L’étrange mémoire de Rosa Masur de Vladimir Vertlib

LEtrangeMemoireDeRosaMasurVladimirVertlibIl y a trois semaines j’ai trouvé ce livre à la bibliothèque de l’institut Goethe. J’étais un peu surprise car allant à Gibert Joseph très souvent, je ne l’avais pas vu sur la table des sorties germanophones. En plus, je le guettais puisque je l’avais repéré pour mes envies de rentrée littéraire à cause d’une phrase de la quatrième de couverture « Vladimir Vertlib écrit là un grand roman russe, énergique, fascinant, qui vous emporte à sa suite aussi sûrement que le cours de l’Histoire ». Le fait qu’un auteur allemand écrive un roman russe m’a tout de suite attiré. C’est donc une première sur ce blog. Vous avez une chronique d’un livre qui sort aujourd’hui (en fait le 18 février, mais j’écris le billet le 17) !!! Je pense qu’il était déjà à la bibliothèque car il y a une rencontre organisée lundi 22 février à la bibliothèque de l’institut Goethe de Paris, à 19h00.

J’ai adoré ce livre ! Je lui mettrai 4.5/5 sur LibraryThing à mon avis. C’est typiquement le type de roman qui vous remonte le moral (ce n’est pas un livre doudou par contre) en vous plongeant dans un univers romanesque qui vous fait tout oublier.

Le livre commence par une scène dans la cuisine d’un appartement communautaire, à la toute fin des années 90, à Saint-Pétersbourg, entre un homme âgé d’une soixantaine d’année, Kostik Schwarz, et une prostituée âgée aussi, qui autrefois a appris le français et rêve d’Aix-en-Provence. Kostik vit avec sa femme Frieda et sa mère Rosa Masur, âgée de 92 ans, le fils unique du couple ayant immigré en Allemagne. C’est un peu le débat entre les membres de la famille : doit-on rester en Russie ou partir en Allemagne. Kostik ne fait qu’hésiter et c’est Svetlana, la prostituée, qui l’aidera, le forcera en fait, à prendre la décision d’émigrer. Une fois arrivés tous les trois, c’est la déception. Ce n’est pas aussi extraordinaire qu’on le dit… et surtout, l’important pour Rosa est que Kostik n’est toujours pas heureux. Il rêve d’Aix-en-Provence !

Un problème financier se pose alors pour Rosa, qui veut absolument lui faire plaisir.Elle tombe miraculeusement sur une solution. À l’occasion du 750ième anniversaire de la ville, Giricht propose à « ses étrangers » de raconter quelque chose d’intéressant contre 5000 marks. Il y aura de nombreux entretiens indemnisés … Elle y voit un coup de la providence et se rend donc aux auditions accompagné de sa meilleure amie, morte depuis 60 ans à Leningrad. Elle a 92 ans tout de même. Plusieurs immigrés russes font la queue mais c’est elle qui sera choisit.

À 92 ans, Rosa Masur est une femme très décidée et surtout très inventive pour résoudre ses problèmes. Elle va donc commencer à raconter sa vie de juive russe, née dans un petit village de Biélorussie en 1907, dans la Russie tsariste et soviétique (elle ne va pas dans l’Histoire post-soviétique). Elle raconte les pogroms, la Première Guerre mondiale, l’éducation des filles, a fortiori juives, à l’époque, l’envie de faire des études de juriste, l’impossibilité de les faire à cause des « amitiés anti-révolutionnaires » de son père, ou de son grand-père (je ne sais plus), son travail à l’usine pour obtenir une bourse, la Nouvelle Politique Économique (NEP), son mariage, la naissance de ses deux enfants, son travail dans une maison d’édition où elle est chargée de traduire de l’allemand, les difficultés avec Kostik qui était un enfant difficile, l’évacuation de Leningrad à la Seconde Guerre mondiale, en charge de 100 enfants avec seulement quatre autres adultes, le siège terrible de Leningrad, le combat pour faire admettre son fils à l’université à une époque où les juifs soviétiques y avaient très peu accès … Elle ira même jusqu’à rencontrer Staline, tout de même. Elle passe sous silence

Rien que tout cela résumé en 410 pages, je trouve cela extraordinaire ! Mais, en fait, Vladimir Vertlib glisse dès le départ qu’il peut y avoir des inventions de Rosa dans le récit (plus cela dure, plus il y a de séances indemnisées, plus le voyage à Aix-en-Provence se rapproche). L’auteur le rappellera très régulièrement, un peu comme pour réveiller la conscience du lecteur, qui aurait pu se faire endormir par Rosa. À chaque fois qu’il a fait, je me suis dit en moi-même qu’elle était franchement extraordinaire tout de même. Même inventé tout cela, avec autant de détails, à cet âge, montre un très fort esprit de décision. Esprit énergique qu’elle a d’ailleurs montré tout au long de sa vie. Tout le roman décrit une femme de tête, fière d’elle, ferme dans ses convictions, qui ne s’en laisse jamais compter par les autres. Vous aurez compris que le personnage principal est tout simplement extraordinaire (il m’a beaucoup beaucoup plu).

Les personnages secondaires sont du même acabit. On ne rentre pas du tout dans leur psychologie mais par contre, chacun est décrit de manière précise dans ses comportements et dans ses gestes. On voit chacun. Cela fait qu’on ne se perd jamais dans le roman. J’ai laissé ma lecture parfois pendant deux-trois jours et à chaque fois, je n’ai eu aucun soucis à me remettre dedans, à retrouver les personnages et à me remettre dans l’ambiance. En fait, pendant ma lecture, ma belle-sœur lisait le livre qu’elle m’a offert à Noël et que je n’ai pas aimé. Elle me disait au téléphone qu’elle comprenait qu’on ne puisse pas adhérer au style mais à l’histoire, quand même elle était bien. Je n’ai rien dit pour ne pas être méchante mais j’avais envie de répliquer en m’aidant de ce livre. En 300 pages, son auteur n’a pas réussi une fois à me faire la Sologne, à notre époque alors que j’y suis passé avec ma mère. Vladimir Vertlib arrive lui à me faire voyager en quelques pages dans un pays que j’ai certes visité (en touriste et donc je n’ai vu ques les bons côtés) mais pas à cette époque. Ne parlons pas de l’histoire qui se résume dans son livre à des histoires d’amour, même pas entières. Par rapport au livre de Vladimir Vertlib, que puis-je dire. À mon avis, c’est la différence entre une histoire romanesque et une histoire qui ne l’est pas (qui ressemble un peu trop à la vie de tous les jours et où l’auteur ne voit pas ou plus l’intérêt d’ajouter ou d’inventer des détails que tout le monde connaît).

