Quatre livres sur la lecture

Je ne pouvais pas faire titre plus racoleur, non ? Quand je lis des romans un peu difficile, qui me font réfléchir ou qui nécessitent beaucoup de mon attention, j’ai besoin de couper avec des livres « faciles » ou « doudou ». Ils sont souvent suffisamment courts pour être lu en une soirée. J’ai plusieurs moments dans la semaine pour lire : les transports, le matin, sont réservés aux lectures courantes (cela reste l’endroit où je lis le plus), le midi est réservé à la lecture des journaux (ou au visionnage de vidéos You Tube sur les livres en allemand, en anglais ou en français), les transports (le soir) sont réservés au livre audio, le soir est réservé aux lectures « faciles » dont je vous parlais, le week-end est réservé aux lectures, qui commencées la semaine, me demande plus d’attention que celle que je peux leur accorder dans les transports. Cela donne un sac à main avec un liseuse et un livre au cas où, plusieurs livres commencés en même temps mais la plupart du temps j’arrive à me débrouiller.

Ce billet va donc vous parler de quatre livres que j’ai lu récemment, tous ayant des sujets relatifs à la lecture : écrivains, libraires, bibliothèques, lecteurs y sont foison.

EntrerDansDesMaisonsInconnuesChristianGarcinOn va commencer par Christian Garcin dont nous parlions dans le précédent billet. Je suis sûre que ce livre ne vous avait pas échappé lors de vos dernières descentes en librairie.

Ce livre reprend de courtes nouvelles déjà parues séparément. Christian Garcin imagine les plus grands écrivains dans les moments les plus ordinaires, avant (le plus souvent, la première nouvelle sur Stendhal en est un excellent) ou après qu’ils soient connus (Faulkner lors qu’il a appris qu’il allait recevoir le prix Nobel).

C’est un peu comme dans la série Code Quantum en fait. Christian Garcin a vécu chacun de ces moments avec les différents auteurs (on va de 1842 à 1987) et vous les raconte de manière à ce que vous soyez dans leur intimité. Il vous donne une autre image d’eux, une image de proximité (familiale) qui vous les rend tous très proches. En quelques pages, l’auteur croque une scènette, vous permettant d’être à Prague avec Kafka, au coin du feu avec Faulkner, dans un gymnase avec Mishima.

Certaines nouvelles sont plus faibles à mon avis, le problème étant que parfois je ne connaissais pas les auteurs et donc je ne pouvais pas reconnaître les allusions que pouvaient faire Christian Garcin (les écrivains, sujets des nouvelles, sont alors un peu comme monsieur tout le monde et donc un peu moins intéressants). Par contre, à chaque nouvelle, j’ai admiré l’art de la brièveté de l’auteur. Aucune nouvelle n’est longue mais toutes forment des histoires entières.

LireVivreEtReverLe deuxième livre est un recueil de texte, écrit par des auteurs français, racontant leur(s) libraire(s) et leur(s) librairie(s). C’est le pendant français d’un livre paru il y a quelques années La librairie de la pomme verte (paru aux mêmes éditions Les Arènes), où les auteurs américains racontaient leurs librairies. La plupart des auteurs sont extrêmement attachants, racontent leurs souvenirs d’enfance, leurs moments d’égarement dans ces lieux de purs bonheurs.

J’ai trouvé que deux auteurs respiraient la suffisance et le mépris (un particulièrement). Beaucoup parlent de leurs histoires avec la librairie (en particulier leur première librairie) mais peu parlent de leurs librairies d’aujourd’hui (achètent-il encore des livres ?). C’est ce qui m’a gêné. Un auteur dit un moment qu’on ne parlerait pas des libraires s’ils n’allaient pas disparaître. Ces auteurs semblent parler de lieux déjà morts ou en train de mourir. Cela ne respire pas la joie de vivre mais plutôt la nostalgie (alors que typiquement, c’est le livre qui me remonte le moral normalement).

Ce recueil a le mérite de faire découvrir des auteurs qui par leur attachement sincère dans leurs relations avec les libraires et les librairies donnent envie de lire leur production (j’ai noté Philippe Fusaro entre autre). Ainsi, certains textes donnent à une certaine proximité avec leurs auteurs.

