La belle de Joza de Květa Legátová

LaBelleDeJozaKvetaLegatovaJ’ai repéré ce livre en ebook sur Feedbooks mais le soir même, je suis allée au Relay de la gare de Paris Saint-Lazare et je l’ai vu ! Donc je l’ai acheté en papier. Parce que je suis faible.

C’est de la littérature tchèque, publiée pour la première fois en 2002 et en 2008 en France (je n’en avais même pas entendu parler, comme quoi les rééditions en poche ont du bon). Je vous précise les dates car cela m’a étonné au vu du sujet et de son traitement. Je pensais plutôt à un livre, publié dans la deuxième moitié du vingtième siècle.

Eliška est une jeune doctoresse pleine d’avenir. Elle est jeune, belle, jolie, brillante, a un amant (marié) bien en vue. Elle est sûre d’elle, moderne, pleine de caractère. Sauf qu’on est en pleine Guerre mondiale et qu’elle doit donc fuir la Gestapo. Pour se protéger, un de ses amis lui « ordonne » de se marier avec un de ses patients, Joza. Celui-ci est un peu considéré comme l’idiot du village mais Eliška et lui ont bien accroché. Bien que réticente, elle se range à cette solution et se retrouve en pleine montagne, dans un tout petit hameau, Želary, qui vit complètement hors du temps et surtout de la guerre. C’est donc bien le refuge idéal.

Eliška méprise, au départ, la vie rurale et les activités simples, en apparence, qui occupent les villageois. Au fur et à mesure, elle va s’ouvrir à eux et à leur mode de vie. Ils vont la prendre sous leurs ailes et lui apprendre tout pour pouvoir s’intégrer et vivre parmi eux. Une intégration toute simple, sans question. Elle va prendre goût à cette nouvelle vie et même sur la fin, dénigrer son ancienne vie et en comprendre la futilité.

Cela va de pair avec l’amour qu’elle va développer pour Joza. Celui-ci incarne la gentillesse et la compréhension à l’état pur. Il ne crie pas, ne la bat pas, ne la critique pas quand elle fait mal à manger. Il ne cherche qu’à lui faire plaisir et ne souhaite que son bien. Elle découvre avec lui le « véritable » amour, alors qu’elle croyait l’avoir trouvé avec son amant médecin.

Ce qui m’a plu dans cette histoire, c’est la « renaissance »de Eliška. Au début du roman, elle fait garce tandis qu’à la fin elle est une femme apaisée. L’auteure, par sa description des personnes qui habitent le village, nous donne à nous aussi une impression de sérénité, d’être hors du temps.

C’est vraiment une lecture très apaisante, hors du temps en cette rentrée littéraire. J’ai bien envie de découvrir le deuxième livre de cette auteure, publié en France par les éditions Noir sur Blanc en 2010, Ceux de Želary et qui se passe donc dans le même village d’après le titre du livre.

L’avis de Claude (avec plein d’extraits)

Références

La Belle de Joza de Květa LEGÁTOVÁ – traduit du tchèque par Eurydice Antolin avec le concours de Hana Aubry (Libretto, 2014)

Les cobayes de Ludvík Vaculík

LesCobayesLudvikVaculik

Le début de la présentation du livre par l’éditeur donne un bon aperçu de l’histoire du livre

Vachek, le héros des Cobayes, travaille dans une banque d’État dont les employés passent leur temps à voler des billets de banque. À Noël, il offre à ses fils un cobaye, puis un deuxième. Il est tellement fasciné par ces animaux qu’il commence à les observer de manière systématique.

Ce livre a été écrit en 1970 en Tchécoslovaquie, diffusé en Samizdat et « connu dans le monde entier grâce à ses éditions étrangères » (la première édition française date de 1974). Ce type de diffusion s’imposait puisque l’auteur, Ludvík Vaculík, était à l’époque mis « au ban de la société », suite à plusieurs actes d’engagement fort contre le Parti. L’éditeur précise, par exemple, que son discours au Congrès des écrivains en 1967 est vu comme l’un des signaux du Printemps de Prague.

Le livre ne peut donc pas se lire en ignorant son contexte d’écriture.

Vachek fait sur ses cobayes, à prendre dans les deux sens du terme, les expériences que le pouvoir fait sur lui, à son travail.

