu au fur et à mesure, et la culture ne permettent plus de nourrir la famille et surtout de payer le fermage au propriétaire. L’aîné des fils restera pour aider sa mère et son père, le dernier des fils partira dans les ordres puisqu’il est doué et surtout subventionné par une vieille dame. Agostino, le fils du milieu, sera lui placé dans une famille qui a besoin de bras supplémentaires pour l’entretien de sa ferme. Il sera comme un esclave, tout en étant comme un membre de la famille (du genre qui ne peut rien demander car il ferait répondre qu’il est un ingrat vu tout ce que l’on fait pour lui)(en plus, son propriétaire est un avare). Le narrateur nous raconte la vie simple, le travail harassant, ses premiers amours, les discussions autour du feu, ses « servitudes » … Il ne rêve que d’une chose, retourner dans sa famille, reprendre la ferme en main pour ne plus être sous les ordres de quelqu’un. Il lui semble que parfois cela peut se produire et parfois non. C’est cela dont parle ce livre que je vous recommande aussi.

Références

Le Mauvais Sort de Beppe FENOGLIO – traduit de l’italien par Monique Baccelli (Cambourakis, 2013)

Le chemin du serpent de Torgny LINDGREN – roman traduit du suédois par Elisabeth Backlund (Actes Sud, 2013)

Un siècle de littérature européenne – Année 1922
Un siècle de littérature européenne – Année 1982

Viva la vida ! de Pino Cacucci

viva-vida-1424417-616x0Pino Cacucci est un auteur italien qui écrit sur le Mexique. Dans ce livre-ci, il essaye de faire revivre devant nous la figure de Frida Khalo. Le livre en lui-même est peu épais puisqu’il fait moins de 100 pages. Il est divisé en trois parties :

  • un monologue, celui de Frida Khalo au seuil de sa mort ;
  • un texte intitulé Frida : moments, images, souvenirs épars qui reprend les éléments biographiques donnés dans le premier texte ;
  • un texte intitulé Amores y desamores qui explique la genèse du texte. On y apprend notamment qu’originellement le te texte devait être une pièce de théâtre où aurait joué quatre personnages. La pièce ne s’étant pas monté, l’auteur a décidé d’en faire un monologue.

Ce livre ne m’a pas trop plu pour parler franchement.

Déjà, je trouve que sa construction est étrange. Le deuxième texte explique le premier comme s’il n’avait pas été assez clair et le troisième sert de justification à l’ensemble. Cela donne l’impression d’un auteur peu convaincu par son travail.

De plus, quand j’ai lu le livre, j’ai cru que les deux derniers textes n’étaient pas de Pino Cacucci. Je ne l’ai compris qu’en lisant la troisième partie. Ce n’était même pas indiqué sur la première page.

D’un point de vue littéraire, seul le premier texte compte donc. J’ai été plutôt déçue car l’auteur rappelle les éléments importants de la biographie mais il n’arrive pas à incarner le personnage. On n’entend pas Frida Khalo prononcer ce monologue mais par contre on lit les sources documentaires de Pino Cacucci. Le contenu de la première partie est identique à celui de la deuxième et j’ai préféré celle-ci car paradoxalement, Pino Cacucci m’a semblé plus présent et sincère que dans le faux monologue de Frida Khalo, ce qui à mon avis n’était pas son intention.

Références

Viva la vida ! de Pino CACUCCI – traduit de l’italien par Benito Merlino (Christian Bourgois, 2013)

Le chien Iodok de Aleksej Meshkov

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Malgré le nom de l’auteur et le fait que l’action se situe à Moscou, ce livre est traduit de l’italien. Le chien Iodok du titre est un homme-chien. C’est un opposant traqué par le Zoo qui a tué un chien et qui s’est mis dans sa peau, pour y vivre dorénavant. Dans ce monde, il ne peut pas rester sans maître. Il deviendra la « brave bête » de son nouveau maître, le directeur de la clinique vétérinaire. Toute l’histoire est narrée du point de vue du chien, qui reste humain dans l’âme.

