Un bon allemand de Horst Krüger

Il y a quelques semaines j’ai lu ce livre que j’ai retrouvé dans ma PAL alors que j’en cherchais d’autres (que je n’ai pas retrouvés). Je ne me rappelais même plus l’avoir acheté (ni qu’il existait d’ailleurs).

Ce livre est absolument excellent mais il ne faut pas se fier à ce qu’Actes Sud en raconte sur la couverture et sur la quatrième de couverture. En effet, il ne s’agit pas d’un roman mais d’un récit. Horst Krüger (1919-1999), romancier, essayiste et journaliste, raconte son troisième Reich dans ce livre datant de 1964.

L’auteur est né en Allemagne, a grandi dans une petite maison du quartier résidentiel de Eichkamp (Berlin). Il est issu des classes moyennes (son père est fonctionnaire), a une sœur. Il avait quatorze ans à la naissance du troisième Reich et vingt-six ans lors de son écroulement. Comme il le précise dans le livre, c’est un peu comme s’il n’avait connu que ce régime puisque auparavant, il était trop jeune pour comprendre la vie « politique » de son pays. Krüger a une phrase très forte pour dépeindre son caractère, sa famille mais aussi des gens de son milieu social (c’est d’ailleurs cette phrase qui m’a fait acheter le livre car on la retrouve sur la quatrième de couverture) : « Je suis un fils typique de ces Allemands inoffensifs qui n’ont jamais été nazis, mais sans qui les nazis ne seraient parvenus à leurs fins ». C’est phrase résume à peu près tout le premier chapitre. Il raconte comment ses parents se sont adaptés au nouveau régime sans vraiment avoir de cas de conscience car ils trouvaient qu’au départ il remettait de l’ordre en Allemagne, les choses allaient mieux aussi (pour eux, le pays avait de nouveau un but). Ils montrent aussi la réprobation de ses parents lorsqu’ils se rendent compte de ce qu’est le régime, mais que bon ils ne le vivent pas, peuvent s’en accommoder tant qu’on leur garantit leur niveau de vie (et pour le mari, de pouvoir remplir les ambitions de sa femme). Je vous raconte de manière un peu plus poussée la quatrième de couverte, qui ne parle en fait que du premier chapitre (faisant croire que le livre n’est que cela).

En réalité, il y a cinq autres chapitres : un dédié à sa sœur, qui s’est suicidée en 1938 en utilisant du mercure (je ne vous conseille pas, visiblement, les souffrances que cela engendre sont juste abominables), un dédié à son activité de résistant « à l’insu de son plein gré » à cause de son ami Vania, un à son arrestation et son procès suite à ses activités de résistance, un à sa « libération » par les Américains en avril 1945 contre qui il combattait à cette époque-là, un sur le procès de Francfort.

À travers ces différentes étapes, ils abordent absolument tous les thèmes qui peuvent être intéressants pour le lecteur. Le chapitre sur l’enterrement de sa sœur montre la vie dans une famille allemande (lors d’une cérémonie particulière mais quand même). On voit les différentes sensibilités politiques qui devaient se côtoyer à l’époque, la volonté de rester digne et de ne surtout pas montrer ce que l’on ressent (il s’agit uniquement de paraître en fait).

Les chapitres sur la « résistance » montrent bien que tout le monde en Allemagne n’était pas résistants ou nazis, il y avait juste pas mal de gens « normaux », qui continuaient leur vie (de la manière dont ils l’envisageaient) et s’accommodaient des nouvelles conditions de vie tant que cela ne les touchait pas. Vania lui par contre était un résistant par choix. Horst Krüger était à l’ouest (lorsqu’il y avait deux Allemagnes) et Vania lui était à l’est (et était un communiste convaincu). Après la construction du mur, les deux hommes se rencontrent et cela donne lieu à des opinions très intéressantes de Horst Krüger sur la possibilité de vivre dans deux régimes si différents à quelques années d’intervalles. L’auteur s’interroge à la volonté des populations à toujours croire en quelque chose de meilleur (même si parfois cela peut mener à des catastrophes). Le chapitre sur la guerre (qui raconte plus ou moins le réveil difficile de la famille) est moins intéressant à mon avis car il fait trop joué et écrit. On ne retrouve pas la sincérité et l’acuité du regard des autres chapitres.

Par contre, on retrouve dans le dernier chapitre le procès de Francfort, qui suit le procès de Nuremberg. La différence est que ce procès est instruit par des Allemands (contre l’opinion de la population mais aussi contre celle des Américains qui étaient encore très présents à l’époque dans le pays). On jugeait des « personnages secondaires » du système nazi. Pour l’auteur, journaliste, c’est l’occasion de revenir sur les propos du premier chapitre : la plupart des accusés ressemblent aux victimes (ils les confond même à un moment). Ce chapitre est aussi une occasion de s’interroger sur le travail (et la volonté) de mémoire qui est fait à l’époque dans le pays sur cette période.

J’ai trouvé ce livre extrêmement intéressant pour plusieurs raisons. La première tient à la sincérité et la franchise du récit. L’auteur n’essaie pas de rejouer l’époque, de réécrire son rôle ou celui de ses parents à l’époque mais raconte et interprète de manière assez froide mais aussi logique (avec la perspective des années) ce qu’il a vécu. La deuxième raison tient à la rareté d’un tel récit. On peut trouver des romans où les personnages principaux sont des nazis, des femmes de nazis, des collaborateurs. On peut lire des témoignages de victimes et des romans écrits de leurs points de vue. Je n’avais jamais lu de récit sur cette troisième voie, où on n’est ni résistant, ni collaborateur mais où en fait, on se contente de vivre avec. Je trouve que cela fait du bien de comprendre cela (et comment cela se produit aussi) car en fait, à mon avis, il s’agit du cas de la majorité des gens (une majorité trop silencieuse sûrement mais une majorité tout de même). La troisième raison tient en l’organisation du récit en événements marquants. Par ce choix, l’auteur balaie tous les thèmes importants sur le sujet. Cela lui permet d’avoir des réflexions essentielles, de faire comprendre au lecteur l’époque et ce qui s’y jouait (et la manière dont cela se jouait).

Une lecture que je recommande donc.

Références

Un bon allemand de Horst KRÜGER – récit traduit de l’allemand par Pierre Foucher (Actes Sud / Babel, 1993)

Un lit de neige de Roswitha Haring

unlitdeneigeroswithaharingJ’ai trouvé ce livre par hasard à la bibliothèque de l’institut Goethe. Je l’ai emprunté en me fiant au résumé.

