La Marche Royale de Andreas Latzko

Commençons pour ce retour par un coup de cœur, tout simplement. Je me suis offert ce livre samedi à Gibert Joseph, après avoir fini mon examen d’allemand.

C’est un texte court, soixante pages, publié en français pour la première fois en 1926 et en allemand (langue originale) en 1932. La quatrième de couverture nous donne les informations suivantes sur l’auteur : « Écrivian austro-hongrois, ami de Romain Rolland et de Stefan Zweig, admiré par Henri Barbusse, Andreas Latzko (1876-1943) est notamment l’auteur d’Hommes en guerre. »

Tant l’histoire que l’écriture sont formidables. Commençons par la première.

On est en Italie, juste après la guerre. On suit Cesare Pasquali, jeune tisserand blessé à la guerre au mont Grappa. Sa blessure pourrait sembler légère par rapport à celles d’autres soldats, moins chanceux : il a perdu deux doigts. Sauf que ces deux doigts sont justement ceux qui sont indispensables au métier de tisserand, qu’il ne peut donc par conséquent plus exercé. Il reçoit bien une petite pension d’invalidité, qui ne peut lui permettre de vivre que très difficilement. Il sombre dans l’alcool, perd au fur et à mesure tous ses biens, se voit contraint de quitter son village natal, lui qui s’était fait une joie après la guerre de retrouver les siens. Ne recevant aucune aide, lui vient l’idée folle de retourner là où il était prisonnier de guerre, dans une ferme tenue par une veuve de guerre. Il part donc sur les routes mais à peu d’expériences.

Arrivé à Gênes, il a faim et est complètement congelé par un vent extrêmement froid. C’est là où par hasard il rencontre un autre vagabond qui va le prendre sous son aile. Lui aussi est un ancien soldat, mais Autrichien. Avant la guerre, il travaillait en tant que typographe. Lui aussi a été mutilé puisqu’il a perdu un œil et lui non plus n’a pas retrouvé sa place d’avant-guerre et part retrouver une jeune Sicilienne avec qui il s’est lié en détention, en Italie. Les deux hommes vont donc fortement sympathiser pour aboutir à une véritable amitié, en oubliant qu’à un moment ils ont été ennemis. Sauf que le conflit va leur revenir en mémoire lors d’une manifestation en l’honneur du soldat inconnu.

Le thème principal du livre est (comme l’indique la quatrième de couverture) le danger de vivre ou de croire à une sorte d’identité nationale (de patriotisme ou de chauvinisme, on pourrait aussi dire), pour lequel on serait conditionné depuis notre plus jeune âge. Andreas Latzko invite par ce texte à privilégier le lien humain, la connaissance de l’autre en tant qu’être humain et pas en tant que représentant d’un ensemble plus gros. À mon sens, ce livre aborde aussi la place qui a été faite aux soldats de retour de la Première Guerre mondiale : dans les faits, on les laisse plus ou moins tomber en voulant enterrer le passé, tout en honorant l’idée générale du soldat tombé pour la nation. Plus généralement, le texte aborde aussi le regard que l’on porte sur les mendiants et la place qu’on leur accorde (le passage avec le chien m’a complètement glacé).

C’est un texte extrêmement actuel et très riche. Il est servi par une écriture extrêmement intelligente (et une traduction particulièrement réussie), à la fois légère et virevoltante par la manière de dire les choses mais surtout profonde pour le propos. J’ai admiré à de nombreuses la manière dont Andreas Latzko enchaîne les idées dans une même phrase. J’ai choisi deux extraits pour illustrer l’écriture (si je les avais tous mis, vous auriez eu tout le livre tout simplement), deux extraits un peu sur le même thème, l’importance d’avoir une place pour se sentir quelqu’un dans notre société.

À la limite, s’il avait perdu la vie et non ses doigts au mont Grappa, il serait resté un sujet de conversation, un nom gravé sur la colonne de pierre devant la mairie. Mais là, il était plus que mort : effacé, comme s’il n’avait jamais vécu.

Tout ce que chemin faisant ses yeux effleuraient, chaque arbre, chaque misérable herbe folle, s’était incrusté à un endroit bien précis en y plantant ses racines ! Le roquet glapissant qu’il avait tenu à distance d’un jet de pierre galopait en couinant vers un portail bien précis d’où il pouvait continuer à lui lancer ses aboiements ! Chaque chose avait quelque part un chez-soi, quelque part une place bien à elle. Dans un buisson, une orange pourrie qu’il avait distraitement lancé en l’air s’était écrasée avec un bruit sourd. Le moindre caillou avait un endroit où il pouvait retomber ! Avait-on le droit de jeter ainsi un homme dans le grand bazar du monde, sans but, sans le moindre refuge derrière soi ?