Ses expériences sur les cobayes vont de la simple observation – la manière dont ils mangent, dorment, se reproduisent, font face à des intrusions dans leur milieu – à l’expérimentation réelle. Le passage où Vachek tente de noyer un cobaye dans une baignoire est tout à fait saisissant car on pourrait pratiquement oublier qu’il s’agit d’un animal et d’un homme et peut être ainsi lu dans le contexte plus général de l’époque.

Je tournai le robinet de droite. L’eau froide se mit à couler, immédiatement absorbée par le trou de vidange. Le cobaye recula de quelques pas et éleva plus manifestement le regard vers le rebord de la baignoire. Il cligna un œil, plus exactement, il tiqua d’une moitié du visage. Il allongea le nez. Il tournait en rond, par bonds rapides. Des gouttes d’eau qui s’écrasaient sur le fond volaient jusqu’à lui. Mais il me paraissait plus effaré par le bruit du désastre que par le désastre lui-même. Si l’eau s’écoulait, elle ne s’en accumulait pas moins, peu à peu au fond. Une flaque se forma qui atteignit bientôt les pattes du cobaye. Il recula, s’élança contre la pente la plus douce, à la tête de la baignoire, d’où naturellement il retomba, glissant en arrière. Il se tourna vers la direction opposée et pénétra dans l’eau. En secouant ses pattes, il fit le tour complet des parois. Il s’arrêta et essaya d’enlever l’eau de ses pattes en les léchant. Il se mouilla le museau, s’assit sur le derrière et tenta de s’essuyer avec les pattes de devant, mais il ne réussit qu’à se mouiller encore davantage. C’est alors qu’il a tout abandonné, tout plaqué, perdu toute volonté, tout désir et tout courage, qu’il n’avait plus d’idées, qu’il a tout laissé tomber, qu’il a faibli, plié, commencé à s’en foutre ; seuls ses poils se sont hérissés ; bouche entrouverte, il s’est mis à trembler, à claquer des dents. Vite, pour qu’il ne souffre pas du froid, j’ai tourné le robinet de gauche et ajouté de l’eau chaude. L’eau commença de s’accumuler rapidement. Mais le cobaye ne bougeait toujours pas ; pourtant je pense qu’en son for intérieur il a dû apprécier avec gratitude le réchauffement de l’eau. Au fur et à mesure que l’eau montait, le cobaye se redressait d’autant, lui qui d’ordinaire ne se met jamais debout sur ses pattes de derrière, mais s’accroupit comme un lapin ou un lièvre. Maintenant donc il s’appuyait sur ses pattes de derrière et dressait son corps au-dessus de l’eau. Il touchait toujours le fond. Une dernière fois il partit, cette fois-ci sur la pointe des pieds – faire le point de sa situation, bien emmerdante dois-je dire, pour s’arrêter enfin à mes pieds, devant moi, près de moi, en ma présence.

[…]

J’arrêtai les robinets. Ce fut le calme, la paix, le soulagement. Je remarquai la pression dans mon crâne, une excitation fébrile que je n’avais jamais connue auparavant, la vibration de mes nerfs. Je mis la main dans le fond de la baignoire. Je levai Ruprecht dans l’air, en vertu d’un pouvoir miraculeux ; il s’agrippa à ma main, se cramponnant de toutes ses griffes. Je l’approchai de mon visage et l’entendis respirer, la gorge serrée, en sifflant faiblement.

Une partie du livre ressemble donc à un gigantesque cahier d’expériences, écrit au jour le jour, sur les cobayes. Au fur et à mesure de l’avancée des travaux, les cobayes s’anthropomorphisent ; on glisse dans le fantastique où de plus en plus le destin de notre héros semble lié à celui de ses animaux.

Ainsi, il s’exclut progressivement du monde. Les informations venant de sa femme, de ses enfants lui semblent de moins en moins concrètes. Il ne prête plus attention qu’aux rumeurs qui circulent sur une prochaine crise à cause des vols de billets qui ont lieu dans la banque. Il se débat pour trouver des informations fiables dans le but d’adapter son comportement mais aussi pour comprendre les agissements énigmatiques des policiers qui sont censés empêcher ces vols. Son agitation devient de plus en plus frénétique.