Je dirais que le livre développe principalement deux thématiques : l’installation progressive d’une dictature et l’adaptation de l’homme à sa nouvelle condition.

Ce qu’il faut noter, c’est que souvent le livre laisse la place à l’interprétation car il ne semble pas livrer tous les détails. Par exemple, je n’ai pas réussi à comprendre en quoi le chien Iodok était un opposant qui devait fuir le Zoo. Le chien, quand il parle de sa vie d’avant, parle plus souvent de son amies avec qui il était heureux dans son isba. Le Zoo présente Iodok comme un meurtrier en série. Pourtant, il m’a semblé évident qu’il était implicitement un opposant au régime. Tout cela pour dire que je vous présente mon interprétation. Quelqu’un d’autre pourrait avoir compris le livre autrement.

Le Zoo est principalement constitué de chiens qui se sont rassemblés en meute. Le pouvoir en place est constitué par les humains. L’histoire se passe à Moscou car le pouvoir humain se situe là. Le Zoo reste une force invisible qui rôde autour de la ville, cherchant à s’y infiltrer. Le livre raconte les techniques employées pour rentrer dans la ville et prendre le pouvoir : corrompre les humains, torture, fausses accusations… Cette thématique parle surtout de personnages qui se mettent au service de tous les pouvoirs sans n’avoir aucune conviction.

Les passages sur les transformations du chien Iodok traitent plutôt d’une adaptation progressive à la dictature, l’idée étant de se fondre dans la masse, tout en n’oubliant pas ses convictions. En effet, l’auteur insiste sur les transformations physiologiques que subit Iodok : au niveau des glandes, au niveau de la peau / fourrure. Pourtant, il est répété plusieurs fois que la peau blanche de l’humain est toujours présente sous la fourrure. De même, les actions classiques d’un chien ne sont que mimées et ne sont pas devenues des réflexes.

J’ai adoré ce livre bien évidemment car pour moi, c’est un très bon exemple de littérature intelligente, qui interroge. La quatrième de couverture dit que ce livre est un « hommage à la littérature qu’engendrèrent les pires dictatures » par l’usage de l’image pour dire ce qu’il y a à dire. C’est très bien écrit et traduit. La pensée de Iodok est froide et pragmatique. J’ai été hypnotisée par ce texte. J’espère que l’Arbre Vengeur traduira d’autres livres de cet auteur dont l’œuvre est présentée comme très originale.

Références

Le chien Iodok de Aleksej MESHKOV – traduit de l’italien par Lise Chapuis (L’Arbre vengeur, 2012)

La fête sauvage de Annie Mignard

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Présentation de l’éditeur

Italie. Juin 1981. Non loin de Rome, un enfant de six ans tombe dans un puits et reste bloqué à plus de vingt mètres de profondeur. La foule accourt pour assister aux secours qui, pour la première fois, sont retransmis en direct à la télévision pendant dix-huit heures d’affilée, faisant entrer l’information dans l’ère du spectacle.

La fête sauvage s’inspire librement de ce fait divers.

Dans une langue d’une beauté à couper le souffle, Annie Mignard nous tient en haleine jusqu’à la dernière page. Elle convoque plusieurs strates de mémoire collective (depuis la descente aux enfers jusqu’à la passion christique et ses images de mater dolorosa) pour livrer une réflexion passionnante et non dénuée d’humour sur la montée en puissance des médias depuis les années quatre-vingt.

Emmanuel Tête nourrit ses dessins de références à l’art italien pour souligner avec ironie la férocité de cette fête sauvage et païenne.

