Atlas des reflets célestes de Goran Petrović

AtlasDesRefletsCelestesGoranPetrovicJ’ai lu il y a très longtemps (en 2010) le précédent livre de Goran Petrović Sous un ciel qui s’écaille que j’avais déjà beaucoup aimé. En relisant mon billet, je me rends compte que je vais redire exactement la même chose. Je l’avais repéré dans la rentrée littéraire, justement parce que j’avais lu le précédent. Sauf qu’après j’ai lu la quatrième de couverture et je me suis dit que ce n’était pas pour moi. Je l’avais noté dans ma liste à lire en ebook (éventuellement si je n’avais plus de livre à lire …) Tout cela pour dire qu’il n’était pas près d’être lu. MAIS j’ai reçu un mail de Babelio le proposant. J’ai postulé et je l’ai eu (je n’achète jamais aucun des livres de cet auteur visiblement, c’est un peu une honte). Tout cela pour dire que ce livre a été le début d’une série de coup de cœur en cette rentrée littéraire, tellement il est une bouffée d’air frais dans ce monde !

Je vous mets quand même la quatrième de couverture pour que vous puissiez juger :

En lisant l’Atlas des reflets célestes on pourra s’initier à une géographie singulière, observer huit rêveurs dans une maison qui n’a d’autre toit que le ciel, mener une partie de cache-cache interrompu, apprendre à se défendre des voleurs de rêves, découvrir la nature secrète des miroirs, goûter un baiser simple comme un gâteau saupoudré de sucre glace, se familiariser avec l’infini palimpseste qu’est l’encyclopédie Serpentiana, battre les « dix millions de grands chemins de l’espoir » et aborder autant d’autres sujets décoiffants …

« Au cours d’une vie, mais aussi après elle, les rêves peuvent rapetisser, croître, se léguer, se perdre, être empruntés, offerts, volés. Il faut veiller soigneusement sur eux. Il n’est pas que la taille totale d’un individu qui en dépende, mais, une fois faite la somme de tous les rêves, la taille totale de l’humanité. »

Goran Petrović est l’un des écrivains serbes contemporains majeurs. Atlas des reflets célestes est son quatrième roman traduit en français.

Le roman est beaucoup moins loufoque que ce que ne laisse entendre la couverture. Le livre commence par la destruction du toit. Les huit habitants (je ne suis pas sûre du chiffre car certains personnages arrivent au milieu du livre) décident d’enlever le toit de la maison où ils habitent ensemble. Comme c’est le début du livre, je me suis posée des questions sur la santé mentale des personnages mais j’ai apprécié la réponse qu’ils donnent à la question de leurs voisins sur l’absence d’un toit à leur habitation. En substance, cela donne « mais si, notre maison a un toit, il est bleu ». Une note explique le pourquoi de manière plus précise :

De l’obscurité cavicole et faîtière

Il est proprement incroyable que l’homme puisse de son plein gré accepter de passer le plus clair de sa courte existence entre deux obscurités. Se croyant naïvement protégé par la solidité du plancher et la charpente du toit, il ne songe même pas à la nocivité d’un tel mode de vie. Il est vrai qu’il lui arrive rarement de tomber dans l’obscurité de sa cave ou de recevoir celle du grenier sur la tête. La mort dite « Mangeuse d’âmes » a des souliers lents, une pèlerine toute de silence et un masque insidieux. En effet, les forces magnétiques sournoises, dont le règne s’étend aussi entre ces deux obscurités, provoquent l’attraction progressive mais inéluctable de ces dernières. Avec le temps, son confortable gîte devient pour l’homme un piège perpétuel. Alors, coincé dans sa petite boîte, il s’avise de la fatalité de son illusion, mais, le plus souvent, n’a pas assez de force pour s’en affranchir, si bien que, se débattant frénétiquement pour essayer d’arracher son âme aux chaines qui l’entravent, il voit périr son corps dans l’horrible souricière. (D’après l’encyclopédie Serpentiana, article « Manière commune de vivre et de mourir »)

Cette petite note m’amène à parler de la structure du livre et de l’encyclopédie Serpentiana.

Le livre est constitué en chapitres, qui se divisent eux-mêmes en trois parties : le « texte » lui-même, où l’auteur écrit l’histoire des huit personnages de la maison, des notes qui suivent le texte, un article encadré. Les notes sont en générales très longues, et aussi importantes que le texte. Elles expliquent le mécanisme physique, psychologique, morale … du monde, que créé Goran Petrović dans le texte. L’article encadré décrit un monde « réel » d’objets inventés, en rapport avec le texte précédent. Par exemple, l’auteur décrit des tableaux imaginés, des mythes inventés … Tout cela contribue à vous englober dans un autre monde.

