Chambre obscure de Vladimir Nabokov

chambreobscurevladimirnabokovC’est mon premier Vladimir Nabokov (alors que j’en ai quelques uns dans ma PAL depuis un peu de temps tout de même). J’ai commencé par celui-là car c’était le plus court et qu’il était dans la collection Les cahiers rouges de chez Grasset. Des fois, j’en veux aux autres (plus exactement à certains) de donner l’impression que certains auteurs peuvent être inaccessibles (d’un autre côté c’est une impression de ma part, pas forcément une intention des gens). Si ce livre donne un bon aperçu du style de Nabokov (et encore c’est un roman qui date de ses années « russes », donc de ses débuts), je vous le dis, Nabokov, c’est juste extraordinaire ! pas ennuyeux pour un sou, très bien écrit, passionnant, bien construit … J’ai hâte d’en lire d’autres.

Remettons le livre dans le contexte de l’oeuvre de l’auteur. Il a écrit ce roman en russe lorsqu’il était encore en exil à Berlin (après avoir fuit la Révolution russe) et l’a publié en 1932-1933 (en russe donc mais à Berlin). Il a été publié en français par Grasset, dès 1934. C’est cette traduction que l’on peut lire quand on ouvre le livre des Cahiers rouges. Il existe une seconde traduction en français, intitulée Rire dans la nuit. Celle-ci est une traduction plus tardive puisqu’elle est issue de la retraduction par Nabokov lui-même du roman en anglais. Je vais essayer d’être plus claire : Nabokov a lu la traduction de son roman en anglais, l’a trouvé pas terrible et l’a refait. Cette nouvelle traduction a été elle aussi traduite en français.

La quatrième de couverture indique qu’on retrouve des éléments de Lolita dans Chambre obscure. Comme je vous le disais, je ne l’ai jamais lu mais depuis ma lecture, j’ai lu une biographie de Vladimir Nabokov qui détaillait chacun des livres de l’auteur. Je dirais qu’on retrouve la jeune fille, le monsieur d’un certain âge mais c’est tout. L’intrigue de Lolita me semble un peu plus complexe que celle de Chambre Obscure aussi.

Assez de suspens ! Résumons un peu l’intrigue. Le roman se passe à Berlin. Magda est une jeune fille (16 ans), issue d’une famille assez pauvre où très tôt, elle s’aperçoit qu’elle est de trop. Elle travaille comme ouvreuse dans un cinéma (à défaut d’être actrice), a déjà connu une histoire passionnelle avec un homme, un dessinateur. Cette histoire avait mal commencé tout de même, car l’homme lui a été présenté par une sorte de mère maquerelle, mais s’est déclarée être passionnelle. Elle s’est par contre mal terminée puisque l’homme l’a quitté au bout d’un mois de vie commune.

C’est donc au cinéma que Magda rencontre Bruno Kretchmar, critique d’art, bien installé dans la vie, une femme, une fille, un beau-frère … Kretchmar tombe sous le charme de la jeune et innocente Magda. Il flirte avec elle, en se disant qu’il pourra arrêter quand il veut. Il commence par exemple par lui mentir sur son identité mais elle fait des recherches et le retrouve, pénètre chez lui. Et comme cela, elle rentre très rapidement dans sa vie si proprette … et détruit tout sur son passage bien évidemment. Bien sûr, elle n’est pas amoureuse et cherche à profiter de son argent mais lui non plus à mon avis n’est pas réellement amoureux d’elle, il aime l’image qu’il se fait d’elle et le rôle qu’il joue auprès d’elle (comme une sorte de révélateur de la personnalité de la jeune femme).

L’histoire se complique encore quand le premier amant de Magda revient à Berlin (il est américain), invité par Kretchmar, tous les deux travaillant dans l’art (il ne sait bien sûr pas que l’autre homme est le premier amant de la jeune femme). Le premier amant lui aussi s’introduit progressivement dans la vie de Kretchmar, qui le croit son ami, tout en reprenant sa passion avec Magda. Et là, toute l’histoire empire encore …

Ce livre est un véritable thriller. Apparemment la fin est connue dès le début mais comme je ne m’en suis pas rendue compte (et j’avoue que je n’ai même pas compris à la relecture), j’ai lu le livre, les yeux grands ouverts, en voulant crier à ce pauvre Bruno : « Ouvre les yeux ! Ne comprends tu rien ! » (on peut aussi penser qu’est-ce qu’ils sont bêtes ces hommes en lisant cette histoire mais je ne l’ai pas fait). L’engrenage est si parfait, le piège si bien tendu … qu’on ne peut que s’étonner qu’un homme si intelligent ne se rende compte de rien.

Là où j’ai admiré Nabokov, c’est que là où je croyais lire une histoire cousue de fils blancs, où je me disais que je savais où le roman allait aller … Nabokov m’a surprise tous les chapitres à peu près, par un événement, par un bout d’histoire que je n’avais pas prévue, rendant ma lecture encore un peu plus fébrile à chaque fois.

On reste très extérieur à l’histoire tout de même. On ne se met pas à la place d’aucun des trois personnages du trio diabolique : on ne prend en pitié personne, mais on n’admire personne non plus. Le sentiment du piège qui se referme est d’autant plus fort à mon avis. Par contre, on « visualise » chacun des personnages, et surtout on les comprend très bien : on comprend leur manière d’agir, de penser aussi.

J’espère avoir été assez explicite. Si je lui mettais une note (ce que je vais faire sur LibraryThing d’ailleurs), ce serait un 4,5/5. Pas le coup de cœur mais presque. C’est le premier livre que je découvre de l’auteur, je laisse une marge tout de même !

Références

Chambre Obscure de Vladimir NABOKOV – traduit du russe par Doussia Ergaz (Les Cahiers Rouges / Grasset, 2013)

L’archipel d’une autre vie de Andreï Makine

LArchipelDUneAutreVieAndreiMakineJ’ai pris ce livre à la bibliothèque numérique de Paris, dès que je l’ai vu apparaître dans la liste de la sélection de septembre (donc le 1er septembre, en fait) et je peux vous dire que je le guettais mais pas qu’un peu.