C’est le premier roman de Vladimir Vertlib traduit en français (j’espère qu’il y en aura beaucoup d’autres ou que je pourrais les lire en allemand). Il a été publié pour la première fois en 2001. L’auteur est né en 1966 à Leningrad (Saint-Pétersbourg) et a émigré en 1971 en Israël avec sa famille. Il vit actuellement en Autriche.

En conclusion, j’espère que vous avez compris que j’ai adoré ce livre, que je vous le recommande si vous aimez les romans avec plein de choses dedans, et pas seulement si vous êtes intéressé par la Russie du XXième siècle.

Références

L’étrange mémoire de Rosa Masur de Vladimir VERTLIB – traduit de l’allemand (Autriche) par Carole Fily (Éditions Métailié, 2016)

P.S. Par contre, je signale que le « mais parents » de la page 286 fait mal aux yeux. Il faut prévoir vos lunettes de soleil.

Les années d’Angleterre de Norbert Gstrein

LesAnneesDAngleterreNorbertGstreinJ’ai trouvé ce roman poisseux (au sens propre comme au sens figuré). Une psychiatre autrichienne se retrouve à Londres dans une exposition organisée par l’Institut autrichien où elle tombe sur une photo de Hirschfelder, un écrivain autrichien très secret, qui a émigré en Angleterre juste avant la Seconde Guerre mondiale. Le nom de cet auteur ne dit pratiquement plus rien à personne. Ce n’est pas son cas car le monsieur a été le sujet des recherches de son ex-mari, Max, dont elle est séparée depuis cinq ans (une des causes pourrait en être la communication écrite par Max sur l’auteur). A cette exposition, il y a aussi la troisième et dernière femme de l’auteur, Margaret. Elle la convie chez elle où elle lui parle de son mari défunt, de leur vie mais aussi du passé de l’écrivain.

En effet, en 1940, lorsque l’on craignait l’arrivée des Allemand en Angleterre, Hirschfelder a été emprisonné dans un camp sur l’île de Man. Son émigration était le fait de son père (non juif et influent) qui voulait le protéger et se protéger aussi (pensez-donc, il n’assumait pas d’avoir fait un enfant avec une femme de confession juive). De plus, sa mère et son beau-père venait de se suicider aux regards des évènements qui se passaient dans le pays. Son père, donc, l’avait envoyé dans la famille de sa secrétaire-maîtresse, la famille d’un juge où il devait faire différents travaux et apprendre l’allemand aux enfants. Là dessus, il tombe amoureux de la bonne Clara, la femme (un brin psychopathe et parano) le prend en grippe et en souffre douleur, il se prend d’affection pour la grand-mère, il laisse le juge indifférent. Tout cela aurait pu bien se passer mais tout le monde prend peur : Clara fuit, la mère ne le soutient pas quand la police vient pour l’emmener. Et donc le voilà dans un camp sur l’île de Man. Un camp que les Anglais trouvaient un peu trop bien pour leurs prisonniers puisque quand Londres était sous les bombes, l’île restait épargnée. Il rencontre là-bas des compatriotes qui sont bien sûr différents de lui et se rapproche de deux hommes le Blafard et le Balafré (deux amis qui ont une histoire commune) et d’un troisième Harasser qui se prétend de la même région que notre écrivain. Ce dernier a aussi une histoire compliquée puisque ses parents l’ont envoyé en Angleterre après qu’il soit tombé amoureux d’une jeune fille juive qui se cachait, avec son père, dans l’hôtel de la famille (où ils ont été arrêtés si on simplifie).

Sur son lit de mort, Hirschfelder confie à sa femme avoir tué un homme, Harasser. Elle, elle ne sait pas qui c’est au moment où il lui en parle. C’est la psychiatre autrichienne qui va découvrir tout cela après enquête. En fait, non, elle va imaginer tout cela après enquête et rencontre des deux autres femmes. On va alterner présent (et donc enquête et rencontre) et passé (récit à la deuxième personne du singulier, inventé par la psychiatre suivant ce qu’elle croit savoir). Ce qu’elle va découvrir, c’est que tout le passé de l’homme est différent de ce qu’elle croyait mais aussi que l’identité de cet homme est multiple puisque chaque personne qui l’a rencontré le décrit de manière différente et surtout contradictoire. J’ai lu que c’est un roman sur l’identité mais personnellement je crois que c’est plutôt un roman sur l’absence d’identité. L’homme est changeant, multiple, incohérent, menteur et finalement, ce que je retiens est que l’identité est faite par l’homme qui la possède et non par son entourage.

Pourquoi ai je trouvé ce roman poisseux ? Tout simplement parce qu’il n’y a rien qui illumine le roman. On reste aux niveaux de petites mesquineries, de trajectoires de vie qui n’ont rien apporté à personne. Rien n’élève le débat ; cela donne l’impression d’être englué dans une histoire d’usurpation d’identité, de mensonge (mais aussi d’insatisfaction pour la psychiatre) et de ne pas pouvoir en sortir. J’ai lu le livre en entier avec intérêt mais à chaque fois que j’ai fermé le livre, je ne me suis pas sentie bien et je n’avais aucune envie de le reprendre.

