La Marche Royale de Andreas Latzko

Commençons pour ce retour par un coup de cœur, tout simplement. Je me suis offert ce livre samedi à Gibert Joseph, après avoir fini mon examen d’allemand.

C’est un texte court, soixante pages, publié en français pour la première fois en 1926 et en allemand (langue originale) en 1932. La quatrième de couverture nous donne les informations suivantes sur l’auteur : « Écrivian austro-hongrois, ami de Romain Rolland et de Stefan Zweig, admiré par Henri Barbusse, Andreas Latzko (1876-1943) est notamment l’auteur d’Hommes en guerre. »

Tant l’histoire que l’écriture sont formidables. Commençons par la première.

On est en Italie, juste après la guerre. On suit Cesare Pasquali, jeune tisserand blessé à la guerre au mont Grappa. Sa blessure pourrait sembler légère par rapport à celles d’autres soldats, moins chanceux : il a perdu deux doigts. Sauf que ces deux doigts sont justement ceux qui sont indispensables au métier de tisserand, qu’il ne peut donc par conséquent plus exercé. Il reçoit bien une petite pension d’invalidité, qui ne peut lui permettre de vivre que très difficilement. Il sombre dans l’alcool, perd au fur et à mesure tous ses biens, se voit contraint de quitter son village natal, lui qui s’était fait une joie après la guerre de retrouver les siens. Ne recevant aucune aide, lui vient l’idée folle de retourner là où il était prisonnier de guerre, dans une ferme tenue par une veuve de guerre. Il part donc sur les routes mais à peu d’expériences.

Arrivé à Gênes, il a faim et est complètement congelé par un vent extrêmement froid. C’est là où par hasard il rencontre un autre vagabond qui va le prendre sous son aile. Lui aussi est un ancien soldat, mais Autrichien. Avant la guerre, il travaillait en tant que typographe. Lui aussi a été mutilé puisqu’il a perdu un œil et lui non plus n’a pas retrouvé sa place d’avant-guerre et part retrouver une jeune Sicilienne avec qui il s’est lié en détention, en Italie. Les deux hommes vont donc fortement sympathiser pour aboutir à une véritable amitié, en oubliant qu’à un moment ils ont été ennemis. Sauf que le conflit va leur revenir en mémoire lors d’une manifestation en l’honneur du soldat inconnu.

Le thème principal du livre est (comme l’indique la quatrième de couverture) le danger de vivre ou de croire à une sorte d’identité nationale (de patriotisme ou de chauvinisme, on pourrait aussi dire), pour lequel on serait conditionné depuis notre plus jeune âge. Andreas Latzko invite par ce texte à privilégier le lien humain, la connaissance de l’autre en tant qu’être humain et pas en tant que représentant d’un ensemble plus gros. À mon sens, ce livre aborde aussi la place qui a été faite aux soldats de retour de la Première Guerre mondiale : dans les faits, on les laisse plus ou moins tomber en voulant enterrer le passé, tout en honorant l’idée générale du soldat tombé pour la nation. Plus généralement, le texte aborde aussi le regard que l’on porte sur les mendiants et la place qu’on leur accorde (le passage avec le chien m’a complètement glacé).

C’est un texte extrêmement actuel et très riche. Il est servi par une écriture extrêmement intelligente (et une traduction particulièrement réussie), à la fois légère et virevoltante par la manière de dire les choses mais surtout profonde pour le propos. J’ai admiré à de nombreuses la manière dont Andreas Latzko enchaîne les idées dans une même phrase. J’ai choisi deux extraits pour illustrer l’écriture (si je les avais tous mis, vous auriez eu tout le livre tout simplement), deux extraits un peu sur le même thème, l’importance d’avoir une place pour se sentir quelqu’un dans notre société.

À la limite, s’il avait perdu la vie et non ses doigts au mont Grappa, il serait resté un sujet de conversation, un nom gravé sur la colonne de pierre devant la mairie. Mais là, il était plus que mort : effacé, comme s’il n’avait jamais vécu.

Tout ce que chemin faisant ses yeux effleuraient, chaque arbre, chaque misérable herbe folle, s’était incrusté à un endroit bien précis en y plantant ses racines ! Le roquet glapissant qu’il avait tenu à distance d’un jet de pierre galopait en couinant vers un portail bien précis d’où il pouvait continuer à lui lancer ses aboiements ! Chaque chose avait quelque part un chez-soi, quelque part une place bien à elle. Dans un buisson, une orange pourrie qu’il avait distraitement lancé en l’air s’était écrasée avec un bruit sourd. Le moindre caillou avait un endroit où il pouvait retomber ! Avait-on le droit de jeter ainsi un homme dans le grand bazar du monde, sans but, sans le moindre refuge derrière soi ?

Pasquali [le tisserand, en train de mendier à Gênes] eut peur de lui-même tant bouillonnait dans ses veines la tentation de briser une vitrine ou d’utiliser son poing pour coller contre un mur le premier chaland qui passerait par là chargé de paquets. Quatre fois, il s’appliqua à choisir sa victime et, quatre fois, ce fut un échec. Comme s’il n’était qu’un esprit dépourvu de corps, les gens tournaient vers lui un regard vide qui ne le voyait pas. Ignoraient-ils donc tous ce que signifiait le fait de ne pas avoir de toit au-dessus de la tête quand soufflait la tempête, la nuit, en plein hiver ? C’était son estomac qu’il aurait aimé pouvoir accrocher sous leurs côtes, chauffé à blanc par l’acide incandescent qui le brûlait jusqu’au gosier! Encore une heure et les magasins fermeraient, les rues seraient dépeuplées. Au milieu de ce dédale de murs protecteurs, entouré d’hommes, de nourriture et de chaleur, devrait-il mourir de faim aussi misérablement qu’un naufrage à mille lieues de toute assistance ?

Pour la première fois de sa vie, Pasquali se trouva totalement seul face au terrible dénuement. L’indifférence des hommes se dressait autour de lui comme un mur de pierre. Au mont Grappa, il avait passé bien des nuits à croupir sous la pluie, sans la moindre bâche sous laquelle pouvoir s’abriter, mais ils étaient alors des milliers blottis les uns contre les autres, tout aussi délaissés par Dieu qu’il l’était. Ce qui lui arrivait à présent était incommensurablement dégradant ; pourquoi fallait-il qu’il n’y ait que lui, précisément lui et lui seul qui, dans des nippes complètement détrempées, les pieds écorchés par une marche de trois jours, soit condamné à vagabonder dans les rues en tête-à-têtes avec sa faim, sous les insultes de chaque fenêtre éclairée ? Des portes cochères claquèrent devant son nez, on l’enferma dehors comme un chien errant.