L’histoire ne pouvait que me plaire. Un jeune garçon doit effectuer un stage après une formation de géomètre. Suite à un problème d’hélicoptère, il se retrouve seul à Tougour, ville de l’extrême est sibérien, pas très loin de Sakhaline (connu pour ses camps soviétiques, en dessous du Kamchatka). Ne sachant pas trop quoi faire, il observe un homme, qui est resté seul, après le départ des passagers de l’hélicoptère. L’homme enfile son sac à dos et commence à se diriger vers nul part, au milieu de la Taïga (j’espère que vous voyez pourquoi j’ai été attiré par le résumé). Le garçon, âgé d’une quinzaine d’années, le suit sans vraiment beaucoup de connaissances ou de matériels. Au bout de quelques temps, l’homme s’arrange pour le capturer (en utilisant une astuce de trappeur). Quand il voit que c’est simplement un garçon, il le fait s’asseoir auprès d’un feu et lui raconte son histoire, une histoire datant de 1952, au temps où Staline était encore vivant et où on devenait facilement ennemi du peuple.

Après avoir fait la Seconde Guerre mondiale, l’homme se fait rappeler sous les drapeaux (un peu comme réserviste, je pense), pour préparer la guerre froide (les Américains étant stationnés au Japon, ceci justifie d’envoyer les réservistes par là-bas). Le revoilà parti pour vivre dans des camps militaires et faire des exercices pas forcément très intelligents. Il accepte son sort,  sans trop sourciller, malgré les petites mesquineries de ses chefs car à Moscou, il était en pleine débâcle amoureuse. Sauf qu’un jour, ils apprennent qu’un prisonnier s’est évadé du camp voisin et qu’en plus, il est passé par la base : double affront. Un petit groupe de soldats est envoyé le capturer (pas le tuer car l’exemple doit être fait devant les autres) : notre héros, un autre homme, un peu plus âgé, ayant vécu la Seconde Guerre mondiale mais aussi l’internement, un jeune loup voulant faire ses preuves, un chef militaire pragmatique et un militaire chargé de l’espionnage politique. Un groupe très hétéroclites donc, avec des caractères très différents. La chasse à l’homme s’engage. Vu le déséquilibre des forces, les soldats pensent que cela ne va pas durer très longtemps mais c’est sans compter avec le fait que la Taïga n’a pas de secrets pour l’évadé. La chasse à l’homme devient rapidement le chemin vers le sens de la vie pour notre héros.

Que dire ? Ce livre est juste magnifique ! Le suspens (si vraiment il y en avait besoin d’un) est maintenu par les différentes tentatives pour récupérer le prisonnier, mais aussi par un retournement de situation que je n’avais pas du tout anticipé. Ce retournement de situation donne tout le sens au livre ! L’histoire est donc fournie, même si on peut penser à mon résumé que non.

La description des relations humaines est tellement réaliste, les personnages incarnés. Vous êtes autour du feu, avec les soldats en train d’écouter leurs vieilles histoires, de partager leurs moments de lassitude mais aussi leurs esprits guerriers (un peu, il ne faut pas exagérer). Vous observez les feux du prisonnier, distant d’à peine une centaine de mètres et qui vous nargue, sans aucune vergogne. Pour la psychologie des personnages, on suit plus particulièrement les pensées de notre héros, bien évidemment, qu’il partage avec l’autre sans grade (dirons nous) du groupe. Ce sont les deux qui restent humains ; on ressent rapidement leurs doutes sur la mission, leurs doutes sur ce qu’est en train de devenir le pays, leurs « combats » pour ne pas succomber comme tout le monde. C’est intéressant de suivre ces individualités et leurs manières de gérer la vie en groupe.

J’ai gardé le meilleur pour la fin : la description des paysages de la Taïga. Les soldats partent début août mais le froid commence à arriver dès la fin du mois. Le lecteur a donc le droit à la description de paysages enneigés, de coups de vent froids, de silence, d’immensité. Et tout cela, avec l’écriture d’Andreï Makine (que je connaissais pour avoir lu Le Testament français quand j’étais jeune et dont je gardais un très beau souvenir). On comprend facilement pourquoi il est rentré à l’académie française.

Il y avait tous les éléments pour me plaire dans ce livre et cela n’a pas manqué. Une excellente lecture, que je vous conseille. J’ai vu samedi que mon libraire la conseille aussi car le livre était sur la table des coups de cœur. Cela fait deux raisons de lire le livre.

Références

L’archipel d’une autre vie d’Andreï MAKINE (Éditions du Seuil, 2016)

L’Époux impatient de Grazia Livi

LEpouxImpatientGraziaLiviJe suis tombée par hasard sur ce livre à la bibliothèque. Je l’ai sorti des étagères juste parce qu’il était publié chez Actes Sud. Quand j’ai lu la quatrième de couverture, ma surprise a été totale et très agréable : le livre raconte les deux jours de trajet qui vont mener Léon Tolstoï  et sa toute nouvelle femme Sofia Andreevna à Iasnaïa Poliana. Je suppose que vous vous imaginez ma joie et mon enthousiasme devant ce livre. Il se lit très rapidement mais est finalement un peu décevant.

Il faut s’imaginer dans un espace clos, avec Léon Tolstoï, écrivain déjà reconnu, et Sofia Andreevna, 18 ans, fille d’amis de l’écrivain. Elle est bien plus jeune que lui, n’est même pas l’aînée, ne comprend pas vraiment pourquoi il l’a choisie, elle. On assiste au tout début de leur relation, de leur couple, fait de tellement de sentiments contradictoires. Au fur et à mesure, l’auteur enrichit son texte avec des extraits des journaux des deux personnages mais aussi mélange les époques puisqu’elle raconte la « rencontre », la « séduction » mais aussi la vie du « vieux » couple, une fois mariés.

Ainsi, on assiste à l’évolution du « personnage » de Sofia Andreevna. De petite fille, elle devient fille, jeune femme et épouse. Elle passe de timide, peu sûre d’elle à plus confiante en elle-même. Durant le trajet, elle a des sentiments contradictoires : elle aurait du demander à sa mère comment il fallait faire, elle est honorée d’avoir été choisie par le grand homme, désire être tout pour lui, l’aider dans son grand destin mais en a aussi très peur, regrette déjà la maison de ses parents. Il faut dire que lui ne l’aide pas non plus : il passe alternativement d’un rôle de père de substitution à celui d’un amant fougueux (dans le sens où il montre son sentiment amoureux de manière très extrême, jamais dans la demi-mesure).