Mon avis

J’ai acheté ce livre à la librairie après avoir entendu l’avis de Jean-Louis Ezine dans l’émission du Masque et la Plume. J’aime beaucoup ses conseils et le fait qu’il aime les livres courts et littéraires. Le livre d’Annie Mignard correspond exactement à ce critère. En cinquante pages, elle en dit plus que certains en deux cents cinquante. Grâce à la langue et à son sens de la phrase, elle arrive à être auprès de tous ces personnages et en même temps faire ressentir à son lecteur tout un panel d’émotions, tout en suscitant la réflexion. Je l’ai lu deux fois pour faire le billet et j’y ai trouvé des choses différentes.

La première chose qui m’a marqué est la manière constante dont Annie Mignard fait la différence entre les gens pris séparément et la foule (voir le deuxième extrait). Ainsi, elle insiste sur ce que nous avons tous constaté. Individuellement, les gens ont un comportement on ne peut plus normal alors que quand ils sont plusieurs, dans une groupe ou dans une foule, leur comportement est plutôt primitif. Ils ne sont plus « modernes » avec des idées novatrices. J’ai trouvé intéressant qu’elle présente les gens et la foule comme deux entités différentes, n’ayant pas la même mémoire ni le même âge.

Pendant tout le texte, Annie Mignard insiste aussi beaucoup sur la rupture que provoque cet événement dans la vie quotidienne, d’abord d’un point de vue médiatique et ensuite d’un point de vue plus spirituel (ce n’est pas le bon mot mais je n’arrive pas à en trouver un autre). D’un point de vue médiatique, on voit clairement que les caméras attirent les gens. L’enfant semble déjà perdu (sa vie n’est qu’une préoccupation dérisoire pour la foule) mais le spectacle doit continuer. Celui-ci est fait par la foule (et non par les gens) pour la caméra. D’un point de vue spirituel (c’est le premier extrait), Annie Mignard utilise beaucoup le fait que la Terre fait un rappel à l’ordre aux humains qui vivent sur et grâce à elle, comme si les gens l’avaient oublié. C’est par exemple très présent dans l’échec du moins de sauvetage le plus moderne, la foreuse.

Les dessins d’Emmanuel Tête s’accordent parfaitement au texte, la couverture en est un exemple. Ce sont tous des peintures sur fond sombre. Comme le dit l’éditeur dans sa présentation, il reprend quelques codes de la peinture italienne (rien qu’à voir la peinture de la mère) tout en y mettant des éléments modernes (les journalistes, la foreuse). Certains dessins expriment résolument la solitude de l’enfant, son absence : le ballon abandonné devant une grotte, le nounours que l’on descend pour rassurer l’enfant. Un dessin (celui qui m’a le plus marqué) exprime toute la sottise des opinions de la foule qui pense que c’est la mère qui a jeté l’enfant dans le trou. On voit sur la peinture une mère qui appuie sur la pédale d’une poubelle pour l’ouvrir et jeter son enfant dedans.

En conclusion, encore un magnifique livre !

Deux extraits

« Vieille terre, vieille expérience. Mais qui pense encore à elle ? Dans les temps primordiaux elle était la toute-puissante, la féconde, ambiguë avec ses enfants que tantôt elle aime tantôt elle tue, terrifiante de brutalité, et de son ventre on n’arrivait guère à sortir. Mais c’était bien avant que le jour et la nuit commencent, et plus personne n’est là pour s’en souvenir. Oubliés, le sang, la terreur sacrée, les labyrinthes, les dieux infernaux, les cercles des enfers où ceux qui entrent laissent toute espérance. Nous ne sommes plus ses enfants et nous n’avons rien à négocier avec elle. Nous allons sur la lune et sur Mars, dans les espaces infinis de l’univers, l’homme est maître de la connaissance, aujourd’hui nous sommes les fils du soleil. »