Références

Les années d’Angleterre de Norbert GSTREIN – roman traduit de l’allemand par Bernard Lortholary (Du monde entier / Gallimard, 2002)

La famille allemande dans tous ses états

Je viens de prendre ma douche et au cours de celle-ci, je réfléchissais à comment je pouvais intitulé ce billet pour vous donner envie de le lire jusqu’à la fin. La semaine dernière, j’ai lu deux livres dont le sujet principale était la famille ; les deux livres étaient en langue allemande. J’en ai tiré beaucoup d’enseignements :

  1. Ne pas se marier avec un allemand ;
  2. Et / Ou Ne pas faire d’enfant avec lui ;
  3. Et / Ou Ne pas aller habiter n’importe où en Allemagne (je l’ai déjà dit plusieurs fois mais je suis en train d’apprendre l’allemand et donc, je lis aussi des livres simplifiés où la famille allemande est plutôt un père blond avec un chapeau tyrolien, des chaussettes longues et un short, une mère nourricière et blonde, une petite fille avec des nattes et un garçon blond, le tout formant un très grand paquet d’amour) (je vous laisse le choix de la couleur de cheveux de la fille) .

J’aurais pu intituler ce billet de manière intellectuelle « Analyse comparée de deux romans de langue allemand dont le sujet principale est la famille dans la société post-68 ». J’ai réfléchi à tout cela dans ma douche et je commençais à rédiger dans ma tête un billet extrêmement bien construit comme d’habitude.

Et là, le drame s’est produit. Je suis remontée dans mon bureau et je me suis rendue compte que l’un des romans était autrichien. Donc, j’avais trois possibilités :

  1. Renommer mon billet (trop difficile de faire œuvre d’imagination à cette heure-ci) ;
  2. Généraliser les enseignements ci-dessus décrits ;
  3. Clairement indiquer que j’étais une menteuse et une usurpatrice (j’ai choisi cette troisième possibilités parce que même pas peur).

Devoirs d’école de Jakob Arjouni

On va commencer par le roman allemand (parce que quand même il y a le titre). Il s’agit de Devoirs d’école de Jakob Arjouni. Vous pouvez trouver un excellent avis sur le blog de Cachou. On suit Joachim Linde, professeur d’allemand, qui à la veille d’un grand week-end où il a prévu d’aller dans les environs de Berlin, termine un cours sur « les écrivains allemands d’après-guerre et leurs prises de position sur le Troisième Reich ». La discussion dégénère. On en vient à parler de la relation que doivent entretenir les Juifs et les Allemands après le génocide de la Seconde Guerre mondiale et les prises de position qui doivent être celles de l’Allemagne vis à vis d’Israël. La discussion reste dans la bien-pensance et les pensées non personnelles (on cite l’opinion publique) . Tous les élèves voient le noir de l’autre côté de la rue (les camps sont partagés). Dans cette scène d’ouverture, Jakob Arjouni dénonce une société où le débat ne peut pas être serein. Chacun s’emporte mais personne ne réfléchit. Pour le pédagogue qu’il se prétend, ce cours se termine donc sur un échec.

DevoirsDEcoleJakobArjouniJoachim rentre donc chez lui pour prendre ses affaires et prendre le train pour Berlin. Il tombe sur le petit ami de sa fille venu chercher ses affaires. Elle ne vit plus dans la maison familiale depuis quelques mois. Le petit ami accuse clairement le père d’être responsable de ce départ, suite au harcèlement (à caractère sexuelle) qu’il a fait subir à sa fille.

Il faut bien voir que tout au long du roman, on a uniquement le point de vue de Joachim même si l’histoire est racontée par un narrateur extérieur. En tant que lectrice, j’étais encore dans la première scène et je pensais que ce n’était pas possible mais bon, quand même … si elle le disait. Pourtant, il se prétendait un pédagogue (et sur cela qu’il va insister tout au long du livre). L’édifice commence à se fissurer. On voit Joachim comme un homme et non plus comme un personnage de roman. Là-dessus, le téléphone sonne. C’est la mère d’une de ses élèves qui l’engueule comme une harpie à la suite du cours, qui menace de le faire virer, de prévenir les journalistes … Joachim garde son calme, se montre raisonnable en plus. Quand j’ai lu le livre, je me suis demandée si le livre allait tourner au Dr Jekyll / Mr Hyde (un personnage publique et un personnage privé) parce que je commençais à avoir des doutes sur l’homme Joachim. D’autant que je venais de faire la connaissance du fils de la famille, membre actif d’Amnesty International, jeune et emporté comme il sied à son âge, cette connaissance se faisant à travers les yeux de Joachim (j’espère que mon père ne pense pas cela de moi ou en tout cas en ces termes). Joachim ne semble pas capable d’offrir un quelconque amour au sien. Ainsi, on apprend que sa femme est en hôpital psychiatrique parce qu’elle est en dépression.

On découvre une famille de quatre personnes complètement disloquée, des individus qui n’ont plus rien à voir les uns avec les autres. Ce Joachim est pourtant le même que le pédagogue.

Le roman va parler de la famille mais surtout de comment le scandale du harcèlement va éclater en un week-end et avoir des répercussions dans la vie intime et professionnelle de Joachim.

Jakob Arjouni nous décrit un homme dans toute sa complexité et sa dualité, d’autant qu’ici on a accès à toutes ces pensées (après moi je ne sais pas si tous les hommes allemands n’ont pas les mêmes pensées). Un thème important du livre est la dénonciation de l’hypocrisie de bons nombres de notables : bien sous tout rapport mais avec un grands nombres de secrets et de cadavres dans les placards.

