La Vie de Malina Trifković de Mirko Kovač

laviemalvinatrifkovicmirkokovacJ’ai découvert ce livre par le plus grand des hasards à la bibliothèque de Paris. Et pour le coup, c’est une belle découverte. C’est un livre court (une centaine de pages), publié en 1971 par l’auteur yougoslave Mirko Kovač : il ne se voyait ni serbe, ni croate, ni monténégrin, ni bosniaque mais tout à la fois. Je parle de cela car c’est une question qui a son importance dans le roman.

Celui-ci raconte la vie de Malvina Trifković, serbe de bonne famille, de son enfance à la fin de sa vie et de son évolution donc suite aux différents événements auxquels elle a à faire face. Le livre commence par son placement dans une école qui a pour but de sauvegarder les jeunes serbes de tout écart et d’en faire la femme parfaite, en leur enseignant les arts ménagers et les matières fondamentales (les sciences et les lettres, pour pouvoir ne pas faire honte à leur mari) mais surtout la religion orthodoxe. La directrice de l’établissement insiste dessus car c’est ce qui fait que restera la grandeur du peuple serbe. Elle trouve anormal que des enfants orthodoxes soient confiés à des écoles catholiques (romaines) par exemple. Après quelques temps où Malvina donne entière satisfaction, elle fugue avec un homme, un croate, avec qui elle se mariera.

Renié par tous, elle devra vivre dans la famille de son mari, qui elle aussi à un point de vue extrémiste (en tout cas une partie de la famille) : ce qui est grand est croate et pas serbe. Elle se fera renié et maltraité par une grande partie de la famille, au même titre que la mère de la fratrie, serbe elle aussi, a été considérée comme une quantité négligeable par ses enfants (une partie là encore). Ces traitements (à la fois au pensionnat et dans sa famille d’adoption) vont la rendre incapable d’aimer et vont conduire à cet horrible destin qui sera le sien (et celui de ses proches aussi). Elle passe de la fille amoureuse (il y a deux très belles histoire d’amour dans le roman, je n’en dis pas plus) à la femme dure et aigrie.

Le livre n’est pas écrit comme un roman mais plutôt comme une suite de manuscrits rassemblés par un personnage extérieur dans le but de raconter le destin de cette femme. Très peu sont de la main de Malvina ; on trouve par exemple les lettres de la directrice du pensionnat, les lettres d’un de ses beaux-frères (le plus virulent), un testament … Cette manière de raconter l’histoire rend le livre très dynamique et rapide. On va à l’essentiel ; ce qui n’est pas dit peut être facilement imaginé. Le seul bémol que je mettrai est sur la fin qui reste tout de même très énigmatique et laisse à mon avis trop de champ à l’imagination.

Une belle découverte comme je le disais en introduction de ce billet.

Références

La Vie de Malvina Trifković de Mirko KOVAČ – traduit du serbo-croate par Pascale Delpech (Rivages, 1992)

Un siècle de littérature européenne – Année 1971

Le dernier Varlamis de Thanassis Valtinos

LeDernierVarlamisThanassisValtinosJ’ai acheté ce livre à mon dernier passage à la librairie pour la quatrième de couverture. En effet, il y était dit qu’à « travers l’histoire d’une famille » (celle des Varlamis), l’auteur parcourait « l’histoire de la Grèce moderne toute entière, de sa naissance en 1821 aux épisodes scabreux de l’Occupation et de la guerre civile qui lacéra le pays après la Libération ». Ne connaissant absolument rien à l’histoire de la Grèce moderne, je me suis dit que cela serait une bonne lecture pour moi.

Ce « roman » est très court (une cinquantaine de pages) car en fait, ce n’est pas un roman mais la retranscription du discours que l’auteur a prononcé lors de son entrée à l’académie d’Athènes.