On suit une jeune adolescente, habitant en RDA. Elle part pour les vacances, une semaine, au sport d’hiver chez son oncle et sa tante (du côté maternel). Elle est contente de partir, ou plus exactement soulagée, car l’ambiance chez elle n’est pas au beau fixe. Cela dure depuis assez longtemps mais elle ne saurait pas dater le changement d’humeur de la maison. En effet, elle se rappelle bien que quand elle était petite, sa mère riait, son père était toujours partant et jamais aussi fatigué que maintenant, ses deux sœurs étaient à la maison mettant un peu plus d’ambiance avec leurs sorties, leurs maquillages, leurs histoires de fille (en gros). Elle se rappelle qu’elles la prenaient dans les bras pour lui faire des bisous alors qu’elle n’aimait pas cela. Mais c’est une ancienne époque, tout a changé aujourd’hui : sa mère râle tout le temps après la seule fille qui lui reste à la maison, elle est tout le temps très fatiguée, son père également (pour la fatigue, il n’est pas démonstratif mais porte une certaine affection à sa fille tout de même), les sœurs ne viennent pratiquement plus à la maison, les cousines non plus d’ailleurs (elle ne se rappelle même pas quelle relation elle a avec elles).

C’est dans cette ambiance et dans cette incompréhension qu’elle part en vacances au ski. Elle n’est pas très emballée, même si son oncle blague tout le temps (cela promet donc une meilleure ambiance). Elle n’arrive pas à s’intégrer. Son oncle pense que cela vient du fait qu’elle vient de la ville et n’a pas l’habitude d’une telle vie. En réalité, c’est qu’elle reste sur son incompréhension de sa situation familiale. Elle va saisir l’occasion de ce séjour pour savoir ce qu’il s’est passé et découvrir ainsi le « secret de famille », qui lui avait échappé, et peut être retrouvée un peu de sérénité.

L’intrigue sonne classique comme cela. Comme la quatrième de couverture, ce qui fait la particularité du livre est sa narration. La jeune fille n’a pas de sentiments (ou vraiment très peu et elles ne sont pas notables) mais que des sensations. On vit sa vie au travers des sons, des bruits, des voix, de sa perception de la chaleur et du froid (à la montagne mais aussi dans l’appartement par exemple), du goût des aliments … Cela m’a donné l’impression qu’elle était un peu « autiste », dans le sens où elle se centre sur elle-même et ne prend pas en compte les autres qui ne sont vus que comme des perturbations extérieures (elle avait déjà cette tendance quand elle était petite ; cela ne vient pas de la situation). C’est très intéressant à lire car on ressent physiquement la solitude de la narratrice. Comme celle-ci se base uniquement sur ses sensations, les deux périodes (l’avant et l’après du secret familial) ne sont pas racontées de manière linéaire. On passe d’une époque à l’autre, par une sensation identique (un peu comme une madeleine de Proust en fait). La plupart du temps, j’ai apprécié cette manière de faire, ces associations d’idées, les transitions diffuses qui sont ainsi utilisées. Par contre, plusieurs fois, cela m’a dérouté mais pas longtemps au point de perdre l’envie de continuer le livre.

Une bonne découverte donc ! Elle a publié, depuis ce premier roman, deux autres ouvrages qui ne sont pas encore traduits en français.

Références

Un lit de neige de Roswitha HARING – traduit de l’allemand par Nicole Roethel (Christian Bourgois, 2005)

L’homme au grand-bi de Uwe Timm

lhommeaugrandbiuwetimmComme d’habitude, j’ai pris cette nouvelle allemande de la rentrée littéraire à la bibliothèque de l’Institut Goethe à Paris. Cela a du bon quand même d’aller dans une bibliothèque où personne ne prend les livres en français qui sont disponibles … Cela faisait que je voulais lire Uwe Timm. J’ai À l’exemple de mon frère dans ma PAL, mais aussi Die Entdeckung der Currywurst (en roman et en BD, tous les deux en allemand, qui étaient trop compliqués pour moi il y a un an mais je vais réessayer bientôt je pense). Donc par pur manque de logique et voulant découvrir Uwe Timm, j’ai pris cet ouvrage, tout nouvellement paru, pour satisfaire ma curiosité.

Le narrateur raconte tout au long de ce livre la vie de son grand-oncle Franz (qu’il appelle oncle), l’hurluberlu de la famille puisqu’il est connu pour avoir eu l’idée fixe de propager la pratique du grand-bi dans sa ville de Cobourg (en Bavière), dans les années 1880 (je pense). Franz Schroeder est naturaliste de profession (on voit d’ailleurs sa boutique sur la couverture, juste en face de celle du boucher). Alors qu’il y a déjà trois naturalistes dans la ville, il s’installe tout de même en ville, avec sa femme Anna. Il se distingue par des compositions très réalistes (alors que celles de ses concurrents ressemblent plutôt à des saucissons), qui sont admirées certes (dans la vitrine) mais qui font surtout très peur. Il a donc très peu de commandes au début du livre et de son activité. Formé quelques temps en Angleterre (d’où sa pratique particulière), il a pu découvrir ce drôle de vélo, le grand-bi, qui y fait un tabac. Il décide d’en commander un en Angleterre pour le faire découvrir à la population de la petite ville allemande. Il espère que cela lui permettra de développer son activité mais donnera aussi l’envie à ces concitoyens de s’initier à cet art, bon physiquement mais aussi moralement.

Une fois, son vélo arrivé, en pièces détachées, il le monte et commence à apprendre à en faire. Cela occasionne bien évidemment de nombreuses chutes, qui se font sous les quolibets de la population, qui se changent en horreur quand Franz perd deux phalanges du petit doigt dans la bataille. Malgré tout, Franz décide de se lancer comme unique représentant de la marque anglaise et de commercialiser ces vélos de la mort. Au fur et à mesure que sa pratique s’améliore, Franz vend de plus en plus de grand-bi et devient le professeur de la ville. La seule personne à qui il ne veut pas apprendre à en faire, c’est sa femme Anna.

J’ai adoré le personnage de cette femme, à la fois d’époque dans ses habits, ses croyances et ses manières, mais éminemment moderne dans la manière qu’elle a de parler à son mari. C’est elle qui apporte tout l’humour du livre. Alors que son mari est extrêmement rêveur, aventurier et buté, elle arrive à le faire changer d’avis par un mot, en renversant la situation par son bon sens tout simplement. Elle est toujours là pour soigner les bleus du corps et les coups à l’âme, sans dire je te l’avais bien dit mais en le sous-entendant fortement. Au couple s’ajoute des personnages hautement pittoresques. Du Duc à l’ouvrier d’usine’en passant par le boucher, imitateur de cris d’oiseaux, tout le monde est là. Uwe Timm décrit une société fermée et provinciale, de l’ancienne époque, qui commence à être confronté aux progrès techniques et aux changements.