En conclusion, un coup de cœur que je vous conseille donc. Est-ce que quelqu’un a lu l’ouvrage paru chez Agone Hommes en guerre ?

Références

La Marche Royale de Andreas LATZKO – traduit de l’allemand par Nathalie Eberhardt (La dernière goutte, 2017)

Un siècle de littérature européenne – Année 1932

Un vague sentiment de perte de Andrzej Stasiuk

UnVagueSentimentDePerteAndrezjStasiukEncore une fois, j’ai découvert ce livre grâce au compte Twitter des éditions Actes Sud, lors de leur opération de cet été Un #Livre, Un #Voyage. C’est un livre absolument magnifique (la preuve en est que je l’ai lu deux fois en deux jours ; d’une autre côté, il ne fait que 100 pages), mais il ne faut surtout pas lire cela quand on est un tant soit peu déprimé.

Le livre est composé de quatre récits, correspondant à quatre êtres aujourd’hui disparus et dont l’auteur raconte la mort, en tout cas ce qu’il a ressenti, sans faux-semblants aucuns. C’est aussi l’occasion de nombreuses réminiscences, d’évocations de l’enfance et de l’adolescence.

Grand-mère et les esprits

Le premier texte porte sur sa grand-mère, une grand-mère de l’ancien temps, parlant des esprits comme d’êtres vivants, alors que catholique pratiquante, les saints restaient des personnes mortes cantonnées à l’église. C’est l’occasion pour l’auteur d’évoquer la place du surnaturel dans notre société où la moindre chose inconnue doit être expliquée rationnellement :

Les dernières grands-mères qui ont vu de leurs propres yeux le monde des esprits vont bientôt mourir. Elles le contemplaient avec foi et sérénité, et avec crainte aussi. Cette réalité surnaturelle, vive et présente, s’en ira avec elles. Hormis de rares expériences mystiques réservées à quelques élus, il nous faudra désormais beaucoup de volonté pour croire encore en l’existence de l’inconnu. La surface lisse du quotidien s’empressera de nous servir notre plat reflet en guise de profondeur.

Augustin

Augustin ne faisait pas partie de la famille de l’auteur. C’est un vieil homme qu’il avait rencontré au détour d’un concours de nouvelles, où Stasiuk était juré. La nouvelle d’Augustin avait surnagé et l’auteur avait souhaité le rencontrer. Il était tombé sur un vieil homme extrêmement accueillant :

À la deuxième ou à la troisième visite, Gugu nous avait servi du poulet : de la chair juteuse mélangée à des pommes de terre, avec des concombres marinés. Cela devait être un dimanche. Et c’était le goût d’une nourriture toute simple, un goût qui vous poursuit la vie entière.

Or, Augustin fait un jour un accident vasculaire cérébral. Les visites à la maison se transforment en visites à l’hôpital. Il ne parle plus ; les visiteurs ne savent plus quoi lui dire et meublent le temps par des propos idiots.  Il reprend petit à petit vie ; ses relations avec ses visiteurs aussi. Puis il meurt, d’un arrêt cardiaque, de manière soudaine tout de même.

Dans ce récit, Stasiuk parle de l’embarras de la convalescence, de ne pas savoir quoi faire, quoi dire, car la personne que l’on a en face n’est plus tout à fait la même.

La chienne

Dans le récit de la mort de sa chienne, l’auteur reste dans la même veine, sauf qu’ici il part d’une mort lente et affreuse pour la personne qui regarde souffrir l’auteur.  Pour autant, il ne souhaite pas la faire piquer car il rapproche sa vie à celle de sa chienne :

Le fait est qu’elle m’irrite parfois. Comme si elle faisait exprès de vieillir et de devenir impotente, pour nous contrarier. Je passe à côté d’elle une dizaine de fois par jour, j’enjambe son corps meurtri et, par moments, j’éprouve une sorte d’agacement. Comme si tous les sentiments que je ressentais pour elle s’en allaient peu à peu avec sa vie. Une cruauté difficile à maîtriser. Je me penche et je la caresse. Ce qui auparavant était un simple réflexe est devenu un geste réfléchi.

Si j’écris tout cela, c’est parce que je suis pour la première fois confronté à la mort lente d’un être avec qui, durant des années , j’ai partagé presque tous les instants. […]

Je regarde ma chienne et je pense à moi et aussi à toutes ces personnes qui, lentement, quittent l’enveloppe de leurs corps, s’en échappent. Bref, en observant ma chienne, je ne peux m’empêcher de voir l’humanité dans ce qu’elle a de mortel. Notre vieil animal jaune et inutile […] se transforme peu à peu en une chose dont il faudra se débarrasser. Eh oui, d’aucuns conseillent de précipiter l’issue fatale, de nous épargner les problèmes et d’abréger ses souffrances. Puisque rien ne pourra changer, reculer, s’inverser. Une simple piqûre, c’est tout. Je pourrais le faire moi-même. Quand il le fallait, j’ai bien égorgé des moutons et des chèvres. Mais, curieusement, je ne peux m’empêcher de penser à tous ces gens alités dans des endroits discrètement cachés, servant de mouroirs. Ils sont inutiles. Ils coûtent de l’argent et de l’énergie. Demandent beaucoup de travail. Ils suscitent l’agacement ou l’indifférence. Je sais comment cela se passe, j’en ai maintes fois été témoin : trois ou quatre personnes en blouse blanche et gants en latex entrent dans la chambre. Deux d’entre elles soulèvent le corps indolent, en deux minutes les autres lui retirent sa couche, lui font la toilette et lui remettent une nouvelle couche. Trois minutes plus tard, pas une seule trace de ce qui vient de se passer. Juste une drôle d’odeur – plus vraiment humaine – qui flotte dans l’air. Peut-être est-ce cette odeur du corps humain qui nous effraie, nous rebute et nous poursuit au point que nous l’enfermons dans ces endroits lointains et invisibles. Nous payons les gens en gants de latex pour qu’ils la respirent à notre place. Nous les payons pour qu’ils accompagnent la mort. D’une certaine manière, nous les payons pour qu’ils meurent à notre place. En accompagnant un mourant, nous mourons un peu nous-mêmes, nous devenons un peu plus mortels. Ainsi achetons-nous un service pour ne pas perdre notre temps. Pour ne pas respirer cet odeur.

