L’homme qui comprenait les femmes de Leonard Merrick

Ce mois-ci, Un mois Un éditeur, opération lancée par Sandrine du blog Tête de Lecture, s’intéresse à un éditeur que j’aime particulièrement L’Arbre Vengeur. Il est très facile pour moi de participer, vu que j’en ai un certain nombre dans ma pile à lire … je tairais le nombre par décence.

Pour ma première participation, j’ai pioché ce livre, sans avoir relu la quatrième de couverture. Dans ma tête, je me dis que puisque j’ai acheté le livre il va forcément me plaire à un moment ou à un autre, il suffit donc d’attendre le bon. En général, cela me mène à essayer le livre et à le laisser tomber jusqu’à la prochaine fois si il ne me convient. Mais bon ici, j’ai tout de suite accrochée. Première surprise en ouvrant le livre (c’est mieux pour le lire) : il s’agit d’un recueil de six nouvelles. Le livre est court, 120 pages. Chacune des nouvelles ne fait que 20 pages. Deuxième surprise : l’auteur vivait dans l’Angleterre de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième siècle et a connu en ce temps là une certain célébrité : ses œuvres ont été éditées en 15 volumes tout de même et présenté par H.G. Wells, G.K. Chesterton et J.M. Barrie. Il est aujourd’hui oublié des deux côtés de la Manche. C’est un choix de six de ses nouvelles que publie L’Arbre vengeur dans ce livre.

Les six nouvelles ont un thème commun, traité de manière différente mais toujours avec un humour (noir) et une ironie (mordante). Un personnage masculin, auteur, dramaturge ou compositeur (créateur donc souvent malheureux), rencontre dans sa vie privé différents problèmes, plus ou moins conscient, d’ordre domestique avec la gente féminine. Je vais essayer de résumer chaque nouvelle en quelques phrases pour ne pas trop en dévoiler.

L’Homme qui comprenait les femmes : Un écrivain à succès tout relatif est remarqué pour sa capacité à comprendre la psychologie féminine. Il finit par y croire malgré des expériences qui lui montrent qu’il a encore du chemin à faire.

Frankenstein II : Un dramaturge raconte à un journaliste tout ce que lui a coûté la création de sa pièce, en argent et en malheur et pourquoi il a continué malgré tout.

Avec Intention frauduleuse : Un écrivain, marié avec un enfant, malheureux en mariage et au travail, en a marre de tout et décide donc d’en finir. Il veut cependant auparavant assurer l’avenir de sa famille.

Les Violettes : Un homme quitte une femme (mariée) à regret. Elle part à Paris, lui reste à Londres. Il promet de l’attendre et de lui rester fidèle à jamais. Pour le lui prouver, il lui envoie chaque année, des violettes pour son anniversaire. Cinq ans après la séparation, ils se rencontrent par le plus grand des hasards …

Les Trois M : Un homme, compositeur de métier, est déçu de sa carrière dans la musique (pas assez de reconnaissance) et de son mariage. Découvrant que ses malheurs commencent tous par un M, il s’évite tous les problèmes commençant par cette lettre maudite jusqu’au jour où on lui apprend qu’il a une maladie en M et que celle-ci nécessite obligatoirement une opération. Ce sont les suites de celle-ci qui nous sont expliquées dans la nouvelle.

La Comédie de l’Évêque : un Évêque a écrit dans le plus grand des secrets une comédie qu’il fait lire à une comédienne célèbre dont il est épris (chastement bien sûr) et qui s’éprend à son tour de lui progressivement. Le problème est qu’il y a une femme dans l’affaire, qui est là depuis 25 ans tout de même.

Enfin, un recueil de nouvelles comme je les aime. Chacune est courte (comme je l’ai dit, 20 pages « seulement »), a un nombre de personnages plantés rapidement, un décor (une scène) souvent unique et joue sur une seule situation ou intrigue. Chacune est traitée avec ironie, possède une chute bien sentie.

Il est dit sur un des rabats du livre que Leonard Merrick s’inspirait de sa vie personnelle. Il a du être bien déçu par les femmes ce pauvre homme vu que les femmes (mariées) sont dans la plupart des textes présentés ici source de désolation, de désappointement et de malheurs. Elles aiment trop, sont étouffantes, un peu trop mièvres, un peu trop promptes à vouloir vivre comme dans un roman d’amour. L’homme lui doit supporter en silence car c’est son rôle (il prévoit l’avenir de sa famille en cas de mort par exemple). Sauf que comme je l’ai dit, tous les thèmes sont traités avec ironie. La femme se révèle le plus souvent plus terre à terre que son mari ou amant qui n’est pas aussi « aimé » qu’il aime à le croire (le mari se plaint sans penser que sa femme peut penser pareil). Ce que j’énonce là ne sont cependant pas des généralités, il y a dans chaque nouvelle un détail qui surprend, par rapport à ce qu’on peut s’imaginer sur ce que l’auteur aurait pu faire.

Les thématiques abordées sont donc très « modernes » et ne ressemblent pas franchement à ce que l’on peut lire dans des livres datant d’avant les années 1930. Cette modernité est d’autant mieux soulignée par une excellente traduction de Jules Castier qui n’est pas du tout datée ou vieillotte.

Je profite de ce premier billet de l’année pour vous souhaiter à tous une bonne année 2017 et une excellente santé !

Références

L’homme qui comprenait les femmes et autres nouvelles de Leonard MERRICK – traduit de l’anglais par Jules Castier (L’Arbre vengeur, 2013)

L’anaconda de Matthew Gregory Lewis

lanacondamatthewgregorylewisJ’ai acheté ce livre hier à la librairie, juste parce qu’il était beau ! Aussi bien sûr, parce que c’était anglais et que c’était classique. Mais c’est vraiment le critère esthétique qui l’a emporté sur tout ! Il faut vous imaginer l’intérieur. Le cadre, celui des serpents dessinés en blanc sur fond noir, est repris sur chaque page ! Le texte s’inscrit à l’intérieur du cadre, qui est noir sur la couverture mais blanc (cassé peut être) à l’intérieur. Tout est noir sauf la zone du texte donc. La typographie des chapitres fait un peu ancien. Cela donne l’impression d’ouvrir un vieux livre, un vieux grimoire avec une histoire ancienne qui va nous être raconté. Si vous avez l’occasion d’aller en librairie ces prochains jours, je vous conseille de le regarder, de le feuilleter. Et donc, voilà pourquoi je l’ai acheté parce que l’histoire ne me tentait pas trop au départ. Pensez donc ! Une histoire avec un serpent qui assiège sa proie pendant des jours …

Mais en fait, c’est beaucoup mieux que ne le laisse supposé la quatrième de couverture (en tout cas, le premier paragraphe). On est dans un petit village anglais, dans les années 1780. Un homme a promis à son protégé, de retour de Ceylan, la main de sa fille adorée. Lui ayant toujours fait confiance, il l’a confiée avec grand plaisir au jeune homme. D’autant que celui-ci a acquis une fortune considérable lors de son séjour en Inde. Le problème est que justement on est dans un petit village et qu’il refuse de s’expliquer sur la manière dont il a acquis cette fortune. C’est une grave erreur puisque cela laisse beaucoup de place aux ragots, cancans et inventions de toutes sortes. La plus véhémente à ce sujet n’est autre que la sœur du père. Le jour où elle apprend l’histoire (en tout cas, ce qu’elle suppose être l’histoire) de la bouche même du petit serviteur indien que le jeune homme a ramené avec lui, elle ne peut que jubiler : il aurait en effet liquider le père pour épouser ensuite la fille et la tuer pour pouvoir récupérer toute la fortune. Elle s’empresse de propager cette histoire sous un prétexte plus que fallacieux (ou une justification plus que bancal), qui m’a beaucoup fait rire :