« Dès qu’on sut où il était, ce fut la ruée. La foule accourut de très loin. Parce que si les parents, les voisins, les carabiniers avaient cru au siècle d’aujourd’hui, la foule, elle, ne s’y trompa pas. Sa mémoire remonte à la nuit du monde. Elle comprit tout de suite qu’il s’agissait d’un sacrifice humain, d’un très vieux rite, et qu’il fallait venir. Miracle ! La terre mange un enfant en direct ! Elle l’a happé de sa bouche vorace, elle est en train de le déglutir tout cru. »

Références

La fête sauvage de Annie MIGNARD – vue par Emmanuel Tête (Les éditions du chemin de fer, 2012)

Mon grain de sable de Luciano Bolis

Ce livre est le témoignage de Luciano Bolis sur les tortures qu’il a eu à subir en février 1945 et qui lui ont été infligées par les fascistes alors que lui était partisan.

Luciano Bolis avait 26 ans lorsqu’il fut arrêté en février 1945 à Gênes. Dans la première partie du livre, l’auteur nous témoigne de ses activités de résistance, de ses réseaux … et surtout décrit minutieusement le mécanisme qui a amené son arrestation.

Après celle-ci, commence toute une série de tortures qui nous sont décrites par le menu. C’est impressionnant car dans le récit de Luciano Bolis, il n’y a pas de ressentiment, de pathos, d’apitoiement, de suspens faussement créé. Il y a juste la description méthodique des faits car l’intention de l’auteur est le témoignage et uniquement le témoignage.

Dans la troisième partie, il nous parle de sa tentative de suicide qui s’est transformé en automutilation puisque après s’être tranché les veines des poignets et celles du cou, il a eu le courage de s’enfoncer les doigts dans les plaies (quitte à toucher l’œsophage, sortir sa pomme d’Adam …) pour être sûr de mourir et de ne pas être tenté de trahir.

La quatrième partie parle des soins qu’il a reçu à l’hôpital, de l’aide qu’il a reçu des médecins, de ses amis pour qu’il puisse s’enfuir mais surtout de son infirmière, Ines, qui est devenu par la suite sa femme.

Ce livre est très court et on devrait beaucoup plus en parler à mon avis (j’ai appris, sur Library Thing, par navigations successives l’existence de ce livre) car c’est ce type de témoignage qui permet de comprendre ce qu’est la torture. C’est un livre qui décrit le courage, la résistance pour un idéal. Il décrit ce que l’humain est prêt à s’infliger pour le défendre cet idéal.

Michel Polac écrit sur ce livre que « c’est un texte extraordinaire, un peu comme si Jean Moulin avait échappé à Barbie et nous avait laissé le témoignage de ses tortures et de sa tentative de suicide ».

Références

Mon grain de sable de Luciano BOLIS – traduit de l’italien par Monique Baccelli (10/18, 2012)

Ce livre est paru en Italie en 1946 pour la première fois, à la Fosse aux ours en 1997, chez 10/18 en 2000 et toujours chez 10/18 (pour une fois qu’il réédite) en 2012.

La connaissance de la douleur de Carlo Emilio Gadda

Présentation de l’éditeur

Dans une Amérique du Sud derrière laquelle percent les Préalpes de l’Italie du Nord, l’extraordinaire portrait de l’ingénieur-hidalgo Gonzalo Pirobutirro d’Eltino, de ses fureur contre sa mère et sa maison, de sa voracité rabelaisienne et de son désespoir profond.

Un des grands livres du XXe siècle.

Une citation

Dans la maison, le fils eût voulu voir jalousement protégées la réserve et la solitude de leurs deux cœurs. La colère le prit. Mais la constatation de ce pluriel sordide l’emporta : il se sentait mortifié, à bout de forces.