Drôle de civilisation que la nôtre. Elle nous porte secours, nous protège, prolonge notre vie. Et en même temps, elle nous rend complètement désarmés face à la mort.

Nous sommes de plus en plus nombreux et nous serons de plus en plus nombreux à mourir. Dans la solitude grandissante. Du moins jusqu’au jour où nous aurons inventé l’immortalité. Je crains pourtant que cette immortalité ne soit en fait qu’une solitude qui se prolonge à l’infini.

Mon quartier

Ce texte est le plus long (à peu près la moitié du livre) et parle du décès du meilleur ami d’enfance de l’auteur. C’est avec lui qu’il a rêvé de découvrir le monde, de fuir l’usine de leurs pères, d’être des traîtres. Ils ont un peu réalisé leurs rêves, en faisant deux à trois fois par an des voyages pour découvrir les pays environnants la Pologne (de plus en plus possible après la chute de l’Union Soviétique). Lors d’un « dernier voyage » avec son ami, au bord de la mer Adriatique (où ils ont déjà séjourné), il revit son quartier d’enfance, l’usine automobile de leurs pères, les voyages et tous les bons moments. Cela contraste avec son sentiment d’impuissance face au malade assis sur le siège passager. Encore une fois, il lui en veut d’une certaine manière mais à mon avis, c’est juste qu’il ne sait pas quoi faire. Il meuble là encore, en rappelant des souvenirs à son ami, alors qu’il n’est même pas sûr que cela l’intéresse. Il n’arrive pas être à l’écoute parce qu’il est mal à l’aise (comme un peu tout le monde je pense) face à cette personne qui n’est plus tout à fait la même qu’il a connue.

Comment se fait-il alors que tout continue d’exister comme avant, tandis que nous, nous devenons de plus en plus seuls ? Comme lui, chaque jour un peu plus. C’est ce que je me dis, car il est impossible de partager la mort avec quelqu’un, une mort lente. Surtout quand on n’a partagé qu’une vie avec lui.

Je faisais resurgir les images du passé sans même lui avoir demandé son avis. Cela m’arrangeait. De ne pas le suivre. De ne pas l’accompagner. Je le regardais trotter, surpris de le voir tellement vieilli, alors qu’il était toujours pour moi le même garçon, celui des années 1977, 1983, 1991 ou 1992, quand il était arrivé chez nous dans son Escort rouge. Je voyais toujours le même visage qui, des années durant, était resté inchangé, et ce n’est qu’à partir du moment où le silence s’était dressé entre nous, comme une séparation, que le temps s’ébranla soudain en accélérant comme un film qu’on rembobine.

En résumé

Je suppose que vous aurez compris pourquoi il m’a fallu deux lectures : une pour être éblouie, une pour noter de nombreux passages. C’est un texte vraiment magnifique, tout en justesse et en sincérité. Les souvenirs sont réalistes, les propos sur la mort et sur le fait d’y assister aussi.

Il est clair que je n’en ai pas fini avec Andrzej Stasiuk, mais pour l’instant je vais me chercher une lecture un peu plus gaie.

Références

Un vague sentiment de perte de Andrzej STASIUK – récit traduit du polonais par Margot Carlier (Actes Sud, 2015)

L’Insurrection – tome 1 : Avant l’orage de Gawron et Sowa

InsurrectionTome1deGawronSowaMon père s’est acheté une tablette grand format. J’en profite donc pour lire plus de BD (c’est quand même bien moins chère, surtout quand on regarde la reprise des occasions pour la BD). Pour l’instant, j’utilise Izneo. Si vous avez d’autres sites à me conseiller, je suis preneuse.

Cette BD est le premier tome d’une série, qui doit en comporter deux (si j’ai bien compris). On est au printemps 1944 à Varsovie, un an après l’extermination du ghetto juif.

On suit un jeune couple, Alicja et Edward, dont il est difficile de donner l’âge au vu des dessins. On saura seulement que lui est mineur. Elle souhaite se battre, dans la mesure de ses moyens, pour la liberté de son pays, encore occupé par les Allemands. Lui n’aspire qu’à la tranquillité et surtout à la liberté, non pas qu’il ne comprend pas la guerre mais elle lui gâche un peu sa jeunesse et son histoire d’amour.

Pour la première fois, Alicja emmène son amoureux dans sa famille. Il découvre une famille où le temps semble s’arrêter. Le père et la mère se dispute pour des broutilles, la sœur aînée, Krystyna, prépare son mariage dans un mois avec Roman. Les victuailles, qui ont été difficiles à rassembler, se trouvent déjà dans la cave. Pourtant, dans cette famille, le gène du combat pour la liberté est là. Le frère aîné en est mort. Roman, qui habite dans l’appartement (mais qui ne retrouve pas Krystyna le soir bien sûr), fait quelques actions de sabotage et de diffusion de tracts. Alicja y participe aussi et Edward va se laisser entraîner (et même y prendre goût comme il dit). On est à la veille de l’insurrection de Varsovie, avant l’orage comme le dit le titre.

L’action n’est clairement pas le point fort de ce tome. Il s’agit plus d’un tome d’introduction à la série, avec la présentation des personnages et des caractères. Les auteurs s’attachent à retracer la vie à Varsovie pendant la guerre, à travers le destin d’une famille mais aussi d’un immeuble. En effet, sont distillés au cours de la narration l’histoire de deux autres personnes : une femme aimant un allemand et un homme aimant une femme juive, qui, malgré le fait que tout l’immeuble était près à couvrir sa présence, s’est sentie obliger dans le ghetto pour protéger l’homme qu’elle aimait. C’est donc plus l’atmosphère que je retiendrais de ce premier tome. une atmosphère où, malgré la guerre en arrière-plan, la vie est prégnante. Une vie toute simple, où les gens essaient de continuer à vivre.

Je trouve que les dessins et couleurs, plutôt pastel et marron, donnent l’impression d’être dans un monde suranné, un monde détruit, ou plutôt qui va être détruit.