C’est donc une forme originale qu’a choisi l’auteur pour nous raconter l’histoire de ce couple et son idée de mettre des extraits des journaux intimes du couple est intelligente car elle rend crédible et plus palpable la réalité de ce qui nous est racontée. Pourquoi ce livre m’a-t-il un peu déçu ? Tout simplement, parce que je n’ai pas réussi à vivre avec les personnages, surtout Tolstoï ; j’ai gardé tout au long du texte une certaine distance avec le couple. J’ai un peu réfléchi à cela et je pense que cela vient de l’histoire en elle-même, tout simplement. L’auteur ne peut pas décrire une intimité du couple car au départ, durant ce fameux voyage de deux jours, il n’y en a tout simplement pas (et la première relation sexuelle n’est pas du tout la création d’une intimité quelconque dans ce cas-ci). Ce qui m’a gêné finalement, c’est ce qui est raconté : deux personnes, dans une calèche, séparés par un vide abyssal, ne sachant pas quoi se dire. L’auteur arrive très bien à mélanger les époques et donc à rendre l’histoire du couple mais est-ce que ce voyage était le plus intéressant à raconter, est-ce qu’il y a des fragments qui permettaient de le reconstruire « mieux » dans les journaux intimes ?

Je ne sais pas mais quoi qu’il en soit, le livre est bien mais il reste une note d’inachevé à mon goût.

Références

L’Époux impatient de Grazia LIVI – traduit de l’italien par Tessa Parzenczewski en collaboration avec Marguerite Pozzoli (Actes Sud, 2010)

L’étrange mémoire de Rosa Masur de Vladimir Vertlib

LEtrangeMemoireDeRosaMasurVladimirVertlibIl y a trois semaines j’ai trouvé ce livre à la bibliothèque de l’institut Goethe. J’étais un peu surprise car allant à Gibert Joseph très souvent, je ne l’avais pas vu sur la table des sorties germanophones. En plus, je le guettais puisque je l’avais repéré pour mes envies de rentrée littéraire à cause d’une phrase de la quatrième de couverture « Vladimir Vertlib écrit là un grand roman russe, énergique, fascinant, qui vous emporte à sa suite aussi sûrement que le cours de l’Histoire ». Le fait qu’un auteur allemand écrive un roman russe m’a tout de suite attiré. C’est donc une première sur ce blog. Vous avez une chronique d’un livre qui sort aujourd’hui (en fait le 18 février, mais j’écris le billet le 17) !!! Je pense qu’il était déjà à la bibliothèque car il y a une rencontre organisée lundi 22 février à la bibliothèque de l’institut Goethe de Paris, à 19h00.

J’ai adoré ce livre ! Je lui mettrai 4.5/5 sur LibraryThing à mon avis. C’est typiquement le type de roman qui vous remonte le moral (ce n’est pas un livre doudou par contre) en vous plongeant dans un univers romanesque qui vous fait tout oublier.

Le livre commence par une scène dans la cuisine d’un appartement communautaire, à la toute fin des années 90, à Saint-Pétersbourg, entre un homme âgé d’une soixantaine d’année, Kostik Schwarz, et une prostituée âgée aussi, qui autrefois a appris le français et rêve d’Aix-en-Provence. Kostik vit avec sa femme Frieda et sa mère Rosa Masur, âgée de 92 ans, le fils unique du couple ayant immigré en Allemagne. C’est un peu le débat entre les membres de la famille : doit-on rester en Russie ou partir en Allemagne. Kostik ne fait qu’hésiter et c’est Svetlana, la prostituée, qui l’aidera, le forcera en fait, à prendre la décision d’émigrer. Une fois arrivés tous les trois, c’est la déception. Ce n’est pas aussi extraordinaire qu’on le dit… et surtout, l’important pour Rosa est que Kostik n’est toujours pas heureux. Il rêve d’Aix-en-Provence !

Un problème financier se pose alors pour Rosa, qui veut absolument lui faire plaisir.Elle tombe miraculeusement sur une solution. À l’occasion du 750ième anniversaire de la ville, Giricht propose à « ses étrangers » de raconter quelque chose d’intéressant contre 5000 marks. Il y aura de nombreux entretiens indemnisés … Elle y voit un coup de la providence et se rend donc aux auditions accompagné de sa meilleure amie, morte depuis 60 ans à Leningrad. Elle a 92 ans tout de même. Plusieurs immigrés russes font la queue mais c’est elle qui sera choisit.

À 92 ans, Rosa Masur est une femme très décidée et surtout très inventive pour résoudre ses problèmes. Elle va donc commencer à raconter sa vie de juive russe, née dans un petit village de Biélorussie en 1907, dans la Russie tsariste et soviétique (elle ne va pas dans l’Histoire post-soviétique). Elle raconte les pogroms, la Première Guerre mondiale, l’éducation des filles, a fortiori juives, à l’époque, l’envie de faire des études de juriste, l’impossibilité de les faire à cause des « amitiés anti-révolutionnaires » de son père, ou de son grand-père (je ne sais plus), son travail à l’usine pour obtenir une bourse, la Nouvelle Politique Économique (NEP), son mariage, la naissance de ses deux enfants, son travail dans une maison d’édition où elle est chargée de traduire de l’allemand, les difficultés avec Kostik qui était un enfant difficile, l’évacuation de Leningrad à la Seconde Guerre mondiale, en charge de 100 enfants avec seulement quatre autres adultes, le siège terrible de Leningrad, le combat pour faire admettre son fils à l’université à une époque où les juifs soviétiques y avaient très peu accès … Elle ira même jusqu’à rencontrer Staline, tout de même. Elle passe sous silence

Rien que tout cela résumé en 410 pages, je trouve cela extraordinaire ! Mais, en fait, Vladimir Vertlib glisse dès le départ qu’il peut y avoir des inventions de Rosa dans le récit (plus cela dure, plus il y a de séances indemnisées, plus le voyage à Aix-en-Provence se rapproche). L’auteur le rappellera très régulièrement, un peu comme pour réveiller la conscience du lecteur, qui aurait pu se faire endormir par Rosa. À chaque fois qu’il a fait, je me suis dit en moi-même qu’elle était franchement extraordinaire tout de même. Même inventé tout cela, avec autant de détails, à cet âge, montre un très fort esprit de décision. Esprit énergique qu’elle a d’ailleurs montré tout au long de sa vie. Tout le roman décrit une femme de tête, fière d’elle, ferme dans ses convictions, qui ne s’en laisse jamais compter par les autres. Vous aurez compris que le personnage principal est tout simplement extraordinaire (il m’a beaucoup beaucoup plu).