Le grand-bi est le vecteur de ce changement dans la ville de Cobourg. On y voit une société tiraillée entre ses traditions (doit-on autoriser la femme et l’ouvrier à faire du vélo) et la curiosité de découvrir ce nouveau mode de locomotion. J’ai d’ailleurs beaucoup aimé la réflexion sur la rapidité des déplacements. Avant l’introduction du vélo, les gens « normaux » se déplaçaient pour la plupart à pied pour les trajets quotidiens (je sais bien qu’il y avait le train et les chevaux sinon). Cette lenteur est aujourd’hui concurrencé par le vélo. C’est donc du temps gagné pour les loisirs. Mais à quoi va-t-on occuper ces loisirs ? Est-ce qu’il n’y a pas risque de dépravation ? Surtout pour un ouvrier qui a quatre heures par jour de trajet en plus de son travail quotidien, est-ce que cela ne va pas trop l’émanciper ? (ahlalala, je t’en donnerai du bourgeois moi, ils n’avaient qu’à le faire aussi si c’était si facile). On voit toute une catégorie de personnes cherchant à garder ce qui fait qu’ils se sentent supérieurs. Je n’avais jamais réfléchi sur le fait que le vélo et plus généralement le changement de rythme pour les déplacement ait été cause d’autant de questionnements et de bouleversements. J’ai trouvé cela très intéressant. Bien sûr, le grand-bi restait très cher et d’ailleurs l’arrivée du bicycle bas démocratisera quelque peu la pratique du vélo aux femmes et aux ouvriers, même à Cobourg.

C’est sur cet événement que se termine l’histoire d’Uwe Timm (je ne dévoile rien parce que je suppose que vous le saviez depuis longtemps). En refermant le livre, on se prend à être nostalgique de cet oncle Franz et cette tante Anna. À travers une chronique familiale très réussie avec des personnages haut en couleur, l’auteur réussit à faire revivre une époque révolue et ce de manière passionnante et très drôle, même pour les personnes qui ne sont pas intéressées par le vélo.

Références

L’homme au grand-bi de Uwe TIMM – traduction de Bernard Kreiss – 24 dessins de Sophia Martineck (Le nouvel Attila, 2016)

Un siècle de littérature européenne – Année 1984

Le noyau blanc de Christoph Hein

lenoyaublancchristophheinLe noyau blanc est le nouveau roman de l’auteur Christoph Hein, qui a déjà publié aux éditions Métailié plusieurs livres dont Prise de territoire et Paula T., une femme allemande (qui reparaît en cet automne dans la collection de poche de chez Métailié, Suites). Christoph Hein était un intellectuel très en vue dans la RDA des années 1980, au côté de Christa Wolf. Il est dit dans le Matricule des Anges de septembre 2016 que Christoph Hein est « un indéfectible observateur de son pays après sa réunification » et « reste ici encore à l’écoute de l’époque ». Je suis plus proche de cette analyse que celle de la quatrième de couverture où il est écrit que « Christoph Hein analyse à sa manière sobre et incisive la façon dont la chute du Mur et la réunification ont profondément modifié le cours de la vie des Allemands de l’Est ».

Christoph Hein situe en effet son histoire à Leipzig, dans l’ex-RDA, mais cela n’intervient pas du tout dans le roman, en tout cas pas de manière claire comme dans le roman de Judith Schalansky L’Inconstance de l’espèce. Le personnage principal du roman s’appelle Rüdiger Stolzenburg. Il est âgé de 59 ans et occupe un demi-poste à l’université. Il enseigne Shakespeare et Confucius à des jeunes que cela n’intéresse pas car ils ne voient pas comment ils pourront s’en servir dans leur futur professionnel, qui ne pourra être que non littéraire. Au début du roman, Rüdiger croit encore qu’il pourra disposer un jour d’un poste à temps complet. Il est vite détrompé par son supérieur. Il ne pourra pas avoir ce poste à cause de son âge ; on préférera un jeune moins expérimenté et donc moins cher. Il peut même s’estimer heureux qu’on ne supprime pas son demi-poste. Il faut faire des économies de toute part, trouver de nouvelles sources financières. Tout cela n’est pas joyeux. On a affaire à un Rüdiger complètement démotivé. Alors qu’au début de sa carrière, il préparait de nouveaux cours chaque année, il recycle maintenant un peu comme tous les profs. Comment fait-il pour survivre avec si peu d’argent ? Il se prive de tous les côtés ; il écrit aussi de petits articles pour la presse, donne des cours dans d’autres écoles mais là encore ces sources de revenus commencent à se tarir … Dès lors, le ciel lui tombe sur la tête dès lors que les impôts exige de lui une somme considérable suite à un redressement fiscal. Ce n’est pas la joie donc pour notre « héros ».

Côté sentimental, il n’est pas au mieux de sa forme non plus, mais il est plus désagréable et un peu moins caliméro. Il entretient une relation avec une femme qui l’adore et ferait tout pour lui. Pourtant, elle ne lui convient pas (à mon avis, cela vient du fait qu’elle est peut Être un peu trop à son service justement, elle a aussi un travail moins intellectuel que lui). Il ne va donc pas hésiter à profiter des services d’entremetteuse de la bibliothécaire de l’université, quand celle-ci lui propose de lui présenter une amie : Henriette. Elle a en effet beaucoup plus belle prestance, est peut être beaucoup plus jolie. Pourtant, à mon goût, elle fait beaucoup de simagrées et entretient une sorte de mythe d’inaccessibilité (j’espère que vous avez compris que je l’ai trouvé casse-pied).

Comment Rüdiger se console-t-il ? Avec sa passion secrète, son thème de recherche confidentiel dont il espère retiré un jour gloire et honneur : Friedrich Wilhelm Weiskern (d’où le titre Weisser Kern = le noyau blanc), « célèbre » topographe mais connu surtout pour avoir été un des librettistes de Mozart. C’est là que l’on retrouve toute la flamme de l’intellectuel et du chercheur. D’ailleurs, il n’en croit pas ses yeux quand un homme le contacte pour lui vendre des lettres inédites de son Weiskern. C’est un peu le moment suspens du roman.

On peut diviser les thématiques du livre en deux : l’argent contre la culture d’un côté, l’amour de l’autre.