En conclusion, j’ai une plutôt bonne impression de ce premier tome, qui ne peut pas se lire seul à mon avis (on ne peut pas s’arrêter à celui-là). Je me demande comment les auteurs vont faire évoluer leurs personnages (mais aussi les dessins et les couleurs) pendant l’insurrection de Varsovie.

Références

L’insurrection – Tome 1 : Avant l’orage de Gawron (dessin) et Sowa (scénario) (Dupuis / collection Aire libre, 2014)

P.S. : Je réponds aux commentaires bientôt …

La belle de Joza de Květa Legátová

LaBelleDeJozaKvetaLegatovaJ’ai repéré ce livre en ebook sur Feedbooks mais le soir même, je suis allée au Relay de la gare de Paris Saint-Lazare et je l’ai vu ! Donc je l’ai acheté en papier. Parce que je suis faible.

C’est de la littérature tchèque, publiée pour la première fois en 2002 et en 2008 en France (je n’en avais même pas entendu parler, comme quoi les rééditions en poche ont du bon). Je vous précise les dates car cela m’a étonné au vu du sujet et de son traitement. Je pensais plutôt à un livre, publié dans la deuxième moitié du vingtième siècle.

Eliška est une jeune doctoresse pleine d’avenir. Elle est jeune, belle, jolie, brillante, a un amant (marié) bien en vue. Elle est sûre d’elle, moderne, pleine de caractère. Sauf qu’on est en pleine Guerre mondiale et qu’elle doit donc fuir la Gestapo. Pour se protéger, un de ses amis lui « ordonne » de se marier avec un de ses patients, Joza. Celui-ci est un peu considéré comme l’idiot du village mais Eliška et lui ont bien accroché. Bien que réticente, elle se range à cette solution et se retrouve en pleine montagne, dans un tout petit hameau, Želary, qui vit complètement hors du temps et surtout de la guerre. C’est donc bien le refuge idéal.

Eliška méprise, au départ, la vie rurale et les activités simples, en apparence, qui occupent les villageois. Au fur et à mesure, elle va s’ouvrir à eux et à leur mode de vie. Ils vont la prendre sous leurs ailes et lui apprendre tout pour pouvoir s’intégrer et vivre parmi eux. Une intégration toute simple, sans question. Elle va prendre goût à cette nouvelle vie et même sur la fin, dénigrer son ancienne vie et en comprendre la futilité.

Cela va de pair avec l’amour qu’elle va développer pour Joza. Celui-ci incarne la gentillesse et la compréhension à l’état pur. Il ne crie pas, ne la bat pas, ne la critique pas quand elle fait mal à manger. Il ne cherche qu’à lui faire plaisir et ne souhaite que son bien. Elle découvre avec lui le « véritable » amour, alors qu’elle croyait l’avoir trouvé avec son amant médecin.

Ce qui m’a plu dans cette histoire, c’est la « renaissance »de Eliška. Au début du roman, elle fait garce tandis qu’à la fin elle est une femme apaisée. L’auteure, par sa description des personnes qui habitent le village, nous donne à nous aussi une impression de sérénité, d’être hors du temps.

C’est vraiment une lecture très apaisante, hors du temps en cette rentrée littéraire. J’ai bien envie de découvrir le deuxième livre de cette auteure, publié en France par les éditions Noir sur Blanc en 2010, Ceux de Želary et qui se passe donc dans le même village d’après le titre du livre.

L’avis de Claude (avec plein d’extraits)

Références

La Belle de Joza de Květa LEGÁTOVÁ – traduit du tchèque par Eurydice Antolin avec le concours de Hana Aubry (Libretto, 2014)

Les cobayes de Ludvík Vaculík

LesCobayesLudvikVaculik

Le début de la présentation du livre par l’éditeur donne un bon aperçu de l’histoire du livre

Vachek, le héros des Cobayes, travaille dans une banque d’État dont les employés passent leur temps à voler des billets de banque. À Noël, il offre à ses fils un cobaye, puis un deuxième. Il est tellement fasciné par ces animaux qu’il commence à les observer de manière systématique.

Ce livre a été écrit en 1970 en Tchécoslovaquie, diffusé en Samizdat et « connu dans le monde entier grâce à ses éditions étrangères » (la première édition française date de 1974). Ce type de diffusion s’imposait puisque l’auteur, Ludvík Vaculík, était à l’époque mis « au ban de la société », suite à plusieurs actes d’engagement fort contre le Parti. L’éditeur précise, par exemple, que son discours au Congrès des écrivains en 1967 est vu comme l’un des signaux du Printemps de Prague.

Le livre ne peut donc pas se lire en ignorant son contexte d’écriture.

Vachek fait sur ses cobayes, à prendre dans les deux sens du terme, les expériences que le pouvoir fait sur lui, à son travail.

Ses expériences sur les cobayes vont de la simple observation – la manière dont ils mangent, dorment, se reproduisent, font face à des intrusions dans leur milieu – à l’expérimentation réelle. Le passage où Vachek tente de noyer un cobaye dans une baignoire est tout à fait saisissant car on pourrait pratiquement oublier qu’il s’agit d’un animal et d’un homme et peut être ainsi lu dans le contexte plus général de l’époque.