Le livre est donc très intéressant à lire à cause de toutes les images qu’il y a derrière (j’aurais bien aimé plus de contextualisation dans la postface). Par contre, il nécessite une lecture attentive, malgré une écriture assez simple, surtout quand on glisse dans le fantastique, sous peine de devoir relire pour comprendre.

Un petit bémol tout de même. Comme d’habitude chez Attila, le livre est très beau et surtout sent très bon, ce qui est très appréciable surtout dans les transports en commun. Le problème est que la personne qui a inventé la couverture détachable (la spirale ressort de la couverture pour ceux qui n’ont pas vu le livre en librairie), n’a pas pensé que cela s’abimait très facilement dans un sac.

Un autre avis (en anglais).

Références

Les Cobayes de Ludvík VACULÍK – traduit du tchèque par Alex Bojar et Pierre Schumann-Aurycourt – postface de Marion Ranoux – dessins de Jérémy Boulard Le Fur (Attila, 2013)

Prix Nocturne 2011

Un siècle de littérature européenne – Année 1970

Le caractère donné en gage de Svatopluk Čech

Encore un texte d’un illustre inconnu (pour moi en tout cas et pas que puisqu’il n’est plus édité en France) trouvé dans le catalogue de La Bibliothèque Russe et Slave. Il n’y a que cette nouvelle, ou plutôt ce conte, de disponible pour l’instant. Je trouve que cela promet.

Jugez plutôt les premières pages :

Nos écrivains commettent tous la même faute : ils dépensent trop d’argent. Ai-je besoin d’ajouter : sur le papier seulement !

Suivez un de leurs héros dans ses pérégrinations à travers dix pages. Pour l’ordinaire, il n’a ni état, ni emploi lucratif ; cependant il loge dans les meilleurs hôtels, il fait la plus exquise chère et fume les plus fins cigares ; il n’a guère moins d’un ducat à la main pour les mendiants qui le sollicitent, et comme pourboire il ne donne que de l’or. Veut-il faire une course à cheval par une nuit sombre, un vaillant coursier est toujours à son service. Il va aux bains de mer ; il voyage en Italie, et, après avoir ainsi vécu pendant neuf pages d’une vie prodigue, il trouve encore, à la dixième, une somme suffisante pour se précipiter dans le tourbillon des plaisirs, à seule fin d’oublier la perfidie de sa maîtresse et pour noyer ses tristes souvenirs dans les flots de champagne, pour faire bombance, tapage et s’abrutir dans les orges… Comme je viens de le dire, nos écrivains ne connaissent pas la valeur de l’argent !

Les sommes un peu modérées sont tout à fait en dédain chez eux. Les appointements dont ils parlent sont toujours de quelques millions, sinon au dernier minimum de quelque quarante à soixante mille francs… Ils n’osent pas descendre au-dessous. Quelqu’un, parmi vous, a-t-il jamais lu, par exemple, qu’Arthur touchait quatre-vingt-dix francs par mois ?

À cette première faute s’en ajoute une autre.

En dessinant leurs personnages, nos écrivains laissent toujours de côté un trait essentiel. Ils décrivent longuement la taille, les cheveux, l’ajustement, le caractère… ; mais ils passent, à dessein, sous silence une chose très importante, je crois. Ils nous laissent jeter un coup d’œil sur la garde-robe de leur héros, dans les replis mystérieux de ses pensées, dans les tréfonds les plus sombres de son âme, bref partout, sauf dans… sa bourse. Et c’est justement celle-là qu’ils devraient ouvrir la première. De cette manière le lecteur saurait au premier moment à qui il a affaire. La silhouette de la personne serait éclairée du coup.

Je vais timidement tenter mes premiers pas dans cette voie.

Par contre, comme il le dit si bien, il continue « timidement ». La narration perd son côté accrocheur mais reste intéressante. L’auteur a choisi d’être dans les codes du conte. Le personnage est pauvre et, pour s’enrichir, il doit vendre son caractère (qu’il devra rembourser dans cinq ans) et non pas son âme comme d’habitude. Au début, je me suis demandée si cela venait de la traduction ou si vraiment c’était quelque chose d’original. Au fur et à mesure du récit, on comprend que le héros a perdu son caractère et est devenu un béni-oui-oui. Au bout de cinq ans, on retrouve les mêmes … Ce qu’il faut dire pour terminer, c’est que la chute est très drôle et surtout pas morale pour un sou.