Dans l’ensemble, il n’y a rien de très nouveau sous le soleil. J’ai cependant trouvé que la liste des librairies citées, en fin de livre, était une très bonne idée.

LireCEstVivrePlusJe vous parlais du troisième livre dans le précédent billet. C’est un recueil de six textes écrits par des personnes que je ne connaissais pas du tout (David Collin, Christian Garcin, François Gaudry, Alberto Manguel (bon lui, si un peu), Claude Margat, Lambert Schlechter, Catherine Ternaux). Pour le coup, ici, vous en avez pour vos deux euros ! Chacun livre sa réflexion, toujours personnelle, sans clichés, sur le thème du recueil « Lire c’est vivre plus », de manière plus ou moins proche mais tous y reviennent. Ici, cela respire l’amour des livres et de la lecture, la passion du texte et de l’édition. J’ai déjà parlé des deux premiers textes mais, par exemple, le texte de François Gaudry sur la traduction de Don Quichotte est édifiant en vous montrant les nuances qu’apportent chaque traducteur à un texte.

En plus d’écrire un texte sur le thème donné, chaque auteur a proposé ses citations sur le thème de la lecture. J’en avais déjà lu très peu, elles sont prises dans des classiques ou dans des livres récents mais je les ai toujours trouvées extrêmement bien choisies.

Exemples :

Privé de lecture, je serais réduit à n’être que ce que je suis. L’enfant des limbes de J. -B. Pontalis (2001)

La vraie lecture commence quand on ne lit plus seulement pour se distraire et se fuir, mais pour se trouver. Carnet du vieil écrivain de Jean Guéhenno

Rapport qualité / prix, c’est clairement le meilleur livre que je vais vous présenter : réflexions intelligentes, citations à profusion !

Le quatrième livre est très bon aussi mais au niveau rapport qualité/prix, ce n’est pas cela (17 euros pour 64 pages).

UneEtrangeBibliothequeHarukiMurakamiÇa, c’est si vous non plus, vous ne mettez jamais les pieds en librairies. Comme vous n’y êtes pas obligés, je vais vous décrire l’objet. J’avais déjà repéré ce titre en anglais mais le livre était dix fois moins beau. Ici, il est édité sur du papier, comme celui utilisé pour les comics, plein d’illustrations d’une artiste allemande, avec une couverture cartonnée… C’est donc un bel objet livre.

Il s’agit d’une nouvelle de Haruki Murakami, où l’on suit un jeune garçon, grand lecteur, qui se retrouve enfermé dans sa bibliothèque de quartier, non qu’il l’ai souhaité mais parce qu’on le maintient prisonnier pour des raisons que je vous laisse découvrir. Comme pour le livre de Christian Garcin, j’ai admiré l’art de Murakami d’emmener son lecteur dans son univers, et ce très rapidement. Les dessins, nombreux, illustrant la nouvelle sont toujours à propos et correspondent à l’action de la page (ce qui n’est pas toujours le cas pour les livres illustrés) et surtout correspondent à l’univers du texte. C’est une heure de dépaysement totalement garantie.

Je précise que je n’ai jamais lu aucun Haruki Murakami, et donc je ne peux pas vous le situer par rapport à ses autres livres.

Références

Entrer dans des maisons inconnues de Christian GARCIN (éditions Finitude, 2015)

Lire, vivre et rêver – Collectif sous la direction d’Alexandre Fillon (Les Arènes, 2015)

Lire c’est vivre plus – Collectif sous la direction de Claude Chambard (L’Escampette édition et région Poitou-Charentes, 2015)

L’étrange bibliothèque de Haruki MURAKAMI – traduit du japonais par Hélène Morita (Belfond, 2015)

La nièce de Flaubert de Willa Cather

Quatrième de couverture

Willa Cather (1873-1947) a déjà établi sa réputation de grand écrivain américain lorsqu’en 1930, au cours de l’un de ses voyages en France, elle rencontre Caroline Franklin-Grout, la nièce de Gustave Flaubert, qui fut élevée par son fameux oncle, dont elle est l’exécutrice testamentaire.