Je tournai le robinet de droite. L’eau froide se mit à couler, immédiatement absorbée par le trou de vidange. Le cobaye recula de quelques pas et éleva plus manifestement le regard vers le rebord de la baignoire. Il cligna un œil, plus exactement, il tiqua d’une moitié du visage. Il allongea le nez. Il tournait en rond, par bonds rapides. Des gouttes d’eau qui s’écrasaient sur le fond volaient jusqu’à lui. Mais il me paraissait plus effaré par le bruit du désastre que par le désastre lui-même. Si l’eau s’écoulait, elle ne s’en accumulait pas moins, peu à peu au fond. Une flaque se forma qui atteignit bientôt les pattes du cobaye. Il recula, s’élança contre la pente la plus douce, à la tête de la baignoire, d’où naturellement il retomba, glissant en arrière. Il se tourna vers la direction opposée et pénétra dans l’eau. En secouant ses pattes, il fit le tour complet des parois. Il s’arrêta et essaya d’enlever l’eau de ses pattes en les léchant. Il se mouilla le museau, s’assit sur le derrière et tenta de s’essuyer avec les pattes de devant, mais il ne réussit qu’à se mouiller encore davantage. C’est alors qu’il a tout abandonné, tout plaqué, perdu toute volonté, tout désir et tout courage, qu’il n’avait plus d’idées, qu’il a tout laissé tomber, qu’il a faibli, plié, commencé à s’en foutre ; seuls ses poils se sont hérissés ; bouche entrouverte, il s’est mis à trembler, à claquer des dents. Vite, pour qu’il ne souffre pas du froid, j’ai tourné le robinet de gauche et ajouté de l’eau chaude. L’eau commença de s’accumuler rapidement. Mais le cobaye ne bougeait toujours pas ; pourtant je pense qu’en son for intérieur il a dû apprécier avec gratitude le réchauffement de l’eau. Au fur et à mesure que l’eau montait, le cobaye se redressait d’autant, lui qui d’ordinaire ne se met jamais debout sur ses pattes de derrière, mais s’accroupit comme un lapin ou un lièvre. Maintenant donc il s’appuyait sur ses pattes de derrière et dressait son corps au-dessus de l’eau. Il touchait toujours le fond. Une dernière fois il partit, cette fois-ci sur la pointe des pieds – faire le point de sa situation, bien emmerdante dois-je dire, pour s’arrêter enfin à mes pieds, devant moi, près de moi, en ma présence.

[…]

J’arrêtai les robinets. Ce fut le calme, la paix, le soulagement. Je remarquai la pression dans mon crâne, une excitation fébrile que je n’avais jamais connue auparavant, la vibration de mes nerfs. Je mis la main dans le fond de la baignoire. Je levai Ruprecht dans l’air, en vertu d’un pouvoir miraculeux ; il s’agrippa à ma main, se cramponnant de toutes ses griffes. Je l’approchai de mon visage et l’entendis respirer, la gorge serrée, en sifflant faiblement.

Une partie du livre ressemble donc à un gigantesque cahier d’expériences, écrit au jour le jour, sur les cobayes. Au fur et à mesure de l’avancée des travaux, les cobayes s’anthropomorphisent ; on glisse dans le fantastique où de plus en plus le destin de notre héros semble lié à celui de ses animaux.

Ainsi, il s’exclut progressivement du monde. Les informations venant de sa femme, de ses enfants lui semblent de moins en moins concrètes. Il ne prête plus attention qu’aux rumeurs qui circulent sur une prochaine crise à cause des vols de billets qui ont lieu dans la banque. Il se débat pour trouver des informations fiables dans le but d’adapter son comportement mais aussi pour comprendre les agissements énigmatiques des policiers qui sont censés empêcher ces vols. Son agitation devient de plus en plus frénétique.

Le livre est donc très intéressant à lire à cause de toutes les images qu’il y a derrière (j’aurais bien aimé plus de contextualisation dans la postface). Par contre, il nécessite une lecture attentive, malgré une écriture assez simple, surtout quand on glisse dans le fantastique, sous peine de devoir relire pour comprendre.

Un petit bémol tout de même. Comme d’habitude chez Attila, le livre est très beau et surtout sent très bon, ce qui est très appréciable surtout dans les transports en commun. Le problème est que la personne qui a inventé la couverture détachable (la spirale ressort de la couverture pour ceux qui n’ont pas vu le livre en librairie), n’a pas pensé que cela s’abimait très facilement dans un sac.

Un autre avis (en anglais).

Références

Les Cobayes de Ludvík VACULÍK – traduit du tchèque par Alex Bojar et Pierre Schumann-Aurycourt – postface de Marion Ranoux – dessins de Jérémy Boulard Le Fur (Attila, 2013)

Prix Nocturne 2011

Un siècle de littérature européenne – Année 1970

La steppe infinie de Esther Hautzig

Quatrième de couverture

Esther Rudomin avait dix ans quand son monde bascula. Jusque-là elle avait cru que sa vie heureuse dans la ville polonaise de Wilno durerait toujours. Elle chérissait tout, depuis les lilas du jardin de son grand-père jusqu’au pain beurré qu’elle mangeait chaque matin à son petit déjeuner. Et lorsque les armées d’Hitler envahirent la Pologne, en 1939, et que les Russes occupèrent Wilno un an plus tard, le monde d’Esther resta intact : pour elle, les guerres et les bombes s’arrêtaient à la grille du jardin.

Mais un matin de juin 1941 deux soldats russes, baïonnette au canon, se présentèrent.

Ce livre commence par une tragédie et la tragédie n’est jamais loin tout au long de l’histoire d’Esther, mais il est aussi un témoignage émouvant sur la résistance de l’esprit humain, par la façon dont les Rudomin gardèrent courage d’un bout à l’autre des cinq années que dura leur exil, malgré la faim et les privations.

Voici la véritable histoire d’une enfance sibérienne : elle a été applaudie comme « un grand document qui vivra longtemps dans la mémoire de chaque lecteur ».

Mon avis

Encore un livre que j’ai découvert grâce à mes errances sur Library Thing qui est vraiment une mine d’idées pour moi. Ce livre est un véritable coup de cœur ! Je regrette de ne pas l’avoir découvert plus jeune (la première parution en français s’est faite en 1986), même si la lecture est faite pour les grands et les petits.

Esther Hautzig signe donc ici une autobiographie magistrale de son enfance, ou plutôt adolescence, sibérienne. Elle était une enfant heureuse de la bourgeoisie polonaise. Elle habitait une grande maison divisée en appartements mais où tous les habitants de la maison étaient de la famille : grand-père, grand-mère, cousins, cousines, tantes, oncles … Ses grands-parents paternels ne vivaient pas très loin non plus ; il suffisait de traverser le parc pour leur faire un coucou. La guerre n’est pour eux qu’un écho lointain qui ne les a pas encore atteint.