Pasquali [le tisserand, en train de mendier à Gênes] eut peur de lui-même tant bouillonnait dans ses veines la tentation de briser une vitrine ou d’utiliser son poing pour coller contre un mur le premier chaland qui passerait par là chargé de paquets. Quatre fois, il s’appliqua à choisir sa victime et, quatre fois, ce fut un échec. Comme s’il n’était qu’un esprit dépourvu de corps, les gens tournaient vers lui un regard vide qui ne le voyait pas. Ignoraient-ils donc tous ce que signifiait le fait de ne pas avoir de toit au-dessus de la tête quand soufflait la tempête, la nuit, en plein hiver ? C’était son estomac qu’il aurait aimé pouvoir accrocher sous leurs côtes, chauffé à blanc par l’acide incandescent qui le brûlait jusqu’au gosier! Encore une heure et les magasins fermeraient, les rues seraient dépeuplées. Au milieu de ce dédale de murs protecteurs, entouré d’hommes, de nourriture et de chaleur, devrait-il mourir de faim aussi misérablement qu’un naufrage à mille lieues de toute assistance ?

Pour la première fois de sa vie, Pasquali se trouva totalement seul face au terrible dénuement. L’indifférence des hommes se dressait autour de lui comme un mur de pierre. Au mont Grappa, il avait passé bien des nuits à croupir sous la pluie, sans la moindre bâche sous laquelle pouvoir s’abriter, mais ils étaient alors des milliers blottis les uns contre les autres, tout aussi délaissés par Dieu qu’il l’était. Ce qui lui arrivait à présent était incommensurablement dégradant ; pourquoi fallait-il qu’il n’y ait que lui, précisément lui et lui seul qui, dans des nippes complètement détrempées, les pieds écorchés par une marche de trois jours, soit condamné à vagabonder dans les rues en tête-à-têtes avec sa faim, sous les insultes de chaque fenêtre éclairée ? Des portes cochères claquèrent devant son nez, on l’enferma dehors comme un chien errant.

En conclusion, un coup de cœur que je vous conseille donc. Est-ce que quelqu’un a lu l’ouvrage paru chez Agone Hommes en guerre ?

Références

La Marche Royale de Andreas LATZKO – traduit de l’allemand par Nathalie Eberhardt (La dernière goutte, 2017)

Un siècle de littérature européenne – Année 1932

Deux romans de István Örkény

Présentation de l’éditeur

Convaincu de la vocation réellement humaniste et pédagogique de son projet, un jeune réalisateur de télévision décide de proposer un documentaire révolutionnaire. Son ambition est de montrer la mort dans sa vérité en filmant cette ultime expérience humaine. Trois candidats acceptent d’offrir leur dernier souffle à l’œil des caméras. Mais la solennité de l’instant fatal ne résiste pas longtemps à l’ogre télévisuel …

Maître hongrois de l’absurde, Örkény se livre à une satire des mesquineries humaines dans cette drôle de farce, macabre et visionnaire, qui anticipe avec vingt ans d’avance les dérapages de la télé-réalité.

Présentation de l’éditeur

De lettres en coups de téléphone, Le Chat et la Souris met en scène des personnes âgées que l’amour rend aussi risibles qu’attendrissantes. À plus de soixante ans, Mme Orbán réalise en dialoguant avec sa sœur Giza, partie à l’étranger, qu’elle est en fait amoureuse de Viktor, un homme qu’elle conaît depuis toujours. Entre comédie burlesque et drame psychologique, Le Chat et la Souris raconte avec une ironie mordante les turpitudes de l’âge mûr, quand il est saisi par l’éternel délire de l’amour.

Mon avis

Il y a deux ans, je lisais Les boîtes, le premier titre de István Örkény paru chez Cambourakis. L’autre jour, en regardant les sites d’éditeurs que je lis habituelleent (parce que je manque d’idées de lecture parfois !), j’ai vu que depuis Cambourakis avait publié deux autres romans de l’auteur, un en 2010 et un en 2011, en ce mois de juin.

