A Distant View of Everything de Alexander McCall Smith

Cela faisait longtemps que je ne vous avais pas parlé de la série des Isabel Dalhousie de Alexander McCall Smith. Et pour cause: cela faisait longtemps qu’un nouveau roman n’avait pas paru. L’auteur nous a fait attendre avec deux nouvelles, At the Reunion Buffet et Sweet, Thoughtful Valentine. Mais là, enfin, est sorti le nouveau roman de cette série. C’est un très bon cru !

Depuis ses dernières aventures, Isabel Dalhousie a eu le temps d’avoir un deuxième enfant, un deuxième petit garçon, Magnus, avec Jamie bien sûr. Au début du roman, elle a accouché depuis peu et raconte sa nouvelle vie : la réaction de Charlie à la naissance de son petit frère, l’évolution de sa relation de couple mais aussi ses sentiments lors de ses premières sorties où elle « abandonne » son fils aux soins de Grace (sa « housekeeper ») ou de Jamie. Ces points sont abordés de manière normale (elle en parle comme tout le monde), et non pas comme d’habitude, d’un point de vue détaché et philosophique. Je dirais que les cinquante premières pages du livre sont consacrées à cette nouvelle vie, rendant Isabel Dalhousie beaucoup plus humaine (ou terre à terre) que d’habitude, moins dans la réflexion sur le quotidien mais plus dans l’action. Quand je lisais ce livre, je me suis demandé si l’histoire allait démarrer un jour et je me suis rendu compte qu’en fait l’auteur avait besoin de replacer tous ses personnages dans ce nouveau contexte, comme si finalement il démarrait une nouvelle série. Plus clairement, je n’ai pas eu le même sentiment que d’habitude, de retrouver des vieux amis que j’aurais laissés pendant un an (durée entre deux volumes habituellement) mais vraiment de redécouvrir mes personnages sous un autre angle.

L’histoire a quand même débuté à un moment… Lors d’une de ses premières sorties sans son nouveau-né, dans l’épicerie fine de sa nièce, elle rencontre une amie d’enfance qui lui demande de l’aide (parce que tout le monde à Édimbourg sait qu’elle règle parfois des problèmes pour les autres, en toute discrétion bien sûr, c’est pour cela que tout le monde le sait d’ailleurs…). Cette amie, qui a eu beaucoup d’aventures amoureuses mais qui aujourd’hui a trouvé chaussure à son pied, aime organiser des dîners pour faire se rencontrer des couples. Sauf qu’elle craint d’avoir fait une erreur avec le dernier couple en date, car un autre invité lui a expliqué que l’homme, un célèbre chirurgien plastique, était connu pour être un coureur de dot (de fortune plus exactement) et qu’il avait au moins connaissance de deux cas ayant subi les manœuvres de cet homme.

Ne voulant pas se mêler de cela, l’amie demande à Isabel d’enquêter. Celle-ci prend rendez-vous avec l’informateur pour connaître les noms de ces deux femmes, l’homme très seul en profite pour lui faire des avances dès le deuxième entretien. Elle croit le cas bouclé vu la sincérité de l’homme. Pourtant, Jamie la rappelle à l’ordre en lui rappelant qu’on ne peut pas se fier aux dires d’un seul homme pour connaître la vérité ou même comprendre des faits. Elle prend rendez-vous avec les deux femmes-victimes …

Je suis toujours épatée par l’ouverture et la générosité des gens d’Édimbourg, en tout cas dans les milieux huppés. Ils peuvent recevoir et se confier à n’importe qui, du moment que ce n’importe qui est introduit par une connaissance. Cela facilite la narration me direz-vous mais bon, tout de même. Blague à part, avec cette histoire, on voit qu’Isabel Dalhousie a bien changé, puisque c’est Jamie qui la rappelle à l’ordre sur la base de la philosophie : comment définit-on la vérité ? Quand je vous dis que c’est un second départ pour la série …

Ce qui fait que ce livre est un très bon cru, c’est justement le fait qu’il n’y a pas, comme d’habitude, deux histoires parallèles, qui n’ont pas forcément grand-chose à voir. Il y a une seule « enquête » et la vie quotidienne d’Isabel Dalhousie et de sa famille, le tout s’entremêlant agréablement et surtout logiquement.

En conclusion, il s’agit d’un nouvel opus qui marque un tournant dans la série, un renouveau en fait, mais dans lequel pourtant on retrouve les fondamentaux de la série.

Extrait

‘It’s perfectly possible to accept the tenets of a religion and still be honest’, she continued. ‘It depends on whether the religion is compatible with honesty. Some aren’t.’

‘Why?’

‘Because they ask you to believe in things that are patently impossible. And that’s the same as asking people to believe in lies, to say that lies don’t matter.’

Références

A Distant View of Everything de Alexander McCall SMITH (Little Brown, 2017)

At the Reunion Buffet de Alexander McCall Smith

Bon, avant de faire tout une série de billet sur des lectures certes excellentes mais surtout déprimantes et/ou dérangeantes (il faut ce qu’il faut pour mettre l’ambiance à Noël), je voulais faire un billet un petit peu plus joyeux et en plus avec de la bonne humeur dedans. Vous savez si vous suivez ce blog depuis un peu de temps que quand j’ai ce genre d’envie, je me tourne vers Alexander McCall Smith et ma copine Isabel Dalhousie.

Sauf que j’ai lu tous les romans parus à ce jour (cela ne se voit pas sur le blog mais bon, c’est vrai). Il me reste donc uniquement les nouvelles, qui paraissent en numérique pour faire patienter la pauvre lectrice que je suis. Ici, il s’agit de la nouvelle parue en 2015 et qui se situe temporellement juste après The Novel Habits of Happiness, le tome 10 des aventures de Isabel Dalhousie (c’est ce que je suppose mais ce n’est pas  évident). Pour les curieux, le tome 11 sort en mars 2017…

Je n’ai qu’un reproche à faire. Quand on a lu tous les livres de cette série, payer 99 centimes pour cette nouvelle est un peu fort de café, vu qu’il y en a la moitié qui est consacré à un extrait du tome 10. Franchement ! Par contre, la nouvelle est absolument excellente. On retrouve les personnages mais surtout les interrogations d’Isabel mais c’est écrit de manière concise (c’est une nouvelle). Le rythme est donc plus rapide et on se concentre sur une seule histoire, sans dévier sur des choses annexes. Je suis d’accord que c’est ce qui fait le charme des romans mais je trouve que pour une nouvelle, c’est vraiment très bien fait (j’ai souvenir d’une autre nouvelle qui elle n’était pas si bonne car un peu fouili).