Mais en 1941, les Russes qui étaient encore, à ce moment-là, les alliés des Allemands arrivent chez eux. Ils détiennent le père d’Esther. « Heureusement », toute la famille a pu fuir sauf Esther et sa mère. Ils seront relégués en Sibérie, ainsi que la grand-mère paternel, en tant qu’ennemis de classe (comprendre qu’ils sont d’affreux capitalistes). Le grand-père paternel sera séparé d’eux sur le quai de la gare. Comme six semaines de voyage dans des wagons à bestiaux et la descente aux enfers. Quand ils arrivent, ils apprennent qu’ils devront travailler dans une mine de gypse. Le père devra travailler au transport du gypse une fois extrait, la mère au dynamitage, la grand-mère devra manier la pelle et Esther désherber les pommes de terre pour que tout le monde puisse manger. C’est une vie très difficile car pour l’instant il fait très chaud sur la steppe. Ils ont peu à manger … Mais les Russes deviendront les ennemis des Allemands. Leurs vies changent. Ils devront aller travailler au village. Le père sera comptable. La mère travaillera à la boulangerie (pas en tant que vendeuse). Ils devront loger dans une petite cabane à onze personnes mais Esther pourra « enfin » aller à l’école ! Elle ne connaît pas très bien le russe mais veut absolument y aller.

Esther alors devient une enfant-adulte. Elle a toutes les envies d’une jeune fille qui grandit : avoir les mêmes affaires que les autres, se faire accepter, avoir des bonnes notes, être aimée de ses professeurs, avoir des beaux habits. On vit ses premières amours aussi. Il y les demandes aux parents, les stp, stp, stp …Mais d’un autre côté elle doit subir tous les malheurs qui s’abattent sur ses parents : les changements de logement, la pauvreté, la faim, l’envoi de son père sur le front, la séparation, la peur du lendemain, de l’effroyable hiver sibérien. Elle doit aussi aider sa mère à s’occuper de la maison, gagner un peu d’argent pour aider ses parents … Elle troque au marché.

C’est ce que j’ai énormément aimé. Beaucoup plus que le journal d’Anne Franck (je l’ai lu beaucoup plus jeune aussi ; ceci explique cela). Esther Hautzig ne nous cache rien mais elle garde toujours cette appétit de vivre (qui lui vient de sa famille, de ses souvenirs aussi), de s’adapter (ce dont on aurait pu douter au vu de son enfance assez protégée). Elle ne se plaint jamais des méchants Russes, de ce qui lui arrive. Elle va toujours de l’avant. C’est impressionnant (je ne pense pas que j’aurais été capable d’en faire autant). À la fin de la guerre, elle aura de la peine de rentrer en Pologne, de quitter la vie qu’elle s’est construite (sa mère lui dit qu’elle est complètement folle), le semblant de sécurité qu elle a obtenu.

On s’attache tellement à Esther qu’on se demande pourquoi elle arrête de nous raconter sa vie après son retour en Pologne. J’étais toute triste de la quitter …

Le moment est triste est quand on apprend que toute sa famille paternelle et une très grosse partie de sa famille maternelle est morte durant la Shoah. Esther vivra encore plus le fait d’avoir été relégué en Sibérie comme une chance qui l’a sauvé. Sa mère regrettera éternellement de ne pas avoir dit aux militaires russes qui sont venus en de matin de juin que l’homme qui sonnait à la porte était son frère, et non pas un inconnu.

Références

La steppe infinie de Esther HAUTZIG – traduit de l’américain par Viviane de Dion (L’École des loisirs / Médium, 1986)

La photo sur la couverture, c’est Esther adolescente.

Le caractère donné en gage de Svatopluk Čech

Encore un texte d’un illustre inconnu (pour moi en tout cas et pas que puisqu’il n’est plus édité en France) trouvé dans le catalogue de La Bibliothèque Russe et Slave. Il n’y a que cette nouvelle, ou plutôt ce conte, de disponible pour l’instant. Je trouve que cela promet.

Jugez plutôt les premières pages :

Nos écrivains commettent tous la même faute : ils dépensent trop d’argent. Ai-je besoin d’ajouter : sur le papier seulement !

Suivez un de leurs héros dans ses pérégrinations à travers dix pages. Pour l’ordinaire, il n’a ni état, ni emploi lucratif ; cependant il loge dans les meilleurs hôtels, il fait la plus exquise chère et fume les plus fins cigares ; il n’a guère moins d’un ducat à la main pour les mendiants qui le sollicitent, et comme pourboire il ne donne que de l’or. Veut-il faire une course à cheval par une nuit sombre, un vaillant coursier est toujours à son service. Il va aux bains de mer ; il voyage en Italie, et, après avoir ainsi vécu pendant neuf pages d’une vie prodigue, il trouve encore, à la dixième, une somme suffisante pour se précipiter dans le tourbillon des plaisirs, à seule fin d’oublier la perfidie de sa maîtresse et pour noyer ses tristes souvenirs dans les flots de champagne, pour faire bombance, tapage et s’abrutir dans les orges… Comme je viens de le dire, nos écrivains ne connaissent pas la valeur de l’argent !

Les sommes un peu modérées sont tout à fait en dédain chez eux. Les appointements dont ils parlent sont toujours de quelques millions, sinon au dernier minimum de quelque quarante à soixante mille francs… Ils n’osent pas descendre au-dessous. Quelqu’un, parmi vous, a-t-il jamais lu, par exemple, qu’Arthur touchait quatre-vingt-dix francs par mois ?

À cette première faute s’en ajoute une autre.

En dessinant leurs personnages, nos écrivains laissent toujours de côté un trait essentiel. Ils décrivent longuement la taille, les cheveux, l’ajustement, le caractère… ; mais ils passent, à dessein, sous silence une chose très importante, je crois. Ils nous laissent jeter un coup d’œil sur la garde-robe de leur héros, dans les replis mystérieux de ses pensées, dans les tréfonds les plus sombres de son âme, bref partout, sauf dans… sa bourse. Et c’est justement celle-là qu’ils devraient ouvrir la première. De cette manière le lecteur saurait au premier moment à qui il a affaire. La silhouette de la personne serait éclairée du coup.

Je vais timidement tenter mes premiers pas dans cette voie.

Par contre, comme il le dit si bien, il continue « timidement ». La narration perd son côté accrocheur mais reste intéressante. L’auteur a choisi d’être dans les codes du conte. Le personnage est pauvre et, pour s’enrichir, il doit vendre son caractère (qu’il devra rembourser dans cinq ans) et non pas son âme comme d’habitude. Au début, je me suis demandée si cela venait de la traduction ou si vraiment c’était quelque chose d’original. Au fur et à mesure du récit, on comprend que le héros a perdu son caractère et est devenu un béni-oui-oui. Au bout de cinq ans, on retrouve les mêmes … Ce qu’il faut dire pour terminer, c’est que la chute est très drôle et surtout pas morale pour un sou.