Les deux romans ont en commun je crois d’avoir été visionnaire à une époque et donc d’avoir pu paraître dans le registre de l’absurde à cette même époque. Mais au lecteur d’aujourd’hui, les deux romans apparaissent comme étrangement modernes et décrivant une situation que l’on voit tous les jours.

Dans Floralies, un réalisateur va faire son premier documentaire en filmant trois morts en directs. Manque de bol, le temps d’avoir l’autorisation, le premier « personnage » est déjà mort. Il va donc filmer la veuve éplorée. Le deuxième personnage est une femme qui est atteinte d’un cancer et a la charge de sa mère. Le réalisateur va filmer tous les gens bienveillants qui se fichaient d’elles avant mais qui vont faire un « dernier » petit geste pour les aider (et surtout dans l’idée de passer à la télé). On ressent dans ce cas là, ce que l’on peut accepter quand on manque d’argent (István Örkény (1912-1979) situe la narration dans une époque contemporaine et non future, celle donc des appartements collectifs …). On voit aussi le réalisateur qui veut décider de l’heure de la mort, de la mise en scène. Le troisième personnage est plus particulier car c’est un ami du réalisateur et homme de télé et qui sait donc comment cela marche. Il fera donc une véritable mise en scène de sa mort (alors qu’initialement il n’était absolument pas mourant) et paradoxalement, malgré tout, c’est celle qui touchera le plus le réalisateur car il ne se place plus en tant qu’extérieur mais en tant que proche.

Le deuxième roman décrit ce que l’on nous dit tous les jours à la télé, le regain de jeunesse des séniors (à noter qu’ici, dans la Hongrie de l’époque, à soixante-deux ans, vous êtes à la limite du grand-âge) et donc le regain du besoin d’amour. Les situations présentées comme burlesques je ne les ai pas ressenti telles qu’elles car elles sont attendrissantes et finalement sont passées dans notre vie courante (parfois, la dame se conduit tout de même comme une midinette).

Plutôt que burlesques, je dirais que ces livres sont drôles et présentent des situations cocasses. Le style reste celui que István Örkény employait dans Les boîtes, est donc très plaisant et rend ces romans faciles et agréables à lire, tout en faisant réfléchir sur le côté visionnaire de la chose.

Références

Floralies de István ÖRKÉNY – traduit du hongrois par Jean-Michel Kalmbach (Cambourakis, 2010)

Le Chat et la Souris de István ÖRKÉNY – traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba (Cambourakis, 2011)

L'histoire d'une solitude de Milán Füst

 

Il paraît que Milán Füst est un écrivain hongrois très connu. Bien sûr je ne connaissais pas : j'ai aussi appris les noms de Esterházy, Kosztolányi et Karinthy (tous traduits en français) . C'est une drôle d'histoire qui nous est raconté ici. Un jeune homme d'une vingtaine d'année, un baron, vit avec sa mère. Un jour, il voit débarquer à son appartement une jeune femme qui lui demande de l'argent pour faire des achats. Elle cite comme référence une connaissance du narrateur. Manque de chance, le jeune homme s'aperçoit qu'il s'est fait rouler : elle ne connaissait même pas le type dont elle se réclamait. C'est une aventure qui est réellement arrivé à Milán Füst. Il va la retrouver deux ans plus tard à l'armée. Une histoire d'amour va naître et se terminer.Un chien, Péter, va remplacer la jeune femme dans le coeur duu baron. J'avoue que j'ai eu du mal à ne pas éclater de rire mais c'est bien de solitude dont on nous parle ici : le narrateur en parlant de son chien dit

"Il auraitalors fallu me résoudre à l'un des plus grands sacrifices de toute ma vie : me séparer de lui, ce dont j'étais bien incapable. C'est pourtant ainsi que les choses se terminèrent. Lorsque je me suis assis pour écrire cette histoire, j'ai longtemps délibéré pour savoir quel serait son titre. Je voulus d'abord l'intituler Histoire de chien, mais je le remplace maintenant par L'Histoire d'une solitude, c'est ce que je viens d'écrire tout en haut, car c'est bien de cela qu'il est question, et de rien d'autre. De ce que seules la solitude et l'imagination, rien de plus, sont faites pour moi. C'est triste mais c'est ainsi." (p. 123)