Stolzenburg jalouse ses élèves dont un particulièrement, qui est le futur héritier d’une entreprise de batterie, appartenant à son père et à son oncle. Cependant, pour hériter de la part de son oncle, qui est légèrement fantaisiste, il se doit d’obtenir un double diplôme, scientifique et littéraire car l’oncle possède une grande collection d’autographe. Le diplôme scientifique ne pose pas de problèmes au jeune homme ; le diplôme littéraire beaucoup plus, et particulièrement la matière de Rüdiger. Il décide donc tout simplement de l’acheter. Ce n’est pas la première proposition que reçoit l’enseignant et pas la dernière. Les demoiselles ne proposent pas d’argent mais tout simplement leurs faveurs pour obtenir de bonnes notes. D’autres enseignants n’hésitent pas à accepter. Rüdiger lui n’est pas dans le refus franc et immédiat. Il semble toujours être au bord de la falaise, toujours du bon côté mais à deux doigts de tomber. Il observe bien la perte d’intérêt des autres vis à vis de son savoir et de ses connaissances, et se demande perpétuellement pourquoi lui aussi ne bénéficierait pas de cet argent qui semble couler à flot quand on fait un métier tendance ou tout de moins qui est utile pour la société (vous ne pouvez pas vous imaginer comment je l’ai compris, ce Rüdiger, sur ce point là en tout cas). Il se donne l’impression d’être passé à côté de sa vie car il a cru aux promesses mais aussi aux valeurs d’une société aujourd’hui disparue (il y aussi d’autres passages qui traitent du non respect de l’expérience et de l’âge dans cette nouvelle société et que l’on peut classer dans la même thématique). L’impression que j’ai eu en lisant le livre est qu’il semble se recroqueviller sur lui-même, comme s’il vivait déjà la fin de sa vie.

Comme je vous le disais plus haut, je suis tout à fait en mesure de comprendre le personnage de Rüdiger sur ce point là. Par contre, pour le côté sentimental, je l’ai trouvé abominable et cynique avec sa compagne, et stupide et niais avec Henriette. Il transpose dans sa vie sentimentale son envie d’être admiré et son besoin de reconnaissance dans sa vie professionnelle. Il n’arrive pas à comprendre, à mon avis, ce qu’est l’amour ou un couple (l’article du Matricule des Anges parle du fait qu’il privilégie les relations sans investissement). Il n’envisage pas une relation à deux « normale », avec une certaine affection liant les deux personnes, qui se situent sur un pied d’égalité, l’un faisant des choses pour l’autres et vice versa. Il admire d’ailleurs son amie la bibliothécaire qui entretient une relation avec un homme marié, dont la femme est malade, qui lui paie des petits weekends et des petites choses contre des moments de plaisir sans aucune autre contre-partie.

La relation avec Henriette est malsaine car il la met tout de suite sur un piédestal sans la connaître, il est prêt à tout lui sacrifier, à faire de grands frais. Il ne donne aucune chance à sa compagne de comprendre et de rivaliser (à la fin, c’est quand même elle qui a le plus de caractère). J’ai même pensé à un moment qu’Henriette le traitait comme il traitait sa compagne (et que c’était bien fait pour lui). En tout cas, là encore, Rüdiger semble vivre dans une société pour laquelle il n’est pas adapté. Tout cela se répercute dans tous les moments de sa vie.

Quand je lisais ce roman, j’ai trouvé qu’il y avait un décalage entre ce que je ressentais et ce que je lisais. Je ressentais une grande mélancolie, comme si toutes les calamités du ciel s’abattaient sur la tête du pauvre Rüdiger. Dans cette situation, j’aurais personnellement été désespérée mais lui, il ne se laisse pas abattre. Il essaie de trouver des solutions (avec l’aide ou non de ses amis), de vivre au jour le jour et de résoudre les problèmes un par un mais surtout de ne pas perdre pied : de garder des liens avec tous les gens qui comptent pour lui, de garder son emploi (même s’il n’est pas satisfaisant), de garder aussi ses convictions (sa morale / son éthique / ses valeurs) intactes. À mon sens, c’est un peu la morale du livre : il ne sert à rien de se révolter ou de se plier mais il faut plutôt affronter la société au mieux de ce que l’on peut.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le roman est très agréable à lire car il se passe beaucoup de choses. C’est écrit dans une prose très raffinée et précise. Il n’y a pas de ton moralisateur ; tout se passe vraiment dans l’action.

J’avais déjà entendu parler de Christoph Hein mais c’est le premier livre que je lis de lui. Je suis conquise par cette première lecture.

Références

Le noyau blanc de Christoph HEIN – traduit de l’allemand par Nicole Bary (Éditions Métailié, 2016)

Vasmers Bruder de Peer Meter et David von Bassewitz

vasmersbruderpeermeterdavidvonbassewitzOn fait connaissance avec Martin Vasmer lorsqu’il se trouve au poste de police de la petite ville polonaise de Ziębice pour signaler la disparition de son frère Hans-Georg Vasmer. Celui-ci, travaillant en free-lance, avait accepté, pour des raisons pécunières, un reportage hors du champ de ses compétences, sur le sujet du tueur en série cannibale, Karl Denke, ayant officié dans la petite ville de 1903 à 1924, alors que celle-ci était encore allemande. Elle s’appelait alors Münsterberg.

Martin s’inquiète pour son frère qu’il n’arrive pas à joindre mais qui lui envoie des SMS étranges depuis quelques jours. Il sait cependant qu’une jeune femme du village, Hanna Jablonska, a fourni une chambre à Hans-Georg et qu’il a été en contact avec un homme, Sadowski, qui effectue des recherches (depuis longtemps sur Kral Denke). Arrivé sur place, il rencontre Hanna qui lui donne la chambre qu’avait occupée son frère. S’y trouve encore l’ensemble des papiers relatifs à l’affaire. Il y découvre notamment l’histoire de la dernière victime (non morte) de Karl Denke, Vincenz Olivier. Sans domicile fixe, il avait frappé à la porte de Denke pour demander un petit travail et/ou un peu d’argent. Le cannibale l’avait fait rentrer sous le prétexte d’écrire une lettre mais lorsque le sans-domicile fixe voulait commencer, il l’a frappé à la tête. Dans la BD, Vincenz Olivier a criée si fort que la police a été alarmé (en réalité, il a réussi à prendre la fuite). Seulement, Denke s’est fait passer pour la victime et Vincenz Olivier s’est fait arrêté et enfermé. Plus tard, les policiers ont revu leur position et ont été arrêté Denke. Celui-ci se suicidera dans sa cellule, par pendaison, sans avoir expliqué ses actions et ses motifs. En perquisitionnant son domicile, on découvre un carnet contenant les informations sur un certain nombre de ses victimes ; on en dénombre au moins 30.