La Nièce de Flaubert dresse le portrait d’une femme surprenante, lien vivant entre un XXième siècle déjà éprouvé par la guerre et l’âge d’or de la littérature française, dont Flaubert est l’un des plus grands représentants. Ce texte est avant tout un éloge ardent de la littérature et de la lecture, non comme passe-temps mais comme raison de vivre.

Mon avis

J’ai piqué cette idée de lecture chez Matilda et je l’en remercie parce que j’ai adoré. J’aime le côté admiration dans un milieu feutré, le grand écrivain qui se rapetisse devant la grande dame.

Parce que oui, Caroline Franklin-Grout est une grande dame pas seulement parce qu’elle est la nièce de Flaubert. Elle est juste extraordinaire et est une femme entière. Elle édite la correspondance de son oncle et Bouvard et Pécuchet parce qu’elle vous une admiration sans borne à son oncle. C’est une admiration de l’ordre de l’affectif mais aussi une admiration de l’esprit. C’est lui (et ses visiteurs) qui lui a fait découvrir la vie, la littérature, l’écriture. Il en a fait la femme qu’elle ait, une femme curieuse de tout et qui porte une soif de vivre, de comprendre fascinante. C’est le genre de personne qu’on aimerait rencontrer pour nous aider à apprécier la vie.

Willa Cather devant une telle personne, rencontrée par hasard, se livre a un très bel exercice d’admiration pour cette femme et aussi pour Flaubert, dont elle semble très bien connaître l’œuvre. Pour elle, l’important est d’avoir Flaubert en soi et non les livres de Flaubert ou des objets de Flaubert. Willa Cather marque ainsi ce qu’apporte la littérature dans la construction d’une personne. C’est justement ce qui fait le relation de connivence qu’il y a tout de suite entre les deux femmes. La narration de Willa Cather fait que le lecteur est à côté de ces deux femmes, à écouter bouche-bée, cette « amitié » savoureuse. C’est un peu comme si vous étiez invité à une conversation entre deux personnes très intelligentes, très instruites et que vous étiez obligé de vous taire pour profiter de tout, de tout retenir, de vous imprégner de tout.

Caroline Franklin-Grout est le genre de femme que l’on rêverait de ne jamais voir mourir. Pareil pour Willa Cather car, malgré le succès, elle a su garder une belle âme, une âme qui permet d’admirer, voire de vénérer.

Références

La Nièce de Flaubert de Willa CATHER – préface et traduction d’Anne-Sylvie Homassel (La petite collection des éditions du sonneur, 2012)

Estampillé Moscou de Sigismund Krzyzanowski

Quatrième de couverture

C’est à une promenade topographique et physiologique, dont le pas est la mesure et l’enseigne l’horizon, que Krzyzanowski nous convie dans ces trois textes consacrés à Moscou.

Moscovite d’adoption, arpenteur infatigable, il déchiffre pour nous la ville-livre, ce condensé du monde qui est un des fondements de sa prose. Il tente d’en retracer l’histoire, de décrire l’avènement du nouveau tout en fixant la disparition de l’ancien et, par de courts récits, de brosser des tableaux de la vie pendant la guerre dans ce qu’elle a de plus concret.

Son trait épingle avec art le détail ; l’architecture s’anime, et apparaît tout un petit peuple d’anonymes qu’il peint avec un réalisme qui prend parfois des accents d’étrangeté. Il nous livre ici en quelque sorte ses instantanés de la capitale.

Né à Kiev en 1887, ce « génie négligé » – comme l’écrivait le poète Chengueli dans un carnet qui a permis de redécouvrir l’écrivain – aura payé très cher le fait d’être e tout point inclassable. Il finira ses jours à Moscou en 1950 dans un isolement total, laissant derrière lui une œuvre abondante, très diverse et quasiment inédite (il est notable que les deux premiers textes du volume aient paru de son vivant, en 1925).

Mon avis

Ce livre est un rassemblement de trois textes, de formes très différentes, et qui m’ont plu différemment.

