Le miel de Slobodan Despot

LeMielSlobodanDespotJ’ai pris ce livre sur la table des coups de cœur de ma librairie préférée. Je l’ai dévorée en deux journées de RER. C’est typiquement le genre de livre que j’adore : il vous emmène ailleurs tout en vous faisant prendre conscience de réalités que vous n’avez même jamais effleuré.

Le narrateur est dans le cabinet d’une herboriste, assez extraordinaire, qui lui raconte l’histoire qu’il nous retranscrit ensuite. Un jour, à la suite de la panne de son bus sur l’autoroute, elle remonte à pied une bretelle et aperçoit une voiture en panne où elle entend un homme crié sur un plus vieil homme en le menaçant plus ou moins de mort. L’herboriste voit rouge et intervient en payant les réparations de la voiture de l’homme, ce qui était l’objet de sa colère. Elle vient de faire la connaissance de Vesko le Teigneux.

Elle l’oublie mais un jour, elle le voit arriver au cabinet avec 50 kg de miel (en pleine pénurie) et son argent. Vesko est toujours aussi teigneux mais explique que c’est son père qui a voulu rembourser les dettes (qui n’en étaient pas puisqu’elle ne voulait pas de remboursement). Elle lui demande pourquoi tant de haine envers son père et il lui raconte (ce qui le soignera de sa haine progressivement).

Alors que la Yougoslavie était devenue une multitude de pays : il a été obligé de faire le trajet de Belgrade à la province de Krajina, pour récupérer son père. Celui-ci avait réussi à survivre par chance (ou miracle) au passage des Croates après l’abandon du terrain par les Serbes car au moment de l’attaque, il était auprès de ses ruches, en hauteur et est resté caché là-bas tant qu’il y a eu du danger. Ses deux fils, inquiets, veulent le mettre en sécurité chez Vesko où ils habitent tous les deux. L’ainé ne peut pas y aller car il a fait partie de l’armée serbe et il faut traverser la Croatie. C’est donc Vesko qui va s’y coller.

Vesko est serbe mais n’a pas pris part à ce qui c’est passé. Il a regardé la guerre comme quelqu’un d’extérieur. La nouvelle situation du pays lui semble assez extraordinaire. Des pays qui étaient sa patrie sont maintenant étrangers et même dangereux pour lui. En plus, il n’a jamais été « courageux » (je pense qu’on serait tous dans le même cas que lui). Il doit donc affronter une peur d’autant plus grande en traversant des pays où il pense que les gens vont l’assassiner à la moindre parole en entendant qu’il est serbe. Au fur et à mesure d’un trajet initiatique ou de quête, il va pourtant rencontrer des gens de toutes origines qui vont l’aider, même un peu, avec beaucoup de gêne, car il n’y a plus que cela à faire maintenant. Il ne changera pourtant pas d’avis, ni de sentiments sur les gens qui l’entourent.

Ce que j’ai pensé en tant que lectrice, c’est que Vesko était hargneux parce qu’il n’était pas fier de ce qu’il était devenu, un homme indifférent, manquant de vie tout simplement : il va au travail, rentre s’occuper de sa famille, est content d’avoir son appartement, a des amis exactement comme lui. C’est à mon avis, c’est ce que à quoi son père le renvoie C’est l’herboriste qui va le réconcilier avec lui-même et avec son père.

Le roman raconte donc l’aller-retour Belgrade-Krajina. J’ai 31 ans et pour moi les guerres des Balkans, ce sont des images à la télévision qui sont imprimées dans ma tête mais qui n’ont pas de réalité. Ce livre m’a donné le sentiment de voir un peu mieux ce qu’étaient ces guerres mais surtout comment cela s’est passé après, une fois que l’on n’en a plus parlé, de la difficulté de revivre ensemble après tout cela. L’avantage avec le roman de Slobodan Despot, c’est qu’il n’y a pas de gentils ni de méchants, pas de réels parti-pris même si l’histoire est racontée du point de vue serbe ; ses personnages sont des gens normaux, comme vous et à moi.

J’ai beaucoup aimé l’écriture car je l’ai trouvé très naturelle. C’est censé être la retranscription par le narrateur du récit de l’herboriste avec des passages éliminés car sans rapport. L’auteur a adopté un ton plutôt récit de coin du feu. On regarde le feu tout en écoutant et on voit les personnages prendre vie autour de nous. C’est le sentiment que j’ai eu en tout cas.

En conclusion, un très bon roman.

Un extrait

Le  beau-frère se disait « charcutier de piquet » ; avant la guerre, on lui amenait d’office tous les Turcs et les Macédoniens qui, descendant d’Allemagne pied au plancher, s’endormaient au volant juste dans leur zone, après une douzaine d’heures de conduite. À présent, les Mercedes surchargées ne circulaient plus sur l’autoroute défoncée par les blindés, mais il était de service vingt heures par jour. Il réparait à la hâte des blessures qui n’étaient pas très différentes de celles dont il avait l’habitude, mais imprimées dans des chairs très jeunes, affrontant les regards d’adolescents surpris et scandalisés de se découvrir invalides, eux qui la veille encore décrochaient les paniers de basket-ball ou coursaient les filles les plus désirées. C’est dans l’odeur de boucherie et de désinfectant et dans le bourgeonnement absurde de leurs membres déchiquetés qu’ils comprenaient que la guerre n’était pas un sport comme les autres et que l’infirmité serait leur seul métier pour le restant de leur vie.

Références

Le miel de Slobodan DESPOT (Gallimard, 2014)