 Mais alors, pourquoi refuse-t-il de dévoiler à quiconque la façon dont il l’a obtenue ? Laissez-moi vous dire, mon frère, que lorsqu’un homme peut se glorifier d’une action positive, il n’est pas si prompt à tenir sa langue ; je dirais même que tenir sa langue tout court n’est naturel en aucune circonstance, et je vous garantis que celui qui se soumet à une contrainte aussi déplaisante a nécessairement une très bonne raison de le faire. Les Williamson pensent la même chose, et les Jones, et mon cousin Dickins également, de même que toute la famille Burnaby ; car je ne suis pas, moi, d’un tempérament aussi secret que chez votre cher Evrard, Dieu merci ! Non, si je suis en possession d’une nouvelle, je suis trop généreuse pour ne pas la partager et ne trouve le repos qu’une fois tous les voisins instruits comme je le suis. C’est ainsi que ce matin, sitôt informée de cette sanglante histoire, j’ai fait préparer ma voiture pour sillonner le village et communiquer ces renseignements à tous nos amis et relations. Évidemment, ils furent grandement choqués par ce récit. Qui ne l’aurait été ? Et pourtant, ils ont tous avoué avoir déjà soupçonné quelque méfait à l’origine de ce mystère, et ont appris avec soulagement que j’avais découvert la vérité avant que les choses ne soient allées trop loin entre Everard [le nom du jeune homme] et votre fille Jessy.

Au vu de la réaction de ses voisins mais aussi pour se justifier aux yeux du père et de sa fille, le jeune homme décide d’expliquer la véritable histoire. Parti pour Ceylan, il a « la chance de trouver une place dans la maison d’un homme qui gagnait l’estime de tous grâce à ses vertus, et qui m’accorda de si nombreuses faveurs que je lui fus extrêmement attaché ». Il est engagé tout d’abord comme secrétaire mais devient rapidement l’ami du couple, l’homme de confiance aussi. En rentrant tôt un matin, un jour avec la femme du couple, après avoir réglé une affaire à Colombo, les deux cherchent l’homme du couple. Le domestique leur explique que le maître est allé dans une sorte de bungalow, qui se situe à une centaine de mètres de la maison principale et qui est entouré de palmiers, qui font à la fois de l’ombre et permettent de voir le paysage et ainsi d’admirer le lever du soleil. Les deux décident d’aller le retrouver là-bas. La femme part cependant se changer avant. Pendant ce temps là, le jeune homme observe le bungalow, et voit une branche d’un palmier bougée, plus exactement ondulée, alors qu’il n’y a pas de vent. Il ne comprend pas tôt de ce qu’il se passe. Il appelle le domestique et lui demande son natif. En tant que natif de Ceylan, il reconnaît tout de suite un anaconda, serpent qui peut rester des mois pour attendre la proie qu’il a repéré. Il est évident que cette proie est l’homme dans le bungalow. Celui-ci a vu le serpent et a calfeutré le bâtiment pour l’empêcher de rentrer. Un compte à rebours s’engage pour délivrer l’homme de ce piège.

On assiste à toutes les tentatives pour réussir cet exploit auquel très peu de gens croient. On a particulièrement le droit aux démonstrations de force du serpent. Comme le dit la quatrième de couverture, M.G. Lewis reprend les codes du gothique (le type de personnage, la géographie des lieux…) pour les transposer dans un environnement tropical et recréer une atmosphère étouffante et angoissante (j’avoue que l’attitude peu avenante du serpent aide bien quand même). Le livre fait 125 pages et l’auteur est excellent pour ce type de format : les personnages sont plantés rapidement (l’imagination fait le reste), le décor aussi.

L’éditeur a choisi de publier cette grosse nouvelle dans une nouvelle traduction, ce qui à mon avis est un très bon choix vu la qualité du travail effectué. D’un autre côté, L’anaconda a été édité pour la dernière fois en 1822 en France ; cela aurait pu être gênant de reprendre cette traduction. Ici, le texte est moderne, tout en conservant l’élégance d’un style ancien. Cela donne une lecture très agréable, dans le sens où on n’est pas freiné par des tournures de phrases un peu étranges. Je précise cela car je viens de finir un livre, édité cette années mais où une ancienne traduction a été reprise et franchement, cela m’a gêné dans ma lecture. On est bien en présence d’un texte qui semble intemporel.

C’est donc aussi une très belle lecture de « rentrée littéraire » !

Vous trouverez un autre avis sur le blog Lire au lit.

Références

L’anaconda de M.G. LEWIS – traduit de l’anglais par Pauline Tardieu-Collinet (éditions Finitude, 2016)

Le miroir brisé de Jonathan Coe

LeMiroirBriseJonathanCoeAprès la lecture de Stasiuk, je cherchais une lecture détente, et qui donne le moral. Je me suis tournée vers un livre jeunesse (à partir de 11 ans) de Jonathan Coe, parce qu’il est pour moi une valeur sûre. C’est un bon livre pour la jeunesse (et jeune, je ne le suis plus trop visiblement) mais je n’y ai pas trouvé ce que j’y cherchais.

Quand le roman s’ouvre, Claire est une petite fille de huit ans, vivant avec ses deux parents, dans un petit pavillon d’une petite ville anglaise. Elle est heureuse mais trouve déjà que tout est un peu terne, sans relief, sans couleur, sans fantaisie. Ses parents ont visiblement quelques ennuis d’argent à ce qu’elle comprend, ils la laissent un peu trop souvent seule pour discuter entre eux, elle est enfant unique en plus. Un jour, elle va traîner à la décharge et trouve un miroir brisé (celui du titre).

Quand elle regarde dedans, le monde ne lui apparaît pas reflété exactement comme il existe réellement. Ainsi le petit pavillon de ses parents, de construction très cartésienne dirons-nous, ressemble au palais du dieu de la mer (son père), il est tout biscornu et décoré de coquillages. En fait, le miroir reflète un monde tel qu’elle l’aimerait et est donc en rapport avec son âge. Tout au long de son enfance, cela l’aide beaucoup à supporter un quotidien un peu triste.

Un épisode décisif se passe un jour à l’école, lui faisant perdre foi en un monde meilleur, les adultes ne défendant pas la justice mais leurs propres intérêts. De plus, les reflets du miroir ont commencé au fil du temps à ressembler à la réalité. Elle laisse donc son miroir de côté pendant quelques temps, quelques années plus exactement et le reprend pendant son adolescence (ingrate) … pour y découvrir de nouvelles choses et se sentir un peu moins seule.

Vous aurez sans doute compris que Jonathan Coe livre ici un conte sur la perte des rêves de l’enfance mais aussi sur la manière dont il est possible de changer les choses une fois adulte, si on arrive à garder l’esprit de l’enfance justement. Entendons-nous bien, il ne dit pas qu’il faut des châteaux biscornus un peu partout ou que la population ne soit constituée que de pompiers, infirmières ou princesses. Le propos est quand même un peu plus compliqué que cela. Je dirais plutôt que les enfants les plus « rêveurs » dans leur enfance sont d’après lui ceux qui ont développé la plus grande capacité d’imaginer un autre monde, pas forcément un monde extrêmement différent mais un monde meilleur. Ils ne peuvent le faire seul, mais en se regroupant ensemble.