Je vais quand même un peu raconter l’histoire. Cela peut en intéresser certains … Au début de la nouvelle, Isabel et Jamie (son mari et le père de son fils Charlie) discutent des réunions d’anciens élèves. Jamie donne un point de vue très tranché, en disant que c’est une chose qu’il évite à tout prix car pour lui, on ne peut qu’évoluer et se détacher de ce qu’on était en tant qu’écolier. Cela entraîne qu’à ce type de réunion, on ne peut que s’ennuyer car on ne peut parler qu’à des inconnus qui nous rappellent ce que nous étions (et que nous aimerions bien oublier). Sur cet avis donc, Isabel annonce à Jamie qu’elle va accueillir le week-end prochain une partie de la réunion des anciennes élèves de son école (de quand elle avait douze ans). Je n’aurais pas aimé qu’on m’annonce cela de but en blanc mais Jamie étant Jamie dit à Isabel que c’est super et que bien sûr il fera une apparition pour que tout le monde puisse voir qu’elle a un mari beaucoup plus jeune mais surtout extrêmement beau. Sur ce, Isabel participe aux préparatifs (cela se passe chez elle tout de même) avec les deux organisatrices. En discutant avec l’une d’elles, Isabel « découvre » qu’elles n’ont pas du tout les mêmes souvenirs (les autres vivent un peu dans le passé aussi …), surtout à propos d’une fille qui martyrisait toutes les autres. Or cette fille que tout le monde ne voulait pas voir va participer à la réunion.

Dans cette nouvelle, Alexander McCall Smith aborde les thèmes temps, des souvenirs, de la mémoire, de l’identité et du pardon. Comme vous pouvez le lire, tout cela est tout de même lié par l’histoire. On retrouve ici tout le charme du bon sens d’Alexander McCall Smith, qui fait le sel des pensées d’Isabel Dalhousie. Celle-ci m’est apparue pour le coup beaucoup plus certaine de ses choix (ah, l’amour …), et un peu moins dans les questions éthiques capillotractées (je me rappellerai toujours de la fameuse question : est-ce éthique de manger du chocolat ?)

En conclusion, un très bon cru si vous êtes aussi fan que moi !

Références

At the Reunion Buffet de Alexander McCall SMITH (Abacus, 2015)

Emma de Alexander McCall Smith

EmmaAlexanderMcCallSmithEmma de Alexander McCall SMith est le fameux gros livre en anglais qui m’a empêché d’avancer dans mes lectures. En fait, il n’est pas si gros que cela, 360 pages, mais à chaque fois que je l’ai pris, j’étais rapidement fatiguée de le porter (je ne sais pas si c’est mes doigts qui n’aiment pas être écartés ou si c’est le fait que le livre ne s’ouvre pas bien …). En tout cas, depuis 2014, date où je l’ai acheté, il est sorti en poche en anglais mais aussi en français (aux éditions Terra Nova). Emma fait partie d’une série de réécriture moderne des romans de Jane Austen par de célèbres auteurs britanniques. On peut ainsi trouver Sense and Sensibility de Joanna Trollope mais aussi de Northanger Abbey par Val McDermid.

Il y a quelques années j’avais lu le roman de Jane Austen, roman que j’avais adoré grâce à une traduction formidable. Ici, Alexander McCall Smith reprend l’histoire, les personnages … de manière générale. Il ne suit pas à la lettre le roman de Jane Austen, mais fait sienne l’histoire en la réinterprétant pour qu’elle corresponde à notre époque. J’ai beaucoup aimé ce roman, non pas pour la réécriture de Jane Austen, mais bien parce qu’on y retrouve la manière de raconter une histoire, la plume, l’humour de Alexander McCall Smith. J’ai ressenti un plaisir proche mais moindre de celui que je prends en lisant la série des Isabel Dalhousie.

Je ne vais pas reprendre l’histoire car en gros, l’auteur reprend l’histoire et les personnages du roman de Jane Austen. La modernisation est particulièrement drôle : Emma conduit une Mini Cooper, Harriet Smith est très superficielle mais très gentille : son père est un donneur de sperme anonyme, elle enseigne dans une école d’anglais pour étudiants étrangers, sa logeuse / patronne / ami prépare des cakes un peu spéciaux, Mr. Woodhouse craint énormément beaucoup de choses (d’autant qu’il est abonné à de nombreuses revues scientifiques), a fait fortune grâce à une invention scientifique, le frère de George Knightley est photographe de mode à Londres alors que lui a choisi de reprendre et faire revivre le domaine familial. J’ai trouvé que tout était mêlé avec énormément d’humour.

Par rapport à l’histoire, Alexander McCall Smith ne s’intéresse pas à la même chose que Jane Austen. Elle décrivait une communauté à un moment t et travaillait surtout sur les relations entre chacun des membres de la communauté. Lui suit l’évolution du personnage d’Emma, ce qu’il fait qu’elle est comme elle est. Elle est dépeinte comme une enfant / adolescente / femme un peu spéciale, ayant un fort caractère, pour qui chaque chose à sa place (et c’est elle qui décide la place de chaque chose, les gens sont aussi des choses malheureusement), très marquée par sa gouvernante. J’ai trouvé que l’évolution d’Emma (surtout l’affirmation de son caractère) était intéressante (un peu comme si tout s’était joué pendant l’enfance). À l’âge adulte, elle est décrite comme gentille mais très, voire trop gâtée. Les autres personnages du roman ne semblent pas réellement interagir avec elle. Elle interagit avec eux et décide pour eux. J’ai eu l’impression d’une certaine solitude du personnage d’Emma, que je n’avais pas eu en lisant le roman de Jane Austen.