Cependant, la force du roman à mon avis (même si c’est contradictoire avec ce que j’ai dit précédemment) est de nous mettre en position de juge de l’affaire. Dans la scène d’ouverture, on ne peut qu’être d’accord : le débat ne doit pas être noir ou blanc, qu’il doit être réfléchi et éclairé. Quand dans la suite du roman, on doit, en tant que lecteur, se poser la question de savoir si Joachim est coupable du harcèlement sur sa fille, on est pris entre deux positions : le harcèlement (même si il est mental et pas physique) est une chose des plus horribles qui peut arriver à une femme / à une fille / à une fillette (on prend le parti de la mère et de la fille, puis du fils) et la défense de Joachim (je n’ai pas su rendre ma famille heureuse et oui j’ai des torts mais qu’en pensée -> c’est le mal quand même à mon avis) (c’est pour cela que je n’aimerais pas être dans la tête d’un homme allemand ou pas). On se dit que la situation n’est pas aussi claire que cela. Personnellement, il m’a été impossible de conclure mais au cours de la lecture, je n’ai pas arrêté de changer d’avis entre compassion, rejet … c’est-à-dire entre des sentiments qui ne permettent pas de se faire une idée sereinement (je rappelle aussi que je suis quelqu’un de naïf et que j’ai tendance à un peu croire tout le monde). Pour moi, cela ressemble à une démonstration magistrale même si je trouve que le fait que le narrateur suive uniquement Joachim biaise tout.

Le tout est servi par une écriture / traduction très fluide qui fait que les pages se tournent toutes seules (le livre ne fait que 150 pages en plus).

Nous avons tué Stella de Marlen Haushofer

J’ai lu aujourd’hui ce court roman / longue nouvelle de Marlen Haushofer, auteure autrichienne (1920-1970).

Encore une famille bourgeoise, un homme « fait pour prendre du plaisir », une femme qui aurait pu jouer dans Desperate Housewives, une petite fille et un adolescent : Richard, Anna, Annette et Wolfgagng. Le père n’a d’yeux que pour sa fille à qui il cède tout et la mère n’a d’yeux que pour son fils (là encore, j’ai trouvé que la relation était très malsaine). Le père « fait pour prendre du plaisir » enchaîne les maîtresses comme les saucisses (si c’était en France, j’aurais dit comme des baguettes de pain parce que cliché un jour, cliché toujours).

NousAvonsTueStellaMarlenHaushoferL’équilibre précaire de cette famille est complètement perturbé quand Louise, une « amie » d’Anna, lui demande de prendre en pension sa fille Stella (qu’elle ne supporte pas). Trois ans après, Stella est morte sous les rues d’un camion. On dit que c’est un accident même s’il y a peu de doutes sur le suicide. Les 70 pages de ce livre sont la confession de Anna sur comment on en est arrivé à cette situation.

Je spoile beaucoup : l’homme « fait pour prendre du plaisir » a pris du plaisir avec la jeune fille et la femme qui savait n’a rien fait quand l’homme a rompu (ni même avant pour empêcher le tout).

Ce qui ressort du livre, c’est la solitude de tous les personnages : Anna regarde son jardin depuis que Wolfgang l’a délaissé depuis qu’il a compris le souci de ne surtout pas faire de vague. Le père continue ses conquêtes et de vivre sa vie de manière effrénée. Je trouve personnellement cela toujours très suspect.

Là encore, l’auteur dénonce l’hypocrisie, la bien-pensance, les adeptes du « surtout ne pas faire de vague ». Jakob Arjouni est plus ambitieux puisque lui parle de la société alors que Marlen Haushofer reste dans le couple.Pourtant Marlen Hashofer assure une conclusion simple, la prise de conscience d’Anna :

Et tandis que la chair de Stella se détachant des os imprègne les planches du cercueil, le visage de son meurtrier se reflète dans le ciel bleu des yeux innocents d’une enfant.

Je n’ai pas choisi de lire ce livre par hasard. Il y a quelques mois j’ai lu L’Inondation de Evgueni Zamiatine, paru aux éditions Sillage :

Dans le Saint-Pétersbourg des années 1920, Sofia et Trofim, couple sans enfant, voient leur union se fissurer peu à peu. Sofia décide d’adopter une jeune orpheline du voisinage, Ganka. Ce qui devait préserver son mariage va amener la catastrophe : Trofim cède au charme de l adolescente. Anéantie, Sofia s enferme dans le mutisme. Les eaux de la Neva commencent à monter…

J’avais lu que le thème du livre de Marlen Haushofer se rapprochait de celui de la nouvelle de Zamiatine et comme vous pouvez le juger au résumé ce n’est pas faux même si le livre de l’Autrichienne reste plus terre à terre à mon avis. Je ne vais pas en parler plus car mon billet n’est pas sur la famille allemande.

LInondationZamiatineJ’ai aussi lu au mois de juillet un autre livre où la famille allemande était mise à mal : L’inconstance de l’espèce de Judith Schlansky. Je ne vous fait pas un commentaire ici car je ferais un billet avec les extraits les plus dans un billet hautement intellectuel intitulé : « Tu as toujours voulu savoir pourquoi ta prof de biologie te disait que tu descendait du singe ; rentre dans ses pensées et tu apprendras pourquoi mais gare à toi ! »

Références

L’Inondation de Evgueni ZAMIATINE – traduction de Marion Roman (éditions sillage, 2013)

Nous avons tué Stella de Marlen HAUSHOFER – roman traduit de l’allemand par Yasmin Hoffman et Maryvonne Litaize (Actes Sud / Babel, 2010)

Devoirs d’école de Jakob ARJOUNI – traduit de l’allemand par Marie-Claude Auger (Christian Bourgois, 2007)