C’est un livre plein de bons sentiments et très mignon, avec un déroulé de l’action assez rapide, qui à mon avis convient bien à un enfant de 10 ans. Je me rappelle bien qu’à l’époque je préférais les livres courts au livres longs, que je portais plus d’intérêt à l’intrigue qu’aux personnages. Sauf que j’ai grandi depuis et pour moi, le livre manque de profondeurs tant justement au niveau des personnages qu’au niveau de l’action : tout est trop simple (les gentils sont gentils et les méchants sont méchants), trop immédiat, sans aucune anicroche. Les gentils gagneront forcément ; il suffit qu’ils soient ensemble.

À la fin, il y a une sorte de miroir brisé où on peut se contempler et j’ai bien vu que j’y voyais trouble. Mon cas est donc désespéré … Je ne peux pas aider à changer le monde.

Un autre avis sur Lecture / Ecriture.

Références

Le miroir brisé de Jonathan COE – illustrations de Chiara Coccorese – traduit de l’anglais par Josée Kamoun (Gallimard Jeunesse, 2014)

La partie de chasse de Isabel Colegate

PartieDeChasseIsabelBolegateJe lisais le numéro du Matricule des Anges de ce mois-ci (novembre-décembre 2015), où les éditions mises à l’honneur étaient les éditions Belfond pour leur collection Vintage. La personne interrogée parlait beaucoup du livre d’Isabel Colegate, La partie de chasse. Tout à coup, je me suis demandée si par hasard je ne l’aurais et en fait, oui, dans ma liseuse tout simplement. En fait, il est beaucoup plus difficile pour moi de me rappeler des livres dans ma liseuse que ceux de ma PAL, car étant plutôt visuelle, je retiens les couvertures, l’emplacement où est le livre. Je ne vois pas trop comment distinguer un fichier d’un autre dans ma mémoire (dans celle de l’ordinateur oui, mais pas dans la mienne).

Ce livre est enthousiasment dès le départ. Il y a une préface très intéressante qui renseigne sur l’auteur, le contexte d’écriture et en quoi ce livre est important. L’avertissement nous dit cependant que cette préface révèle des éléments essentiels de l’intrigue et clairement, ce n’est pas faux. On sait ce qui se passe dans la toute dernière partie. C’est toujours un peu mon dilemme : est-ce que je dois lire la préface, au risque de me faire aiguiller sur la manière dont je vais lire le livre, cherchant les éléments dont à parler le préfacier et à savoir si je suis d’accord avec ses idées ou impressions, ou ne pas lire la préface, et manquer alors de contextualisation, penser que l’histoire est banale alors qu’elle ne l’est pas forcément, et que sa richesse se situe peut être dans les petits détails. Ici, clairement, je n’ai pas regretté d’avoir lu la préface. Certes, je connaissais le dénouement avant d’avoir commencer le livre mais l’intérêt du livre ne se situe pas dans son dénouement.

L’action se situe à l’automne 1913. C’est donc le dernier automne avant la Première Guerre mondiale, avant la fin d’un monde. Le thème principal du livre est le déclin de l’aristocratie rurale anglaise. Isabel Colegate a publié son livre en 1980, ne juge pas (malgré qu’elle décrive son milieu) et en plus, réhabilite ce type de personnages dans les romans anglais (c’est ce que précise la préface). Le roman se concentre sur trois jour, trois jours de partie de chasse sur les terres d’un sir anglais, un sir de la vieille époque.

Le roman a une grande galerie de personnage se divisant en plusieurs groupes : les aristocrates, les domestiques, les extérieurs du village, les extérieurs ne venant pas du village.

Les aristocrates se connaissent tous (d’un autre côté, ils sont invités à la chasse). Il y a trois générations. L’hôte est très vieille école. Par exemple, à la chasse, il n’y a pas de compétition, c’est le tableau global qui compte. Si on ne pense pas de la même manière, on ne se conduit pas à gentleman. Lui, par contre, voit la fin d’une époque, de son époque, veut continuer à défendre son domaine rural, quitte à avoir des idées novatrices, voire révolutionnaires. Sa femme, elle, n’est que futilité, tout en ayant pourtant à cœur le respect des convenances. Leur belle-fille et leurs trois petits-enfants habitent le domaine, et marquent un peu les générations de transition vers ce déclin proche, avec des qualités modernes, tout en gardant un certain respect pour leur position dans l’empire. On n’a invité deux couples dont un car le mari est un excellent chasseur. Pour occuper sa femme un peu casse-pied, on a invité le jeune amant pour l’occuper. La femme du deuxième couple trouve son mari ridicule, pour le respect qu’il accorde aux petits détails et qui font pour lui son rang. Elle préfère discuter avec un jeune invité célibataire de grandes idées. Je pense que vous pensez un peu la même chose que moi. Tout n’est que faux semblant : les amants se retrouvent sous les yeux des partenaires officiels. Tout le monde est d’accord du moment que cela reste discret. Il y a très peu de « grandes préoccupations ». C’est à penser que l’aristocratie ne situe bien que dans les petits détails.

Dans les domestiques, il y a Dan et son père, le premier garde-chasse et les domestiques de maison. Le garde-chasse veille au bon déroulement de la chasse, pas forcément parce que celui lui plait mais plutôt par ce qu’il veut perpétuer une tradition ancestrale, un empire. Il souhaite aussi faire honneur à son maître. Après le décès de sa femme, il lui reste deux choses : son métier et Dan. Il refuse d’ailleurs de voir partir son fils, pour faire des études, principalement car il ne voit pas d’un bon œil ce changement car il ne peut qu’être heureux dans un endroit, dans une position où toutes les générations précédentes l’ont été. Dan lui hésite. C’est un peu le pendant des petits-enfants des hôtes de la partie de chasse. C’est l’incarnation du changement (ici pas du déclin en cours). Les domestiques sont plus drôles et plus vivants, essaient de vivre leur histoire d’amour. Ils n’ont pas les mêmes préoccupations. Par contre, les aides de chasse vivent la compétition de leurs maîtres comme la leur. Cela m’a mit mal à l’aise au début car pour moi, c’est un peu le syndrome d’une aliénation. En réfléchissant, je juge un petit peu avec les idées de mon époque. Ce n’est sûrement pas comme cela que c’était ressenti à l’époque.

Les extérieurs représentent un peu le changement, l’apport des nouvelles idées, sur le sort des animaux, sur la place de la femme, la signification et le droit à la chasse. Pour l’instant, ces nouvelles idées sont clairement ignorées, même pas écoutées mais plutôt considérées comme des choses négligeables. Cela va avec une remarque qui m’a un petit peu choquée. Un femme, du groupe des aristocrates, demande comment savoir s’il n’existe pas des gens d’une aussi bonne société ailleurs en Angleterre et la réponse d’un des hommes ne se fait pas entendre. Ce n’est pas possible. Tout simplement par ce qu’ils ne peuvent qu’être moins distingués qu’eux. En toute modestie, bien évidemment !

Ce n’est clairement pas un roman d’actions ou d’aventures, ce sont les personnages qui priment. L’histoire est plus ou moins racontée par petites anecdotes. On se déplace de personnage en personnage, de petit groupe en petit groupe, assistant à un dialogue, à une pensée, à une action, en tout cas à quelque chose de léger, de futile, montrant les préoccupations de chacun, hors du temps mondial. Toutes ces petites scènes contribuent, cependant, à nous faire tendre vers quelque chose. On ne sait pas quoi, mais on sait qu’il va se passer quelque chose, on sait que cela ne peut pas continuer comme cela. On sent la tension montée au cours de la lecture.