Plus tard, Martin Vasmer fait la connaissance de Sadowski, qui éprouve, plutôt qu’un intérêt scientifique, une fascination macabre pour l’affaire. Craignant le pire pour son frère, Vasmer va se plonger dans son monde pour retrouver la trace de celui qu’il est venu chercher.

Visiblement, Peer Meter éprouve un certain intérêt pour les histoires de tueurs en série allemand. En effet, c’est la deuxième BD que je lis de lui sur ce sujet, après Haarmann, le boucher de Hanovre. Cette fois-ci, plutôt que sur l’histoire des crimes de Karl Denke (dont l’explication est reportée en annexe), l’auteur s’intéresse à la fascination qu’exerce ce type de criminel sur certains, quitte à ne plus se rendre compte de l’horreur de la chose et s’amuser avec ; Sadowski en est l’exemple même.

Cette BD n’est clairement pas gaie, vu le sujet mais l’atmosphère est aussi plombée par un dessin extrêmement sombre, comme enveloppé dans de la gaze. C’est un peu mon bémol : le dessin est magnifique (car c’est lui qui suggère le ressenti du lecteur et « met dans l’ambiance) mais est quand même beaucoup trop sombre, tout de même. J’ai lu un commentaire où un lecteur disait qu’il n’avait pas réussi à voir quoi que ce soit dans cette BD. Finalement, j’ai lu deux fois le livre, une fois pour comprendre le texte (il est en allemand tout de même, je ne suis pas encore bilingue malheureusement) et une deuxième fois pour pouvoir voir les cases (et je l’ai fait avec une grande lumière et c’est vrai que c’est beaucoup plus confortable). Je vous ai mis une planche en exemple, mais il faut garder en mémoire que c’est une des plus claires !

Références

Vasmers Bruder de Peer METER (scénario et texte) et David von BASSEWITZ (dessins) (Carlsen / Graphic Novel, 2014)

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La Bonne âme du Se-Tchouan de Bertolt Brecht

TheatreComplet4BertoltBrechtIl y a quelques semaines (plus de 6 je pense), l’invitée de la Dispute sur France Culture faisait part de son admiration pour ce livre. Piquée dans ma curiosité, j’ai décidé de lire cette pièce de Bertolt Brecht, écrite entre 1938 et 1940 et je l’ai donc emprunté à la bibliothèque de l’institut Goethe. Il a fallu donc 6 semaines pour que j’ouvre le livre, juste avant de devoir le rendre. Je vous dirai heureusement car j’ai découvert une excellente pièce !

L’action se déroule dans la capitale du Se-Tchouan, « à demi européanisée », dans un quartier pauvre. Un soir débarque trois dieux à la recherche d’un logement pour la nuit. Ils sont attendus et accueillis par Wang, le marchand d’eau. Wang, dormant dans un conduit d’égout, ne peut décemment pas accueillir trois dieux et se propose de demander aux habitants le gîte de leurs parts. Tous refusent sous différents prétextes. Jusqu’à ce que Wang demande à Shen Té, la prostituée du quartier. Celle-ci accepte par amitié pour Wang (qui est désespéré après avoir tant cherché) et aussi parce que ce sont des dieux, tout de même. Elle refuse le client prévu et les accueille tous les trois pour la nuit.

Au matin, ils la remercient et lui donnent 1000 dollars d’argent, lui permettant ainsi de sortir de la prostitution. Ce n’est pas pas pur gentillesse. Ces dieux sont en fait à la recherche de bonnes âmes sur notre planète et ont beaucoup de mal à en trouver. Craignant que tout soit pourri, ils décident d’encourager Shen Té à avoir une activité plus respectable. Elle achète avec sa nouvelle fortune un petit débit de tabac (elle s’est bien sûr fait avoir sur le prix). Avant même l’ouverture, ses anciens logeurs lui demandent le gîte et le couvert (cela correspond à huit personnes), l’ancienne exploitante de la boutique lui demande de la nourrir, elle et son fils, puisque Shen Té leur a pris leur gagne-pain, la propriétaire e la boutique demande six mois de loyers d’avance, le menuisier veut un prix exorbitant pour les étagères qu’il a montée. Sur ce, un chômeur arrive. Il y a tout un lot de profiteurs ou de plus pauvres qu’elle, suivant de quel côté de la barrière on regarde, qui s’invite dans sa nouvelle vie. Pourtant, Shen Té ne se décourage pas, nourrit tout le monde … Il est facile de comprendre que cette situation ne peut pas durer. Son cousin Shui Ta arrive pour l’aider à gérer sa boutique. Il représente plutôt la justice et le bon sens (commun). Il veut aussi aider les gens mais d’une manière qui ne lui soit pas défavorable, quitte à parfois être tangent avec la morale.

On va donc pendant toute la pièce suivre la vie de ce débit de tabac et l’évolution des sentiments des « deux » personnages principaux : Shan Té et Shui Ta. C’est la dualité entre ces deux-là qui m’a énormément plu dans cette pièce. L’interrogation sur la difficulté d’être bon est permanente, tellement bien illustrée et juste ! Est-ce qu’être bon c’est s’occuper d’abord de soi pour pouvoir aider les autres ou s’occuper des autres, tout en ne pensant pas à soi ? Faire un mixte des deux versions fait-il de nous quand même quelqu’un de bon ? Est-ce que la pauvreté permet tout ? Est-ce qu’il est possible d’être bon quand l’argent est si nécessaire pour vivre ? Est-ce que l’amour prévaut sur tout ? Je me suis posée énormément de questions en lisant ce livre. Bertolt Brecht ne propose pas une situation simple mais clairement aussi complexe que la vie. Il ne peut pas conclure (sinon tout le monde aurait réglé ces interrogations depuis longtemps) et ne conclura pas, sauf sur une volonté d’espoir que les bonnes âmes existent réellement sur Terre.

Le texte de la pièce est vraiment très réussi. Il présente énormément d’actions, tout en étant clair dans son message. Les protégés de la jeune femme sont extrêmement bien décrits, dans le sens où ils ne sont pas caricaturaux ou trop présents mais suffisamment en retrait et significatifs pour jouer un rôle dans la démonstration que déroule l’auteur.

C’est une excellente découverte de Bertolt Brecht dont je suis absolument ravie. Ma prochaine étape est de découvrir les adaptations disponibles sur YouTube.