L’encyclopédie Serpentiana fait partie de cet autre monde. C’est une encyclopédie sans début ni fin, qui s’ouvre automatiquement à la « bonne page », celle contenant la réponse à la question que l’on se pose, si on sait lui parler bien sûr.

Comme je l’ai dit, ce livre est une bouffée d’air frais dans ce monde où tout est grave et où on va tous mourir prochainement. Il invite à voir la vie avec un peu plus de hauteur mais aussi de logique, avec une dose de fantaisie et d’imagination. Goran Petrović écrit un livre remarquable et passionnant par le monde qu’il invente pour nous, par la vision de la vie qui sous-tend le livre, mais aussi par les trouvailles stylistiques, les images mises en place … C’est un livre dépaysant, qui nous aspire complètement. Finalement, je ne retiendrais pas sur le long terme l’histoire (la vie des huit habitants de la maison) mais plutôt les sentiments que j’ai pu éprouver tout au long de ma lecture, l’émerveillement ayant prédominé.

En conclusion, c’était ma première lecture de la rentrée littéraire et mon premier coup de cœur (et cela m’a mis dans de très bonnes dispositions en plus).

Extraits

Je sais que ce n’est pas bien de mettre d’aussi longs extraits, mais je ne peux pas résister à les partager quand je les relis. Vous n’êtes pas obligé de les lire bien sûr …

De la perméabilité de l’âme

À ce jour, on n’a pas encore découvert les principes qui régissent la perméabilité de l’âme humaine. Alors que dans les unes tout s’écoule aussitôt comme à travers un tuyau sans rien ennoblir au passage, dans les autres pas une goutte de ce qui les pénètre ne ressort, comme si tout butait contre une plaque de granit. On en trouve qui laissent passer seulement certains éléments, mais jamais selon des lois établies ou du moins pas selon des lois qui nous soient connues. Il en est dont le mécanisme consiste à cristalliser l’essence des phénomènes entrants et à en rejeter le superflu. Et puis, il y a celles qui renvoient dans le monde précisément l’essentiel et, qui sait pourquoi, gardent jalousement en elles l’insignifiant. C’est ainsi que par d’innombrables synthèses et analyses, selon de mystérieux processus, les âmes laissent  sortir ou retiennent certaines choses et pas d’autres, engendrant ainsi ce qui les différencie les gens entre eux.

Anatomie I

Bien sûr, pour approcher un homme, il faut franchir fortifications, douves, chemins de ronde, ponts-levis ou ponts fixes, passages dérobés, ou encore parcs, grand-routes, jardins… À ce dont un homme s’entoure on peut deviner bien des choses de lui. D’aucuns tablent surtout sur la défense et ne laisseront personne, pas même leurs connaissances, arriver jusqu’à la porte d’entrée. D’autres ne se soucient pas d’un danger éventuel, vivent en terrain découvert, sans nul abri ni obstacle, et ne dissimulent pas aux inconnus rencontrés fortuitement les coins les plus secrets de leur être.

En rapport avec ce qui vient d’être dit se poursuit la dispute pluriséculaire entre les tenants des accès interdits et ceux des accès libres. Les premiers lancent un avertissement en rappelant la mésaventure de l’un des comtes palatins de la ville de Heidelberg. Cet ingénu est entré dans l’histoire pour avoir fait abattre l’enceinte de son château afin d’agrandir son parc. Il a payé de sa vie sa témérité, après avoir été réduit à l’esclavage par le maître du fief voisin qui, peu après son geste inconsidéré, l’avait traîtreusement attaqué. Les seconds se réfèrent également à cette même histoire, mais en présentant ce comte de Heidelberg comme un homme au grand cœur, aimant la nature et la vie libre, sans barrières.

En sus de ce qui vient d’être dit, et pour essayer de donner, par amour de la vérité, une image aussi complète que possible, il nous faut encore évoquer ceux, nombreux, qui s’entourent de faux accès. En effet, il n’est pas rare que derrière des murailles de plusieurs mètres d’épaisseur, grises et envahies de ronces, on tombe sur de somptueux palais baroques riches de précieux ornements et de fenêtres ouvertes. Et enfin, c’est bien connu, il n’est pas rare non plus qu’après des kilomètres de parc irréprochable, parsemé de jets d’eau et de statues dorées, on tombe sur des ruines qui laissent à peine deviner ce qu’il y avait là autrefois.

Anatomie VII

Une cloison imaginée , mais non moins réelle, traverse tout individu, divisant sa personnalité en deux versants : l’adret et l’ubac.

L’ubac est le versant de la personnalité humaine qui ne voit pas le soleil, à l’abri des vents chasseurs de pénombre et de brouillard, si bien que mousses, champignons et moisissures y prospèrent. De ce côté-là l’humidité s’accumule au point que, sous forme de larmes, elle remonte parfois même jusqu’aux yeux. Le passé, le désespoir, la mélancolie et le deuil y prennent leurs quartier.