À partir d’un chant populaire, Varlamis, l’auteur invente son histoire qu’il fait passer pour réelle. La lignée commence réellement avec Grigorakis Varlamis, lorsque celui-ci s’engage dans l’armée, « pour y finir avec le grade de sous-commandant vers la fin du règne d’Othon (1863) ». On saute ensuite une génération pour passer au petit-fils Grigorios Mikhaïl Varlamis, qui sera lui capitaine dans l’armée, avant de partir avec une étoile de cabaret, alors qu’il est marié avec deux enfants (bien sûr après il sera congédié de l’armée). L’auteur se concentre sur l’histoire de ce couple et sur l’histoire de leur fils qui sera le dernier Varlamis (il mourra pendant la Seconde Guerre mondiale, victime d’un règlement de compte).

La seule chose réelle dans ce texte est le chant populaire (de cinq lignes). Pourtant, si le préfacier n’avait pas dit que toute l’histoire était inventée, je ne l’aurais pas deviné toute seule. L’auteur, en fait, ne fait pas que raconter l’histoire de la famille mais aussi l’historiographie de la famille. Ainsi, dès le début du texte, il explique les querelles de chercheur qu’il y a autour de sa famille, en inventant des noms, des références, qui sont citées comme de réelles références. Franchement, quand j’ai commencé le livre, je me suis dit que cela allait être une lecture très difficile car ces références impliquaient un rythme très difficile à suivre, n’étant pas le rythme habituel d’une narration (type roman). En plus, l’accumulation, en très peu de temps, de noms difficilement mémorisables pour une lectrice non habituée, a rendu le début de ma lecture compliquée. Pourtant, un personnage très intéressant surnage : une étudiante ayant consacré sa thèse à cette famille, en prenant le risque d’en inventer la fin ! La citation ci-dessous est d’elle. On la retrouvera d’ailleurs à la fin du texte. D’après la postface, l’utilisation d’archives, de mélange de matière réelle et de matière inventée est caractéristique de l’auteur (8 livres de cet auteur sont disponibles en français).  Un point important du texte est donc le mélange de la littérature et de l’Histoire et la manière dont elles se répondent.

Même sans connaître l’histoire de la Grèce moderne, on peut lire ce livre sans soucis car ce n’est pas forcément le but du texte. Les éditeurs ou la traductrice ont pris le parti de mettre des notes explicatives sur l’histoire de la Grèce à la fin du livre, sans qu’il y ait de report dans le texte principal. Comme je n’avais pas vu ces notes, j’ai lu le livre sans me soucier de ce que pourtant j’y cherchais ! Après avoir lu les notes (très intéressantes), j’ai vu autrement le discours de Thanassis Valtinos.

En plus de tout cela, la traductrice propose dans sa postface un autre niveau de lecture. Cela m’a assez persuadé que le discours pouvait être lu plusieurs fois, et qu’à chaque fois on y trouverait autre chose. Je pense donc que c’est un bon texte mais pas idéal pour découvrir l’auteur. Je pense que je lirai un autre livre, un roman, de lui pour mieux me rendre compte de ce qu’il peut/veut écrire. L’avantage est que ses romans sont disponibles à la bibliothèque ou à la librairie (les éditions Fario en ont d’ailleurs publié un, en même temps que ce discours).

À souligner : le livre est très bien traduit, dans le sens où la lecture est fluide malgré la difficulté de rythme du texte, très bien introduit et bien postfacé. Enfin, des gens qui ont compris qu’on ne dévoile pas le texte avant que le lecteur l’ai lu !

Une citation

La vie est en soi une narration. L’Histoire est la narration seconde de la première. Lorsque les événements perdent le frémissement de la vie et pâlissent définitivement, par force nous faisons confiance à la littérature. (p. 49)

Références

Le dernier Varlamis de Thanassis VALTINOS – traduction et postface de Lucile Arnoux-Farnoux – Préface de Gilles Ortlieb (éditions Fario, 2015)

La dernière page de Gazmend Kapllani

LaDernierePageGazmendKapllaniVoilà donc le premier livre albanais que j’ai lu avant de lire Le paumé de Fatos Kongoli et qui m’a tant impressionnée. Ce livre, découvert par hasard à la bibliothèque (j’ai vu depuis que Sandrine avait mis l’auteur dans sa liste de Lire le monde), m’a donc énormément plu à cause de l’histoire, de l’écriture, de la narration, des personnages.