Au final, c’est un très bon roman qui décrit très bien des faits dont on se doute, sans être pour autant aristocrate. J’ai été marquée par la légèreté, la simplicité du snobisme de l’aristocratie rurale de l’époque, cette surdité face aux changements, cette incapacité à l’entrevoir et encore plus à l’anticiper mais surtout à cette certitude d’être le haut du panier, d’être ceux qui dirigent. J’ai trouvé que la démonstration qu’Isabel Colegate en faisait était magistrale. J’ai regretté par contre le fait de ne pas pouvoir m’attacher aux personnages, du fait du mode de narration choisi.

Extrait

Dan regarda son père filer en avant pour déployer ses troupes. Il était content de le voir heureux de la façon dont se déroulait la journée. Il était heureux, lui aussi, Dan ; il aimait sentir qu’il avait participé à la réussite de quelque chose, tout comme il aimait sentir qu’il participait à la vie d’un village qui n’avait pas bougé depuis une éternité, et d’un Empire dont on lui avait appris à l’école (et il n’avait eu aucune peine à le croire) que c’était le meilleur qui ait jamais existé. Mais il savait aussi qu’il n’aurait jamais des certitudes aussi tranchées que celles de son père. C’était probablement parce qu’il avait un centre d’intérêt bien précis dans la vie. La plupart des gens n’avaient pas de vrai centre d’intérêt, il leur était donc plus facile de s’identifier avec tout ce qui les entourait ; mais quand on avait un centre d’intérêt on se sentait un peu à part, un peu au-dessus de tout cela. Depuis peu, Dan en avait pris conscience, et il se demandait s’il fallait s’en réjouir ou le regretter.

L’avis d’Anne.

Références

La partie de chasse de Isabel COLEGATE – traduit de l’anglais par Élisabeth Janvier – Préface de Julien Fellowes – traduit de l’anglais par Jean Szlamowicz (Belfond / Collection Vintage, 2015)

Un mois à la campagne de J.L. Carr

UnMoisALaCampagneJLCarrJ’ai acheté ce livre au mois de mars, car LibraryThing me le conseillait (je ne sais plus à cause de quel livre par contre). J’ai décidé de le lire maintenant car je suis en train de regarder la série Grantchester. Je ne sais pas si vous connaissez cette série mais de toute manière je vais vous en faire un petit résumé. Sydney Chambers, pasteur dans la ville de Granchester (tout près de Cambridge), est revenu il y a sept ans de la Seconde Guerre mondiale, traumatisé comme beaucoup (il fait encore des cauchemars) mais la vie semble reprendre le dessus pour lui. Il est amoureux de Amanda Kendall, qui vient d’ailleurs lui rendre visite toutes les semaines depuis Londres. Sauf que les choses vont commencer à changer car Amanda va se marier (et le mari est jaloux d’une telle complicité). Pourtant, Sydney a de quoi faire : il est beau (mais vraiment beau) et très gentil donc tout le monde se confie à lui. Et comme on est en Angleterre, il y a des meurtres partout ! Il va donc enquêter car un pasteur se voit confier les plus sombres secrets. Il assiste avec brio Geordie Keating, un policier de métier, qui le prend pour collègue mais le considère surtout comme un ami. Au passage, je précise que cette série est aussi une série de livre de James Runcie.

J’en viens au livre maintenant. On est en 1920. Tom Birkin, rescapé de la Première Guerre mondiale, vient accomplir un travail de restauration dans l’église d’Oxgodby, après s’être fait quitté par sa femme, Vinnie. Une vieille femme a en effet laissé un legs pour que des recherches soient effectuées : à l’église, où elle supposait qu’une fresque monumentale était recouverte de chaux et dans un champ à côté, où elle supposait qu’un très ancien ancêtre était enterré à côté du cimetière (car il s’était déshonoré). Ce n’est pas Tom Birkin qui va accomplir ce deuxième travail, mais un deuxième rescapé de la Grande Guerre, Charles Moon, archéologue. Celui-ci ne va en fait pas chercher l’ancêtre mais mettre au jour un plus ancien vestige qui lui permettra de publier. Les deux hommes vont tout de suite sympathiser, tout en restant très solitaire dans leur travail.

Pourtant, Tom Birkin va s’attirer la sympathie des habitants du petit village, particulièrement de la famille du chef de gare, les Ellerbeck, et de la femme du pasteur, Alice Keach. Ainsi il va participer au sermon du dimanche de l’église « concurrente » de celle où il travail, arbitrer des matchs sportifs, participer aux fêtes du village … Il va s’intégrer entièrement dans la vie du village. Cela lui permet de se « remettre » psychologiquement des évènements qu’il a vécus. On voit bien les traumatismes de la guerre sur Moon et Birkin (surtout que ce dernier en garde des traces physiques) mais surtout la vie d’un petit village anglais à cette époque est extrêmement bien retranscrit.

Tom Birkin, 50 ans plus tard, est le narrateur de cette histoire, où il se rappelle ce « merveilleux été ». Il le raconte par petits épisodes, petites touches cocasses, drôles et tendres. On retrouve un peu l’atmosphère de Cranford et de tous ces romans décrivant le fameux petit village anglais. Il n’y a pas de meurtre, pas vraiment d’histoire mais l’auteur réussi à baigner le lecteur dans cette atmosphère. On sent le petit brin de soleil, la lumière, la légère brise, la campagne, la joie de vivre toute simple … toutes ces petites choses qu’on se sent dans ce livre comme chez soi, bien. C’est pour cela que ce livre et la série Grantchester font écho en moi.

Références

Un mois à la campagne de James Lloyd CARR – roman traduit de l’anglais par Pierre Girard (Actes Sud, 1992)

Un siècle de littérature européenne – Année 1980

Together and Apart de Margaret Kennedy

TogetherAndApartMargaretKennedyJe n’avais jamais entendu parler de Margaret Kennedy avant de voir passer sur les blogs anglophones une semaine dédiée à cette auteure. Apparemment, elle a été traduite en français plutôt dans les années 50-60 et plus rééditée depuis, à une exception près au Mercure de France, en 2006. En effet, cette maison a réédité, sous le titre Tessa, ce qui semble être son œuvre majeure La nymphe au cœur fidèle. Je n’ai bien sûr pas lu ce livre …

Together and Apart, c’est tout simplement l’histoire d’un divorce dans les années 40. Le roman commence par une lettre qui m’a tout de suite fait penser que ce livre me plairait. Lisez plutôt :

[…]

Well now mother, listen. I have something to tell you that you won’t like at all. In fact, I’m afraid that it will be a terrible shock and you will hate it at first. but do try to get used to the idea and bring father round to it.

Alec and I are parting company. We are going to get a divorce.

I know this will horrify you: the more so because I have, perhaps mistakenly, tried very hard to conceal our happiness during these last years I didn’t, naturally, want anybody to know while there was still a chance of keeping things going. But the fact is, we have been quite miserable, both of us. We simply are unsuited to one another and unable to get on. How much of this have you guessed ?

Life is so different from what we expected when we first married. Alec has quite changed, and he needs a different sort of wife. I never wanted all this money and success. I married a very nice but quite undistinguished civil servant. With my money we had quite enough to live on in a comfortable and civilised way. We had plenty of friends, our little circle, people like ourselves, amusing and well bred, not rich, but decently well off. Alec says now that they bored him. But he didn’t say so at the time.

I must say it’s rather hard on me that he took so long to find out what he really wanted. He says it’s all his mother’s fault, and that she bullied him so that he was past thirty before it ever occured to him to call his soul his own. I dare say this is true, but I have to suffer for it.

[…]

We no longer have the same friends. He seems to be completely submerged in the stage world. He is so popular and so genial. Everybody likes him and he likes everybody. Our house is perpetually crammed with people with home I have nothing in common, who simply regard me as « Alec’s wife » if they even know me by sight, which often they don’t, I really believe.