Références

La Bonne âme du Se-Tchouan de Bertolt BRECHT – traduit par Jeanne Stern – dans Théâtre complet – Volume 4 (L’Arche, 1988)

L’étrange mémoire de Rosa Masur de Vladimir Vertlib

LEtrangeMemoireDeRosaMasurVladimirVertlibIl y a trois semaines j’ai trouvé ce livre à la bibliothèque de l’institut Goethe. J’étais un peu surprise car allant à Gibert Joseph très souvent, je ne l’avais pas vu sur la table des sorties germanophones. En plus, je le guettais puisque je l’avais repéré pour mes envies de rentrée littéraire à cause d’une phrase de la quatrième de couverture « Vladimir Vertlib écrit là un grand roman russe, énergique, fascinant, qui vous emporte à sa suite aussi sûrement que le cours de l’Histoire ». Le fait qu’un auteur allemand écrive un roman russe m’a tout de suite attiré. C’est donc une première sur ce blog. Vous avez une chronique d’un livre qui sort aujourd’hui (en fait le 18 février, mais j’écris le billet le 17) !!! Je pense qu’il était déjà à la bibliothèque car il y a une rencontre organisée lundi 22 février à la bibliothèque de l’institut Goethe de Paris, à 19h00.

J’ai adoré ce livre ! Je lui mettrai 4.5/5 sur LibraryThing à mon avis. C’est typiquement le type de roman qui vous remonte le moral (ce n’est pas un livre doudou par contre) en vous plongeant dans un univers romanesque qui vous fait tout oublier.

Le livre commence par une scène dans la cuisine d’un appartement communautaire, à la toute fin des années 90, à Saint-Pétersbourg, entre un homme âgé d’une soixantaine d’année, Kostik Schwarz, et une prostituée âgée aussi, qui autrefois a appris le français et rêve d’Aix-en-Provence. Kostik vit avec sa femme Frieda et sa mère Rosa Masur, âgée de 92 ans, le fils unique du couple ayant immigré en Allemagne. C’est un peu le débat entre les membres de la famille : doit-on rester en Russie ou partir en Allemagne. Kostik ne fait qu’hésiter et c’est Svetlana, la prostituée, qui l’aidera, le forcera en fait, à prendre la décision d’émigrer. Une fois arrivés tous les trois, c’est la déception. Ce n’est pas aussi extraordinaire qu’on le dit… et surtout, l’important pour Rosa est que Kostik n’est toujours pas heureux. Il rêve d’Aix-en-Provence !

Un problème financier se pose alors pour Rosa, qui veut absolument lui faire plaisir.Elle tombe miraculeusement sur une solution. À l’occasion du 750ième anniversaire de la ville, Giricht propose à « ses étrangers » de raconter quelque chose d’intéressant contre 5000 marks. Il y aura de nombreux entretiens indemnisés … Elle y voit un coup de la providence et se rend donc aux auditions accompagné de sa meilleure amie, morte depuis 60 ans à Leningrad. Elle a 92 ans tout de même. Plusieurs immigrés russes font la queue mais c’est elle qui sera choisit.

À 92 ans, Rosa Masur est une femme très décidée et surtout très inventive pour résoudre ses problèmes. Elle va donc commencer à raconter sa vie de juive russe, née dans un petit village de Biélorussie en 1907, dans la Russie tsariste et soviétique (elle ne va pas dans l’Histoire post-soviétique). Elle raconte les pogroms, la Première Guerre mondiale, l’éducation des filles, a fortiori juives, à l’époque, l’envie de faire des études de juriste, l’impossibilité de les faire à cause des « amitiés anti-révolutionnaires » de son père, ou de son grand-père (je ne sais plus), son travail à l’usine pour obtenir une bourse, la Nouvelle Politique Économique (NEP), son mariage, la naissance de ses deux enfants, son travail dans une maison d’édition où elle est chargée de traduire de l’allemand, les difficultés avec Kostik qui était un enfant difficile, l’évacuation de Leningrad à la Seconde Guerre mondiale, en charge de 100 enfants avec seulement quatre autres adultes, le siège terrible de Leningrad, le combat pour faire admettre son fils à l’université à une époque où les juifs soviétiques y avaient très peu accès … Elle ira même jusqu’à rencontrer Staline, tout de même. Elle passe sous silence

Rien que tout cela résumé en 410 pages, je trouve cela extraordinaire ! Mais, en fait, Vladimir Vertlib glisse dès le départ qu’il peut y avoir des inventions de Rosa dans le récit (plus cela dure, plus il y a de séances indemnisées, plus le voyage à Aix-en-Provence se rapproche). L’auteur le rappellera très régulièrement, un peu comme pour réveiller la conscience du lecteur, qui aurait pu se faire endormir par Rosa. À chaque fois qu’il a fait, je me suis dit en moi-même qu’elle était franchement extraordinaire tout de même. Même inventé tout cela, avec autant de détails, à cet âge, montre un très fort esprit de décision. Esprit énergique qu’elle a d’ailleurs montré tout au long de sa vie. Tout le roman décrit une femme de tête, fière d’elle, ferme dans ses convictions, qui ne s’en laisse jamais compter par les autres. Vous aurez compris que le personnage principal est tout simplement extraordinaire (il m’a beaucoup beaucoup plu).

Les personnages secondaires sont du même acabit. On ne rentre pas du tout dans leur psychologie mais par contre, chacun est décrit de manière précise dans ses comportements et dans ses gestes. On voit chacun. Cela fait qu’on ne se perd jamais dans le roman. J’ai laissé ma lecture parfois pendant deux-trois jours et à chaque fois, je n’ai eu aucun soucis à me remettre dedans, à retrouver les personnages et à me remettre dans l’ambiance. En fait, pendant ma lecture, ma belle-sœur lisait le livre qu’elle m’a offert à Noël et que je n’ai pas aimé. Elle me disait au téléphone qu’elle comprenait qu’on ne puisse pas adhérer au style mais à l’histoire, quand même elle était bien. Je n’ai rien dit pour ne pas être méchante mais j’avais envie de répliquer en m’aidant de ce livre. En 300 pages, son auteur n’a pas réussi une fois à me faire la Sologne, à notre époque alors que j’y suis passé avec ma mère. Vladimir Vertlib arrive lui à me faire voyager en quelques pages dans un pays que j’ai certes visité (en touriste et donc je n’ai vu ques les bons côtés) mais pas à cette époque. Ne parlons pas de l’histoire qui se résume dans son livre à des histoires d’amour, même pas entières. Par rapport au livre de Vladimir Vertlib, que puis-je dire. À mon avis, c’est la différence entre une histoire romanesque et une histoire qui ne l’est pas (qui ressemble un peu trop à la vie de tous les jours et où l’auteur ne voit pas ou plus l’intérêt d’ajouter ou d’inventer des détails que tout le monde connaît).

C’est le premier roman de Vladimir Vertlib traduit en français (j’espère qu’il y en aura beaucoup d’autres ou que je pourrais les lire en allemand). Il a été publié pour la première fois en 2001. L’auteur est né en 1966 à Leningrad (Saint-Pétersbourg) et a émigré en 1971 en Israël avec sa famille. Il vit actuellement en Autriche.