Une siècle de littérature européenne – Année 1985

Les effrois de la glace et des ténèbres de Christoph Ransmayr

LesEffroisDeLaGlaceEtDesTenebresChristophRansmayr

La première page

 Avant tout

Que reste-t-il des aventures qui nous ont conduits à passer des cols verglacés, à franchir des dunes et si souvent à longer des highways ? On nous a vus parcourir des mangroves, des paysages de prairies, des steppes battues par les vents, et traverser des glaciers, des océans, puis des bancs de nuages, et nous diriger vers des objectifs toujours plus éloignés, en nous et en dehors de nous. Mais nous ne nous sommes pas contentés de vivre simplement nos aventures, nous en avons fait état dans nos lettres et nos cartes postales, et avant tout, nous les avons présentées au public dans des reportages et des récits confusément illustrés, entretenant ainsi secrètement l’illusion que l’on pouvait accéder aux lieux les plus lointains, les plus reculés, comme l’on accède à un parc d’attractions, à un luna-park scintillant de lumières ; l’illusion que, grâce au développement accéléré des moyens de communication, le monde a rapetissé, et que voyager en longeant l’équateur ou jusqu’aux pôles n’est à présent qu’une question de financement et de coordination des heures de vol, Or, c’est une erreur ! En dernière instance, les lignes aériennes n’ont fait que réduire dans une proportion tout bonnement absurde la durée des voyages, mais non pas l’éloignement qui demeure, aujourd’hui comme hier, inouï. N’oublions pas qu’une ligne aérienne n’est qu’une ligne et non un chemin : physiologiquement parlant, nous sommes des marcheurs, des piétons.

Mon avis

J’ai découvert ce livre sur LibraryThing car il était dans les recommandations de livres, pour ceux qui avaient lu Le Cavalier Suédois de Leo Perutz. Les deux livres n’ont absolument aucun rapport à part qu’ils sont tagués « Littérature autrichienne ». Quand j’ai vu que le livre de Christoph Ransmayr parlait d’Arctique, je l’ai emprunté à la bibliothèque de l’institut Goethe. Puis je le suis acheté car je ne l’avais pas fini quand il a fallu le rendre.

Le narrateur entremêle deux histoires : celle de l’expédition qui découvrit la terre François-Joseph en 1873 et celle d’une de ses connaissances : Joseph Mazzini, qui partit découvrir le Spitzberg au début des années 1980.

La question qui se pose est pourquoi a-t-il choisi de mettre face à face ces deux histoires car c’est ce qui fait la singularité du livre de Christoph Ransmayr. La partie sur les explorateurs du 19ième siècle est assez classique dans le fond. Le narrateur raconte le départ en fanfare, l’enthousiasme des marins (à cause de l’argent promis mais aussi par la mission qui leur est affectée : découvrir la dernière terre) et des foules (l’admiration pour ses hommes qui vont risquer leur vie pendant plus de deux ans sur des mers très dangereuses), le premier hivernage, le fait qu’après celui-ci le bateau n’a pas pu être libéré des glaces, le deuxième hivernage, la folie qui prend les marins, les désaccords entre Julius von Payer et Karl Weyprecht (commandants sur terre et sur mer de l’expédition), les morts … Le narrateur reconstitue l’histoire à partir des différents journaux qui ont pu être ramenés de l’expédition. Ce qui est héroïque car ils ont tout de même du quitter le bateau pour rentrer dans des canots. La forme est originale donc. Le narrateur insiste sur tout ce qui est caché d’habitude, c’est-à-dire la vie quotidienne. Il n’y a pas de sublimation à mon avis.

De la même manière, le narrateur reconstitue l’expédition de Joseph Mazzini, descendant d’un des marins de l’expédition austro-hongroise des années 1870, vers le Spitzberg pour voir la terre François-Joseph. On sait dès le départ que Joseph Mazzini est mort là-bas ; ce que l’on ne sait pas, c’est comment et pourquoi. Les papiers, qu’a laissés Joseph Mazzini, n’expliquent pas pourquoi il est parti (ou l’explique superficiellement) ni les circonstances de sa mort. Il a disparu de la terre sans pratiquement laisser de traces. C’est les témoignages des gens du Spitzberg qui éclaireront un peu ses derniers jours.

Si on compare les deux histoires, on voit que l’expédition de 1873 était guidée par un but, était consciente du voyage qu’il y avait à faire mais aussi des préparations nécessaires. Joseph Mazzini lui aussi a un but : celui de se trouver et de se comprendre, but très personnel s’il en est. Il va assez facilement au Spitzberg, pratiquement sans préparation. Pour découvrir la terre François-Joseph, il va prendre un bateau qui est autrement plus costaud que celui qu’avait pris les marins un siècle auparavant. Cela peut se faire très rapidement. Son espoir sera déçu. Il restera là-haut tout de même. Il souhaitera apprendre à conduire un traîneau alors que tout le monde utilise les motoneiges (il y a plus de bruits, plus de monde qu’un siècle auparavant). Ce que l’on ressent à la lecture, c’est ce décalage entre les aspirations de Mazzini et la facilité avec laquelle tout se fait, les changements qui ne sont pas si dépaysants par rapport à la vie en Autriche. Je crois que ce que l’auteur souligne, c’est la perte de ce qu’est vraiment le voyage vers le pôle.

Le récit est l’illustration de la première. L’homme n’évolue pas plus vite à cause de l’accélération des moyens de transport. La quête de Mazzini est vouée à l’échec car il n’aura pas une révélation en faisant un aller-retour au Spitzberg. Il ne prête pas assez d’attention à la réflexion qu’il doit mener sur lui-même.

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C’est un tableau de Julius von Payer qui est devenu peintre au retour de son expédition.

Références

Les Effrois de la Glace et des Ténèbres de Christoph RANSMAYR – traduction de l’allemand par François Mathieu avec la collaboration de Régine Mathieu (Maren Sell, 1989)

Un siècle de littérature européenne – Année 1984

Mort d’une dame en été de Heimito von Doderer

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C’est une courte nouvelle, moins de trente pages, extraite d’un recueil publié en 1966, écrit par Heimito von Doderer. Je voulais découvrir l’auteur tout simplement et je savais pertinemment que ce ne n’était pas son chef d’œuvre.