Par contre, j’ai lu un commentaire sur GoodReads auquel je souscris entièrement. Comment Emma peut-elle se découvrir un sentiment amoureux pour George Knightley alors qu’elle ne le rencontre jamais ! Visiblement, les histoires d’amour ne sont pas trop la tasse de thé de l’auteur.

Si on veut comparer le roman de Jane Austen et celui d’Alexander McCall Smith, clairement, ce n’est pas la même chose ! Alexander McCall Smith prend le temps de s’intéresser à des moments que Jane Austen n’avait pas détaillés. Ainsi, on découvre l’enfance et l’adolescence d’Emma et d’Isabella, avec leur gouvernante Miss Taylor.  Par contre, d’autres moments importants pour Jane Austen ne le sont pas du tout ; le pique-nique par exemple ne prend qu’un chapitre à la toute fin du livre. Alexander McCall Smith s’intéresse aussi énormément aux personnages secondaires : Mr. Woodhouse est particulièrement savoureux ; par contre Jane Fairfax et Ms. Bates ne sont pas trop présentes. Frank Churchill et son père ont ainsi une vie propre, pas forcément intéressante pour l’histoire d’Emma, mais que pourtant l’auteur développe beaucoup. C’est pour cela que je dis que le livre est plus Alexander McCall Smith que Jane Austen. Les digressions et les remarques (plus générales) sont la marque d’Alexander McCall Smith à mon avis

En conclusion, un roman qui ravira les fans de Alexander McCall Smith, mais un peu moins ceux de Jane Austen.

Références

Emma de Alexander McCall SMITH (Borough Press, 2014)

Ne pas déranger de Muriel Spark

NePasDerangerMurielSparkAprès quinze jours de maladie, je reviens avec un livre que je n’ai que moyennement aimé (c’est peut être la maladie qui me rend un peu grognon…). J’ai lu récemment À bonne école de Muriel Spark, livre qui m’a beaucoup plu et surtout beaucoup fait sourire. J’ai donc voulu lire d’autres livres de cette auteur écossaise extrêmement connue. J’ai choisi, entre autre, celui-ci à la bibliothèque et c’est donc une lecture très mitigée.

Un soir, le baron Klopstock, sa femme, et leur secrétaire « particulier » s’enferme dans la bibliothèque de leur château, en donnant pour ordre aux domestiques de ne les déranger sous aucun prétexte. Tout le roman est écrit du point de vue des domestiques et on comprend rapidement qu’il va se passer un drame et que les trois personnes enfermées dans la bibliothèque vont mourir dans la nuit.

On ne sait pas comment les domestiques ont réussi à anticiper la date et le déroulement des faits mais ils ont déjà vendu leurs histoires en exclusivité à certains journalistes, écrit un scénario, prévu leurs avenirs qui ne seront pas ceux de domestiques. Le personnel de la maison est extrêmement atypique et plutôt névrosé, à mon avis, à l’image de leurs maîtres. Cela donne des dialogues assez décousus et farfelus, où se mêlent humour, ordre et stress que tout se passe comme écrit. Aux domestiques s’ajoutent des visiteurs du même acabit, le prince Eugène, les amis du secrétaire particulier…

Il n’y a pas tellement de suspens dès lors qu’on a regardé quelques secondes la couverture du livre et lu entre les lignes, quelque peu. Ce n’est donc clairement pas l’intrigue qui peut faire tenir un lecteur dans ce livre. J’ai donc pensé que le roman allait être drôle mais le problème est que cette fois-ci je n’ai pas adhéré à l’humour de Muriel Spark. En y réfléchissant, je crois que le fait que le livre ne fasse parler que les domestiques a joué dans ma déception. On ne voit que les relations entre eux, avec un personnage qui domine plus que les autres. Les patrons ne sont pas du tout présents dans le livre et il n’y a pas réellement de scènes avec leurs domestiques. Les échanges auraient été plus cocasses, plus vifs aussi et j’aurais plus compris l’intérêt de cette histoire.

Muriel Spark lance plein d’idées mais ne les termine pas vraiment et n’explique pas le détail. Par exemple, le baron et la baronne sont présentés comme des obsédés sexuels, ayant de chacun de nombreux « secrétaires particuliers » et « cousins » chacun de leur côté ou en commun. Je dis OK mais pourquoi. Qu’est ce que cela apporte à l’histoire ? Bien sûr, on voit bien l’intérêt de ne pas être dérangé dans la bibliothèque mais ensuite, quoi ? Un autre exemple. Les domestiques ont tout prévu. On se doute que c’est en espionnant leurs maîtres et en connaissant parfaitement leurs habitudes mais j’aurais aimé plus de détails.

En écrivant ce billet, je me rends compte que ce roman ne correspondait tout simplement pas à ce que je m’imaginais en lisant la quatrième de couverture : une histoire décrivant de manière cocasse les relations entre maîtres et domestiques. Clairement, ce n’est pas cela. C’est plutôt une histoire farfelue où le personnel de maison est plus intelligent que les patrons et surtout gère la maison et sa destinée plus que les propriétaires.

Références

Ne pas déranger de Muriel SPARK – traduit de l’anglais par Jean-Bernard Blandenier (Folio, 1988)

Un siècle de littérature européenne – Année 1971

Les couleurs de la ville de Liam McIlvanney

LesCouleursDeLaVilleLiamMcIlvanneyJe découvrais l’année dernière William McIlvanney. Cette année, je découvre le fils Liam, professeur de littérature en Nouvelle-Zélande. Il s’agit du premier roman de l’auteur, qui suit les traces de son père en matière de roman noir, d’une manière plutôt réussie.

Son héros, Gerry Conway, est journaliste à Glasgow, au Tribune on Sunday. Il dirige le service de politique écossaise. Gerry a la petite quarantaine, mesure 1m88 (détail sans importance mais je l’écris pour savoir si vous voyez une signification). Fraîchement divorcé, il ne voit ses deux petits garçons, Roddy et James, que le dimanche et le lundi.