En conclusion, j’espère que vous avez compris que j’ai adoré ce livre, que je vous le recommande si vous aimez les romans avec plein de choses dedans, et pas seulement si vous êtes intéressé par la Russie du XXième siècle.

Références

L’étrange mémoire de Rosa Masur de Vladimir VERTLIB – traduit de l’allemand (Autriche) par Carole Fily (Éditions Métailié, 2016)

P.S. Par contre, je signale que le « mais parents » de la page 286 fait mal aux yeux. Il faut prévoir vos lunettes de soleil.

Hans Fallada : Vie et mort du buveur de Jakob Hinrichs

HansFalladaVieEtMortDuBuveurJakobHinrichsTout est parti de l’envie de l’éditeur Peter Graf, en 2013, d’adapter le livre de Hans Fallada Le buveur. Il a chargé le dessinateur Jakob Hinrichs de ce projet car il lui a semblé le plus adapté pour faire ce qu’il voulait.

Je n’ai jamais lu le livre de Fallada mais ce n’est pas gênant pour la lecture de cette BD (vous pouvez vous aussi vous lancer sans problème). Le roman raconte la descente aux enfers de Erwin Sommer, homme prospère, propriétaire d’un magasin de produits agricoles, marié à une femme parfaite depuis longtemps. Ils viennent d’ailleurs d’acheter une magnifique maison. Elle est si parfaite que c’est plus ou moins elle qui fait que l’affaire fonctionne (ou fonctionnait car elle s’occupe principalement de sa nouvelle maison dorénavant), et ce grâce à son sens de l’organisation et sa méticulosité. Au début du roman graphique, cela fait un an que Erwin Sommer ne va pas bien, a relâché la pression et n’a plus envie de rien. Il vient d’ailleurs de perdre un très gros contrat, l’approvisionnement de la prison, qui faisait que son entreprise fonctionnait encore. Le banquier ne veut plus le suivre. Il commence à boire plus que de raison, se cache pour que sa femme ne s’en rende pas compte. Au final, la bouteille prend tellement d’importance qu’il n’a plus aucun scrupule.

Le dessinateur Jakob Hinrichs explique, dans une postface, qu’à la lecture du roman le personnage d’Erwin Sommer lui a paru fade, sans humanité. Il s’est alors penché sur la vie de l’auteur et sur le contexte d’écriture. Le Buveur a été écrit à l’automne 1944, à la prison Neustrelitz, par Rudolf Ditzen dit Hans Fallada alors qu’il y était emprisonné pour avoir tiré sur sa femme. Il faut voir que Le Buveur a une (petite) partie autobiographique puisque Hans Fallada avait des problèmes de dépendance à la drogue et à l’alcool. Jakob Hinrichs a trouvé dans l’histoire personnelle de l’auteur de quoi rendre plus épais le personnage de Erwin Sommer.

Au lieu d’adapter uniquement le roman, il a choisi de mélanger les vies d’Erwin Sommer et d’Hans Fallada de manière vraiment très fluide, et d’en présenter ainsi les similitudes. Par exemple, les deux montrent une certaine lucidité sur leur (la) vie : l’un sur les ravages de l’alcool et l’autre sur ce qui se passe en Allemagne à l’époque. C’est cette manière d’adapter, je pense, que j’ai le plus aimé dans cette BD : voir l’adaptation du roman et apprendre en même temps la manière et le pourquoi ce livre a été écrit. C’est tellement mieux fait que si Hinrichs avait suivi un scénario classique : montrer l’auteur en train de rédiger, puis raconter le livre et revenir à l’auteur !

Le choix des couleurs est à l’image de la couverture : psychédélique. C’est à mon avis un bon choix pour montrer le changement de perception quand on est sous alcool. L’univers de Fallada est tout de même beaucoup plus sombre puisqu’il est en sevrage forcé et en pleine dépression. Après, on n’adhère ou pas.

C’est une très bonne adaptation littéraire puisqu’elle donne envie de découvrir l’original ainsi que l’auteur, dont la plupart des écrits restent inédits en français, même s’il est de plus en plus traduits. Je pense que si j’arrive un jour à lire ce livre il me touchera peut être plus, en sachant comment il a été écrit.

Références

Hans Fallada : Vie et mort du buveur de Jakob HINRICHS – traduit de l’allemand par Laurence Courtois (Denoël Graphic, 2015)

Voix de la nuit de Ulli Lust et Marcel Beyer

VoixDeLaNuitUlliLustMarcelBeyerJ’ai découvert cette BD à la bibliothèque de l’Institut Goethe de Paris, où Ulli Lust est venue faire une conférence (je n’y suis pas allée parce que je rentre trop tard mais n’empêche). Ce roman graphique est l’adaptation du roman éponyme de Marcel Beyer (paru en France, en 1997 chez Calman-Levy). Il s’écrit dans l’alternance de deux histoires : celle de Hermann Karnau, acousticien pour le IIIe Reich et Helga, la fille aînée de Magda et Joseph Goebbels (cela m’a un peu rappelé le livre Magda de Meike Ziervogel ; les deux auteurs ont choisi de s’intéresser à Helga car sa mort n’a pas exactement été celle de son frère et de ses sœurs).

On va commencer par l’histoire qui m’a le moins intéressée, même si c’est la plus originale. Ce qui est assez normal puisque Hermann Karnau est un personnage de fiction. Il commence sa carrière en faisant la sonorisation pour les meetings nazis avent et tout au début de la guerre. Ce n’est pas par convictions politiques qu’il fait se métier mais vraiment car il est passionné par les voix : où faut-il placer le micro pour placer toutes les tonalités de la voix de l’orateur ? comment capturer une ambiance ? Le premier « chapitre » est vraiment très intéressant s’il on est intéressé par cela, même si le personnage semble un peu trop monomaniaque (genre il fait des dissections d’animaux pour mieux comprendre ce qu’est la langue).

Puis la guerre éclate. Il est envoyé au front, en tant que civil, pour capter le maximum de sons des lignes ennemies. Quand il est démobilisé, il est invité à faire une communication à un congrès, où il expose une théorie digne d’un nazi : on ne connaît un homme qu’en le connaissant de l’intérieur, et le seul reflet de l’intérieur est la langue bien évidemment. De plus, si les étrangers ne peuvent pas apprendre l’allemand, c’est qu’ils ne sont pas physiologiquement fait pour cela. À partir de ses théories plus que stupides, il va commencer les expériences sur les prisonniers. Il va dès lors monter dans la hiérarchie du IIIe Reich, jusqu’à se retrouver dans le Bunker avec Hitler lors des derniers jours du mois d’avril 1945.