Le texte m’a un peu fait penser à l’été de la canicule. On est en été à Vienne. La ville a été désertée par ses habitants, tous partis en villégiature. Seul reste les personnes isolées et les atypiques. Les personnages de cette nouvelle sont en tout cas des spécimens de cette catégorie : un écrivain, narrateur, un professeur et une veuve.

Celle-ci va jouer le rôle principal puisque sa mort donne son titre à la nouvelle. Elle était veuve depuis un an. Sa famille est partie. Elle décède une nuit. La personne qui s’inquiète le plus pour elle est un homme venu de Berlin pour étudier les travaux qu’a laissés son mari derrière lui. Il la découvre donc inanimée dans son lit. Il appelle la personne la plus proche qu’il connaît, notre écrivain-narrateur, et qui en fait n est pas plus proche de cela. Ce sera lui qui se chargera, avec l’aide minime du professeur, d’organiser les obsèques de la dame. Se pose alors de multiples problèmes : qui prévenir ? quelles dispositions prendre ? comment l’habiller ? Des dispositions d’autant plus difficiles à prendre quand on ne connaît que très peu la personne.

C’est une nouvelle qui a une fin mais qui n’a pas de chute. C’est un peu décevant car le texte est bien construit, très intéressant à lire. Il y a de très belles images notamment, dont celle de l’inspiration :

J’avais déraillé ce matin-là, je n’étais pas monté au bon moment dans le train de l’inspiration qui ne marque que de brefs arrêts sur l’une ou l’autre des voies souterraines de notre pensée, pensée tellement riche en correspondances que nous en perdons le fil la plupart du temps. Mais toute faiblesse essaie d’échapper à elle-même, quelle que soit la façon. Je trouvai la mienne.

J’étais en perte de vitesse et commençais à m’égarer. Cela avait entraîné et consolidé un état que les mécanismes de la vie privilégient particulièrement lorsqu’ils veulent nous prendre en tenaille. À chacun échoit ce qu’il mérite, à un endroit et à un moment donné, et le degré de nos difficultés se mesure toujours de la manière la plus précise, conformément à notre état. Le coup de téléphone de M. von Alsberg m’avait coupé en plein milieu de mes divagations.

Le problème est que l’on souhaiterait plus de développement car l’auteur nous décrit un univers dans lequel on aimerait se plonger plus. On aimerait s’imprégner plus de ces personnages. C’est pour moi une bonne découverte car c’est un auteur qui m’est accessible mais je le savais dès le départ, cette nouvelle n’est pas son chef d’œuvre.

Références

Mort d’une dame en été de Heimito von DODERER – traduction de François Grosso (Éditions Sillage, 2010)

Titre original : Tod einer Dame im Sommer – paru pour la première fois en 1966 dans le recueil Unter schwarzen Sternen.

Un siècle de littérature européenne – Année 1966

Le maître du jugement dernier de Leo Perutz

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L’histoire est une variation autour du meurtre dans une chambre close, à Vienne en 1909. Le narrateur, un certain baron von Yosh, reçoit la visite du docteur Gorski qui lui propose d’aller chez Eugen Bischoff, célèbre acteur, pour jouer de la musique avec Dina, la femme d’Eugen, pour distraire ce dernier. D’autant que le jour même, la banque où il avait placé toutes ses économies a annoncé sa faillite.

Un fois sur place, deux autres personnes sont aussi présentes : Felix, le frère de Dina, et Waldemar Solgrub, ingénieur très spécial, qui ressemble par ses talents de déduction à Sherlock Holmes.

Au cours de la soirée, Eugen Bischoff s’isolera et se suicidera (aucun doute là-dessus). Le problème est que tout le monde a entendu deux coups de feu. Felix va très vite accuser le baron von Yosch car il a été l’amant de Dina il y a quelques années et a fait de nombreuses allusions déplaisantes tout au long de l’après-midi. Waldemar Solgrub est moins catégorique et commence son enquête. Le baron von Yosch en fera une en parallèle pour se disculper. La résolution du mystère ne se fera pas facilement entraînera deux suicides dans des circonstances tout aussi incompréhensibles.

En avançant, on s’oriente vers une explication livresque, irrationnelle et fantastique, à laquelle j’ai totalement adhéré. La fausse postface de l’éditeur est d’autant plus déconcertante.

J’ai beaucoup aimé de livre pour le côté mystère à résoudre, enquête parodique de Sherlock Holmes. J’ai eu plus de mal à comprendre le passage au fantastique. Une fois passé, j’y ai par contre totalement adhéré.

Ce qui est déconcertant aussi c’est le fait que le baron von Yosch soit narrateur. Volontairement ou involontairement on adhère à son point de vue. Les accusations dont il est l’objet semblent incompréhensibles par exemple car le baron nous les explique par des maladresses involontaires. Pour simplifier, on a du mal à croire à une quelconque culpabilité. Cela enlève un élément de suspens dirons nous. Un autre désavantage d’avoir le baron comme narrateur est le fait que les autres personnages nous sont inaccessibles, au niveau psychologique, notamment le personnage de l’ingénieur qui me semblait pourtant très intéressant. Cela vient du fait que le baron est peu empathique et a tendance à être manipulateur (en tout cas, c’est ce que le docteur nous dit savoir de lui par oui-dires).

Si on résume, le livre m’a plu mais moins que Le cavalier suédois. J’ai eu du mal à rester dans le livre quand je l’ouvrais. D’un autre côté, cela s’explique en grosse partie par le fait que ma lecture s’est faites dans les transports en commun et que les gens aiment s’asseoir à côté de moi pour parler avec leurs amis.

Références

Le Maître du Jugement dernier de Leo PERUTZ – traduit de l’allemand par Jean-Claude Capèle (Livre de poche, 2001)

Un siècle de littérature européenne – Année 1923

Le cavalier suédois de Leo Perutz

LeCavalierSuedoisLeoPerutz

 Le roman commence par l’introduction d’un personnage « Maria Christine, née von Tornfeld, veuve von Rantzau et épouse en secondes noces de Reinhold Michael von Blohme, conseiller d’État à la cour de Danemark et ambassadeur extraordinaire ». Cette femme qui vit le jour dans les années 1700, voyagea tout autour du monde et eu une vie bien remplie dans une période très troublée.