Les personnages secondaires sont du même acabit. On ne rentre pas du tout dans leur psychologie mais par contre, chacun est décrit de manière précise dans ses comportements et dans ses gestes. On voit chacun. Cela fait qu’on ne se perd jamais dans le roman. J’ai laissé ma lecture parfois pendant deux-trois jours et à chaque fois, je n’ai eu aucun soucis à me remettre dedans, à retrouver les personnages et à me remettre dans l’ambiance. En fait, pendant ma lecture, ma belle-sœur lisait le livre qu’elle m’a offert à Noël et que je n’ai pas aimé. Elle me disait au téléphone qu’elle comprenait qu’on ne puisse pas adhérer au style mais à l’histoire, quand même elle était bien. Je n’ai rien dit pour ne pas être méchante mais j’avais envie de répliquer en m’aidant de ce livre. En 300 pages, son auteur n’a pas réussi une fois à me faire la Sologne, à notre époque alors que j’y suis passé avec ma mère. Vladimir Vertlib arrive lui à me faire voyager en quelques pages dans un pays que j’ai certes visité (en touriste et donc je n’ai vu ques les bons côtés) mais pas à cette époque. Ne parlons pas de l’histoire qui se résume dans son livre à des histoires d’amour, même pas entières. Par rapport au livre de Vladimir Vertlib, que puis-je dire. À mon avis, c’est la différence entre une histoire romanesque et une histoire qui ne l’est pas (qui ressemble un peu trop à la vie de tous les jours et où l’auteur ne voit pas ou plus l’intérêt d’ajouter ou d’inventer des détails que tout le monde connaît).

C’est le premier roman de Vladimir Vertlib traduit en français (j’espère qu’il y en aura beaucoup d’autres ou que je pourrais les lire en allemand). Il a été publié pour la première fois en 2001. L’auteur est né en 1966 à Leningrad (Saint-Pétersbourg) et a émigré en 1971 en Israël avec sa famille. Il vit actuellement en Autriche.

En conclusion, j’espère que vous avez compris que j’ai adoré ce livre, que je vous le recommande si vous aimez les romans avec plein de choses dedans, et pas seulement si vous êtes intéressé par la Russie du XXième siècle.

Références

L’étrange mémoire de Rosa Masur de Vladimir VERTLIB – traduit de l’allemand (Autriche) par Carole Fily (Éditions Métailié, 2016)

P.S. Par contre, je signale que le « mais parents » de la page 286 fait mal aux yeux. Il faut prévoir vos lunettes de soleil.

Soupe de Cheval de Vladimir Sorokine

SoupeDeChevalVladimirSorokineDéjà un joyeux Noël à vous tous (même si c’est la fin de la journée). Hier soir, avant de partir au repas de Noël, j’ai essayé d’emprunter un livre sur la bibliothèque numérique de Paris. Bien sûr, cela n’a pas marché mais en revenant, j’ai réussi. J’ai choisi ce titre, une courte nouvelle de Vladimir Sorokine, car il était dans ma liste d’envie numérique, tout simplement, mais surtout parce que je voulais découvrir Vladimir Sorokine de manière « simple » et rapide (malgré le fait que j’ai plusieurs romans de lui dans ma PAL).

Cette nouvelle a paru d’abord en 2001 dans un recueil, puis dans une édition illustrée en 2007. Elle raconte une drôle d’histoire qui a mon avis est remplie de symbolique.

Dans le train Simféropol – Moscou, en juillet 1980, à 12h35, Olia rentre avec son copain de l’époque et une amie dans un wagon restaurant bondé pour manger un morceau. Un homme s’assoit à leur table mais ne veut pas manger. Il a fait la queue au wagon restaurant !? Les trois amis pensent déjà qu’ils ont affaire à un homme curieux mais n’en perdent pas l’appétit pour autant, mais mange plus lentement et s’arrête souvent. L’homme, Boris Bourmistrov, raconte son histoire. Il vient d’être libérer deux mois auparavant d’un camp de trouvé, où il a été interné sept ans et où il n’a mangé que de la soupe de cheval car l’abattoir était très proche. Tout à coup, il fait une demande étrange à Olia : peut-il la regarder manger ? Il lui donnera vingt-cinq roubles en échange. Elle mange donc, poussée par ses amis et la réaction de Bourmistrov ne se fait pas attendre : il est au bord de l’orgasme. Dans le wagon restaurant. Cela gêne un peu tout le monde bien évidemment. Les trois amis partent, pensant en avoir terminer.

Mais plus tard, Bourmistrov suit Olia, pour lui proposer un drôle de marché, de se retrouver une fois par mois pour qu’il puisse la regarder manger. À chaque fois, il lui donnera 100 roubles. La nouvelle va suivre les « aventures » d’Olia durant les années 1980, puis dans les années 1990, années de destruction de l’URSS et de construction de la Russie. Au fur et à mesure des rencontres, Olia évolue, les appartements deviennent de plus en plus luxueux, Bourmistrov est de plus en plus prospère. La nourriture aussi change. C’est le dénouement qui donne de l’importance à ses détails auxquels on ne prête que peu d’attention à la lecture. C’est aussi lui qui donne la symbolique à la nouvelle.

Cette nouvelle m’a beaucoup plu car elle ressemble à l’idée que je me fais des grands romans russes. On est tout de suite dans l’histoire, une histoire un peu bizarre mais très prenante. Il y a une foultitude de détail, malgré la taille du livre. Les personnages sont campés, vifs, reconnaissables, attachants, toujours un peu fantasque. La narration, elle, est un peu chamboulée. Par exemple, lors du repas, on a les pensées et avis des trois amis, pendant l’explication de Bourmistrov. Il y a des parties que l’on ne comprend pas forcément, les rêves d’Olia par exemple. Cela donne un récit riche et tenu malgré la brièveté du texte, que l’on peut lire différemment de son voisin, dans lequel le lecteur peut s’impliquer, remplir les vides …

Je vais pouvoir les autres livres de Sorokine de ma PAL.

Références

Soupe de Cheval de Vladimir SOROKINE – traduit du russe par Bernard Kreise (Éditions de l’Olivier, 2015)

Le Lausanne-Moscou-Pékin de Christian Garcin

Continuons un peu sur le thème train et littérature.