En parallèle, on suit donc la vie d’Helga, en commençant par sa vie de petite princesse, épargnée par la guerre (il y a des restes d’innocence au début de la narration), même si son père est de plus en plus absent et sa mère de plus en plus mal. Puis les choses se dégradent pour elle et ses frère et sœurs. Pour l’auteur, elle est lucide très tôt sur ce qui va se passer pour eux. Comme on le sait, la famille Goebbels est aussi présente les derniers jours du mois d’avril 1945 dans le bunker. Cette partie m’a plus intéressée car elle montrait une autre idée que celle du livre Magda dont je parlais plus tôt. Alors que le roman donnait à voir une jeune fille, souhait vivre intensément, ici on lit plutôt l’histoire d’une fillette innocente, puis lucide qui sait qu’elle ne vivra pas toutes les choses qu’on lui a promises.

Dans le bunker, les deux histoires se rejoignent car les enfants Goebbels sympathisent avec Karnau par l’intermédiaire du chien de celui-ci (ils se connaissaient déjà avant mais là le contact s’avère plus simple puisque les enfants ont besoin de distraction et que le chien Coco est idéal pour cela).

Dans l’ensemble, j’ai donc trouvé l’histoire intéressante mais je ne suis pas sûre d’avoir compris où l’auteur voulait en venir (il faut voir que Karnau survit au bunker et qu’il y a donc une partie, très minime, du récit qui se passe maintenant). Comme pour toutes les adaptations de romans, je me suis demandée s’il y avait beaucoup de choses de couper par rapport au roman, ou de changer carrément. Peut être que je lirais le roman un jour mais je ne pense pas maintenant par contre.

Les dessins sont plutôt du type comics. On est sur les grands traits des personnages. On reconnaît les enfants Goebbels par leurs tailles ; Goebbels lui-même par son crâne proéminent. Par contre, je n’aurais pas reconnu la mère si on ne me l’avait pas dit. Mais par exemple, Helga et les petites filles en général ont un énorme buste et des jambes de la grosseur d’allumettes. J’ai trouvé le personnage de Karnau plus travaillé au niveau des expressions du visage (et même du visage tout simplement). Les décors sont aussi très minimalistes. Par contre, j’ai beaucoup aimé le choix des couleurs pour marquer les différentes histoires et l’évolution des différents personnages (joie de l’enfance, tristesse, réussite, échec).

Soyons franc, la BD allemande a son style : on adhère ou on n’adhère pas ; à mon avis, il y aura très peu de BD du type de celles de Futuropolis, dont j’adore les très souvent magnifiques dessins, en Allemagne (je dis cela après avoir parcouru le rayon BD de l’institut ; j’ai sûrement un point de vue biaisé car le rayon est assez petit). Pour l’histoire, en général, cela va du plutôt pas mal au très bon, voire excellent. Je vous conseille donc de vous tourner vers cette BD si l’histoire vous inspire (ou vers le roman s’il est disponible dans votre bibliothèque). Les graphiques sont bons mais il ne faut pas vous attendre à un choc esthétique non plus.

Références

Voix de la nuit de Ulli LUST et Marcel BEYER – traduit de l’allemand par François Mathieu (Éditions Ça et Là, 2014)

Anatomie d’une nuit de Anna Kim

AnatomieDUneNuitAnnaKimCe livre a été écrit par une allemande, vivant maintenant en Autriche, née en Corée, et il parle du Groenland. Cela peut sembler bizarre mais en fait, non car Anna Kim a vécu plusieurs mois dans une famille là-bas et à la suite cette expérience, elle a publiée « une enquête sur les conséquences de la colonisation danoise au nord du cercle polaire ». Elle a utilisé ce séjour et un fait divers comme matière pour ce livre.

En effet, « dans la nuit du 31 août au 1er septembre 2008, 11 personnes se donnèrent la mort dans une petite ville perdue du Groenland oriental ». Ce livre parle du même type de fait : le suicide en une nuit qui s’égraine tout le long du livre d’une dizaine de personnes. Une fois n’est pas coutume, je vais commencer parce qui est raté à mon avis : la différentiation des personnages. L’histoire le veut mais elle parle de plus d’une vingtaine de personnages. J’ai du arriver à reconnaître facilement à peine la moitié (le SDF, les jeunes, le flic, l’adolescente amoureuse …). J’ai éprouvé des problèmes pour les autres (souvent les femmes adultes), car ils avaient tous plus ou moins la même histoire (l’abandon de l’enfant, du pays, des problèmes de famille …) J’ai pu améliorer ma mémorisation des personnages en lisant le livre plus au calme mais voilà, soit il faut prendre des notes, lire le livre religieusement, sinon on s’y perd. Je vous aurai prévenu.

Je vais quand même lever une inquiétude : les personnages ont quand même une certaine profondeur. Ils ne sont pas décrits uniquement par rapport à leurs actions durant cette nuit. Il y a des retours en arrière au moment fatidique ou avant, des liens qui s’établissent entre tous les personnages ; les évènements des jours précédents sont racontés aussi. Les personnages n’auraient pas été si difficiles à distinguer, j’aurais admirer la construction pour tout vous dire.

Maintenant, passons à ce qui m’a plu : l’impression d’immensité bridée par une impression d’étouffement. En effet, l’auteur commence souvent par décrire le paysage autour de la ville, la nuit, parfois la neige, le vent. L’auteur passe ensuite aux personnages et alors on sent une sorte de pression, de touffeur car leurs destins semblent sceller. L’immensité de la nature ne les libère pas. Il y a une sorte de fatalité qui leur tombe dessus. Ils n’arrivent pas à vivre « légèrement », à rigoler par exemple.

Une critique que j’ai lu sur internet mettait aussi le doigt sur autre chose : l’aspect anodin du suicide, pour des motifs qu’on ne comprend pas forcément. C’est la banalité de l’acte, la continuation de la vie : un moment la personne est là, puis le moment d’après elle n’est plus là. De tout le livre émane une certaine mélancolie.

On peut lire aussi ce livre avec une point de vue plutôt ethnologique car il décrit assez bien l’aspect et la vie d’une petite ville groenlandaise et parle d’un fait reconnu : l' »‘épidémie de suicide » au Groenland. Le fait que le livre soit un roman apporte à mon avis plus puisqu’il tente de nous faire comprendre le pourquoi des ces suicides et accessoirement de ces solitudes.

Références

Anatomie d’une nuit de Anna KIM – roman traduit de l’allemand par Marie-Claude Auger (Éditions Jacqueline Chambon, 2014)