Pourtant une chose l’a poursuivie toute sa vie, un épisode concernant son père, Christian von Tornfeld. Quand elle était très jeune, son père est parti tout à coup faire la guerre au côté du roi de Suède. Pourtant, après son départ, il venait la voir très régulièrement en cachette le soir.

Un jour, on annonce à Marie Christine la mort de son père au combat, trois semaines auparavant. Elle n’a jamais compris comment ce père mort soi-disant pouvait être venu l’embrasser la veille au soir.

C’est ce qu’explique tout le roman. Leo Perutz utilise la thématique rebattue de l’usurpation d’identité mais la traite brillamment à l’aide d’une construction brillante – les éléments de l’histoire s’entremêlent de manière cohérente et surtout convaincante, de personnages haut-en-couleurs dignes des meilleurs romans picaresques, d’une écriture et d’une formulation des idées et des phrases qui permet de se situer très facilement dans la période décrite.

Si vous ne l’avez pas déjà lu, je vous le conseille (rien que pour admirer la manière dont la scène finale est amenée). Il a traîné pendant des années dans ma PAL et je le regrette.

Références

Le cavalier suédois de Leo PERUTZ – traduction de Martine Keyser (Phébus Libretto, 1999)

Un siècle de littérature européenne – Année 1936

Mythographes de Hanno Millesi

MythographesHannoMillesi

Le narrateur est un historien qui a décidé de tuer un de ses collègues. Pas n’importe lequel, le plus médiatisé. Notre héros vit depuis tout le temps une vie que personne ne remarque. Il vit seul. Il va à la librairie admirer la jolie libraire rousse (qui ne sait toujours pas son nom depuis le temps) et acheter des livres pour mener ses recherches. Il rentre chez lui. Il étudie le plus de documents possibles pour produire des sommes complètes sur son sujet de recherche. À son avis, son travail n’est pour l’instant pas apprécié à sa juste mesure par ses collègues. Par exemple, on ne parle pas de ses travaux dans les grandes revues du domaine. Lui met cela sur le compte de son sujet de recherche : les années 1927 à 1938 en Autriche. Il s’est emparé du sujet pendant sa thèse alors qu’il était encore très peu étudié et il ne l’a plus jamais lâché. C’est aussi de là d’où vient sa déception car il est un des premiers à avoir fait une étude systématique de cette période.

On peut dire que comme la plupart des chercheurs, c’est un besogneux. Personnellement, je me console en me disant qu’il faut bien faire ce travail pour préparer le terrain au génie qui va tout voir, tout unifier …

Ici, le génie se nomme Allmeyer. Il est très vite reconnu, plus pour son « aisance » et son « habitus social » que pour ses travaux car d’après le narrateur, ils n’ont pas un niveau recherche mais s’adressent à un public très très large. Il n’y a qu’une lecture et pas de contextualisation. Il énonce des généralités à partir d’un cas particulier.

Forcément cela le met en rage, d’autant plus qu’il le fréquente quand même beaucoup. Le roman commence par une scène digne d’un polar. Le narrateur, après avoir dit au revoir, à Allmeyer, se retourne pour le prendre en filature dans le but de connaître ses habitudes car il a décidé de le tuer. Le livre revient en arrière pour comprendre le pourquoi de la chose.

J’ai aimé ce livre pour sa forme et les sujets abordés.

La forme est celle du monologue. On suit les actions mais aussi les pensées du narrateur. Je suis toujours admirative de cette manière d’écrire (quand c’est bien fait) car à mon avis il est toujours difficile de rendre cohérent des pensées, qui sont par définition non formulées clairement. C’est d’autant plus intéressant quand, comme ici, le personnage est obsessionnel.

Les thèmes abordés sont dans mes centres d’intérêt. Il est donc normal qu’ils m’aient intéressée. Il s’agit donc de la recherche (ici, c’est en Histoire mais c’est un peu pareil tout de même), de la médiatisation, de la période de l’entre-deux-guerres, de la révision de la perception que l’on a de l’Histoire.

Je me rappelle que Fashion avait parlé en des termes positifs du recueil de nouvelles, Murs de papier, paru chez cet éditeur. Je vais essayer de le lire aussi pour voir si ma bonne impression se confirme.

L’avis du libraire de chez Ptyx, où j’ai découvert ce livre (merci Niki !)

Références

Mythographes de Hanno MILLESI – traduit de l’allemand (Autriche) par Valérie de Daran (Absalon !, 2012)

La tête de George Frédéric Haendel de Gert Jonke

Quatrième de couverture

Le 13 avril 1759, après avoir assisté à une ultime exécution du Messie à Covent Garden, George Frédéric Haendel mourait à Londres, au comble des honneurs et de la gloire. Dix-sept ans auparavant jour pour jour, avait eu lieu à Dublin la création de ce même oratorio ; et c’est encore un 13 avril, vingt-deux ans plus tôt, qu’une attaque avait terrassé le musicien, alors en proie aux pires difficultés financières, privé des faveurs du public et considéré pendant plusieurs années comme un homme fini.

Ces trois dates, à l’heure de la mort, semblent se concentrer en un seul et même instant dans le bref récit de Gert Jonke, avec une érudition teintée d’humour et une virtuosité hautement musicale, consacre aux derniers instants de la vie du compositeur.