Le premier texte est une série de lettres, écrites par l’auteur à un ami. Elles sont l’occasion pour Krzyzanozski (si je n’arrive pas à faire une faute dans son nom dans le billet, c’est un miracle) de décrire Moscou par le petit bout de la lorgnette ; il prend un détail et nous fait voir Moscou et ce grâce à un regard vraiment unique, une attention à capter les petites choses et à les retranscrire de manière lyrique, poétique. Dans ces lettres, il y a deux personnages : l’auteur et Moscou. C’est la partie du livre qui m’a le plus plu. Un petit extrait des premières pages :

Tous les matins, à neuf heures trois quarts, je m’enferme dans mon manteau et m’élance à la poursuite de Moscou. Mais oui : il y a deux ans, je m’en souviens, le train avait pris treize heures de retard, m’obligeant à descendre à la gare de Briansk : il restait encore un bon bout de chemin pour arriver à tout ce que signifie Moscou.

Ainsi, tous les matins, je marche par les rues étroites, laissant les carrefours casser mon chemin comme bon leur semble, et Moscou se rassemble en moi. Un homme long, les épaules voûtées, le visage caché sous les bords noirs de son chapeau, marche près de moi dans les vitres des magasins : je n’ai qu’à tourner légèrement la tête pour le voir. Tous deux, échangeant parfois un regard, nous allons à la recherche de nos significations.

Étrange. Lorsque, le jour de mon arrivée, l’épaule tordue par la valise, je vis du haut du pont Dorogomilov un tas de maisons sous un tas de lumières, je ne pouvais imaginer qu’un jour tout cela allait s’amonceler devant moi, barrant le chemin de ma pensée comme un problème difficile à résoudre.

Bien sûr, les autres cherchent aussi des solutions à tel ou tel problème, comme ils le peuvent ou comme ils le veulent. Derrière tout front, il y a une question qui embarrasse la pensée et tourmente le moi. Pourtant, j’envie les autres : chacun d’entre eux peut enterrer son problème dans un cahier de brouillon, le mettre sous clé dans un laboratoire, l’enserrer entre des signes mathématiques ; ou plutôt, chacun peut s’absenter de son casse-tête, s’en détacher ne serait-ce qu’un instant, laisser à sa pensée le temps de souffler. Mais moi, il m’est impossible de me séparer de mon thème : je vis en lui. Quand je passe devant les fenêtres des maisons, elles me jettent un drôle de regard ; le matin, les yeux à peine ouverts, je vois les briques rouges de la maison d’en face : c’est déjà Moscou. Déjà la pensée : Moscou. Le problème s’est matérialisé, il m’a cerné de mille blocs de pierre, sous mes semelles il a tracé mille petites rues sinueuses, et moi – le drôle de type qui cherche à comprendre où il est – je m’y suis laissé prendre comme le rat dans une souricière.

Le deuxième texte décrypte le changement entre l’avant et l’après Révolution au travers des enseignes de Moscou. C’est intéressant car là encore Krzyzanowski montre son observation très fine de la ville. Cela m’a fait bien me balader dans la ville de l’époque. J’étais assez contente de lire ce texte même si il me reste plutôt des impressions, des expressions qu’autres choses (je ne sais pas quoi d’ailleurs).

La troisième partie est un rassemblement de chroniques décrivant la vie des Moscovites pendant la première année de la Seconde Guerre Mondiale, en 1941. Prise une par une, ces chroniques sont intéressantes car elles sont décalées par rapport au thème. Prise bout à bout, je me suis ennuyée car je n’arrivais plus à être dans le texte. J’ai trouvé que l’auteur, alors qu’il excelle à nous montrer, à nous décrire des décors, arrivait avec peine à incarner ses personnages. C’est un peu comme si on nous exposait son point faible.

Dans le même genre de lecture, il y a le livre de Roger Caillois paru chez Fata Morgana Petit Guide du XVième arrondissement à l’usage des fantômes, où on retrouve notamment le thème des enseignes et des publicités.

Références

Estampillé Moscou de Sigismund KRZYZANOWSKI – traduit du russe par Éléna Rolland-Maïski avec la collaboration de Catherine Perrel (Verdier, 1996)

Le Roseau Pensotant de Henri Roorda

J’ai le tort de laisser mon âme ouverte. Le vacarme que font les hommes la remplit et m’empêche d’entendre mon monologue intime.