L’histoire s’inscrit totalement dans l’histoire de la Grèce et de l’Albanie de la deuxième moitié du XXième siècle. On va suivre en alternance l’histoire de Melsi et de son père.

Melsi, installé en Grèce, pour fuir une Albanie qu’il a énormément de mal à comprendre (et peut-être aussi pour avoir une meilleure vie), revient en Albanie lorsqu’il apprend le décès de son père à Shangai. Ayant très peu de contact avec lui, Melsi ne comprend pas du tout pourquoi celui qui lui semblait si « sage » est allé mourir là-bas. Il faudra 22 jours pour rapatrier le corps et pendant ce temps-là, notre narrateur habite dans l’appartement de son père, rencontre (et est soutenu) par la compagne de son père (sa mère étant mort) et est parfois rejoint par sa petite amie grecque (sa maîtresse nordique restant à distance raisonnable mais tient à rester présente). On voit déjà que le narrateur a une vie compliquée, une vision de la vie compliquée mais aussi une relation complexe à son enfance et à son pays. Comme expliqué dans le billet sur le livre de Fatos Kongoli, l’Albanie, pendant l’enfance du narrateur, était une dictature marchant sur la tête. Le preuve en est, s’il en est besoin, le prénom de l’auteur. L’année de naissance de Melsi, le dictateur Enver Hoxha avait décidé qu’il ne fallait plus aucun prénom d’origine religieuse (musulmane, catholique, juive …). Les parents et grand-parents de l’enfant ont dû se creuser la tête pour trouver un prénom au nouveau né et on choisit une combinaison de Marx, Engels et Staline. Dans les parties qui lui sont consacrées, on ressent un attachement-haine à son pays d’origine, tout en n’idolâtrant pas la Grèce.

Au cours de ses 22 jours dans l’appartement de son père, Melsi va découvrir un manuscrit sur l’histoire d’un crypto-juif (je ne comprends pas ce terme), commençant à Thessalonique en 1943. À cette époque, la Grèce est occupée par les Allemands, qui appliquent la même politique que partout en Europe. Les grands-parents de Melsi, juifs, vont s’enfuir vers l’Albanie, pays à majorité musulmane, accueillant encore des réfugiés. Ils changent d’identité et de religion pour passer inaperçu et le fils du couple va donc grandir en Albanie. Il suivra les traces de son père en devenant bibliothécaire. Malheureusement, il vivra un autre enfer, l’enfer de la dictature albanaise et de sa surveillance à tout-va. suite à sa liaison d’une nuit avec une collègue.

J’ai aussi aimé le livre pour son histoire car j’ai appris beaucoup de choses sur l’histoire de l’Albanie et de la Grèce. De plus, il n’y a pas de temps morts. C’est pratiquement un page-turner.

D’un autre côté, le livre ne fait que 150 pages mais l’auteur mène ses deux histoires, leur entrelacement très brillamment. Elles sont toutes les deux intéressantes, très distinctes et pas seulement à cause de la police d’écriture. L’auteur décrit les deux périodes de manière différente comme s’il était deux auteurs. L’histoire du père et grand-père est linéaire ; on sent qu’elle a été romancée. Il y a un peu de dépit derrière (un peu comme dans le livre de Fatos Kongoli, d’ailleurs) ; l’auteur semble penser que son histoire est celle de toute personne vivant sous un régime autoritaire. En comparaison, les parties sur Melsi sont plus heurtées ; le personnage est aussi plus complexe. J’ai aimé suivre les variations de ses sentiments, de ses souvenirs et impressions. Par son écriture, par son choix de narration, l’auteur arrive à nous faire sentir l’absence du père, tout en nous le faisant connaître, à nous faire comprendre le fils. Cela semble d’une simplicité enfantine quand on lit le livre mais quand on réfléchit, c’est assez énorme.

Je suis assez étonnée d’avoir si peu entendu parler de cet auteur car le livre est très réussi et intéressant. C’est une lecture que je recommanderai facilement.