J’espère qu’il y aura bientôt d’autres titres de l’auteur disponible.

Références

Le Caractère donné en gage (1871) de Svatopluk ČECH – traduction de G. Fanton et Id. Zahor, parue dans Les Mille Nouvelles n°5, 1910

L’Estivant de Kazimierz Orłos

Livre lu par Hélène, Kathel (chez qui je l’avais repéré), Delphine, Céline, Michel, Nana, Bazar de la littérature, Jostein.

Quatrième de couverture

Un vieil homme retrouve avec émotion deux lettres écrites par Mirka, son premier amour, qu’il avait relégué au fond de sa mémoire. Il décide alors d’écrire à son fils et de lui raconter toute l’histoire, en commençant par sa rencontre avec cette adolescente lors des vacances d’été, au bord de la lagune de la Vistule, en 1951 et 1952. Dans ses lettres, la jeune fille lui annonçait être enceinte. Il ne lui a jamais répondu. Bouleversé par cette paternité qui resurgit dans ses vieux jours, l’homme se met à la recherche de son passé. Cinquante ans plus tard, il se rend dans la maison sous les pins, au bord de la mer Baltique. Il y fait de longues promenades sur la plage et dans les dunes, se remémorant toute son existence et s’interrogeant sur ses choix, sa lâcheté vis-à-vis de ses proches, ses compromissions avec le système. Au fil des rencontres avec les habitants des lieux, il se rapproche pas à pas de la vérité. Son récit simple et brut, teinté de mélancolie et de nostalgie, sonne comme une confession qui vient trop tard, une manière de s’expliquer avec sa propre existence.

Mon avis

C’est le premier livre que je lis avec mon joli reader que mon papa m’a offert (pour ma fête qui est dans un mois mais mon papa n’aime pas faire de cadeaux les jours convenus et personnellement je ne m’en plaint pas)(son idée de départ est de ne plus faire d’étagères et de me faire progresser en anglais). Du coup, je vais vous parler du livre et ma vie avec mon reader (paraît que cela se fait).

Le livre : si vous cherchez un livre plein d’actions et de péripéties avec un rythme rapide, passez votre chemin. Cela risquerait de vous ennuyez en moins de trois pages. Par contre, si vous cherchez un livre qui va vous prendre dans la petite musique d’une vie des plus ordinaires (je ne dis pas que tous les hommes ont des enfants cachés, entendons-nous bien), L’estivant est pour vous. L’auteur distille une ambiance désuète, nostalgique et mélancolique comme le dit la quatrième de couverture. C’est une ambiance que je n’avais pas réussie à saisir dans les premières pages car je n’en avais pas lu assez. Je pense que c’est un livre qu’il faut pratiquement lire d’un coup pour se laisser porter vers cette lagune. Sinon, vous risquez d’être coupé de ce monde quasi-irréel (tellement les personnages sont annihilés face aux souvenirs ou aux paysages : ils passent dans ces deux éléments mais n’agissent pas).

Ce qui m’a plu aussi, c’est que l’auteur parle de la période de la Seconde Guerre et de l’après-guerre au travers des membres de sa famille ou des gens qu’ils veut rencontrer. Il ne juge pas, il réfléchit et s’interroge. C’est pareil pour son enfant caché, il ne va pas finalement se justifier, se dédouaner ou même s’accuser, il réfléchit, il s’interroge. C’est un homme qui semble avoir été dans l’indécision et la passivité toute sa vie et finalement, au terme de sa vie, il l’assume. Je trouve extraordinaire que l’auteur arrive à retranscrire cela, sans finalement chercher à utiliser les ressorts romanesques que l’on aurait pu attendre. Au final, une jolie découverte !

Mon expérience avec le reader : au même moment, j’étais en train de lire un livre avec Sherlock Holmes, plein de péripéties et d’actions, qui me faisait beaucoup rire (je vais vous en parler aujourd’hui et demain). J’ai eu du mal à me concentrer sur ce livre au rythme si différent parce que j’avais la tentation de reprendre le livre en anglais et finalement c’était trop facile par rapport à deux livres papiers. C’est cette distraction qu’il va falloir que j’arrive à dompter. Je suis comme tout le monde sinon : la lecture est aisée, le maniement facile … le seul truc, c’est que je ne peux pas lire dans mon lit car il y a un contre-jour avec ma lampe de chevet. Du coup, je ne pourrais jamais me passer du livre papier (ou sinon, je devrais trouver un autre moyen de m’endormir).

Références

L’estivant de Kazimierz ORLOS – traduit du polonais par Erik Veaux (Éditions Noir sur Blanc, 2011)

Deux romans de István Örkény

Présentation de l’éditeur

Convaincu de la vocation réellement humaniste et pédagogique de son projet, un jeune réalisateur de télévision décide de proposer un documentaire révolutionnaire. Son ambition est de montrer la mort dans sa vérité en filmant cette ultime expérience humaine. Trois candidats acceptent d’offrir leur dernier souffle à l’œil des caméras. Mais la solennité de l’instant fatal ne résiste pas longtemps à l’ogre télévisuel …

Maître hongrois de l’absurde, Örkény se livre à une satire des mesquineries humaines dans cette drôle de farce, macabre et visionnaire, qui anticipe avec vingt ans d’avance les dérapages de la télé-réalité.

Présentation de l’éditeur

De lettres en coups de téléphone, Le Chat et la Souris met en scène des personnes âgées que l’amour rend aussi risibles qu’attendrissantes. À plus de soixante ans, Mme Orbán réalise en dialoguant avec sa sœur Giza, partie à l’étranger, qu’elle est en fait amoureuse de Viktor, un homme qu’elle conaît depuis toujours. Entre comédie burlesque et drame psychologique, Le Chat et la Souris raconte avec une ironie mordante les turpitudes de l’âge mûr, quand il est saisi par l’éternel délire de l’amour.

Mon avis

Il y a deux ans, je lisais Les boîtes, le premier titre de István Örkény paru chez Cambourakis. L’autre jour, en regardant les sites d’éditeurs que je lis habituelleent (parce que je manque d’idées de lecture parfois !), j’ai vu que depuis Cambourakis avait publié deux autres romans de l’auteur, un en 2010 et un en 2011, en ce mois de juin.