J’ai découvert l’existence de ce livre en écoutant l’autre jour à la radio la chronique de Jean-Louis Ezzine sur France Culture (en fait en podcast parce qu’à 6h50 cela exigerait que mes quelques neurones soient déjà réveillés). Il commençait sa chronique en citant la préface du livre (je vais vous en citer un peu plus tout de même pour que vous puissiez profiter aussi) :

Au temps de Pascal, l’homme était un roseau pensant. Mais, pour les hommes d’aujourd’hui, l’obligation de penser est beaucoup moins impérieuse. Nos prédécesseurs ont pensé pour nous. Ils nous ont laissé un stock considérable de vocables prestigieux et d’opinions distinguées où nous trouvons tout ce qu’il faut pour composer des discours éloquents. Non seulement tout a été dit, mais, à notre époque, le patrimoine intellectuel de l’humanité est mis à la disposition de tout le monde ; et, en dépit de sa bêtise, Gustave, dont la mémoire est bonne, donne parfois à sa pensée inconsistante un vêtement de solides formules.

D’autre part, très jeune, l’écolier apprend à « développer » des idées qu’il n’a pas encore. Plus tard, il saura traiter tous les sujets. Nous serions tous capables de préparer pour la semaine prochaine, dans une salle tranquille de la Bibliothèque cantonale, une conférences sur les mœurs des phoques ou sur les traditions religieuses dans l’Afghanistan.

[…]

Je le répète : il reste quelques progrès à faire. La vie intellectuelle de l’humanité n’est pas encore définitivement réglée. Quelques-uns de nos contemporains, en dépit de toutes leurs lectures, continuent à pensoter. Avant de remettre à mon éditeur les morceaux qui composent ce recueil, j’ai tenu à les relire, car j’étais inquiet. Comme c’était à prévoir, j’y ai trouvé beaucoup d’idées qui, depuis longtemps, hélas ! sont complètement défraîchies. Mais, ça et là, j’ai reconnu avec émotion la palpitation du pensotement. C’est incontestable : je suis un roseau pensotant.

Le lecteur ne s’en apercevra peut-être pas ; car aujourd’hui, ceux qui lisent pensotent aussi rarement que ceux qui écrivent. Il y a beaucoup de personnes qui lisent des pages entières en somnolant. Eh bien, que ces personnes le sachent : mon éditeur n’a pas l’habitude de rendre l’argent. Au lecteur mécontent qui n’aura trouvé dans mon livre aucun aliment sapide, je demanderai : « Aux endroits où je pensotais, pensotiez-vous aussi ? » Dans les phénomènes de télépathie sans fil, il importe que l’appareil récepteur soit réglé sur l’autre. Pour qu’un livre ait de l’efficacité, il faut que l’auteur et le lecteur pensotent simultanément. Cela dit, je ne crains plus aucune critique.

Ceci dit, le livre d’Henri Roorda rassemble des chroniques qui sont parus dans des journaux suisses. Pour ceux qui aiment celles de Jean-Louis Ezzine, c’est à peu près dans le même genre. Il prend des situations de tous les jours, les observe, les décortique dans ce qu’elles peuvent avoir de cocasses, de stupides … ces situations le font penser et ils dits ce qu’ils en pensent mais pas comme vous et surtout moi pouvons le faire : avec humour, avec des bon mots, avec une grande acuité qui s’exprime dans une et une seule phrase bien dites. Il y a aussi pas mal de second degré. Les chroniques sont un genre à part entière mais quand c’est bien fait, je trouve que cela nous donne à réfléchir sur notre société, pas celle des évènements politiques ou internationaux mais celle de tous les jours, celle du réel. Ici, c’est le cas, on passe des gares, à l’enseignement, au choix de prénoms, aux gens bien intentionnés contre lesquels on ne peut pas se protéger …  Cela peut faire rire ou simplement sourire car on reconnaît des situations de tous les jours, des idées que l’on a eue. Je vous remets un extrait (où on voit tout le second degré du bonhomme) mais j’aurais pu tout citer.

 Je ne sais pas où nous allons ; mais mes méditations profondes m’ont permis de découvrir la cause du mal universel : tout va mal parce que les hommes ne veulent plus être pauvres.