L’avis de Daniel Fattore

Références

La dernière page de Gazmend KAPLLANI – traduit du grec par Françoise Bienfait et Jérôme Giovendo (Éditions Intervalles, 2015)

Le paumé de Fatos Kongoli

LePaumeFatosKongoliJ’ai piqué cette idée de lecture sur Passage à l’Est !, qui en parlait ici. J’avoue que pour cette première lecture albanaise je suis plutôt impressionnée. En fait, c’est ma deuxième lecture albanaise mais je n’en ai pas encore parlée mais là aussi j’ai été impressionnée … A suivre, donc ! Pour revenir au livre de Fatos Kongoli (mathématicien de formation), en 185 pages, l’auteur développe un livre très dense sur les conséquences sur la vie d’une personne de la vie sous un régime autoritaire.

On est en mars 1991, période très troublée en Albanie, puisque marquant une période transitoire après l’effondrement du régime communiste albanais. Le narrateur, comme beaucoup de ses compatriotes, veut partir vers l’Italie. Il est même sur un bateau avec un de ses plus proches amis, quand il décide soudain de ne pas partir et donc de rester en Albanie. Et pour tout dire, il n’y en a visiblement pas beaucoup qui reste. Au cours de déambulations dans la ville de Tirana, entrecoupées de beuveries, l’auteur nous raconte sa vie de son enfance à aujourd’hui, en passant par sa vie de jeune adulte. La narration se situant à cette époque de 1991 est très minoritaire dans le livre et ne sert qu’à accentuer les ressentiments sur la période passée.

Le roman commence par décrire l’enfance du narrateur, dans une banlieue peu favorisée de Tirana et l’acte fondateur qui a déclenché tous ses malheurs. Il est sous l’emprise de deux autorités, voire trois. Xhoda est un instituteur redouté car il a la main leste pour pas forcément grand chose. Le narrateur ne se rappelle d’ailleurs plus ce qui lui a valu sa première correction. Ce qu’il se rappelle, c’est que son père, pas forcément courageux, lui en a flanqué une autre pour qu’il se rappelle mieux de la leçon. Humilié, il décide de se venger sur le chien de la fille adorée de Xhoda, la fille se prénommant Vilma. C’est pour lui une seconde erreur tragique car Vilma est la chasse gardée de la petite frappe de la banlieue, Fag (même si elle ne l’aime pas du tout). De plus, tout le monde va apprendre ce qu’il a fait et il va en ressentir une sorte de honte car tout le monde lui fait sentir que s’en prendre à un petit animal innocent n’est pas forcément une bonne chose. Là-dessus s’ajoute une autre honte, celles de ses parents. Ceux-ci se plient aux quatre volontés de leur voisin du dessus, même s’ils ne le supportent pas. C’est quelque chose que le narrateur ne comprend pas car personne ne lui explique. À partir du jour où il apprend que ses parents font cela pour lui, pour lui assurer un avenir qui a été compromis par un oncle qui a fui l’Albanie (et est donc un traitre à la nation comme toute sa famille), il ressent une sorte de honte car il est détenteur d’un secret inavouable, qu’il doit cacher alors qu’il lui semble inscrit sur son front. Quand j’ai lu ce passage, j’ai tout de suite pensé que cela devait être écrasant pour un adolescent, surtout dans un pays sous dictature.

Une seconde partie se déroule quand il rentre à l’université, à Tirana, loin de sa banlieue. Il va se lier d’amitié avec le fils d’un haut dignitaire du régime qui va lui faire découvrir un autre monde. Cet autre monde n’est pour autant pas moins violent. Chacun doit faire plaisir à un personnage qui a plus de pouvoir que lui pour ne pas tomber. Son ami ne supporte cette hypocrisie et a une vision plus libre que les personnages de son monde. Sa cousine aussi d’ailleurs. Elle entamera d’ailleurs une relation amoureuse avec notre héros. Au début dans l’idée de rendre jaloux un homme qu’elle ne supporte pas mais qui l’aime. Notre héros n’a pas compris la subtilité des relations dans ce milieu ; il profite de son amour mais ne se rend pas compte qu’il vient de se faire un ennemi mortel, qui n’aura de cesse de lui créer des problèmes.

