La dernière cigarette de Nikolavitch et Botta

LaDerniereCigaretteNikolavitchBottaJ’ai acheté cette bande dessinée au dernier salon du livre, au stand de la région Ile-de-France. Il n’y avait personne sur le stand mais le dessin de couverture m’a interpellée et donc j’ai retourné le livre pour lire le résumé. Première phrase : « Novembre 1943, près de Kiev ». Je n’ai pas cherché à en savoir plus et j’ai mis la BD dans ma besace.

On est donc en 1943 à Kiev. Un commissaire politique soviétique, le commissaire Tchektariov, se retrouve séparé de son unité lors d’un bombardement. Il se réfugie dans la cave d’une maison, où il y a déjà un officier allemand, le colonel Dorscheid. Au lieu de s’entre tuer, ils se comportent en homme en faisant une pause dans cette guerre. Ils fument ensemble les deux dernières cigarettes du colonel allemand. L’un sait déjà que son camp a perdu, une bataille  que lui-même n’a jamais voulu mener, et l’autre sait déjà que son camp va avancer jusqu’à Berlin (pour bloquer les Américains aussi) mais en voyant toute sorte d’horreurs. Les deux hommes portent un regard lucide sur cette guerre mais aussi sur le futur qui les attend.

La narration est effectuée par le Soviétique et il nous décrit les massacres perpétrés en Ukraine, en Biélorussie, en Pologne, où ils découvrent les camps allemands. Il décrie des moments d’anesthésie totale, où les régions traversées sont tellement dévastées qu’on ne peut plus penser normalement.

La guerre se termine. Les deux hommes se retrouvent. L’Allemand est en prison pour avoir fait massacrer tout un village. Le Soviétique cherche à comprendre comment un guerrier a pu se transformer en criminel (je reprends ici une phrase de la bande dessinée).

C’est une BD très courte, une quarantaine de pages en petit format mais c’est un coup de poing parce qu’en quelques mots, quelques images et une histoire tout est dit.

Le scan de la couverture ne rend pas justice à celle-ci pour les couleurs, qui sont en réalité plus foncées. Le type de dessin à l’intérieur du livre est identique (je le trouve très beau et très travaillé personnellement) mais les couleurs sont différentes. Pour le passé (pendant la guerre), les dessins sont en noir et blanc alors que pour le présent (Dorscheid en prison), les couleurs sont à dominante jaune-marron.

Je vous conseille donc vivement cette bande dessinée.

Références

La dernière cigarette de Alex Nikolavitch (scénario) et Marc Botta (dessin) (La Cafetière / Vertige Graphic, 2004)

Le double jeu de Juan Martínez de Manuel Chaves Nogales

Manuel Chaves Nogales est un célèbre journaliste espagnol de l’avant-guerre (la Seconde Guerre mondiale). Il a réalisé entre autres des reportages sur les Russes réfugiés à Paris. À cette occasion, il a rencontré Juan Martínez, bailarín flamenco, qui a vécu les Révolutions russes de 1917 à Saint-Pétersbourg et à Moscou, et la guerre civile qui a suivi en Ukraine, à Kiev et à Odessa. Andrés Trapiello souligne que dans sa préface que Manuel Chaves Nogales prête sa voix au récit de Juan Martínez, quitte parfois à utiliser des souvenirs et des anecdotes qu’il a entendu d’autres réfugiés. C’est donc bien un travail littéraire qui nous est proposé ici. Ce récit est paru sous la forme d’un feuilleton en 1934 dans le journal Estampa. La traduction qui est proposé par les éditions du Quai Voltaire est issu d’une version publiée en 2007 (est-ce que c’était la première fois que ce récit paraissait en livre ? je n’en sais rien).

Le récit de Juan Martínez est très intéressant car il permet de voir les évènements d’un œil étranger, de plus complètement apolitique. On comprend mieux comment se sont sont déroulés les Révolutions, et surtout l’entre-deux qui semblent surtout avoir été très calme (le calme avant la tempête me direz-vous). On voit aussi que le bolchévisme ne s’est pas imposé d’un coup à tout le monde, à tout le pays entier (j’ai trouvé intéressant de voir que l’après révolution n’était pas préparé ; il semble qu’il y avait une « volonté de bien faire » et donc d’être organisé et qu’il y a une progression dans le temps, en même temps que la corruption d’ailleurs). On se rend compte des difficultés à trouver de la nourriture, non pas comme le souligne l’auteur parce que la nourriture a disparu d’un coup d’un seul mais à cause de gens qui font de la spéculation.

Le récit qui prend le plus de place dans le livre est celui de la guerre civile que Juan Martínez a vécu en Ukraine, à Kiev et à Odessa (c’est la première fois que je lis un récit sur ce sujet). La ville de Kiev changeait d’occupants tous les mois ou deux mois suivant les assauts, il fallait s’adapter à chacun car il y avait les Rouges, les Blancs, les Ukrainiens. C’est un fait que je ne connaissais pas d’ailleurs. À ce moment-là, il y avait une armée pour lutter pour l’indépendance de l’Ukraine. Celle-ci était dirigé par Simon Petlioura. Ce qui ressort du récit, c’est qu’il n’y avait pas de différence entre les trois : chacun tuait sans merci, sans beaucoup de distinctions et avec barbarie (la partie sur la Tchéka est assez édifiante d’ailleurs), il y avait de la corruption à tous les niveaux. L’auteur nous permet aussi de voir l’antisémitisme primaire qui régnait à l’époque. C’était le règne de la débrouillardise, du mensonge et du dessous de table si on voulait s’en sortir. Juan Martínez était tout petit et on se demande comment il a fait pour tenir compte à tout ces gens. Je crois que cela vient de son caractère affirmé mais aussi d’un naturel enjoué et qui ne se laisse jamais abattre.

L’auteur utilise un ton léger pour alléger la portée des souffrances qui sont décrites dans son récit.

C’est justement ce qui m’a aussi gêné parfois. On ne ressent pas la peur, le désespoir, la faim, les difficultés. Tout est raconté sous forme d’anecdotes et de pirouettes. Il ne s’appesantit sur rien. Il semble que cela reste à la surface des choses, comme si le plus difficile nous était épargné (il ne parle pratiquement pas sa femme Sole ; elle apparaît dans le récit par hasard) ou comme si on parlait des réussites et d’une débrouillardise (admirable au demeurant) mais jamais des échecs.

En conclusion, j’ai trouvé ce livre intéressant pour ce que j’ai appris grâce à lui mais le ton m’a parfois gêné car il est trop léger. Je suis d’accord que ce n’est pas un livre d’Histoire mais quand même !

Références

Le Double Jeu de Juan Martínez de Manuel CHAVES NOGALES – traduit de l’espagnol par Catherine Vasseur – préface d’Andrés Trapiello (Quai Voltaire, 2010)

Le dans le cadre des 12 d’Ys, catégorie auteurs espagnols contemporains.