J’ai reçu ce livre dans le cadre de l’opération Masse Critique de Babelio. J’ai reculé le moment de faire ce billet jusqu’au dernier moment car je ne voyais pas du tout comment parler de ce livre. Si je vous dis que les mots-clés sont Russie, Transsibérien, Cendrars, Voyage, Livres, cela va paraître évident pour ceux qui passent régulièrement par ici que j’ai adoré. Je me disais que j’allais être obligée de répéter la quatrième de couverture. Est-ce que franchement cela vaut la peine de m’envoyer un livre pour que je recopie la quatrième de couverture ?

Je vais quand même le faire un petit peu tout en commençant par souligner que l’objet livre en lui-même est très beau. Le papier est agréable au toucher, la couverture et les rabats sont solides mais ce que j’ai le plus apprécié, c’est la carte en couleur des différents trains qui traversent la Russie.

LeLausanneMoscouPekinChristianGarcinCe livre a paru aux éditions de La Baconnière, éditions suisses, en activité depuis 1927. J’espère que vous aussi vous avez honte de ne pas connaître des éditions aussi vénérables (en fait, en regardant le site internet, je connaissais un seul livre d’eux N.N. de Gyula Krúdy, dont il font paraître un autre livre cet automne). Cet ouvrage fait partie d’un nouvelle collection, collection quatre-vingts mondes qui visent au « dépaysement littéraire ».

1913 : parution de La Prose du transsibérien de Blaise Cendrars.

2013 : une équipe de la radio suisse est partie avec Christian Garcin sur les traces du plus mythique des voyages en transsibérien !

De cette équipée sortira des chroniques radios en 2013-2014, qui ont été remaniées pour faire ce livre. Le livre est très court, 113 pages, et est composé de 11 chapitres qui sont donc court, abordant chacun une étape du voyage en train.

Je rapprocherai volontiers Christian Garcin de Olivier Rolin, dont il parle d’ailleurs dans le livre, pour l’amour de la Russie et la manière de voyager.

Christian Garcin mélange tellement habilement culture, Histoire, actualités, anecdotes, rencontres, souvenirs, sentiments que vous êtes clairement obligés de voyager avec lui. Par exemple, dans le premier chapitre, il réfléchit sur l’évolution de la Russie pendant ce siècle séparant la parution du livre de Blaise Cendrars et son propre voyage. Il fait aussi allusion à une princesse de l’Altaï retrouvée récemment, aux légendes du lac Baïkal, au pénitencier de Krasnokamensk où a été emprisonné Khodorkovsky, à Michel Romanov, fondateur de la dynastie des Romanov, à Sverdlovsk, bolchévique qui a donné l’ordre d’assassiner le tsar et sa famille, aux aviateurs Liapidevski et Vodopiadonov, héros de l’union soviétique.

En un nombre de pages réduit, vous avez un concentré d’érudition qui vous fait vous sentir un peu plus intelligent en terminant le livre.

Ce qui distingue ce récit d’autres sur le même sujet est son caractère hautement littéraire. Christian Garcin fait en permanence le lien avec ses lectures. Vous retrouvez à la fin du livre tous les livres cités, corpus formant une bibliothèque de base pour commencer à voyager en Russie et en Chine puisque Christian Garcin est allé jusqu’à Pékin, comme l’indique le titre (le passage à la frontière est d’ailleurs tout à fait intéressant.

J’ai écrit cet avis aujourd’hui (c’est un peu le dernier jour) car j’ai commencé ce matin à lire un recueil que j’avais acheté cet été Lire c’est vivre plus paru à l’Escampette. C’est un recueil de six textes et de citations et il s’avère que les deux premiers textes sont de David Collin et Christian Garcin, respectivement éditeur et auteur de ce livre-ci. Il y a parlent de ce que pour eux veut dire la phrase lire c’est vivre plus. Je vais vous mettre deux extraits du livre de l’Escampette, le premier est de David Collin et le deuxième de Christian Garcin.

La lecture nous aide à constituer le Livre de notre vie. La mémoire ajoute des pages invisibles, en efface d’autres, retient ce qu’elle veut, nourrit nos expériences, ouvre nos yeux, décide du lendemain, nourrit le présent en le rendant moins éphémère, et nous permet de comprendre le passé. L’intensité n’est pas dans l’accélération du mouvement. Elle est dans le ralentissement de l’interprétation, dans l’élargissement des perceptions, des espaces où le temps est plus élastique et vivant. En cela, lire, c’est ouvrir des brèches, faire mine de maîtriser le temps en inventant des dimensions parallèles.

Est-ce que lire, c’est vivre plus, je n’en sais rien. Mais c’est probablement, parfois, vivre un peu plus haut.

Pour préparer la lecture du livre de Christian Garcin et avoir les étapes du voyage dans la tête, j’ai lu une BD Un voyage en Transsibérien de Bettina Egger. J’ai adoré cette BD car elle m’a appris beaucoup de détails que je ne connaissais pas mais elle est complètement différente de ce livre-ci. Bettina Egger est une grande voyageuse. Elle aime rencontrer les gens et raconter leurs vies. Elle les dessine avec la même curiosité. Vous partez, à l’aventure, sac à dos au dos avec elle. Le livre de Christian Garcin est plus littéraire. Vous êtes dans l’élargissement de vos perceptions, dans la création de liens pour élargir votre monde qui est constitué de ce que vous voyez, de ce que vous lisez, de qui vous rencontrez. Vous êtes moins sur le terrain, mais juste « un peu plus haut ». Les deux livres amènent des choses complètement différentes. C’est à vous de voir comment vous préférez voyager (littérairement).

Vous pouvez aussi trouver un billet vers le blog de Florence.

Références

Le Lausanne-Moscou-Pékin de Christian GARCIN (éditions La Baconnière, 2015)

Voyage en Sibérie de Charles Vapereau

VoyageEnSiberieCharlesVapereauCela n’en a pas l’air mais c’est la couverture du livre. Il a juste un format un peu inhabituel. Charles Vapereau est tout le contraire d’Alexandre Dumas, un voyageur discret, attentif à ce qui l’entoure, à apprendre et à faire une description précise pour la postérité. Il est toujours accompagné de sa femme Marie lors de ces voyages. Il en a fait plusieurs (il avait un besoin d’aventure d’après la préface) mais c’est le seul qui reste aujourd’hui pour la postérité.