[…]

Puisque, sur notre triste planète, tout le monde ne peut pas être riche, il faut que les hommes de bonne volonté se dévouent et se décident fermement à rester pauvres jusqu’à leur mort. Pour l’Europe, soixante à quatre-vingt millions de familles laborieuses, pauvres et contentes de leur sort, suffiraient sans doute. Jusqu’à ce jour, la pauvreté n’a pas été assez honorée. Que les moralistes fassent désormais, infatigablement, des tournées de conférences dans tous les pays et prouvent à leurs auditeurs que la pauvreté est la première des vertus sociales. Le Pauvre n’est-il pas celui qui détruit le moins de bonnes choses ? Car celui-là fait œuvre de destruction qui avale une tranche de rosbif ou, simplement, cent grammes de fromage. Il y a évidemment des destructions nécessaires. C’est à toutes les destructions superflues que les Volontaires de la Pauvreté renonceront.

J’ai la prétention d’être un Juste. Connaissant mes propres faiblesses, j’accorde aux autres le droit d’avoir des défauts. (Ils se passent, d’ailleurs, fort bien de mon autorisation.) Je ne vais pas exiger des Pauvres une abnégation totale. Je propose que, dans chaque pays, l’État leur distribue d’abondantes richesses fictives, telles que des diplômes ou des décorations. Les plaisirs de la vanité valent bien ceux de la table. Ils doivent même leur être préférés, si les hygiénistes disent vrai. Au bout de dix ans de persévérance joyeuse, le Pauvre conscient recevra une carte de bon citoyen, qu’il aura le droit de fixer à la porte de son appartement. Dix ans plus tard, s’il a bien « tenu », on lui donnera un premier accessit avec un petit bout de ruban rouge. Enfin, il ne méritera la Grande Corde de l’Ascétisme national qu’après quarante ans de civisme et de labeur acharné. Quant aux sybarites qui, à l’estime de leurs concitoyens, préféreront les filets de sole, le cinéma, les thés dansants et les épingles de cravate, ils ne seront jamais décorés. Et ce sera bien fait.

Le livre a été édité une première fois et des gens s’en servent encore aujourd’hui … sans en avoir compris l’humour.

En conclusion, je vous invite à lire la biographie de Henri Roorda sur wikipédia. Ce qui est triste c’est qu’il s’est suicidé alors que dans ses chroniques, il donne l’impression d’un homme tellement positif. C’est dit dans la postface et franchement, cela m’a fait un choc.

Références

Le Roseau Pensotant de Henri ROORDA – édition établie et postfacée par Éric Dussert (Mille et une nuits n°596, 2011)

P.S. Je l’ai lu en version électronique mais comme il me plaisait trop et que je voulais le garder dans ma bibliothèque, je l’ai acheté en version papier en même temps qu’un deuxième volume qui est aussi sorti chez Mille et une nuits Le Rire et les Rieurs, suivi de Mon Suicide (c’est là qu’il explique le geste par lequel il a mis fin à sa vie)(bien sûr c’est paru à titre posthume). À noter : en janvier, les éditions Mille et une nuits vont faire paraître deux autres volumes : Le pédagogue n’aime pas les enfants et Miettes d’anarchie, suivi de Le Débourrage des crânes est-il possible ? et de Mon internationalisme sentimental.

Un crime parfait de David Grann

J’ai entendu parlé de ce livre à l’émission Jeux d’épreuves de France culture. Je ne me rappelle plus comment ils ont fait pour en parler mais personnellement ça fait une semaine que je me pose des questions existentielles sur le sujet.

Començons tout d’abord par le rapport prix – quantité : 3 euros pour 80 pages (et petites pages parce que c’est dans la petite collection d’Allia : ils sont donc encore plus petit que d’habitude). Le rapport qalité est lui excellent. C’est un petit ouvrage mais qui je pense entraîne beaucoup de réflexion sur notre société actuelle.