Mon avis

Par une curieuse bizarrerie, la note expliquant le texte est à la fin. Pourtant, on nous explique que connaître la biographie de Gadda est indispensable pour comprendre ce livre. Pour faire court, Gadda n’a rien inventé. Il ressentait la haine envers sa mère, qui est décrite dans le livre (il n’ira pour autant pas jusqu’au meurtre). En cela, le livre rappelle un peu le livre de Cela La Famille de Pascal Duarte. On apprend autre chose dans cette « note » ; il faut accepter de ne pas comprendre ce livre. Pour deux raisons, les références littéraires sont innombrables (mais inconnues du lecteur français)(seul Les Fiancés de Manzoni sont cités explicitement) et la langue est très ardue (en tout cas pour le commun des lecteurs, genre moi). Gadda écrit dans un style très baroque (les phrases sont très détaillées, partent un peu dans tous les sens, on se retrouve rapidement perdu). J’essayais de comprendre la phrase et j’oubliais le contexte. Je crois que c’est un livre qui n’a pas été écrit pour son lecteur mais pour l’idée que Gadda se faisait de l’Art. Il paraît que Gadda joue beaucoup sur la ponctuation, notamment sur les :. J’ai bien remarqué mais je n’ai pas trouvé que c’était omniprésent donc je ne serais vous en dire plus.

Néanmoins, une fois que j’ai eu compris qu’il fallait se laisser porter par le livre (ce n’est pas possible dans le bus et pourtant je le prends à 6h40 le matin), j’ai pu saisir deux trois choses. Les 100 premières pages sont assez illisibles et finalement, présentent le village avec beaucoup de détails sans pour autant que l’on comprenne le rapport avec la quatrième de couverture. Mais à partir de la page 100, soit j’ai eu le déclic, soit c’est plus lisible, on commence à percevoir les relations fils-mère. Paradoxalement, j’ai trouvé qu’on comprenait le fils à travers sa solitude, son inaptitude à vivre avec les autres et à accepter le jeu social. Un peu comme si on voulait excusé sa violence verbale et physique. La mère est plein de sollicitude mais c’est comme un masque. On a pitié car elle a peur mais d’un autre côté elle ne s’occupe pas vraiment de son fils mais plus de ses œuvres de charité. L’auteur ne le dit pas explicitement mais on ne ressent pas trop de compassion pour la mère.

J’ai choisi la citation en fonction d’un autre thème qui est omniprésent dans le livre, celui de la propriété privée. L’ingénieur en a marre de payer des impôts, plus farfelus les uns que les autres, marre qu’on l’envahisse. Je trouve que la citation dit bien ce que représente la propriété privée pour lui : c’est un espace où il pourrait enfin bénéficier de sa mère seul à seul. Le fait que ce ne soit pas possible le désole et fait de la situation une situation inextricable.

Le livre n’est pas terminé. On nous dit qu’il manque une dizaine de pages. Il se termine sur l’assassinat de la mère ; Carlo Emilio Gadda ne pouvait envisager que le fils soit coupable.

En conclusion, c’est une lecture intéressante mais je vous la déconseille dans les transports, en période de stress. Il faut lire ce livre bien au calme et le savourer sans essayer de le dévorer. Peut être qu’alors à la première lecture, on peut en tirer l’envie d’en faire une seconde pour comprendre un peu plus.

Références

La connaissance de la douleur de Carlo Emilio GADDA – traduit de l’italien par Louis Bonalumi et François Wahl avec une note de François Wahl (Éditions du Seuil, 1974 – Points, 1987)

Première parution en italien en 1963.

Le roi blanc de Davide Toffolo

Ben, j’ai été déçue par cette bande dessinée. Le sujet est extraordinaire : le gorille albinos, unique cas connu, qui a vécu près de 40 ans au Jardin Zoologique de Barcelone. Le gorille est mort en 2003 à la suite d’un cancer de la peau. Je ne sais pas ce que vous auriez fait mais moi j’aurais parlé de sa vie, de comment on l’a capturé, de sa mort, de qui il était de ce que l’on aurait obligé à faire, quitte à être choquant et irrévérencieux.