J’espère qu’il y aura bientôt d’autres titres de l’auteur disponible.

Références

Le Caractère donné en gage (1871) de Svatopluk ČECH – traduction de G. Fanton et Id. Zahor, parue dans Les Mille Nouvelles n°5, 1910

Au milieu du chemin de notre vie Josef Jedlicka

Quatrième de couverture

« Moi aussi j’ai pris l’habitude de montrer constamment une figure joviale et souriante, même en pleine nuit, car on n’est jamais à l’abri du coup de projecteur ‘une torche électrique.« 

Depuis sa chambre dans un baraquement communautaire de Litvinov, le narrateur rassemble les éléments d’un témoignage total sur son temps : non seulement les menus faits de la vie quotidienne, mais aussi les échos du passé, l’enthousiasme trahi, la terreur inapaisée, les rêves. Tissant sa vérité du détail des choses vues, du défilé contingent des destins dans les rues de Prague et à travers les paysages dévastés des Sudètes, Jedlicka suscite de son époque douloureuse une image si puissante, entre utopie et désespoir, qu’on peut la considérer à bon droit comme l’un des ferments du printemps de Prague. Ce livre immense, inexplicablement, était resté inédit en français.

Né en 1927, Josef Jedlicka est exclu de l’université en 1949 pour avoir critiqué le régime. Il exerce les métiers les plus divers, de simple ouvrier à ethnographe. En 1953, il part vivre dans l’enfer industriel de la Bohême du nord, où il entretiendra une grande correspondance avec Jan Zábrana et écrira Au milieu du chemin de notre vie. Achevé en 1957, le livre ne pourra paraître qu’en 1966. L’auteur prend en 1968 le chemin de l’exil et meurt à Augsbourg en 1990.

Mon avis

J’ai hésité longtemps à publier un billet sur ce livre tellement il m’a semblé qu’il m’a échappé. Je me suis dis au moment où fleurissent les Liste à Relire, que ce livre en ferait partie, dans le sens où c’est un livre qu’il me faudra relire pour appréhender plus de choses. En effet, Josef Jedlicka a choisi délibérément de laisser le livre sous la forme de morceaux, sans lien apparent les uns par rapport aux autres (à part le lieu et le temps). Ce n’est pas un livre présenté sous la forme d’un journal mais en fait sous la forme de morceaux de vie, de morceaux de pensée : l’auteur nous parle de ses voisins dans des situations cocasses, désespérées aussi. Puis la page d’après il nous parle de son exaspération face aux régimes. Le tout est séparé par de fins espaces : c’est la seule coupure qu’il y a entre les deux passages. Cela rend le livre assez difficile car on n’est pas réellement préparé.

La forme adoptée pour l’édition n’aide pas non plus. L’explication du contexte arrive à la fin, il y a des notes explicatives sur la culture tchèque page par page mais elles sont mises à la fin et ne sont pas numérotées dans le texte.

Mais du livre, on ressent un regard plein de lucidité, de la tendresse, de l’ironie, du désespoir, de l’espoir. En fait, on ressent l’homme. Il a su faire passer ce qu’il pensait. Il y a des moments où l’écriture est juste époustouflante dans les liens, dans le propos :

On m’a déjà mesuré et pesé, ausculté, nu, sur toutes les coutures, on a déjà sondé tous les replis de mon corps et de mon âme, décrit mes signes particuliers, évalué les dioptries de mes yeux myopes, compté mes cheveux, comme aussi mes livres, relevé objectivement et exactement et sous le bon angle les empreintes de tes ongles d’opale sur mon épaule, ma douce, on m’a déjà prédit la mélopée syncopée des lavandières sur l’autre rive et fait l’inventaire de toutes mes hérésies et de toutes mes folies, on a établi statistiquement mon besoin d’air, de nuages, de fumée automnal, de liberté et d’eau potable, et toi, mon agneau, mon petit Jakub, des imbéciles au cerveau d’inspecteur primaire t’ont porté en compte parmi les os de mes os et inscrit au chapitre de la croissance démographique (pp 111-112).

Un bon livre mais compliqué tout de même donc.

Références

Au milieu du chemin de notre vie de Josef JEDLICKA – traduit du tchèque par Erika Abrams (Les éditions Noir sur Blanc, 2011)