Les deux romans ont en commun je crois d’avoir été visionnaire à une époque et donc d’avoir pu paraître dans le registre de l’absurde à cette même époque. Mais au lecteur d’aujourd’hui, les deux romans apparaissent comme étrangement modernes et décrivant une situation que l’on voit tous les jours.

Dans Floralies, un réalisateur va faire son premier documentaire en filmant trois morts en directs. Manque de bol, le temps d’avoir l’autorisation, le premier « personnage » est déjà mort. Il va donc filmer la veuve éplorée. Le deuxième personnage est une femme qui est atteinte d’un cancer et a la charge de sa mère. Le réalisateur va filmer tous les gens bienveillants qui se fichaient d’elles avant mais qui vont faire un « dernier » petit geste pour les aider (et surtout dans l’idée de passer à la télé). On ressent dans ce cas là, ce que l’on peut accepter quand on manque d’argent (István Örkény (1912-1979) situe la narration dans une époque contemporaine et non future, celle donc des appartements collectifs …). On voit aussi le réalisateur qui veut décider de l’heure de la mort, de la mise en scène. Le troisième personnage est plus particulier car c’est un ami du réalisateur et homme de télé et qui sait donc comment cela marche. Il fera donc une véritable mise en scène de sa mort (alors qu’initialement il n’était absolument pas mourant) et paradoxalement, malgré tout, c’est celle qui touchera le plus le réalisateur car il ne se place plus en tant qu’extérieur mais en tant que proche.

Le deuxième roman décrit ce que l’on nous dit tous les jours à la télé, le regain de jeunesse des séniors (à noter qu’ici, dans la Hongrie de l’époque, à soixante-deux ans, vous êtes à la limite du grand-âge) et donc le regain du besoin d’amour. Les situations présentées comme burlesques je ne les ai pas ressenti telles qu’elles car elles sont attendrissantes et finalement sont passées dans notre vie courante (parfois, la dame se conduit tout de même comme une midinette).

Plutôt que burlesques, je dirais que ces livres sont drôles et présentent des situations cocasses. Le style reste celui que István Örkény employait dans Les boîtes, est donc très plaisant et rend ces romans faciles et agréables à lire, tout en faisant réfléchir sur le côté visionnaire de la chose.

Références

Floralies de István ÖRKÉNY – traduit du hongrois par Jean-Michel Kalmbach (Cambourakis, 2010)

Le Chat et la Souris de István ÖRKÉNY – traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba (Cambourakis, 2011)

Au milieu du chemin de notre vie Josef Jedlicka

Quatrième de couverture

« Moi aussi j’ai pris l’habitude de montrer constamment une figure joviale et souriante, même en pleine nuit, car on n’est jamais à l’abri du coup de projecteur ‘une torche électrique.« 

Depuis sa chambre dans un baraquement communautaire de Litvinov, le narrateur rassemble les éléments d’un témoignage total sur son temps : non seulement les menus faits de la vie quotidienne, mais aussi les échos du passé, l’enthousiasme trahi, la terreur inapaisée, les rêves. Tissant sa vérité du détail des choses vues, du défilé contingent des destins dans les rues de Prague et à travers les paysages dévastés des Sudètes, Jedlicka suscite de son époque douloureuse une image si puissante, entre utopie et désespoir, qu’on peut la considérer à bon droit comme l’un des ferments du printemps de Prague. Ce livre immense, inexplicablement, était resté inédit en français.

Né en 1927, Josef Jedlicka est exclu de l’université en 1949 pour avoir critiqué le régime. Il exerce les métiers les plus divers, de simple ouvrier à ethnographe. En 1953, il part vivre dans l’enfer industriel de la Bohême du nord, où il entretiendra une grande correspondance avec Jan Zábrana et écrira Au milieu du chemin de notre vie. Achevé en 1957, le livre ne pourra paraître qu’en 1966. L’auteur prend en 1968 le chemin de l’exil et meurt à Augsbourg en 1990.

Mon avis

J’ai hésité longtemps à publier un billet sur ce livre tellement il m’a semblé qu’il m’a échappé. Je me suis dis au moment où fleurissent les Liste à Relire, que ce livre en ferait partie, dans le sens où c’est un livre qu’il me faudra relire pour appréhender plus de choses. En effet, Josef Jedlicka a choisi délibérément de laisser le livre sous la forme de morceaux, sans lien apparent les uns par rapport aux autres (à part le lieu et le temps). Ce n’est pas un livre présenté sous la forme d’un journal mais en fait sous la forme de morceaux de vie, de morceaux de pensée : l’auteur nous parle de ses voisins dans des situations cocasses, désespérées aussi. Puis la page d’après il nous parle de son exaspération face aux régimes. Le tout est séparé par de fins espaces : c’est la seule coupure qu’il y a entre les deux passages. Cela rend le livre assez difficile car on n’est pas réellement préparé.

La forme adoptée pour l’édition n’aide pas non plus. L’explication du contexte arrive à la fin, il y a des notes explicatives sur la culture tchèque page par page mais elles sont mises à la fin et ne sont pas numérotées dans le texte.

Mais du livre, on ressent un regard plein de lucidité, de la tendresse, de l’ironie, du désespoir, de l’espoir. En fait, on ressent l’homme. Il a su faire passer ce qu’il pensait. Il y a des moments où l’écriture est juste époustouflante dans les liens, dans le propos :

On m’a déjà mesuré et pesé, ausculté, nu, sur toutes les coutures, on a déjà sondé tous les replis de mon corps et de mon âme, décrit mes signes particuliers, évalué les dioptries de mes yeux myopes, compté mes cheveux, comme aussi mes livres, relevé objectivement et exactement et sous le bon angle les empreintes de tes ongles d’opale sur mon épaule, ma douce, on m’a déjà prédit la mélopée syncopée des lavandières sur l’autre rive et fait l’inventaire de toutes mes hérésies et de toutes mes folies, on a établi statistiquement mon besoin d’air, de nuages, de fumée automnal, de liberté et d’eau potable, et toi, mon agneau, mon petit Jakub, des imbéciles au cerveau d’inspecteur primaire t’ont porté en compte parmi les os de mes os et inscrit au chapitre de la croissance démographique (pp 111-112).

Un bon livre mais compliqué tout de même donc.

Références

Au milieu du chemin de notre vie de Josef JEDLICKA – traduit du tchèque par Erika Abrams (Les éditions Noir sur Blanc, 2011)