[…]

Reading this over, I feel it sounds rather like a list of grievances, as if I were the only sufferer. But indeed Alec has suffered equally. I’m not the right woman for him any more, and he can’t be happy with me.

[…]

Then why didn’t divorce him before ? Because of the children. I felt they ought to have a home, that we must all stay together as long as any decent appearance of harmony could be kept up. And now, because of the children, I have changed my mind. I now think that they would be happier if Alec and I gave up this miserable attempt. They are getting old enough to feel the stain and the tension, especially Kenneth, who quite realizes that Alec doesn’t always treat me considerately, and resents it violently. A father and son can mean so much to one another ; it would be terrible if they become permanebtly alienated. I don’t want the children to grow up with a distorded idea of marriage, got from the spectacle of parents who can’t get on. I think the time has come to be quite open with them about it.

N’est-ce pas trop moderne ? Bien sûr, aujourd’hui on n’écrirait plus de lettre pour annoncer son divorce à sa mère mais par contre, les raisons sont toujours les mêmes. Tout le roman (400 pages apparemment ; je l’ai lu en électronique) est comme cela. C’est un livre qui n’est absolument pas daté en tout cas en version originale.

Les parents décident de divorcer parce qu’ils ne sont plus aussi bien ensemble, même si à la description du couple, on se rend rapidement compte qu’ils sont fait l’un pour l’autre. Le mari se console avec une jeune demoiselle, éperdument amoureuse de lui depuis toujours (bien évidemment). Cela va « dégénérer » puisqu’elle va tomber enceinte, le mari l’épouse mais n’arrive plus à créer (alors que c’est son métier et ce qui lui permet de vivre). L’ex-femme cède aux avances d’un prétendant de toujours pour montrer qu’elle n’est pas en reste. Là-dessus se greffe des enfants adolescents, qui prennent partie, font de grosse bêtises car ils « ne sont plus surveillés ». Il y a aussi les parents du couple qui essaient de comprendre. Je trouve que c’est exactement ce qu’on pourrait voir aujourd’hui dans un film, que l’on regarderait pour se détendre.

Ce livre est exactement cela. Un moment sympathique de lecture, qui détend, le niveau d’anglais n’étant pas particulièrement difficile en plus. En plus, la narration est rondement menée, avec suffisamment de rebondissements pour que l’attention du lecteur ne faiblisse passe. Je tiens à souligner encore une fois que ce texte devait être assez osé pour l’époque à mon avis.

Avez-vous déjà lu ce type d’histoire dans des romans de cette époque ? Anglais ou autres.

Références

Together and Apart de Margaret KENNEDY (Vintage Books, 2014)

Un siècle de littérature européenne – Année 1936

Promenade du crime de Peter Guttridge

PromenadeDuCrimePeterGuttridgeJe recommence à ne plus réécrire de billets régulièrement. Je pense que cela vient du fait que j’ai repris les cours d’allemand la semaine dernière. Cela m’a bien déprimé aussi car le groupe a changé en partie et il y a forcément des gens que j’aime moins que les autres. Voilà quand même un billet !

J’avais ce livre dans ma liseuse depuis sa sortie en grand format. Je l’ai ressorti l’autre jour parce que j’ai vu que le troisième tome était sorti. Comme vous pouvez le voir sur la couverture, il s’agit en effet d’une trilogie, la Trilogie de Brighton et ici, c’est le premier volume. Après lecture, je peux vous dire que j’ai bien fait d’attendre car clairement il n’y a aucune réponse à la fin de ce livre et pourtant le livre ne cesse de poser des questions.

L’histoire consiste en deux enquêtes une actuelle et une passée, une sorte de cold case.

L’enquête actuelle

Le livre s’ouvre sur une scène d’assaut. La police assiège une maison, où elle suppose trouver un homme qu’elle recherche. Le quartier est maintenu par des familles de malfrat. Les forces de l’ordre se base sur le tuyau d’un indicateur et sont donc sur d’elles. Sarah Gilchrist fait partie de l’équipe d’intervention. Elle sent tout de suite le coup fourrée ou plutôt l’opération mal préparée. La suite lui donnera raison car quatre personnes seront abattues sans raison par la police et l’homme recherché ne se trouve pas dedans. Ce carnage provoquera deux nuits d’émeute. Robert Watts, gros bonnet des forces de l’ordre de Brighton, non présent (et même pas au courant) au moment des faits, prend tout de suite la défense de ses hommes. Cela provoque un tollé car on suppose que la police va couvrir ses arrières. Pour calmer le feu, on oblige Bob Watts a démissionné, sans auparavant avoir démoli son mariage avec Molly en dévoilant publiquement sa relation d’un soir avec Sarah Gilchrist. Sauf que Bob croit à la conspiration et il est teigneux. Le voilà donc parti en campagne pour comprendre ce qui s’est passé ce soir-là. Il sera aidé par Tingley, un ami qu’il a connu pendant sa période militaire, et par Sarah. Il est conforté dans son idée par le fait que plusieurs officiers impliqués ce soir-là sont tués et les autres menacés. De plus, ses supérieurs étouffent l’affaire en obligeant les personnes restantes à démissionner pour raison de santé.

Le cold case

Kate est la fille d’un politique, « ami » de Bob Watts. Elle travaille à la radio locale. Un jour, elle reçoit un coup de fil du propriétaire d’un hôtel qui dit avoir retrouvé les anciens dossiers d’un meurtre datant de 1934, le meurtre à la malle. On avait trouvé les bouts de corps d’une femme, découpée donc, en gare de Brighton (dans une malle) et de Londres (je ne me rappelle plus laquelle). Elle va consulter les dossiers dans l’idée d’en faire une émission rétrospective. Elle se prend de passion pour ce cas et décide de plus ou moins enquêter. Elle demande l’assistance de Bob Watts qui n’a plus rien à faire puisqu’il a été viré. Leurs enquêtes mettra au jour que le grand-père de Kate et le père de Bob (toujours vivant et écrivain de romans policiers), alors policiers, ont été mêlés de très près à l’enquête.

Mon avis

Clairement, le livre est mal écrit (ou il y a un problème dans la traduction, je ne sais pas). On suit trois personnes : Kate, Bob et Sarah. Pour Bob, on est au « je » et pour les deux autres, à la troisième personne du singulier. Le changement de point de vue se fait à l’intérieur d’un chapitre. Il faut quelques lignes pour comprendre qu’on a changé de personnages. Ce mode de narration est perturbant dans ce contexte car cela casse le rythme, pourtant haletant tout au long du roman, et en plus cela paraît complètement artificiel comme découpage. Par exemple, il y a, dans certains cas, des cliffangers à la fin des paragraphes

C’est par contre un roman qu’on ne lâche pas facilement. Les personnages sont très bien campés, tant au niveau du physique que du caractère. Comme je l’ai vu dans beaucoup de billet, la réussite de l’auteur est la description de Brighton. Pour moi, Brighton = station balnéaire. Pour Peter Guttridge, il y a bien la mer, mais il y aussi le sexe, la débauche de la ville et celle importée quand les gens viennent de Londres en villégiature, le crime à tous les étages, la drogue … Les gens ne sont pas tous heureux à Brighton, que ce soit chez les policiers ou chez le commun des mortels. C’est une description de Brighton que l’on sent vraie. L’auteur confirme dans la postface que plusieurs des affaires criminels dont il parle dans le livre sont réels. On peut citer par exemple, le gars qui sous l’effet de la drogue arrache les dents de sa copine à la tenaille (inutile de vous dire qu’elle ne s’en est pas remise).