Mais l’auteur n’a pas choisi cette voie. On a l’impression qu’il a plutôt choisi de relater sa relation avec le gorille. Par exemple, il raconte une version « inventée » de la capture du gorille (après il explique que ce n’est pas le cas mais que la réalité est plus barbare car elle fait intervenir des braconniers). Il raconte l’émotion qu’il a en attendant de revoir le gorille, juste avant sa mort (il vient à Barcelone car la mort prochaine a été annoncée). Il raconte son émotion après l’avoir vu. Il raconte l’émotion d’une petite fille qui se rend compte de ce qui se passe pour le gorille. En lisant cela, je ne me suis jamais sentie proche du gorille, je n’ai rien appris. J’ai un sentiment de frustration de ne pas être rentré dans un univers particulier. Ce sont des attentes déçues, peut être pas forcément un mauvais album. Mais bon …

En plus, comment il a réussi à rentrer dans cette bd sa relation sexuelle avec une fille rencontrée par hasard, et surtout le rapport avec le gorille albinos me dépasse.

Les dessins ne sont pas trop ma tasse de thé car il ressemble à des dessins de presse et peuvent donc être parfois très caricaturaux, notamment sur les visages.

Références

Le roi blanc de Davide TOFFOLO – traduction de l’italien de Émilie Saada (Casterman / écritures, 2005)

Le tueur de Eraldo Baldini

Quatrième de couverture

En 1934, Hermann Maag est un enfant – presque – comme les autres. Blond aux yeux bleus, sportif et discipliné, il ne rêve que d’une chose : entrer aux jeunesses hitlériennes et prouver qu’il est un bon petit allemand. L’idée que l’on se mette en travers de son chemin lui paraît inconcevable. S’il le faut, il tuera ses amis les plus proches, voire sa famille pour assouvir ses désirs. Et il y prendra goût, au fil des années, cherchant dans le regard de sa victime cette lueur de terreur qui le rend invincible.

Le romancier Eraldo Baldini raconte l’évolution implacable d’un homme qui devient un monstre. Sept chapitres glacés comme la mort, sept coups de poignard dans le dos.

Mon avis

Il était évident que pour ce réveillon de jour de l’an, il fallait un livre bien glauque, bien plombant. Quoi de mieux qu’un opuscule traînant dans ma PAL depuis 2005, avec en couverture, un poignard brandit, en l’attente d’un corps à mettre en dessous ? Franchement ?

Dans la préface, Valerio Evangelisti explique que le roman noir, au sens de roman qui arrive à capter les crispations à un temps donné, sont très rares en Italie (et les auteurs étrangers sont assez peu traduits en tout cas en 2000). Il dit qu’Eraldo Baldini est un des rares auteurs italiens de romans noirs.

On sent bien que le sujet de Baldini est la naissance et la survivance du mal, c’est-à-dire est-ce que le mal est une personne et une fois mort, on ne peut plus retrouver ce mal là ou bien est-ce que le mal est une idée qui s’incarne ? L’auteur choisit la deuxième possibilité sans aucun doute.

Dans les six premiers chapitres, il étudie comment Hermann Maag est devenu comme cela. C’est assez particulier car dans le premier chapitre, c’est l’enfant qui est en scène. Le narrateur bien qu’extérieur parle avec les mots d’un enfant ou plus exactement il adopte un ton proche de celui de l’enfant (un gamin de treize ans par encore tout à fait sûr de lui face à ses camarades). On explore classiquement les doutes, les envies, les fanfaronnades … Puis dans le deuxième chapitre, le ton a déjà changé. On sent la maturité, l’assurance, le pragmatisme. C’est d’autant plus terrible qu’on ne voit pas venir le premier meurtre. C’est quelque chose qui arrive comme cela. Cela donne l’idée que c’est absurde et soudain d’autant plus que l’on ne rentre jamais dans la tête de Hermann Maag sauf dans le chapitre 6 (c’est-à-dire celui où il meurt en 1985). Après le chapitre 2, on pense que l’on a à faire à un adolescent psychopathe.