Il attend donc avec impatience les vacances prévues dans cinq jours avec les enfants. En attendant, il essaye qu’on ne voit pas qu’au bureau il ne fait que meubler avec des sujets insignifiants. Pourtant, aujourd’hui, un correspondant lui annonce un sujet en or. Il a de quoi faire tomber la tête de Peter Lyons, le jeune politicien qui monte dans la toute nouvelle démocratie écossaise (sujet que j’ai trouvé très intéressant). Pour l’instant ministre de la justice, il est destiné à être très prochainement Premier Ministre.

L’informateur lui remet, par la suite, une photo datant du début des années 80 où l’on voit Peter Lyons « au milieu d’un groupe de paramilitaires unionistes en armes : les Nouveaux Covenantaires ». À ce moment-là, l’Écosse suivait les Troubles nord-irlandais. Une partie de la population suivait les protestants et une autre les catholiques. Cette question est donc toujours très sensible à Glasgow. Le journaliste soupçonne que Peter Lyons a eu des activités illégales dans ce groupe para-militaire.

Après un début d’enquête en Écosse, il se rend une semaine à Belfast (les vacances sont donc annulées). Il n’était pas revenu là depuis la fin du conflit. Il découvre un pays exsangue où les blessures ne cicatrisent pas. Officiellement, il n’y a plus de bombes, d’attentats, de meurtres mais les tensions entre catholiques et protestants sont toujours là ; personne n’a rien oublié. Gerry, le catholique, va déterrer tout cela quitte à se faire bastonner. Il est tellement désabusé que cela ne compte pas pour lui ; il joue pourtant sa carrière et sa vie d’homme, de père et de journaliste.

L’aspect qui m’a le plus plu dans le livre est le contexte. Je suis allée avec ma mère et mon frère en Irlande en 1997. Quand on est passé dans le Nord du pays, ma mère a dit à mon frère de bien vérifier à ne pas nous faire approcher de la frontière et je n’avais jamais vraiment compris pourquoi. Liam McIlvanney restitue très bien les Troubles, en tout cas, de manière très claire pour que je comprenne enfin car le livre décrit aussi la situation du pays à ce moment-là. De plus, il parle d’un aspect que je ne connaissais pas (ce n’est pas non plus le premier roman que je lis sur le sujet). C’est la participation très active des Écossais. Il restitue aussi avec beaucoup de précision le Belfast post-conflit : une ville sombre, où l’espoir n’est pas de mise car tout le monde garde ses rancœurs.

Comme je le disais ne préambule, McIlvanney a écrit un livre très noir : décors, personnages, histoires. Gerry ne croit plus en l’humain depuis longtemps et cela ne s’arrange pas avec son séjour à Belfast. Il a tendance à faire des commentaires sarcastiques à voix haute (en tant que lecteur, on en a bien d’autres). Même quand il va réussir à triompher des embuches, cela ne l’empêche pas de tout voir en noir. La fin, dévoilant l’identité de l’informateur, indique que Liam McIlvanney aussi est plutôt désabusé. Cela promet pour les prochaines romans.

Ce qui m’a le moins plus, c’est l’écriture. J’ai trouvé que parfois cela trainait en longueur et que cela donnait un côté surjoué aux sentiments. Cependant l’auteur maîtrise de bout en bout son histoire et son suspens.

Un autre bémol : la police d’écriture du livre. Il n’y a pas beaucoup de dialogues. Cela donne des blocs compacts écrits en tout petit. Il faut dire que j’ai un peu perdu l’habitude des Métailié papier car je les lies maintenant en électronique et je grossis systématiquement l’écriture de deux crans.

Références

Les couleurs de la villes de Liam McILVANNEY – traduit de l’anglais (Écosse) par David Fauquemberg (Métailié, 2010)

The Mystery of Mrs Blencarrow de Mrs Oliphant

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L’image illustre l’intérieur du livre (la première page quand on ouvre le livre et la dernière quand on le ferme). Ces jolis intérieurs sont la marque de fabrique des éditions Persephone puisque toutes les couvertures sont grises avec un rectangle blanc pour le titre (comme le livre dont je vous ai parlé ici). Il existe des éditions moins chers où la couverture est conventionnelle (avec image …) mais la mise en page du livre est identique.

Je continue mon exploration du catalogue de cette maison d’édition par un titre de l’Écossaise Mrs (Margaret) Oliphant (1828-1897), écrivaine victorienne en puissance. L’ouvrage rassemble deux nouvelles, très atypiques, The Mystery of Mrs Blencarrow et Queen Eleanor and Fair Rosamond.
Vous allez avoir l’impression que je dévoile beaucoup de l’histoire mais en fait, pour nous, lecteur moderne, le mystère semble évident tellement nous sommes habitués aux manipulations en matière amoureuse dans les romans.

La première histoire parle d’une femme, Mrs Blencarrow, veuve, hautement respectée dans son entourage (géographique et personnel). Elle gère seule (comprendre sans l’aide d’un homme) ses nombreux enfants, leurs fortunes car son mari l’avait jugée comme une femme avisée qui pouvait très bien se débrouiller toute seule. Elle est très bien secondé par un homme de confiance, Mr. Brown. Bien sûr, les gens du voisinage admirent mais sont extrêmement jaloux. Alors, quand par le plus grand des hasards, on apprend que Mrs Blencarrow s’est marié en secret … Les ragots commencent à circuler … Le pire est que ce mariage a eu lieu il y a trois ans ! Elle était veuve mais tout de même. Bien sûr, personne ne pense à se renseigner sur l’identité du mari. On comprend très vite que c’est le fameux Mr. Brown, même si Mrs Oliphant ne l’annonce pas avant la toute fin de cette nouvelle de 100 pages. Ils vivent leur amour en secret des enfants, du voisinage (même de nous).