Clairement, je vais continuer cette série car je n’aime pas ne pas savoir et qu’aucune des deux enquêtes n’est résolue à la fin de ce livre. Même pas le début d’une piste (pour moi en tout cas).

P.S. : J’ai oublié de préciser que si je me base sur LibraryThing, il s’agit plus d’un quartet que d’une trilogie. J’espère quand même avoir la solution au bout de trois tomes.

Références

Promenade du crime de Peter GUTTRIDGE – traduit de l’anglais par Jean-René Dastugue (Éditions du Rouergue, 2012)

Dans les rues de Londres – une aventure de Virginia Woolf

DansLesRuesDeLondresVirginiaWoolfLundi, j’étais un peu énervée, dans le sens où j’avais une idée dans la tête qui me tourmentait (sur une chose que l’on m’avait dite dans la journée) et que je n’arrivais pas à me détendre. Dans ce cas-là, j’essaie de prendre un livre pour voir si cela me calme. J’ai pris ce livre de Virginia Woolf que j’ai acheté au salon du livre (l’auteur n’était pas là pour me le dédicacer …) Je me suis un peu forcée au début à me concentrer sur les phrases et très rapidement, je me suis retrouvée à me promener dans les rues de Londres avec Virginia Woolf.

Un soir d’hiver, Virginia Woolf sort, pour traverser tout Londres, sous le prétexte d’aller chercher un crayon à papier. Rapidement, les sensations l’envahissent, l’observation de son environnement prend le dessus.

Peut-être nul ne s’est-il jamais pris de passion pour un crayon à papier. Mails il est des circonstances où il peut devenir suprêmement désirable d’en posséder un ; des instants où nous sommes déterminés à trouver un objet, une excuse pour traverser la moitié de de Londres à pied entre le thé et le dîner. Tout comme le chasseur de renards chasse pour préserver la race des renards et le golfeur joue au golf pour que les grands espaces soient préservés des bâtisseurs, ainsi, quand nous prend le désir d’aller flâner dans les rues, le crayon est un bon prétexte et nous disons en nous levant : « Il faut vraiment que j’achète un crayon », comme si à la faveur de cette excuse nous pouvions nous laisser aller sans danger au plus grand plaisir de la vie urbaine en hiver – flâner dans les rues de Londres.

L’heure doit être le soir et la saison l’hiver, car l’hiver, l’éclat champagne de l’air et la socialité des rues sont plaisants. Nous ne sommes pas tourmentés alors comme en été par des envies d’ombre, de solitude, de douceur de l’air des champs de foin. Le soir nous donne également cette désinvolture que concèdent l’obscurité et la lumière des lampes. Nous ne sommes plus tout à fait nous-mêmes. Comme nous sortons de la maison un beau soir entre quatre et six, nous perdons le moi par lequel nos amis connaissent et rejoignons cette vaste armée républicaine des piétons anonymes, dont la société est si agréable après la solitude de sa propre chambre.

Il s’agit des deux premiers paragraphes du livre. J’espère que vous appréciez autant que moi la manière dont elle glisse d’une idée à une autre (en deux paragraphes, elle en dit beaucoup, a créé une atmosphère un peu vaporeuse, un peu rêveuse). Elle décrit à merveille la lumière de l’hiver (il fallait la trouver cette couleur champagne). Je m’imaginais à la lecture dans les rues de Londres (j’étais dans Oxford Street mais vous pouvez imaginer n’importe quelle rue à votre convenance), avec les réverbères à l’ancienne, diffusant cette lumière. J’ai trouvé aussi ce qu’elle dit sur l’été très juste, par rapport à l’hiver. J’aime la lumière de l’été mais pourtant en hiver, on se sent plus léger, plus libre aussi, surtout quand il a neigé (à mon avis).

Sur les cinquante pages de texte, elle raconte ses observations sur les gens … Elles ne parlent à personne (en tout cas, c’est l’impression que j’ai eu). Une autre phase m’a fait sourire parce que c’est exactement ce que je fais (inventer des vies aux gens du rer quand ils parlent dans leurs téléphones portables) :

Le nombre de livres au monde est infini et il faut se contenter d’un aperçu, hocher la tête et poursuivre après un instant de conversation, un éclair de compréhension, tout comme, dans la rue, on attrape un mot au passage et d’une phrase au hasard, on fabrique tout une vie.

Cette nouvelle raconte la promenade comme une aventure, comme un moyen de s’imprégner des autres, de vivre les autres. Virginia Woolf, que j’imagine solitaire, aime rentrer chez elle après autant de sensations :

En chacune de ces vies on pouvait pénétrer un peu, assez loin pour se donner l’illusion qu’on n’est pas attachés à un seul esprit mais qu’on peut enfiler pour quelques minutes les corps et les esprits d’autres. On pouvait devenir une lavandière, un patron de bistrot, un chanteur de rue. Et y a-t-il délices et merveilles plus grandes que de s’écarter des lignes droites de la personnalité pour s’engager dans ces sentiers qui mènent sous les ronces et les épais troncs d’arbre au cœur de la forêt où vivent ces bêtes sauvages, nos semblables ?

C’est vrai : s’échapper est le plus grand des plaisirs ; hanter les rues en hiver la plus grande des aventures. Pourtant, comme nous nous rapprochons de notre porte, il est réconfortant de sentir les vieilles possessions, les vieux préjugés, enroulés autour de nous ; et le moi, qui a été ballotté à tant de coins de rue, qui s’est cogné comme une phalène à la flamme de tant d’inaccessibles lanternes, abrité et enclos. Revoici la porte habituelle ; revoici le fauteuil tourné tel qu’on l’avait laissé et la coupe de porcelaine et l’anneau brin sur le tapis. Et voici – examinons-le avec tendresse, touchons-le avec vénération – le seul butin qu’on ait sauvé de tous les trésors de la ville, un crayon à papier.

Le livre est illustré par les dessins de Antoine Desailly, qui sont très jolis mais je n’ai pas compris le rapport avec le texte. C’est une collection d’objets éparses, que l’on pourrait s’imaginer traînant dans les rues londoniennes. J’ai été gênée quand à la page 47, le dessinateur nous montre un beau stylo bic cristal alors que tout au long du texte, Virginia Woolf parle de crayon à papier. Ma conclusion est que nous n’avons pas lu le même texte et que c’est pour cela que je n’ai pas compris ces dessins (on s’excuse comme on peut).

Par contre, la postface du traducteur est passionnante car il explique le pourquoi de la retraduction, et notamment sur la nature du flux de conscience que l’on a donné jusqu’à présent en français.

Il me semble qu’en français, la notion de stream of consciousness a souvent servi d’excuse pour tirer davantage encore Virginia Woolf vers la fluidité, alors que c’est un courant heurté, à chaque instant arrêté, perturbé, détourné. C’est d’ailleurs le sujet même de Street Haunting, ce que fait le récit en même temps que ce dont il est fait et ce qu’il dit.

J’ai conscience que ce n’est pas un billet très intéressant pour le lecteur du blog car il ne décrit pas bien le livre. C’est plus un billet pour moi, pour retenir les citations et ce que j’ai aimé. À mon avis et dans mon cas (de non littéraire), ce n’est pas une lecture qui doit se décortiquer mais plutôt une lecture qui se vit et qui se ressent, personnellement, au fond de soi … C’est clairement le meilleur livre de MA rentrée littéraire … (on passera sur le fait que le livre est sorti en mars et qu’il a été écrit il y a longtemps).