Le livre présente un point de vue original car il ne démarre pas à Paris mais à Pékin où Charles Vapereau tenait la chaire de langue française au collège Tung-Wen. En 1892, lors de son dernier congé, il « obtint l’autorisation de traverser l’Extrême-Orient russe. Il part de Pékin avec sa femme Marie, son inséparable compagne de voyage, et avec Hane, son serviteur chinois. De là, il rejoint Vladivostok par la mer en passant par le Japon et la Corée puis se dirige vers Sakhaline où il visite le bagne, remonte la totalité du fleuve Amour en faisant des arrêts à Khabarovk et Blagovechtchensk. La suite du voyage le conduit par route jusqu’à Irkoutsk puis Tomsk où il prend un bateau pour descendre l’Ob. À Tioumen, il atteint le transsibérien alors en construction. » Il est écrit sous la forme d’un journal. Ce n’est donc pas un compte-rendu mais bien ce que l’auteur voit au jour le jour.

Je vais vous mettre de longs extraits pour que vous puissiez juger par vous-même des qualités descriptives de Charles Vapereau.

La plupart des forçats sont des condamnés à temps. Leur peine finie, ils sont cantonnés pendant six années dans un district qu’il leur est interdit de quitter, et où ils restent sous surveillance de la haute police. On leur donne des terres, des bestiaux, des instruments. Ils ont de plus quelques économies, car même durant leur temps de peine ils ont un assez joli salaire dont un dixième seulement leur est remis pendant qu’ils sont au bagne. Ils trouvent le reste quand leur condamnation est purgée. Au bout de six ans, ils sont libres d’aller où ils veulent dans Saghaline et souvent même de quitter l’île.

Les évasions sont très fréquentes, surtout au commencement de l’été, c’est-à-dire à peu près à l’époque où nous nous trouvons. Les moins entreprenants gagnent les forêts et y vivent misérablement de ce qu’ils peuvent y trouver jusqu’aux approches de l’hiver, époque à laquelle ils reviennent d’eux-mêmes se livrer. D’autres plus hardis, et c’est le plus grand nombre veulent revoir la patrie. Ils savent que le continent n’est pas très éloigné à l’ouest et se risquent sur les choses les plus invraisemblables pour y arriver. Ce matin même, six de ces malheureux ont réuni quelques troncs d’arbres avec des liens en bouleau et, profitant du brouillard, se sont aventurés sur la Manche de Tartarie. Nous voyons un petit vapeur partir à leur recherche.

Ceux qui parviennent à échapper, d’abord aux agents lancés à leur poursuite, puis aux flots de la mer et atteignent le continent, commencent alors une odyssée dont le récit devrait arrêter les autres forçats tentés de suivre leur exemple. Mais il n’en est rien.

Leur objectif, c’est leur village, là-bas, dans l’ouest. A combien de verstes ? Ils ne s’en doutent pas. Ils marcheront jusqu’à ce qu’ils arrivent, toujours dans la même direction, parallèlement à la route, évitant les villes et les hameaux, vivant de ce qu’ils peuvent  trouver dans les forêts. Les gens isolés, les femmes surtout, ont tout à craindre d’eux. Quelquefois ils se réunissent en bande et attaquent les tarantass. Quatre d’entre eux se précipitent à la tête des chevaux, puis de deux de chaque côté de la voiture, et deux autres montant derrière, armés de bâtons courts, assomment les infortunés voyageurs, auxquels ils coupent immédiatement la gorge, pour plus de sûreté. Presque jamais le cocher n’est tué, ni même blessé. C’est chez ces bandits un principe, car, sachant qu’il ne le lui sera pas fait de mal, le cocher se sauve sans chercher à défendre ceux qu’il est chargé de conduire.

De même dans les villages, jamais ils ne commettent de déprédations. Sur l’appui extérieur des fenêtres, les habitants placent le soir du pain, du lait, que les forçats évadés vont prendre pour réparer leurs forces. Ils comptent sur ces provisions, et c’est une sorte de redevance au moyen de laquelle les villageois achètent la sécurité dans leurs maisons. Ils n’ignorent pas qu’à la moindre déprédation tous les habitants du hameau organiseraient sur-le-champ une battue dans laquelle ils seraient infailliblement massacrés, et que si par miracle ils échappaient à cette battue, ils n’échapperaient pas à la justice sommaire de leurs compagnons, qui les égorgeraient impitoyablement pour avoir violé le pacte tacite existant entre eux et les paysans, et exposé les évadés à ne plus trouver ces provisions sans lesquelles leur long voyage ne pourrait s’effectuer.

Les tigres, les ours, les panthères, les loups, en tuent un grand nombre. D’autres meurent d’épuisement, de froid, se noient en traversant les rivières, sont assassinés par leurs confrères, tués par les villageois ou les voyageurs. Cependant quelques-parviennent à franchir les milliers de kilomètres qui séparent Saghaline de leur pays. Ils arrivent après trois ou quatre années de marche, de dangers de toutes sortes, dans leur village, où ils sont le plus généralement repris et réexpédiés à Saghaline. C’est sur eux qu’il faut avoir le plus les yeux ouverts, car ils ne pensent qu’à une chose : se sauver de nouveau.

Deuxième extrait

Les bateaux ghiliaks sont de deux sortes : les plus petits, de simples troncs d’arbres creusés, les plus grands composés de trois larges planches : une formant le fond est placée à plat ; les deux autres formant les côtés sont munies de chevilles à la partie supérieure.

Les rares, très courtes, sont des pagaies à une seule palette. Un trou placé à une certaine distance de la poignée permet de les fixer au bord du bateau, au moyen des chevilles.

À l’inverse du monde entier qui fait concorder les mouvements de gauche avec ceux de droite, afin de donner une impulsion plus vive au bateau par un effort simultané des deux bras, les Ghiliaks manœuvrent les rames alternativement, c’est-à-dire que celle de gauche sort de l’eau au moment où celle de droite y entre. Qu’il y ait un ou plusieurs rameurs, le procédé ne varie pas.

À tous les bateaux, grands et petits, s’adaptent également des voiles curieuses. Il y en a deux ; elles sont carrées et d’égale grandeur, fixées à un mât unique placé au centre. Par vent arrière, quand les voiles sont déployées, on dirait un gigantesque papillon. Ces embarcations ne m’inspirent aucune confiance, et cependant tout le monde m’affirme qu’elle sont absolument sans danger et qu’il n’arrive jamais d’accident.