À la lecture, cette nouvelle m’a paru incompréhensible. Elle était veuve, bon sang de bon soir ! J’ai lu ensuite la postface du livre, écrite par Merryn Williams, qui explique la vie de Mrs Oliphant mais aussi le contexte de cette nouvelle. D’après la postface, l’allusion est très claire à la reine Victoria, qui quand elle a perdu son mari en 1861, s’est vu soupçonné d’avoir une liaison avec un de ses domestiques, John Brown. Elle aussi était veuve, elle aussi avait beaucoup d’enfants à charge (9 si je ne me trompe pas). Il était humain qu’elle connaisse de nouveau l’amour à quarante ans (âge qu’a aussi Mrs Blencarrow dans la nouvelle). Visiblement non. La postface explique que les enfants dans le cœur des héroïnes de Mrs Oliphant tiennent un plus grand rôle dans leurs vies que leur féminité (c’était vraie aussi pour ma mère). Cela s’explique aussi parce que c’était ce que vivait l’auteur dans sa vie personnelle. Elle avait une famille nombreuse à charge et il est reconnu qu’elle n’a pas écrit que des chefs d’œuvre car elle était obligée d’écrire vite.

La deuxième nouvelle, d’une centaine de pages, est aussi absolument extraordinaire ! Avez-vous déjà lu dans des livres écrits à cette époque une histoire de double vie, dans le sens un homme est marié avec une femme puis en épouse une seconde. J’avais lu des histoires où on croyait le mari/la femme morte mais en fait ce n’était pas vrai mais la femme/le mari se sont mariés entre temps. Dans cette nouvelle, c’est clairement assumé ! Un homme, la cinquantaine, marchand à Liverpool, bien établi avec plein d’enfants est secondé avec succès par sa femme qui est clairement un élément de sa réussite. Tout à coup, il prétexte des voyages d’affaires à Londres qui doivent se répéter souvent car les affaires péricliteraient là bas. Là encore, lectrice moderne, j’avais flairé la double vie ! J’étais cependant fasciné par le fait de savoir si elle allait l’écrire. Oui, elle l’a fait. Le mari écrit un jour à la femme qu’il est malade et qu’il reste à Londres plus longtemps que prévu, la femme se précipite à Londres, ne le trouve pas au départ, le cherche et le trouve comme un jeune marié dans la maison d’une jeune demoiselle. Là encore, la première réaction est comment sauvegardé les enfants d’une telle infamie et cela va être l’obsession de la femme bafouée. J’ai trouvé cette nouvelle étonnante de modernité.

Un très bon recueil à mon avis, mais un peu triste car c’est tout de même deux mariages qui échouent.

Références

The Mystery of Mrs Blancarrow, suivi de Queen Eleanor and Fair Rosamond de Mrs Margarat OLIPHANT – postface de Merryn Williams (Persephone Books numéro 89, 2010)

L’attente de l’aube de William Boyd

Présentation de l’éditeur

En cette fin d’été 1913, le jeune comédien anglais Lysander Rief est à Vienne pour tenter de résoudre, grâce à cette nouvelle science des âmes qu’est la psychanalyse, un problème d’ordre intime. Dans le cabinet de son médecin, il croise une jeune femme hystérique d’une étrange beauté qui lui prouvera très vite qu’il est guéri, avant de l’entraîner dans une histoire invraisemblable dont il ne sortira qu’en fuyant le pays grâce à deux diplomates britanniques, et ce au prix d’un marché peu banal. Dès lors, Lysander, espion malgré lui, sera contraint de jouer sur le théâtre des opérations d’une Europe en guerre les grands rôles d’une série de tragi-comédies. Sa mission : découvrir un code secret, dont dépend la sécurité des Alliés, et le traître qui en est l’auteur. Sexe, scandale, mensonges ou vérités multiples aux frontières élastiques, chaque jour et chaque nuit apportent leur tombereau d’énigmes et de
soupçons. L’aube finira-t-elle par se lever sur ce monde de l’ombre, et par dissiper enfin les doutes que sème avec une
délectation sournoise chez le lecteur fasciné l’auteur de cet étonnant roman du clair-obscur?

Mon avis

Il s’agit donc du deuxième roman de cet auteur que je lis. Enfin, le premier, je l’avais plutôt écouté que lu.

Clairement, je reconnais un talent de raconteur d’histoires à William Boyd. Son intrigue est parfaitement dessinée pour être tortueuse à souhait. On ne sait pas toujours où il veut en venir ; en particulier, quand il sème des détails au cours du récit qui ne prennent sens qu’à la fin du roman. En plus, il mêle habilement récit d’espionnage et récits de guerre (Lysander est à l’arrière pour démasquer des traitres mais va se retrouver aussi au front dans les tranchées), histoire d’amour, de famille mais aussi de cul tout en revisitant le mythe de la psychanalyse de Vienne (il n’y avait pas que Freud et les psychanalystes n’étaient pas tous honnêtes). Le roman a tout pour être passionnant. Pourtant, j’ai mis quatre semaines à le lire (sans compter les innombrables pauses).

Quand je reprenais ma lecture, j’étais plutôt passionnée mais quand je l’arrêtais, je n’avais plus envie de reprendre le livre. Je crois que cela vient du héros Lysander Rief qui imprime son rythme à la narration. En effet, on s’attend à ce que le roman est un rythme plutôt frénétique, vu le nombres de péripéties, de lieux et d’histoires mais en fait, non. En effet, Lysander n’est que réflexions, hésitations, reculades. Il n’y va jamais franchement. C’est le genre de chose que l’on n’attend pas d’un espion, même amateur, ni même d’un acteur, qui devrait être assez habitué aux faux-semblants. Il est pourtant ‘une crédulité hallucinante. Il ne comprend qu’à la fin que la solution est de se méfier alors que tout le monde lui ment depuis le départ et le manipule de manière très opportune. Le caractère du héros imprime un rythme très lent à l’écriture de William.

Rétrospectivement, je pense qu’Orages Ordinaires m’avait déjà fait cet effet-là. Le truc c’est qu’alors c’était annoncé. On suivait le parcours d’un homme, de la gloire à la déchéance. Alors que pour ce roman-ci, on s’attend à une histoire d’espionnage et en fait, ce qui intéresse William Boyd, c’est le parcours de son personnages, physique comme psychique, au cours de la Première Guerre mondiale. L’espionnage n’est que le fond de son histoire. Mais cela, je ne l’avais pas compris en écoutant ce que les magazines, la radio et le libraire en disaient.