Je voulais aussi demander votre avis sur un extrait :

C’est toujours une aventure d’entrer dans une nouvelle pièce, car les vies et les caractères de ses propriétaires y ont distillé leur atmosphère et dès l’entrée, nous affrontons une nouvelle vague d’émotion.

J’avais l’impression qu’on se se sentait pas à l’aise dans une pièce, à partir du moment où l’ameublement ne correspondait pas à notre caractère, et ce même chez des amis ou de la famille que l’on adore. Cette phrase me fait beaucoup réfléchir. Est-ce qu’on ne se sent pas à l’aise dans une pièce parce qu’on sent ce que les propriétaires y ont laissé, leurs humeurs, leurs colères … est-ce que c’est dû à une atmosphère qui se dégage de la pièce ou simplement aux meubles ? Cela me laisse assez perplexe, j’avoue.

Références

Dans les rues de Londres – une aventure de Virginia WOOLF – vu par Antoine Desailly – traduit par Étienne Dobenesque (Les éditions du chemin de fer, 2014)

Une autre version de ce texte a paru, au début de l’année, aux éditions Interférences sous le titre Au hasard des rues – une aventure londonienne.

Le complexe d’Eden Bellwether de Benjamin Wood

J’adore ces romans de 500 pages où on passe plein de temps. Quand le livre est fini, on a pratiquement l’impression de quitter, pour toujours (ou jusqu’à relecture), des amis.

LeComplexeDEdenBellwetherBenjaminWoodCe roman a reçu très récemment le prix mais j’avais décidé de le lire bien avant car cela se passait à Cambridge, en Angleterre. Je ne peux pas résister à cet argument (Oxford et Cambridge me font rêver, que voulez-vous).

Le roman commence par un prélude, où on sait qu’à la fin du roman, on va avoir deux morts. Comme pour tous les préludes, je n’ai compris que les grandes lignes, vu qu’aucun personnage n’est posé. Mais bon, il y aura deux morts dans l’histoire.

On fait ensuite la connaissance d’Oscar, jeune homme de vingt ans, qui a quitté sa famille à 17 ans car il voulait une autre vie. Son père était ouvrier en bâtiment et pensait que c’était la seule chose qui devait compter pour son fils mais celui-ci aurait préféré un monde plus « intellectuel » et surtout poursuivre des études. Il n’a pas pu le faire et travaille comme aide-soignant dans une maison de retraite cossue. Son patient préféré est Bram Paulsen, avec qui il prend grand plaisir à discuter des livres que celui-ci lui prête. Les livres sont signés Descartes … Un jour, Oscar se promène dans Cambridge et entend une musique provenant d’un Orgue. Cela le pousse à rentrer dans l’église où il y a un office. Il fait la connaissance d’Iris Bellwether dont il tombe immédiatement sous le charme. Le musicien est son frère, Eden. De fil en aiguille, il se lie d’amitié avec le frère et la sœur et leur bande d’amis, bande assez restreinte puisque constitué de trois autres personnes, Jane (la petite-amie d’Eden), Yin et Marcus. Il devient le petit-ami d’Iris, qui lui confie ne pas savoir si son frère est malade ou génial. Il croit pouvoir guérir avec la musique. Benjamin Wood fait de cette question une interrogation majeure de son roman : quel pouvoir a la musique ? Or, le docteur Paulsen lui présente Herbert Crest, psychologue qui s’intéresse au médecine alternative mais aussi aux personnalités hors-norme. Crest est lui-même intéressé par les pouvoirs d’Eden puisqu’il est atteint d’une tumeur au cerveau inguérissable.

Benjamin Wood va, au cours de son roman, s’attacher à décrire le milieu de la famille Bellwether, Iris et Eden avec leurs parents, Theo et Ruth, car c’est très nouveau pour Oscar. La musique est donc aussi très présente dans ce livre et c’est à mon avis une des plus grandes réussites de Benjamin Wood car on sent tout l’intérêt qu’il porte à la chose.

J’ai lu plusieurs avis qui disaient que ce livre avait les maladresses d’un premier roman, ce qu’il est soit dit en passant. Principalement, le livre serait trop long. Je ne comprends jamais très bien cette phrase. Je m’imagine toujours une bonne âme couper certains passages ou bien réécrire complètement l’histoire pour qu’elle soit plus nerveuse. Comme je l’ai dit, j’aime bien les gros romans car on a l’impression de suivre les gens. Je ne me suis pas ennuyée une seconde en lisant ce livre. Par contre, je suis d’accord qu’il y a quelque chose qui ne va pas.

Je pense que c’est une question de point de vue. Toute l’histoire est donc racontée du point de vue d’Oscar. On adopte donc sa vision des choses, puisqu’on n’a que celle-là. J’ai eu l’impression d’être une ethnologue en exploration dans les milieux bourgeois de Cambridge. Par exemple, je n’ai pas ressenti l’amour éprouvé par Oscar pour Iris, je n’ai pas ressenti les liens d’amitié qui se sont soit-disant créés entre Oscar, Eden, Iris, Jane, Marcus, Yin. Je n’ai pas trouvé les personnages particulièrement bien décrits dans le sens où je ne me les imagine pas. Je n’ai ressenti aucun lien d’amitié dans le groupe (avec ou sans Oscar). Le personnage d’Eden reste lui aussi très dans l’ombre car finalement, on n’a pas son point de vue. Selon moi, le livre aurait donc gagné à devenir un roman chorale car là, on n’arrive à comprendre que Oscar. Pour compléter, les liens avec Herbert Crest ou le docteur Paulsen semblent véridiques et sincères, comme ceux avec l’infirmière de Crest, Andrea mais ceux avec les Bellwether … non. Je dis pourquoi pas si c’est ce qu’a voulu faire l’auteur. Je ne suis cependant pas sûre qu’il est voulu faire une sorte de roman ethnologique. Il visait soit le roman psychologique, un peu page-turner, soit le roman d’apprentissage, soit un roman sur le pouvoir de la musique à mon avis, soit un roman sur la folie et les personnalités narcissiques. Il a réussi ces passages sur la musique (les passages où Eden joue de l’orgue sont splendides), sur les pathologies psychiatriques mais pas sur la « vraie vie ». Ce n’est donc pas trop long mais surtout il manque quelque chose. Je pense que pour son deuxième roman il devrait plus s’attacher à ses personnages, amplifier le côté humain.

En résumé, c’est un bon premier roman. C’est un roman ambitieux, qu’on ne peut pas lâcher, en tournant les pages sans relâche mais à mon avis, il manque un petit quelque chose au niveau des personnages.

L’avis de Lewerentz

Références

Le Complexe d’Eden Bellwether de Benjamin WOOD – traduit de l’anglais par Renaud Morin (Zulma, 2014)

Une fille, qui danse de Julian Barnes

UneFilleQuiDanseJulianBarnesJ’ai lu ce livre parce que j’avais fini le précédent (jusqu’à là je suis logique) et que n’ayant pas pris de secours, je me suis rabattue sur ma tablette, chargée d’ebooks au cas où (il n’y en a que dix parce qu’une tablette n’est pas une liseuse et donc je m’en sers pour autre chose que stocker des livres). J’ai choisi celui-là parmi les dix dont je disposais. Pourquoi j’ai voulu lire ce livre au départ ? (parce que en fait je l’ai pratiquement acheté à sa sortie). Parce que mon chef s’appelle Barnes et que quand il m’a engagé je croyais qu’ils étaient parents même très éloignés. En fait, non. Mon chef prononce son nom à la française (avec un accent sur le e même s’il n’y est pas, ne lit pas de littérature et ne parle que de géophysique). C’était donc un espoir déçu. J’ai donc remisé ce livre au fond de la mémoire de toutes les choses électroniques que je possèdent. Puis il y a eu le billet de Kathel qui me l’a remis en mémoire au début de l’année.