Les Ghiliaks sont repoussants d’aspect. D’une saleté sans nom, habillés généralement de peaux de bêtes, et même, affirme-t-on, de peaux de poisson, ils ne sacrifient au luxe que sur un point : hommes et femmes portent jusqu’à deux ou trois paires de grandes boucles d’oreilles. L’agriculture leur est inconnue. Chasser et pêcher, ils n’ont point d’autre occupation. L’ours est leur dieux ou plutôt leur intermédiaire entre le ciel et la terre. Aussi chaque village en élève-t-il plusieurs jusqu’à un certain âge. Puis, quand arrive le jour de leur grande fête national, les Ghiliaks choisissent un de ces animaux réunissant toutes les conditions voulues de croissance et autres, le chargent de liens et le promènent de maison en maison. Tous les habitants viennent l’un après l’autre lui donner leurs commissions pour le ciel, et quand personne n’a plus aucune recommandation à lui faire, ils se précipitent sur lui, le tuent à coup de flèches, de lances et de harpons, et se partagent sa chair.

Ces cérémonies sont également pratiquées par Aïnos. J’en ai trouvé les dessins dans un ouvrage japonais que M. Collin de Plancy, qui a été chargé d’affaire au Japon, a bien voulu mettre à ma disposition.

Les Ghiliaks élèvent une grande quantité de chiens pour la traînage en hiver. On n’en voit pas moins de trente ou quarante devant chaque yourte ou hutte. Vers le soir ils se mettent à hurler comme des loups. On les nourrit avec de la truite saumonée qui, du 15 juin à la fin de juillet pénètre dans l’Amour par millions, mais jusqu’à une distance d’environ 300 kilomètres seulement de l’embouchure. Chaque yourte en fait sécher de trente à quarante mille tous les ans. Il en faut deux ou trois par jour et par chien. Seulement, comme ces truites sont simplement séchées et non pas salées, les vers s’y mettent très vite et consomment la plus grande partie de la provision.

À peine la truite a-t-elle disparu que le saumon se montre. La pêche commence dans les environs du 15 août. Elle dure un mois. C’est paraît-il, un spectacle tout à fait remarquable et qui donne à Nikolaïevsk, le grand centre de pêcheries, une animation extraordinaire.

Troisième extrait

C’est aujourd’hui dimanche. Aux escales, les gens sont encore plus propres et mieux habillés que les autres jours. Beaucoup de jeunes filles portent une jupe dont le bas est orné d’une large bande de broderie de toutes les couleurs. En somme, aucun de ces Sibériens ne paraît misérable. Tous ont un air de prospérité qui surprend, car on ne voit nulle trace d’un travail dont cette prospérité serait le fruit. On est tenté de croire plutôt que ne rien faire est la principale occupation des habitants de tous ces villages. En effet, pas la moindre culture autour des hameaux, pas le plus petit jardin autour des maisons ; le gouvernement leur fournit une certaine quantité de farine : à quoi bon cultiver la terre pour faire pousser du grain ? Et puis n’ont-ils pas ces pêches qui tiennent du miracle et qui leur donnent en quelques jours de quoi vivre le reste de l’année ? N’ont-ils pas là, sous la main, du bois pour se chauffer d’abord et pour vendre aux bateaux à vapeur, afin d’acheter de la belle toile rouge ? N’ont-ils pas des troupeaux dont ils peuvent tirer, outre leur nourriture, un certain revenu par la vente du lait, de la crème, de la viande ?

Le SIbérien, dont les besoins sont restreints, est très paresseux : cela ne fait aucun doute, mais c’est parce que la SIbérie est trop riche, étant donné son peu de population. Du reste, nous dit-on partout, « ce sont des Cosaques », or qui dit Cosaque dit tout.

Les Cosaques sont en quelque sorte des colons enrégimentés, chargés héréditairement de défendre le pays contre les attaques des voisins. On sait quels services rendirent à l’Europe, au commencement du XVIe siècle, ces colons ukrainiens et moscovites établis sur la Volga, le Dniepr et le Don, où ils menaient une existence libre, vivant de la chasse et de la pêche, en arrêtant l’invasion des Tatars et des Turcs. Les Cosaques de l’Amour, colons comme ceux du Don, se considèrent comme appelés à rendre les mêmes services et par conséquent montrent le même orgueil et la même horreur de tout travail manuel. Ce sont des guerriers. Monter à cheval ou conduire, voilà leur seul plaisir et la seule occupation à laquelle ils ne refusent jamais de se livrer. Les Cosaques de Transbaïkalie furent les premiers organisés pour faire le service à la frontière chinoise en 1815. Ceux de l’Amour ne datent que de 1859.

Ce livre est illustré par de magnifiques photos prises par Charles Vapereau lui-même dont celle d’un chamane sibérien. ChamaneSibérien Je ne sais pas à combien de personnes j’ai montré cette photo mais à beaucoup, beaucoup … Mon père et moi pensons que cela doit être difficile pour dormir ou faire la bise. Mon frère pense que cela coulisse. J’ai quelques doutes parce que cela doit faire des cicatrices tout de même. Mon chef, si je me rappelle bien, trouvait cela assez normal (je pense qu’il ne rencontre que des gens bizarres donc il est habitué). Je ne sais pas du tout en quoi consiste le chamanisme, sibérien qui plus est, mais cela donne envie d’en savoir plus (pas pour faire de même bien sûr).

Je vous conseille ce livre pour vous donner des envies de voyage.

Références

Voyage en Sibérie de Charles VAPEREAU – présentation de Patricia Chichmanova (collection Sépia / Les Éditions de l’Amateur, 2008)

La Volga d’Alexandre Dumas

LaVolgaAlexandreDumasCe texte est un extrait du récit De Paris à Astrakkan (1860) où Alexandre Dumas décrit son voyage en Russie de 1858. Le livre se concentre sur la Volga et sur la découverte d’un peuple, les Kalmouks, qui avaient fait sensation lorsqu’ils étaient rentrés dans Paris à la suite du tsar en 1815, à la suite de la défaite de Napoléon.

J’avoue que je n’ai pas trop aimé ce texte car Alexandre Dumas m’a semblé voyager certes mais pas trop observer. Quand il navigue le long de la Volga, il préoccupe énormément de son confort matériel, de la manière dont on va le recevoir, de ce qu’il va manger allant même jusqu’à dire que quand on a vu un bout de rive de la Volga, on les a toutes vu. Son attention est facilement détournée par de belles femmes.