Ce texte a été publié pour la première fois dans The New Yorker les 11 et 18 février 2008 ; David Grann n’adopte pas un style littéraire plutôt journalistique. Il relate un fait divers qui s’est produit en Pologne fin 2000 :

Dans un coin reculé au sud-ouest de la Pologne, loin de toute agglomération, le fleuve de l’Oder fait un brusque méandre pour former une petite crique. Les berges, voilées par les pins et les chênes qui les dominent, sont recouverts d’herbes folles. Seuls des pêcheurs arpentent régulièrement les lieux : la baie regorge de perches, de brochets et de carassins. Par une froide journée de décembre 2000, trois amis lançaient leurs lignes, quand l’un d’eux remarqua quelque chose qui flottait près de la rive. Il pensa d’abord que c’était une bûche mais en s’approchant il crut voir des cheveux. Le pêcheur héla l’un de ses amis, qi poussa l’objet du bout de sa canne. C’était un cadavre.

Il s’agit d’un homme de trente cinq ans dont le nom est Dariusz Janiszewski. L’auteur relate ensuite l’enquête de l’inspecteur de police Jacek Wroblewski. Celle-ci décolera vraiment trois ans après les faits quand après relecture du dossier, l’inspecteur aura un éclair de génie. Il trouvera un indice menant à un suspect Krystian Bala. Là où ça se complique c’est que ce Bala a publié récemment un livre intitulé Amok (traduit ni en anglais ni en français) très violent où il mettait en scène un meurtre :

Wroblewski s’en procura un exemplaire ; l’illustration sur la couverture représentait un bouc dans un style surréaliste – un symbole ancien du diable. À l’instar des romans de Michel Houellebecq, le livre est sadique, pornographique et morbide. Le personnage principal, par ailleurs le narrateur du récit, est un intellectuel polonais qui s’ennuie et qui, quand il ne s’épanche pas en divagations philosophiques, boit et couche avec des femmes.

Wroblewski, qui lisait surtout des livres d’histoire, fut choqué par le contenu du roman, qui n’était pas seulement violent mais violemment anti-clerical. Il prit note du fait que le narrateur assassine l’une e ses maîtresses sans motif (« Qu’est-ce qui m’a pris ? Putain qu’est-ce que j’ai fait ? ») et dissimule si bien son crime qu’il n’est jamais découvert.

L’enquêteur a donc l’impression que Krystian c’est en fait incarné en Chris, le narrateur du récit et est devenu le personnage pour lequel il s’était inspiré de lui-même (je peux vous dire que j’ai eu du mal à la formuler cette phrase). Pendant une autre partie du récit, l’auteur s’attache à nous décrire l’évolution de la pensée de Bala et notamment ses opinions philosophiques qui pourraient être à l’origine de ce meurtre :

Une autre théorie était que le meurtre marquait l’apogée de la philosophie détraquée de Bala – qu’il était la version postmoderne de Nathan Leopold et Richard Loeb, les deux brillants étudiants de Chicago qui, dans les années 1920, étaient tellement épris des idées de Nietzche qu’ils avaient tué un garçon de quatorze ans pour voir s’ils pouvaient réaliser le crime parfait et devenir des surhommes. Pendant leur procès, lors duquel ils furent tous les deux condamnés à perpétuité, Clarene Darrow, le légendaire avocat qui les défendait, dit de Leopold : « Voilà un garçon de seize ou dix-sept ans qui devient obsédé par ses doctrines. Pour lui, ce n’était pas simplement un petit bout de philosophie ; c’était sa vie. » Darrow, dans l’espoir de faire échapper les garçons à la peine de mort, conclut : « Est-ce que quelqu’un mérite le blâme parce qu’il a pris la philosophie de Nietzche au pied de la lettre, parce qu’il en a fait un modèle de vie ? […] Comment ne serait-ce pas foncièrement injuste de pendre un garçon de dix-neuf ans pour la philosophie qui lui a été enseignée à l’université ? »

Au début, je voulais mettre le billet sur ce livre juste après celui de L’abbaye de Northanger parce que je trouve que les deux livres soulèvent le même type de question : jusqu’où peut-on aller pour l’art ? comment l’art s’entremêle avec la « vie réelle » (c’est très mal choisi comme expression, mais bon …) ? Peut-on confondre les deux ?  Mais après il y a eu la lecture commune de Mansfield Park

En conclusion : en 80 pages, l’auteur réussit un véritable tour de force. Il finit par contre par une touche bien sinistre …

Références

Un crime parfait – un polar postmoderne de David GRANN – traduit de l’anglais (américain) par Violaine Huisman (Allia, 2009)