Tout au contraire de l’ubac, l’adret accueille très tôt le printemps. De manière générale, l’adret d’une personnalité est tel qu’il devance celle-ci dans le temps à venir, ne serait-ce que d’un sourire. Sur lui soufflent les vents agréables, il est ensoleillé, habité par la salubrité, l’insouciance et l’opulence.

Bien qu’au début de la vie les aspects de la personnalité humaine ainsi décrits soient à peu près équivalents, avec le temps l’un des côtés prend le dessus au détriment de l’autre. Si l’on ne fréquente pas, ou si l’on fréquente peu l’un des côtés, celui-ci peut rapetisser, fondre, et même totalement disparaître. Le premier expert en anatomie venu est en mesure d’aider le non-initié à choisir dans quel sens faire pencher sa personnalité.

Références

Atlas des reflets célestes de Goran PETROVIĆ – préface d’Alberto Manguel – traduction du serbe par Gojko Lukić (Notablia, 2015)

Le miel de Slobodan Despot

LeMielSlobodanDespotJ’ai pris ce livre sur la table des coups de cœur de ma librairie préférée. Je l’ai dévorée en deux journées de RER. C’est typiquement le genre de livre que j’adore : il vous emmène ailleurs tout en vous faisant prendre conscience de réalités que vous n’avez même jamais effleuré.

Le narrateur est dans le cabinet d’une herboriste, assez extraordinaire, qui lui raconte l’histoire qu’il nous retranscrit ensuite. Un jour, à la suite de la panne de son bus sur l’autoroute, elle remonte à pied une bretelle et aperçoit une voiture en panne où elle entend un homme crié sur un plus vieil homme en le menaçant plus ou moins de mort. L’herboriste voit rouge et intervient en payant les réparations de la voiture de l’homme, ce qui était l’objet de sa colère. Elle vient de faire la connaissance de Vesko le Teigneux.

Elle l’oublie mais un jour, elle le voit arriver au cabinet avec 50 kg de miel (en pleine pénurie) et son argent. Vesko est toujours aussi teigneux mais explique que c’est son père qui a voulu rembourser les dettes (qui n’en étaient pas puisqu’elle ne voulait pas de remboursement). Elle lui demande pourquoi tant de haine envers son père et il lui raconte (ce qui le soignera de sa haine progressivement).

Alors que la Yougoslavie était devenue une multitude de pays : il a été obligé de faire le trajet de Belgrade à la province de Krajina, pour récupérer son père. Celui-ci avait réussi à survivre par chance (ou miracle) au passage des Croates après l’abandon du terrain par les Serbes car au moment de l’attaque, il était auprès de ses ruches, en hauteur et est resté caché là-bas tant qu’il y a eu du danger. Ses deux fils, inquiets, veulent le mettre en sécurité chez Vesko où ils habitent tous les deux. L’ainé ne peut pas y aller car il a fait partie de l’armée serbe et il faut traverser la Croatie. C’est donc Vesko qui va s’y coller.

Vesko est serbe mais n’a pas pris part à ce qui c’est passé. Il a regardé la guerre comme quelqu’un d’extérieur. La nouvelle situation du pays lui semble assez extraordinaire. Des pays qui étaient sa patrie sont maintenant étrangers et même dangereux pour lui. En plus, il n’a jamais été « courageux » (je pense qu’on serait tous dans le même cas que lui). Il doit donc affronter une peur d’autant plus grande en traversant des pays où il pense que les gens vont l’assassiner à la moindre parole en entendant qu’il est serbe. Au fur et à mesure d’un trajet initiatique ou de quête, il va pourtant rencontrer des gens de toutes origines qui vont l’aider, même un peu, avec beaucoup de gêne, car il n’y a plus que cela à faire maintenant. Il ne changera pourtant pas d’avis, ni de sentiments sur les gens qui l’entourent.

Ce que j’ai pensé en tant que lectrice, c’est que Vesko était hargneux parce qu’il n’était pas fier de ce qu’il était devenu, un homme indifférent, manquant de vie tout simplement : il va au travail, rentre s’occuper de sa famille, est content d’avoir son appartement, a des amis exactement comme lui. C’est à mon avis, c’est ce que à quoi son père le renvoie C’est l’herboriste qui va le réconcilier avec lui-même et avec son père.