J’ai su dès que j’ai commencé à lire ce livre que j’allais l’adorer. C’est tout ce que j’aime, tellement anglais, intelligent, plein de réflexions, lucide. Le monde s’efface autour de vous quand vous lisez ce livre car Tony Webster vous parle à vous, où en tout cas vous prend à témoin. De quoi ? me direz vous. Tony a la petite soixantaine, divorcé, fraichement retraité, relation cordiale avec sa fille. En apparence, tout va bien. Un jour il reçoit un courrier le ramenant quarante ans en arrière où il formait, avec trois amis, une bande d’amis, vivant ensemble leur adolescence et leur passage à l’âge adulte. Jusqu’au jour où l’un deux s’est suicidé. Fait qui a toujours été mystérieux et inexpliqué pour notre narrateur. Il va chercher une réponse quarante ans plus tard.

Ce qui m’a particulièrement touché dans ce livre, c’est que le narrateur est normal. Il croit que la vie s’ouvre à lui à l’adolescence, que ce qu’il ressent est neuf, qu’il est plus intelligent. À soixante ans, il a compris que non, qu’il est médiocre (normal, quoi, car il n’a pas fait de grandes choses), qu’il n’a fait que poursuivre la vie de ses parents finalement (c’est le sens des extraits que j’ai mis en dessous). C’est vraiment ce qui m’a plus dans ce livre. C’est des réflexions que nous pourrions tous avoir à un moment de notre vie, nous retourner sur ce que l’on a fait et dire ben rien, finalement, en tout cas rien d’extraordinaire. Je trouve que ce livre a le mérite de poser cette question de manière honnête : est-ce qu’une vie où on se contente de suivre le flot et de faire de son mieux est une vie gâchée ? une vie non vécue, qui n’a servi à rien. J’ai trouvé que la réponse apportée par Julian Barnes est tout sauf grotesque car il ne répond pas à la question. C’est un peu une dictature de notre temps qui veut que tout ce qui soit fait soit utile et surtout visible. Tony Webster va à l’encontre de cela. Une vie réussie est-elle une vie médiocre (dans le sens de non palpitante, de non utile et efficace pour la société), tout simplement ? La plupart de romans et des auteurs auraient conclu qu’une vie médiocre était une vie inutile. Julian Barnes ne juge pas (en tout cas pas au travers de son narrateur).

Une autre question abordée par l’auteur est celle de la mémoire et de l’histoire (avec h ou H). Nos souvenirs ne sont pas des faits mais sont plutôt la réécriture que nous en faisons en utilisant ce que nous voudrions y voir. À partir de ce point de vue, on voit Tony Webster changer plusieurs fois de versions pour finir par trouver une version qui semble cohérente avec plusieurs protagonistes. Cela donne lieu à de très belles phrases dans le roman sur ce sujet.

Plus que les questions posées par l’auteur, je vous conseille ce livre pour l’atmosphère qui s’en dégage : une atmosphère de sérénité, celle d’un homme (l’auteur ou le narrateur) qui a réfléchit et qui regarde sa vie de manière honnête envers lui mais aussi envers son lecteur. C’est fait tellement intelligemment, c’est tellement bien écrit et traduit que vous ne pouvez pas louper ce livre ! En plus, il est sorti en poche depuis que je l’ai acheté.

Des extraits

C’est l’avantage que je l’ai lu en électronique. J’ai la flemme de les chercher dans un livre papier tandis que là Mantano a tout gardé dans sa tête, moins poreuse que la mienne.

Le lycée se trouvait dans le centre de Londres, et chaque jour nous y venions de nos différents quartiers, passant d’un système de contrôle à un autre. À l’époque, les choses étaient plus simples : moins d’argent, pas de gadgets électroniques, peu de tyrannie de la mode, pas de petites amies. Il n’y avait rien pour nous distraire de notre devoir humain et filial qui était d’étudier, de passer les examens, d’utiliser les qualifications obtenues pour trouver un emploi, et puis d’adopter un mode de vie d’un inoffensif mais plus grand raffinement que celui de nos parents, qui approuveraient, tout en le comparant en eux-mêmes à celui de leur propre jeunesse, qui avait été plus simple, et donc supérieur. Rien de tout cela, bien sûr, n’était jamais dit : le très convenable darwinisme social des classes moyennes anglaises restait toujours implicite. [p.11]

En ce temps-là, nous nous voyions comme des garçons maintenus dans quelques enclos, attendant d’être lâchés dans la vraie vie. Et quand ce moment viendrait, notre vie — et le temps lui-même — s’accélérait. Comment pouvions-nous savoir que la vraie vie avait de toute façon commencé, que certains avantages avaient déjà été acquis, certains dégâts déjà infligés ? Et que notre libération nous ferait seulement passer dans un plus vaste enclos, dont les frontières seraient d’abord invisibles. [p.12]

Ma petite bibliothèque avait eu plus de succès avec Veronica que ma collection de disques. En ce temps-là, nos livres de poche avaient encore leur aspect traditionnel : Penguins orange pour la littérature romanesque, Pelicans bleus pour le reste. Avoir plus de bleu que d’orange sur vos rayons était une preuve de sérieux. Et, dans l’ensemble, j’avais suffisamment de titres honorables — Richard Hoggart, Steven Runciman, Huizinga, Eysenck, Empson… plus le Honest to God de monseigneur John Robinson, à côté de mes albums humoristiques de Larry. Veronica me fit le compliment de supposer que je les avais tous lus, et ne se douta pas que les bouquins les plus fatigués avaient été achetés d’occasion.

Sa propre bibliothèque contenait beaucoup de poésie, sous forme de volumes ou de plaquettes : Eliot, Auden, MacNeice, Stevie Smith, Thom Gunn, Ted Hughes. Il y avait des volumes du « Club du Livre de gauche » d’Orwell et de Koestler, quelques romans du XIXe siècle reliés cuir, deux ou trois Arthur Rackham de son enfance et son livre-réconfort, I Capture the Castle. Je n’ai pas douté un seul instant qu’elle les avait tous lus, ni qu’ils étaient les bons livres à avoir. En outre, ils semblaient être une continuation organique de son esprit et de sa personnalité, alors que les miens me paraissaient foncièrement distincts de moi, s’efforçant de décrire un personnage que j’espérais devenir. [pp. 30-31]

La loi, et la société, et la religion disent toutes qu’il est impossible d’être sain d’esprit et de corps et de se tuer. Peut-être ces autorités craignaient-elles que le raisonnement du suicidé ne remette en cause la nature et la valeur de la vie telle qu’elle était organisée par l’État qui payait le coroner ? [p. 62]

Il avait aussi demandé à être incinéré, et que ses cendres soient dispersées, puisque la prompte destruction du corps était aussi un choix actif du philosophe, et préférable à l’attente horizontale de la décomposition naturelle dans la terre. [p. 63]

Un Anglais a dit que le mariage est un long repas terne où le dessert est servi en premier. [p. 68]

Ce qui n’avait d’abord été qu’une détermination à obtenir un bien qui m’avait été légué s’était transformé en quelque chose qui concernait ma vie entière, le temps et la mémoire. [p. 159]

Que savais-je de la vie, moi qui avais vécu si prudemment ? [p. 174]

D’autres avis

Ceux de Keisha et Theoma. Il y en a plein d’autres si vous allez sur Babelio, LibraryThing …

Références

Une fille, qui danse de Julian BARNES – traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin (Mercure de France, 2013)