En parlant de la femme qu'il a aimé,

"Des commandements inflexibles et sans appel résonnaient dans mon coeur. Ils disaient que je devais la défendre contre moi. Mais ce n'était pas tout ce que disaient les commandements. Ils disaient aussi que je devais me défendre  moi-même, – et de quoi ? C'était en fait ma maudite imagination que je devais défendre. Car je ne pouvais l'aimer que de cette façon, depuis les lointains. En effet, tant s'en faut qu'on puisse aimer l'être humain comme moi, j'avis aimé Péter, et même Péter, hélas, je n'avis pu le supporter longtemps. Cet amour, l'imaginaire, semble donc pour moi valoir plus que du réel. Ce que je voulais jalousement préserver d'elle, c'était donc mon amour, qui n'appartenait qu'à moi et qui, tant qu'elle n'était pas là, ne dépendait même plus d'elle." (p. 132)

C'est un très bon roman dans l'ensemble. Comme je vous le disais, j'ai beaucoup souri tellement il arrive des événements bizarres à ce baron. J'avoue avoir été assez sceptique sur la démonstration de solitude. Cela ne m'aurait pas paru évident si le narrateur ne nous l'avait pas expliqué de long en large. On retrouve ici l'écriture hongroise (j'ai lu trois livres seulement, je ne suis pas experte) : sans l'air d'y toucher, par une écriture simple (j'ai quand même appris le mot prolégomènes), on arrive à nous faire sourire sur des faits graves.

J'ai deux autres Milán Füst : eux aussi sont remontés dans ma PAL !

Références

L'histoire d'une solitude de Milán FÜST – traduit du hongrois par Sophie Aude – préface de Péter Esterházy (Cambourakis, 2007)

Les boîtes de István Örkény

Résumé et présentation de l’auteur par l’éditeur

« L’arrivée d’un commandant insomniaque dans la famille Töt sème la zizanie et transforme leur vie paisible en véritable enfer ! Leur fils au front, les parents espèrent améliorer son sort en accueillant dignement son supérieur hiérarchique. Les Töt se plient dès lors à toutes les lubies de ce militaire excentrique. Quiproquos et situations totalement loufoques s’enchaînent dans une comédia acide à l’humour décalé. Sous ses dehors de farce villageoise, Les Boîtes est une petite merveille satirique dont les accents absurdes font écho aux horreurs insensées de la seconde guerre mondiale. István Örkény (1912-1979) commence à écrire dans les années 1930, mais c’est dans les années 1960 – après avoir été interdit pendant sept ans de publication suite à sa participation aux évènements de 1956 – qu’il devient une figure marquante de la littérature hongroise, publiant à la fois des romans, des nouvelles et du théâtre. Par son goût pour le grotesque, l’absurde, il s’apparente à des auteurs comme Ionesco ou Adamov. Mais il est aussi un fin observateur et critique de la société de son temps, ironique et méchamment drôle.« 

Les premières pages

sont à lire ici.

Mon avis

Je vous le dis tout de suite : c’est un livre qu’il faut que vous lisiez. Il est tout simplement trop drôle (je l’ai lu avec le sourire au lèvre : dans le métro, les gens me regardaient comme si j’étais bizarre, allez savoir pourquoi …) : les successions de quiproquos, de malentendus les plus idiots les uns que les autres font tout le charme de ce court roman de 170 pages.

J’ai un peu pris peur quand j’ai vu qu’on pouvait apparenter l’auteur à Ionesco : je n’avais pas tout compris à La Cantatrice chauve ; je l’ai sûrement lu un peu jeune. L’auteur fait juste ce qu’il faut : l’accumulation de situations absurdes n’est pas lourde ; il n’y en a pas trop, comme ce qui se passe des fois pour les romans qui se veulent drôles.

L’histoire est très originale. On se prend de pitié pour la famille Töt martyrisée par le commandant Varró, d’autant plus qu’ils font tout ça pour rien puisque leur fils est mort au front (mais ils ne le savent pas à cause d’un facteur un peu fou qui jette les lettres tristes dans l’eau).

En résumé, pour moi c’est une très jolie découverte. Il existe des romans, et pas seulement des pièces de théâtre, absurdes. La littérature hongroise ne se résume pas à Imre Kertész et en plus les éditions Cambourakis que je ne connaissais pas (elles publient de très beaux petits livres) en publient un certain nombre.

Avez-vous des titres à me conseiller en littérature hongroise ? en « romans absurdes » ?

Références

Les boîtes de István ÖRKÉNY – traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba (Éditions Cambourakis, 2009)