Quant aux Kalmouks, qui lui feront une réception digne d’un roi, ils ne semblent pas vraiment les voir. Alexandre Dumas semble dans une sorte d’ébahissement devant leurs actes singuliers par rapport à sa norme. Il n’entre pas réellement dans la description mais reste tourner vers lui, vers ses perceptions et vers ses sentiments.

J’attendais beaucoup de ce livre et c’est ce qui fait qu’il m’a déçu. Ce n’est ni le récit d’un aventurier ni celui d’un voyageur mais plutôt d’une star, mélange entre Gérard Depardieu et Obélix, qui cherche plus à parler de lui qu’à décrire ce qu’il a vu pour le faire partager à ses lecteurs. C’est trop auto-centré pour moi.

Références

La Volga d’Alexandre DUMAS (Magellan & Cie / Geo, 2005)

Sibérie de Attilio Micheluzzi

SiberieMicheluzziJ’ai découvert cette BD en faisant une recherche bibliographique sur la Sibérie. Je ne connaissais pas du tout l’auteur mais il semble avoir fait beaucoup d’album et être assez réputé. Comme d’habitude, j’ai été un peu déçue car la couverture est en couleur et les dessins à l’intérieur sont en noir et blanc (j’aime les couleurs je suis désolée). En fait à la lecture, ce n’est pas du tout gênant …

J’ai eu en main, si j’ai bien compris, la réédition de 2011 de l’album de 1989 (qui était paru dans la revue Corto Maltese). L’histoire est celle de Gabriel Kovalensky, Comte de Lazarev, professeur de mathématiques à l’Université, qui en 1897 a comploté pour assassiner le tsar. Cela a raté et le Comte s’est pris comme peine 20 ans au Goulag. Il réussit à s’évader, essaie tant bien que mal de survivre, en venant même à tuer de ces propres mains. On arriverait pratiquement à croire que c’est un phénix tellement il échappe de fois à la mort sans mourir. Il ne renoncera jamais à ses idéaux, mais attendra leurs réalisations car la Russie ne semble pas prête.

Il ne fera jamais l’erreur de revenir à Moscou et restera en Sibérie. En 1917, on le retrouve donc en Sibérie « engagé dans la révolution du côté des bolchéviks ». On se dit enfin mais comme il reste un noble, ses aventures sont loin d’être terminées.

Cette BD est un coup de cœur absolu. En 120 pages, la vie complète de Gabriel est retracée. On passe par tellement d’univers différents ! du Saint-Pétersbourg bourgeois, noble, comploteur à la Sibérie, aux Goulags, aux travaux forcés, aux sorts des évadés qui errent sans fin (on retrouve même Raspoutine, en vieux prêtre lubrique), à la Révolution Russe, au complot, à la survie, à la trappe, aux chemins de fers … L’histoire ne connaît aucun temps morts ; elle est toujours amenée de manière extrêmement logique.

Les dessins (même s’ils sont en noir et blanc) rendent extrêmement bien les différents univers. Chaque personnage est travaillé tant au niveau de l’habillement, que des expressions du visage qui sont toujours adéquates. J’ai particulièrement admiré le travail qui est fait sur le visage de Gabriel où chaque évènements le marquent (comme le passage du temps d’ailleurs).

Je pense que j’ai été claire : j’ai trouvé cette BD vraiment excellente.

Références

Sibérie de MICHELUZZI – traduction de Michel Jans – Couleur de la couverture : Greg Cruz (Mosquito, 2011)

Les errants de Mamine-Sibiriak

LesErrantsMamineSibiriakLes errants est un tout petit texte de 90 page, à classer dans la catégorie récit. En effet, Mamine-Sibiriak, dont le vrai nom est Dmitri Narkissovitch Mamine (1852-1912) est connu pour ses récits décrivant de manière réaliste « la vie misérable des petits paysans, des ouvriers et de mineurs de l’Oural et des confins occidentaux de la Sibérie avec une totale sincérité et une précision quasi-ethnographique ». On peut trouver plusieurs de ces textes sur le site de la Bibliothèque russe et slave.

Dans ce récit, on suit l’arrivée dans un village de trois évadés du goulag. Il y a Ivan-la-vie-malheureuse, Joseph-le-Magnifique et Pérémet (dont finalement on entendra peu parler). Normalement, ils sont bien accueillis par les villageois dans le sens où on leur met à manger près des fenêtres pour ne pas qu’ils attaquent les maisons. Les villageois restent donc méfiants mais ne tuent pas les errants. Bien sûr, il ne faut pas faire parler de soi dans le mauvais sens du terme au village, sinon cela se termine mal. Nos trois errants s’installent dans une île à la périphérie de la ville. Les villageois viennent voir pour prendre contact. L’oncle Listar s’infiltre vite dans le groupe et cherche à les faire admettre par le village. Il présente ainsi Joseph puis Ivan à la femme, une veuve, chez qui il loge. Or celle-ci reconnaît en Ivan l’homme qui a tué son mari et accessoirement son frère (d’Ivan, pas de la veuve bien sûr). Elle n’ose pas ébruiter cette affaire même si plusieurs personnes semblent le reconnaître. Tout cela va entraîner la jalousie de l’oncle Listar et cela va tourner au drame, les villageois cherchant à tout prix à faire partir les errants.

J’ai adoré ce livre pour son réalisme. J’avais lu juste avant Voyage en Sibérie de Charles Vapereau (dont je vais vous parler après), où justement il parlait de la cohabitation entre les Sibériens et les évadés du goulag. Il disait exactement la même chose que Mamine-Sibiriak. Je n’ai donc pas trop eu de doute sur la qualité « quasi-ethnographique » du récit, en tout cas pour ce qui concerne la description de la vie quotidienne. À la lecture on a l’impression de lire un roman russe classique, de bonne facture, avec les personnes qui reviennent, les drames, la pauvreté, le pouvoir de la famille, toutes les actions étant amplifiées. La question que je me suis posée est celle de savoir si même cela avait une « précision quasi-ethnographique ». Cela n’a un peu rien à voir mais en fait, on dit que pour comprendre les Russes il faut lire des romans russes. Je me demande donc si cette vie pleine de drames et de passions est la réalité. Quel est votre avis sur ce sujet ?

Références

Les errants de MAMINE-SIBIRIAK – récit traduit du russe par Marc Lazarewitch (Éditions ombres, 1999)