Une citation

Même devenu aveugle, à un âge très avancé, il ne cessa de voir – mais il voyait avec son immense oreille et il entendait tout par la fenêtre de son œil intérieur. [p. 54]

Mon avis

Je ne connaissais pas cet auteur avant vendredi dernier, avant mes errements dans les rayons de la bibliothèque à la recherche des lettres de l’alphabet. Il y a plein de monde dans cette bibliothèque mais paradoxalement, le rayon littérature est le plus calme alors on peut errer comme on veut et même faire tourner les sièges. Quand j’allais à la bibliothèque de ma ville, il y avait toujours plein de monde, comme dans le tram, et en plus ils étaient tous fans des mêmes livres que moi qui n’étaient donc jamais en rayon. C’est peut être cela quand ils disent que les gens n’aiment plus les romans, la littérature …

J’ai lu toutes les quatrièmes de couvertures des trois livres disponibles de l’auteur … et tous parlent de musique. Quand on lit la biographie sur la quatrième de couverture, c’est confirmé. Cet auteur puise son inspiration dans la musique. Je ne sais pas ce que vous en pensez mais j’ai toujours pensé qu’un artiste, c’était quelqu’un qui avait un regard très très particulier sur le monde et tout son travail c’est de le sortir au mieux de lui (peut être pour nous permettre de comprendre aussi un peu mieux le monde) car c’est un besoin impérieux. J’ai toujours pensé que c’était un métier difficile parce qu’il fallait sortir ce que vous aviez dans la tête.

Gert Jonke essaye de faire ressentir avec son art à lui, la littérature, ce qu’un autre artiste, un compositeur, peut ressentir à l’intérieur. Personnellement, j’ai ressenti la solitude de Haendel. Pendant les 56 pages de son récit, l’auteur se concentre particulièrement sur l’attaque qui a fait perdre à Haendel pendant plusieurs mois l’usage du côté droit de sa personne. Jonke nous décrit la musique qui défile dans sa tête, la musique qu’il n’arrive pas à écrire sur un papier. L’auteur nous raconte comment Haendel a revécu après avoir suivi une cure thermale. Tout le récit est donc marqué par cet événement et on lit tous les autres événements qui nous sont racontés par ce prisme-là.

J’ai trouvé que ce livre était très beau. Même moi qui ne comprend pas grand chose à la musique, j’ai eu l’impression d’approcher cet univers et surtout ce qui se passe dans la tête d’un compositeur.

Références

La tête de George Frédéric Haendel de Gert JONKE (1946 – 2009) – traduit de l’allemand par Uta Müller et Denis Denjean (Verdier, 1995).

Première parution en allemand en 1988.

Les naufragés de Jean Améry

Présentation de l’éditeur

Vienne, printemps 1933. Eugen Althager, jeune intellectuel au chômage, se réveille dans le désordre de sa petite chambre et se demande comment tuer le temps. Il est juif, bien qu’instruit dans la religion catholique. Ses études erratiques, interrompues pour des raisons économiques, l’ont porté vers les lettres et la philosophie. Au cours de sa promenade matinale, Eugen Althager va être témoin d’échauffourées antisémites dans les rues du quartier universitaire. Comment survivre, comment aimer, comment ne pas perdre la raison dans cette époque terrifiante ?

Roman sur fond de crise spirituelle, sociale et politique, oeuvre à fort accent autobiographique, Les Naufragés dressent le portrait étonnamment actuel d’une jeunesse en instance de sombrer.

Né en 1912 à Vienne (empire austro-hongrois), Jean Améry se réfugie en Belgique en 1938. Arrêté par les Allemands en 1940, il s’échappe du camp de Gurs et entre dans la fraction germanophone de la résistance belge. En 1943, il est arrêté et torturé par la Gestapo avant d’être déporté à Auschwitz en 1944. Après la guerre, Jean Améry revient à Bruxelles et se consacre à une œuvre critique et littéraire de première importance. En 1978, à Salzbourg où il était censé faire une lecture de ses œuvres, il se suicide dans sa chambre d’hôtel.

Mon avis

C’est la féria à Alès et en gros, il y a de la musique à fond de 10h du matin (vive la radio qui passe Dalida comme une dernière nouveauté, et sache monsieur le présentateur que tu n’as pas besoin de dire le temps qu’il fait, je n’ai qu’à ouvrir la fenêtre) à 2h le lendemain matin (c’est de la techno et sachez que l’on peut dormir en boîte nuit même mal) et après il y a la police qui arrête des gens dans la rue. En gros, il ne me reste plus beaucoup de neurones vivants et je n’ai pu que terminer un livre pendant un gros week-end comme cela.  En plus, j’ai mal choisi le livre car j’ai trouvé qu’il fallait beaucoup de concentration pour le lire.

Bien sûr, au résumé, vous vous doutez que c’est un livre d’une profonde mélancolie. C’est l’histoire de la déliquescence d’un jeune homme qui se rend compte qu’il n’arrive pas à vivre et pourtant il essaye différentes choses. Son ami, lui, vit, mais il semble que ce n’est pas une vie complète car il lui manque d’être d’accord avec ses plus hautes pensées. Ce qui rend nécessaire la concentration, je crois que c’est les passages où justement Jean Améry explique ses idées qui tirent vers la philosophie et toute sorte de sujets un peu compliqués. Le sentiment que j’en ai tiré finalement c’est le décalage entre la vie et les idées, le tiraillement entre ce que l’on a et ce que l’on fait et ce que l’on voudrait être ou avoir.

Là où je dirais que le livre pêche, c’est qu’à vouloir être trop cérébral, on n’en oublie les sentiments. On a du mal à sentir ce qui lie Eugen à ses amis, à ses différentes maîtresses. Le livre devient plus alors une démonstration qu’un roman. Je dirais que, dans la mesure des mes faibles connaissances en littérature autrichienne, c’est assez caractéristique des écrivains de cette époque (toute mesure gardée, bien entendu).

Je relirais tout de même Jean Améry car je pense avoir compris une grosse partie du roman (ce que je n’avais pas réussi pour d’autres auteurs autrichiens de la même époque).

Désolée pour ce billet un peu court.

Références

Les Naufragés de Jean AMÉRY – roman traduit de l’allemand par Sacha Zilberfad (Actes Sud, 2010)