Le roman raconte la suite d’ennuis que notre héros vivra pendant la dictature albanaise, mêlant finalement très peu de personnages. Ce qui caractérisent ceux-ci, c’est la rancœur tenace et plus généralement n’oublient rien. Le temps par exemple n’influe pas sur une vengeance programmée depuis des années. Le narrateur a commis une erreur de jeunesse et est victime d’une action d’un membre de sa famille. Ces deux petites choses vont faire que sa vie soit ratée, sans aucune chance de pouvoir améliorer les choses car on le transformera toujours en victime à écraser à cause de ces deux faits.

Ce qui frappe aussi, c’est le milieu clos : on ne peut échapper à son destin dans un tel milieu. Il n’y a pas de possibilités d’avenir, d’évolution (à part à détruire l’autre). Les personnages ne se concentrent que sur l’instant présent. Finalement, on retrouve cette idée que chacun abuse du peu de pouvoir qu’il a pour brimer celui qui est en dessous. Après, la question est est-ce que c’est dû à la nature de l’homme ou à la nature du régime qui a discipliné les esprits dans cette manière de voir les choses. Et là, je n’ai pas trouvé de réponse dans le livre.

Références

Le paumé de Fatos KONGOLI – roman traduit de l’albanais par Christiane Montécot et Edmond Tupja (Rivages, 1999)

Un siècle de littérature européenne – Année 1992

Atlas des reflets célestes de Goran Petrović

AtlasDesRefletsCelestesGoranPetrovicJ’ai lu il y a très longtemps (en 2010) le précédent livre de Goran Petrović Sous un ciel qui s’écaille que j’avais déjà beaucoup aimé. En relisant mon billet, je me rends compte que je vais redire exactement la même chose. Je l’avais repéré dans la rentrée littéraire, justement parce que j’avais lu le précédent. Sauf qu’après j’ai lu la quatrième de couverture et je me suis dit que ce n’était pas pour moi. Je l’avais noté dans ma liste à lire en ebook (éventuellement si je n’avais plus de livre à lire …) Tout cela pour dire qu’il n’était pas près d’être lu. MAIS j’ai reçu un mail de Babelio le proposant. J’ai postulé et je l’ai eu (je n’achète jamais aucun des livres de cet auteur visiblement, c’est un peu une honte). Tout cela pour dire que ce livre a été le début d’une série de coup de cœur en cette rentrée littéraire, tellement il est une bouffée d’air frais dans ce monde !

Je vous mets quand même la quatrième de couverture pour que vous puissiez juger :

En lisant l’Atlas des reflets célestes on pourra s’initier à une géographie singulière, observer huit rêveurs dans une maison qui n’a d’autre toit que le ciel, mener une partie de cache-cache interrompu, apprendre à se défendre des voleurs de rêves, découvrir la nature secrète des miroirs, goûter un baiser simple comme un gâteau saupoudré de sucre glace, se familiariser avec l’infini palimpseste qu’est l’encyclopédie Serpentiana, battre les « dix millions de grands chemins de l’espoir » et aborder autant d’autres sujets décoiffants …

« Au cours d’une vie, mais aussi après elle, les rêves peuvent rapetisser, croître, se léguer, se perdre, être empruntés, offerts, volés. Il faut veiller soigneusement sur eux. Il n’est pas que la taille totale d’un individu qui en dépende, mais, une fois faite la somme de tous les rêves, la taille totale de l’humanité. »

Goran Petrović est l’un des écrivains serbes contemporains majeurs. Atlas des reflets célestes est son quatrième roman traduit en français.