Tout à coup, au chapitre 3, on revoit notre position. Il tue sa mère à l’aide d’un oreiller car elle est dépressive. À l’école, on lui a expliqué qu’un malade mental coûtait 4 marks par jour à la société allemande. La fait qu’il y ait une maladie mentale dans sa famille pouvait l’empêcher de rentrer dans les SS, son rêve. L’idée que l’on a est qu’il tue car il est formaté dans une société où les gens sont évalués sur leur utilité.

Les chapitres 4 et 5 reviennent sur l’attitude du soldat Maag pendant le la Seconde Guerre Mondiale, en Italie. Ce qui m’a frappé, c’est qu’Eraldo Baldini n’utilise pas les possibilités de vengeance des victimes, qu’il met pourtant en place dans le roman, un peu comme si le mal ne pouvait que se détruire lui-même, que la victime était quelqu’un d’innocent par définition. Une victime ne peut pas se transformer en tueur. On est toujours dans l’idée que le mal est une idée qui survit à une incarnation. Il ne sert à rien de détruire l’incarnation car le mal restera.

Le chapitre 7, qui se déroule en décembre 1995, en Suisse, est absolument terrible et bouleverse tout ce que l’on pourrait penser. Il est glaçant.

AH, AU FAIT, BONNE ANNÉE ET BONNE SANTÉ À VOUS TOUS QUI LISEZ CE BLOG MAIS AUSSI À VOTRE FAMILLE ET À TOUS LES GENS QUI COMPTENT POUR VOUS !

Références

Le tueur de Eraldo BALDINI – traduit de l’italien par Serge Quadruppani – préface de Valerio Evangelisti (Points Seuil / collection Policier, 2004)

P.S. Dans quelques heures (c’est-à-dire quand j’aurais dormi et réfléchi), bilan du mois de décembre de la SSHD. Préparez-vous !

Enquête sur le meurtre d’Umberto Eco et autres homicides minuscules de Giorgio Celli

Imaginez vous Sherlock Holmes en vacances en Italie dans un grand hôtel ! Vous obtenez une vision du détective étendu sur un transat autour de la piscine bleu chloré, sirotant une tequila. En gros,  vous obtenez un Sherlock Holmes suant l’ennui. Mais comme dans les séries télé, les détectives attirent le meurtre ! On appelle Sherlock Holmes et Watson car un meurtre vient d’être commis dans l’hôtel (je n’ai pas compris si c’était le même qu’eux par contre). La victime n’est autre qu’Umberto Eco ! Il git mort dans son lit alors que la porte était fermée, la fenêtre entrouverte (mais on est au troisième étage). On pense à un suicide au cyanure mais le problème est qu’il a pris un somnifère avant de s’endormir. Cela rend peu crédible la thèse du suicide. Quand je vous aurais dit que l’auteur, Giorgio Celli, est l’ami d’Umberto Eco mais est aussi entomologiste, que sur la couverture il y a un insecte volant et qu’on parle d’homicides minuscules, vous aurez à peu près compris l’intérêt du livre.

En effet, l’auteur utilise ses connaissances scientifiques pour faire commettre des meurtres originaux. Car en fait il y a deux textes sur Sherlock Holmes (le deuxième est un peu un Sherlock Holmes qui joue Gil Grissom des Experts Las Vegas) mais aussi deux textes (qui sont en fait des scènes) avec Colombo, l’homme à l’imperméable et à la mystérieuse femme  et aussi d’autres textes avec des antiquaires (pourquoi cette obsession, mystère et boule de gomme).

Le style est classique mais on sent que l’auteur s’amuse beaucoup et on (en tout cas moi) le suit sans aucune difficulté. Je ne regrette pas d’avoir longtemps cherché ce pastiche !

Références

Enquête sur le meurtre d’Umberto Eco et autres homicides minuscules de Giorgio CELLI – traduit de l’italien par Claude Galli (Via Valeriano, 2002)