Références

L’attente de l’aube de William BOYD – traduit de l’anglais par Christiane Besse (Éditions du Seuil, 2012)

The Uncommon Appeal Of Clouds de Alexander McCall Smith

Vous en rêviez et je l’ai fait pour vous : acheter, lire et chroniquer le neuvième tome des aventures de Isabel Dalhousie. Pour ceux qui ont loupé les épisodes précédents, c’est un peu mon Amélie Nothomb à moi. Alexander McCall Smith sort chaque année au mois de septembre le volume où il fait évoluer Isabel Dalhousie (ses autres personnages de série sont à d’autres moments de l’année et comme je ne les ai pas encore lu, je m’en fiche un peu pour l’instant). J’ai commencé par le lire en poche puis en grand format puis en anglais en broché puis en anglais en relié (et pas question d’avoir cette série en électronique par contre, même si … on en reparle à la fin du billet)(si ce n’est pas du teasing, je me trompe). C’est pour vous dire comme je suis droguée !

Passons à l’histoire. Isabel commence à avoir une réputation bien établie. Celle d’une fouineuse dirons certains mais nous nous dirons d’une personne bien intentionnée qui est prête à aider son prochain même si elle ne le connaît pas. C’est le cas ici bien évidemment. Une voisine qu’elle n’aime pas (elle ne dit pas cela comme cela : elle n’arrive pas à avoir d’affinités avec elle et c’est l’objet de toute une réflexion d’éthique appliquée, qui je le rappelle est sa spécialité). Je disais donc, une voisine qu’elle n’aime pas vient la trouver pour lui parler du problème d’un ami. On vient de voler à une de ses connaissances un Poussin quand il ouvrait sa très belle demeure à la plèbe de la société. Franchement, à ce moment-là, j’étais perplexe : Isabel va-t-elle devoir enquêter pour retrouver une peinture ? alors que d’habitude soit elle se plante lamentablement ou bien elle n’y arrive pas. J’ai continué ma lecture et j’ai été rassurée. Elle ne sert que de soutien moral au gars qui s’est fait voler. Elle l’accompagne dans les négociations, les rançons … (parce qu’en Écosse ils font des vols de peinture assez bizarre tout de même ; je vous conseille de lire pour en savoir plus) et va rencontrer les enfants du détenteur du Poussin. Elle va même jusqu’à tout débloquer par une manœuvre plus qu’incertaine. À ce rythme, au tome 10, elle va carrément agir en pleine conscience.

On suit bien sûr le développement de sa vie personnelle. Elle n’a pas de problème avec Jamie mais avec Charlie cette fois-ci (son fils pour ceux qui ne suivraient pas). Grace, la bonne (mais en fait, elle fait tout et c’est pour cela qu’Isabel a le temps de tout faire), apprend en catimini les mathématiques à l’enfant alors que les parents ne veulent rien pousser. S’en suit des débats, une démission, un retour…

Eddie, l’employé de Cate, est amoureux et là encore, cela entraîne toute une réflexion car Isabel continue à réfléchir sur lui et surtout à éprouver une très grande curiosité à son égard. Comme Isabel, j’espère qu’un jour Alexander McCall Smith nous en dira plus parce qu’au bout de neuf épisodes, on n’a toujours aucun élément et on en est réduit au supputation.

Le tout est comme d’habitude émaillé de réflexions truculentes et bizarres. On se demande comment l’auteur arrive à mêler sur le papier toutes ces histoires qui n’ont absolument rien à voir les unes avec les autres. C’est un peu à mon avis ce qui fait le charme de cette série. Au contraire d’une série policière, où on suit l’enquêteur pour une enquête bien particulière, on arrive et on suit la vie d’Isabel pour un petit moment puis on la reperd de vue. Un peu comme si on rencontrait une vieille copine dans la rue, qu’on lui demandait comment cela allait, qu’elle nous invitait au café pour en parler et qu’on la reperde de vue jusqu’à l’année suivante.

Maintenant que j’ai fini de vous raconter toute l’histoire. Je lève le suspens. Je mettais tranquillement ce livre sur LibraryThing quand j’ai vu qu’il y avait un volume 7 et demi (c’est-à-dire entre le 7 et le 8) vendu en ebook. Les commentaires vont de bons à très mauvais mais quand on aime, cela ne compte pas à mon avis ! En plus, cela me fera patienter jusqu’à l’année prochaine, pour enfin lire le tome 10 !

Références

The Uncommon Appeal of Clouds de Alexander McCall SMITH (Little Browm, 2012)

Les Laidlaw de William McIlvanney

Ils sont trois et il devrait être plus si il y avait une justice dans ce bas monde. Je parle des trois volumes constituant la série des Laidlaw de William McIlvanney. C’est les livres qui m’ont occupés pendant trois semaines, qui m’ont empêché de vous faire des billets de lecture sur des livres que je suis la seule à trouver intéressant, c’est les livres qui m’ont guéri d’une de mes nombreuses déprimes. Il faut donc les lire ! J’ai déjà mis d’autres livres de l’auteur (et de son fils Liam McIlvanney) dans ma PAL car il faut ce qu’il faut dans la vie.

Ils sont donc trois, dans l’ordre, Laidlaw, Les papiers de Tony Veitch et Étranges Loyautés. Je les ai lu dans l’ordre inverse et franchement cela se lit très bien aussi !

Quatrième de couverture de Laidlaw

L’inspecteur Laidlaw enquête sur le meurtre d’une jeune fille. Laidlaw veut identifier le meurtrier, mais il veut aussi le soustraire à la vengeance populaire. Car, dans l’ombre de Glasgow, la pègre recherche l’assassin pour le mettre à mort.

Quatrième de couverture des Papiers de TonyVeitch

« Glasgow, un vendredi. La ville où l’on se dévisage. En descendant du train à la gare centrale, Mickey Ballater eut la sensation de débarquer dans le Nord, mais aussi dans son passé… »

Ainsi commencent Les papiers de Tony Veitch, qui narrent le destin pathétique d’un étudiant idéaliste à la recherche de son identité et qui, parmi d’autres, succombera, victime innocente d’un règlement de comptes entre truands. Dans cette affaire, l’inspecteur Laidlaw débusquera la vérité en dépit des doutes et des sarcasmes de ses collègues.