Le roman raconte donc l’aller-retour Belgrade-Krajina. J’ai 31 ans et pour moi les guerres des Balkans, ce sont des images à la télévision qui sont imprimées dans ma tête mais qui n’ont pas de réalité. Ce livre m’a donné le sentiment de voir un peu mieux ce qu’étaient ces guerres mais surtout comment cela s’est passé après, une fois que l’on n’en a plus parlé, de la difficulté de revivre ensemble après tout cela. L’avantage avec le roman de Slobodan Despot, c’est qu’il n’y a pas de gentils ni de méchants, pas de réels parti-pris même si l’histoire est racontée du point de vue serbe ; ses personnages sont des gens normaux, comme vous et à moi.

J’ai beaucoup aimé l’écriture car je l’ai trouvé très naturelle. C’est censé être la retranscription par le narrateur du récit de l’herboriste avec des passages éliminés car sans rapport. L’auteur a adopté un ton plutôt récit de coin du feu. On regarde le feu tout en écoutant et on voit les personnages prendre vie autour de nous. C’est le sentiment que j’ai eu en tout cas.

En conclusion, un très bon roman.

Un extrait

Le  beau-frère se disait « charcutier de piquet » ; avant la guerre, on lui amenait d’office tous les Turcs et les Macédoniens qui, descendant d’Allemagne pied au plancher, s’endormaient au volant juste dans leur zone, après une douzaine d’heures de conduite. À présent, les Mercedes surchargées ne circulaient plus sur l’autoroute défoncée par les blindés, mais il était de service vingt heures par jour. Il réparait à la hâte des blessures qui n’étaient pas très différentes de celles dont il avait l’habitude, mais imprimées dans des chairs très jeunes, affrontant les regards d’adolescents surpris et scandalisés de se découvrir invalides, eux qui la veille encore décrochaient les paniers de basket-ball ou coursaient les filles les plus désirées. C’est dans l’odeur de boucherie et de désinfectant et dans le bourgeonnement absurde de leurs membres déchiquetés qu’ils comprenaient que la guerre n’était pas un sport comme les autres et que l’infirmité serait leur seul métier pour le restant de leur vie.

Références

Le miel de Slobodan DESPOT (Gallimard, 2014)

Sous un ciel qui s’écaille de Goran Petrovic

Quatrième de couverture

Une petite ville serbe, un dimanche après-midi de l’année 1980 : sous le vieux plafond du cinéma Uranie où se déploie une représentation stylisée de l’Univers, une trentaine de spectateurs – cocasse Serbie en miniature – assiste à une séance mémorable. Pendant que le ciel en stuc fatigué – emblème lézardé de la transcendance collective -, s’effrite doucement mais sûrement au-dessus de leurs têtes, la séance interrompue par une annonce sidérantes, qui va marquer la fin d’un monde …

Une fable légère, ironique, bouffonne sur tout une ser(b)ie noire de petits et de grands désastres.

Mon avis

J’ai vraiment de la chance avec mes partenariats Babelio : encore un livre qui m’a beaucoup plu. Pourtant ce n’était pas gagné. C’est un livre pour lequel j’avais hésité à la rentrée littéraire de septembre 2010 mais quelques critiques négatives sur ce livre (vous pouvez en consulter sur le site de Babelio par exemple : cela me donne l’impression d’être une mauvaise lectrice d’aimer les livres que personne n’aime) et sur son premier Soixante-neuf tiroirs (qui pourtant est dans ma PAL) m’avaient soufflé d’attendre.J’ai coché la petite cas à l’opération Masse critique et bien m’en a pris.

On est donc dans une petite ville de Serbie : cela signifie un microcosme. Le romancier par ce procédé arrive à dépeindre toutes les couches de la société, de l’avocat au voyou, de l’artiste au professeur, de la cuisinière à la prostituée. Ben oui, il y a de tout dans une petite ville de province. Goran Petrovic décrit des personnages, cocasses et atypiques chacun avec une caractéristique bien particulière, qui prête souvent à sourire.

Cette fameuse séance d’un dimanche de 1980 (c’est la mort de Tito dont on parle dans la quatrième de couverture) marque en effet la fin d’un monde qui avait déjà commencé à ne plus être. Le roman se construit finalement en deux grandes parties : une présentation des personnages avant la séance et un descriptif des destins, souvent tragiques, des différents personnages après cette fameuse séance (il y a quand même une trentaine de personnages, du coup cela prend du temps). À tout cela s’entremêle l’histoire du cinéma, qui avant était un hôtel, permettant à l’écrivain de dresser un portrait de la Serbie du 20ième siècle.

Le style est fluide mais surtout il adopte le ton de l’humour et d’un « voilà cela se passe comme ça et il faut faire avec parce que c’est juste la vie », qui rend le tout tellement léger, et peut donner une impression d’ironie.

Vraiment un très bon roman ! Merci Babelio et aux Allusifs !

Références

Sous un ciel qui s’écaille de Goran PETROVIC – traduit du serbe par Gojko Lukic (Les allusifs, 2010)