Le roman est beaucoup moins loufoque que ce que ne laisse entendre la couverture. Le livre commence par la destruction du toit. Les huit habitants (je ne suis pas sûre du chiffre car certains personnages arrivent au milieu du livre) décident d’enlever le toit de la maison où ils habitent ensemble. Comme c’est le début du livre, je me suis posée des questions sur la santé mentale des personnages mais j’ai apprécié la réponse qu’ils donnent à la question de leurs voisins sur l’absence d’un toit à leur habitation. En substance, cela donne « mais si, notre maison a un toit, il est bleu ». Une note explique le pourquoi de manière plus précise :

De l’obscurité cavicole et faîtière

Il est proprement incroyable que l’homme puisse de son plein gré accepter de passer le plus clair de sa courte existence entre deux obscurités. Se croyant naïvement protégé par la solidité du plancher et la charpente du toit, il ne songe même pas à la nocivité d’un tel mode de vie. Il est vrai qu’il lui arrive rarement de tomber dans l’obscurité de sa cave ou de recevoir celle du grenier sur la tête. La mort dite « Mangeuse d’âmes » a des souliers lents, une pèlerine toute de silence et un masque insidieux. En effet, les forces magnétiques sournoises, dont le règne s’étend aussi entre ces deux obscurités, provoquent l’attraction progressive mais inéluctable de ces dernières. Avec le temps, son confortable gîte devient pour l’homme un piège perpétuel. Alors, coincé dans sa petite boîte, il s’avise de la fatalité de son illusion, mais, le plus souvent, n’a pas assez de force pour s’en affranchir, si bien que, se débattant frénétiquement pour essayer d’arracher son âme aux chaines qui l’entravent, il voit périr son corps dans l’horrible souricière. (D’après l’encyclopédie Serpentiana, article « Manière commune de vivre et de mourir »)

Cette petite note m’amène à parler de la structure du livre et de l’encyclopédie Serpentiana.

Le livre est constitué en chapitres, qui se divisent eux-mêmes en trois parties : le « texte » lui-même, où l’auteur écrit l’histoire des huit personnages de la maison, des notes qui suivent le texte, un article encadré. Les notes sont en générales très longues, et aussi importantes que le texte. Elles expliquent le mécanisme physique, psychologique, morale … du monde, que créé Goran Petrović dans le texte. L’article encadré décrit un monde « réel » d’objets inventés, en rapport avec le texte précédent. Par exemple, l’auteur décrit des tableaux imaginés, des mythes inventés … Tout cela contribue à vous englober dans un autre monde.

L’encyclopédie Serpentiana fait partie de cet autre monde. C’est une encyclopédie sans début ni fin, qui s’ouvre automatiquement à la « bonne page », celle contenant la réponse à la question que l’on se pose, si on sait lui parler bien sûr.

Comme je l’ai dit, ce livre est une bouffée d’air frais dans ce monde où tout est grave et où on va tous mourir prochainement. Il invite à voir la vie avec un peu plus de hauteur mais aussi de logique, avec une dose de fantaisie et d’imagination. Goran Petrović écrit un livre remarquable et passionnant par le monde qu’il invente pour nous, par la vision de la vie qui sous-tend le livre, mais aussi par les trouvailles stylistiques, les images mises en place … C’est un livre dépaysant, qui nous aspire complètement. Finalement, je ne retiendrais pas sur le long terme l’histoire (la vie des huit habitants de la maison) mais plutôt les sentiments que j’ai pu éprouver tout au long de ma lecture, l’émerveillement ayant prédominé.

En conclusion, c’était ma première lecture de la rentrée littéraire et mon premier coup de cœur (et cela m’a mis dans de très bonnes dispositions en plus).

Extraits

Je sais que ce n’est pas bien de mettre d’aussi longs extraits, mais je ne peux pas résister à les partager quand je les relis. Vous n’êtes pas obligé de les lire bien sûr …

De la perméabilité de l’âme

À ce jour, on n’a pas encore découvert les principes qui régissent la perméabilité de l’âme humaine. Alors que dans les unes tout s’écoule aussitôt comme à travers un tuyau sans rien ennoblir au passage, dans les autres pas une goutte de ce qui les pénètre ne ressort, comme si tout butait contre une plaque de granit. On en trouve qui laissent passer seulement certains éléments, mais jamais selon des lois établies ou du moins pas selon des lois qui nous soient connues. Il en est dont le mécanisme consiste à cristalliser l’essence des phénomènes entrants et à en rejeter le superflu. Et puis, il y a celles qui renvoient dans le monde précisément l’essentiel et, qui sait pourquoi, gardent jalousement en elles l’insignifiant. C’est ainsi que par d’innombrables synthèses et analyses, selon de mystérieux processus, les âmes laissent  sortir ou retiennent certaines choses et pas d’autres, engendrant ainsi ce qui les différencie les gens entre eux.