Quatrième de couverture d’Étranges Loyautés

Dan Scoular, « Big Man », est parti un matin et n’est jamais revenu. Un chauffard l’a écrasé sur la route. Sa veuve n’a pas besoin d’un « pleureur », mais d’un champion, quelqu’un qui fera justice pour son mari.

Jack Laidlaw relève le gant. Lui-même est au-delà des larmes. Son frère est mort et il cherche à comprendre pourquoi : suicide, accident ou meurtre ? Au cours de sa quête, Laidlaw croise les fantômes de son passé : rêves jeunesse déçus, amours perdues et ces « étranges loyautés » personnelles qui amènent les êtres à trahir les idéaux promis.

Mon avis

Les trois volumes sont de facture identique, c’est du très très bon. On n’est pas dans le whodunit avec des enquêtes où l’important est de trouver le meurtrier après un raisonnement très compliqué. On est dans le roman bien noir de chez noir, avec un enquêteur qui descend dans les bas-fonds de Glasgow.

Glasgow est un des personnages principaux de cette trilogie. Il s’agit du Glasgow d’avant et de la réhabilitation de quartier entier. C’est un Glasgow pauvre, ouvrier, où la débrouille règne, où les décisions se prennent dans des pubs, ou il y a des règlements de compte à foison mais on reste tout de même entre gentlemen. Londres est très très loin des préoccupations des habitants ; on ressent le particularisme écossais (ils ne sont pas anglais). William McIlvanney, né dans le Ayrshire, à Kilmarnock, sait de quoi il nous parle en tant que fils de mineur, enseignant à l’Université de Glasgow dans les années 60-70.

L’autre personnage principal, c’est Laidlaw. Un flic pas comme les autres. Il est bien sûr dépressif et alcoolique. Cependant, il a une exigence de vérité (sur les affaires qu’il cherche à résoudre ou même sur la société en elle-même), de refus de l’hypocrisie humaine qui le dépasse lui-même je crois (c’est ce qui à mon avis en fait d’excellents romans noirs. C’est cela pour moi leurs fonctions. Dire ce que la société n’a pas encore vu). Comme on est jamais mieux décrit que par les autres, je vous cite la description de Laidlaw faite par sa femme :

Elle entendit Jack redescendre l’escalier. Un court instant, elle pensa avec nostalgie à la façon dont ils avaient été dans le passé. Mais cette quête intense qui était en lui et qui l’avait d’abord attirée, était également ce qui les avait séparés, parce qu’elle n’avait jamais cessé. Elle avait pensé qu’elle tendait vers quelque chose où elle aurait sa part. Maintenant, elle était convaincue que le plus loin qu’il irait sur cette voie serait le moment où on lui fermerait les yeux. Il fouillait tout jusqu’à la moelle puis passait à autre chose.

Elle l’entendit remonter l’escalier pour se coucher. Chevalier errant de la Brigade Criminelle, pensa-t-elle amèrement. Le problème avec lui, se prit-elle à remarquer, c’est qu’on ne savait jamais si on était la princesse ou le dragon.

Il y a aussi la description de Laidlaw par son nouveau collègue, Brian Harkness que l’on suivra pendant les trois volumes :

La chose la plus frappante chez lui et qu’Harkness avait remarquée chaque fois qu’il l’avait vu, c’était la préoccupation. On ne le trouvait jamais l’esprit vide. On pouvait imaginer que s’il y avait un débarquement sur une île déserte pour le secourir, il aurait quelque chose à terminer avant qu’on l’emmène. Il était difficile de l’imaginer flânant, c’était toujours vers des destinations précises qu’il allait. Harkness se souvint qu’il était l’une d’elles. D’autres infinies possibilités devraient attendre.

Ce qui m’a frappé, c’est que lorsqu’on lit les trois volumes d’affilés, on observe la lente désagrégation de l’intégration sociale de Laidlaw. Dans le premier tome, il est marié, pas très heureux en ménage. Dans le deuxième, il est séparé, vivote avec sa maîtresse. Dans le troisième, il est divorcé, en voie de se séparer de sa maîtresse. Il se sent seul après la mort de son frère, continue à entretenir des relations avec ses connaissances mais il ne va plus laisser personne l’approcher. Il est seul, se détruit lui-même (comme si il en avait déjà trop vu à 40 ans, comme si il était désespéré parce qu’il avait vu). C’est comme si une telle personne ne pouvait pas s’adapter à la société, comme si il fallait forcément abandonner tout ce que l’on pense, faire comme les autres pour pouvoir avoir une petite place dans la vie.

Laidlaw c’est une faculté qu’on reste humain même quand on est un criminel au contraire de ce que l’on peut lire dans les journaux où dès lors que vous avez commis quelque chose, vous ne pouvez plus être humain car sinon cela signifie que tous les humains peuvent faire la même chose. Un dialogue dans le premier tome illustre bien cela :

 – Et merde, dit Harkness. C’est sans espoir. Comment doit-on faire des rapprochements avec un truc pareil ? Comment doit-on le relier à ça ?

– Parce qu’il est relié avec nous.

– Parlez pour vous.

-Comment ça ? dit Laidlaw. Vous reniez l’espèce ?

– Non. C’est lui qui l’a reniée.

– Pas aussi simple que ça.

– Pour moi, si.

– Alors, vous êtes un cave. Bientôt vous allez me dire que vous croyez aux monstres. J’ai un gosse de six ans qui a le même problème.

-Vous n’y croyez pas ?

– Si c’était le cas, il faudrait que je croie aux fées. Et je n’y suis pas tout à fait préparé.

– Que voulez-vous dire ?

Laidlaw avait fini de manger. Il but une gorgée de son café.

– Écoutez. Ce que je veux dire, c’est que c’est la fausse noblesse qui fait les monstres. On n’a pas l’une sans l’autre. Pas de fées, pas de monstres. Simplement des gens. Vous savez ce qu’est l’horreur de ce genre de crime ? C’est l’impôt que nous payons pour l’irréalité dans laquelle nous avons choisi de vivre. C’est la peur de nous-mêmes.

Harkness réfléchissait.

– Et alors, qu’est-ce qu’on est là-dedans ?

– Des doublures, dit Laidlaw. Les autres peuvent se permettre de coller l’étiquette « monstre » dessus et de le mettre aux oubliettes. Je suppose que la société ne peut pas faire autrement ou alors, ça ne marcherait pas. Il lui faut faire comme si de telles choses n’étaient pas vraiment le fait des gens. Nous, on ne peut pas se le permettre. On est cette putain de machine urbaine à tête d’homme. C’est-à-dire des policiers.

Harkness remuait gentiment la cassonade avec sa cuiller.

– Allons, dit-il. Allez voir dehors. C’est une belle matinée de printemps. Ces gens qui marchent, là, ce qu’ils font est différent du mode de vie de cet individu.

– Ils se servent d’un langage, dit Laidlaw. Votre mode de vie vous est enseigné comme une langue. C’est de cette façon que vous vous exprimez. Mais tout langage en cache autant qu’il en révèle. Et il y a un tas de langages. Tous sont humains. Le meurtre est un message tout ce qu’il y a d’humain. Mais il est codé. C’est à nous d’essayer de déchiffrer le code. Mais ce que nous recherchons, c’est une partie de nous-mêmes. Si on ne sait pas cela, on ne peut rien entreprendre.

– Excusez-moi s’il y a une parties de nous-mêmes qui me rend malade.

– D’accord, dit Laidlaw. Vous pouvez même pleurer si vous voulez. Ça éclaircit le regard.

À noter, William McIlvanney est considéré comme un des inspirateurs du Tartan noir.

Le style peut dérouter pour deux raisons : il y a beaucoup de dialectes (cela se comprend très bien néanmoins) et il y a des vérités vraies sur la société humaine qui semblent plaquer dans le texte.

Laidlaw se souvint que l’une des choses dont il avait le plus horreur était l’élitisme. Nous faisons partie des autres sous peine de nous renier.

Prises séparément, elles vous mettent une grande claque dans la tête sauf que quand il y en a trop vous ne savez plus trop où vous êtes. C’est un peu pareil pour les images qui arrivent tout d’un coup.

Je n’en ai pas fini avec cet auteur parce qu’il me semble qu’il a encore des choses à me dire.

Références

Laidlaw (1977), Les Papiers de Tony Veitch (1983), Étranges Loyautés (1991) de William McILVANNEY (1936 – ) – traduit de l’anglais par Jan Dusay (pour les deux premiers volumes) et par Freddy Michalski (pour le troisième)(Rivages Poche)

Livres lus dans le cadre des 12 d’Ys dans la catégorie Auteur en Mc.

À l’ouest du monde de Kenneth Steven

Un extrait

Un soir, je me trouvai sur un pont qui enjambait la Clyde. L’eau qui coulait en dessous ressemblait à de l’huile ; sa surface était embrasée par le dernier rougeoiement du soleil couchant. Des morceaux de métal et du bois cassé remontaient des rives comme les os d’étranges créatures. L’eau empestait la maladie. En la regardant, je me rappelai l’eau de Hirta, sa joie fraîche et claire lorsqu’elle jaillissait de terre et dévalait la colline en millions de cristaux. Je me revoyais allant moi aussi de la source à la mer et compris que c’était en quelque sorte l’image de ce que j’étais devenu ; ma vie semblait aussi inutile et corrompue que cette rivière qui coulait à mes pieds, qui s’envasait progressivement en direction de la mer. [p. 101]

Présentation de l’éditeur

Saint-Kilda est un minuscule archipel battu par les vents aux confins du monde connu, à l’extrême ouest de l’Écosse. Une terre sans un arbre, sauvage, misérable, où vivent les Gillies, famille disciplinée, repliée au sein d’une communauté austère. Brutalement la mort des parents puis le départ de l’île viennent bouleverser l’ordre des choses. L’aîné et narrateur, Roddy, échoue sur le continent sans pouvoir trouver sa place dans le clan familial familial en lambeaux. L’émouvant itinéraire d’un homme déraciné, orphelin de son île, en quête de nouveaux repères.

Mon avis

Il est évident que j’aime d’amour ce livre.

D’abord, il raconte en partie Saint-Kilda. N’importe qui me connaissant sait que ce genre de paysages, où il y a plein de vents, de la nature, me fascinent et m’attirent en tout cas en littérature (alors que je suis persuadée que je ne saurais pas me débrouiller dans un tel environnement ; c’est sûrement cela qui me fait envie). Le narrateur, Roddy, a passé toute son enfance à Hirta ; il y a vécu les plus belles années de sa vie même si c’était un environnement rude. Il y a eu l’amour des siens, les rivalités avec son frère, l’expérience d’une communauté soudée.

Il est évident que lorsque son père meurt et que l’année d’après les habitants d’Hirta sont évacués vers le continent, son monde s’écroule (ainsi que son enfance). C’est un livre sur le déracinement bien évidemment mais ce qu’il y a de particulier ici, c’est qu’il ne pourra jamais retrouver ce qu’il a perdu, même des bribes. Ce n’est pas un monde qui s’écroule mais un monde qui disparaît. Le livre est construit par l’alternance entre les récits du passé et les récits du présent (lui, vieux, dans un hôpital américain, en train d’écrire ses souvenirs pour des descendants qui n’existent pas). Roddy a alors une pensée très significative : est-ce qu’il est le dernier survivant de Saint-Kilda, à avoir connu ce monde oublié, cette civilisation perdue.

Il y a tout le côté aussi sur la reconstruction du clan familial après des décès subits et très rapprochés et là encore Kenneth Steven tape juste (d’après ma maigre expérience après le décès de mes grands-parents). Je trouve qu’il fait bien le parallèle avec la fin de la vie sur l’île. De même qu’en faisant parler un homme en fin de vie, c’est une partie de notre monde à tous qui sombrent dans l’oubli. On pourrait dire que ce roman se résume par les mots fin de monde et oubli.

Tout cela est servi par une écriture magnifique, qui fait rêver tellement elle est poétique, évocatrice. Encore une fois, je n’ai pas rendu justice au livre mais il est magnifique.

Un autre avis

Celui de Yvon.

Références

À l’ouest du monde de Kenneth STEVEN – traduit de l’anglais (Écosse) par François Chardonnier (Autrement, 2008)