Anatomie I

Bien sûr, pour approcher un homme, il faut franchir fortifications, douves, chemins de ronde, ponts-levis ou ponts fixes, passages dérobés, ou encore parcs, grand-routes, jardins… À ce dont un homme s’entoure on peut deviner bien des choses de lui. D’aucuns tablent surtout sur la défense et ne laisseront personne, pas même leurs connaissances, arriver jusqu’à la porte d’entrée. D’autres ne se soucient pas d’un danger éventuel, vivent en terrain découvert, sans nul abri ni obstacle, et ne dissimulent pas aux inconnus rencontrés fortuitement les coins les plus secrets de leur être.

En rapport avec ce qui vient d’être dit se poursuit la dispute pluriséculaire entre les tenants des accès interdits et ceux des accès libres. Les premiers lancent un avertissement en rappelant la mésaventure de l’un des comtes palatins de la ville de Heidelberg. Cet ingénu est entré dans l’histoire pour avoir fait abattre l’enceinte de son château afin d’agrandir son parc. Il a payé de sa vie sa témérité, après avoir été réduit à l’esclavage par le maître du fief voisin qui, peu après son geste inconsidéré, l’avait traîtreusement attaqué. Les seconds se réfèrent également à cette même histoire, mais en présentant ce comte de Heidelberg comme un homme au grand cœur, aimant la nature et la vie libre, sans barrières.

En sus de ce qui vient d’être dit, et pour essayer de donner, par amour de la vérité, une image aussi complète que possible, il nous faut encore évoquer ceux, nombreux, qui s’entourent de faux accès. En effet, il n’est pas rare que derrière des murailles de plusieurs mètres d’épaisseur, grises et envahies de ronces, on tombe sur de somptueux palais baroques riches de précieux ornements et de fenêtres ouvertes. Et enfin, c’est bien connu, il n’est pas rare non plus qu’après des kilomètres de parc irréprochable, parsemé de jets d’eau et de statues dorées, on tombe sur des ruines qui laissent à peine deviner ce qu’il y avait là autrefois.

Anatomie VII

Une cloison imaginée , mais non moins réelle, traverse tout individu, divisant sa personnalité en deux versants : l’adret et l’ubac.

L’ubac est le versant de la personnalité humaine qui ne voit pas le soleil, à l’abri des vents chasseurs de pénombre et de brouillard, si bien que mousses, champignons et moisissures y prospèrent. De ce côté-là l’humidité s’accumule au point que, sous forme de larmes, elle remonte parfois même jusqu’aux yeux. Le passé, le désespoir, la mélancolie et le deuil y prennent leurs quartier.

Tout au contraire de l’ubac, l’adret accueille très tôt le printemps. De manière générale, l’adret d’une personnalité est tel qu’il devance celle-ci dans le temps à venir, ne serait-ce que d’un sourire. Sur lui soufflent les vents agréables, il est ensoleillé, habité par la salubrité, l’insouciance et l’opulence.

Bien qu’au début de la vie les aspects de la personnalité humaine ainsi décrits soient à peu près équivalents, avec le temps l’un des côtés prend le dessus au détriment de l’autre. Si l’on ne fréquente pas, ou si l’on fréquente peu l’un des côtés, celui-ci peut rapetisser, fondre, et même totalement disparaître. Le premier expert en anatomie venu est en mesure d’aider le non-initié à choisir dans quel sens faire pencher sa personnalité.

Références

Atlas des reflets célestes de Goran PETROVIĆ – préface d’Alberto Manguel – traduction du serbe par Gojko Lukić (Notablia, 2015)

L’Odyssée de Homère

J’ai reçu hier une très gentille petite carte de Niki me demandant si j’étais souffrante puisque je ne rédigeais plus de billets sur les livres que je lisais. Sachez que je vais bien (pour ceux que cela intéresse bien entendu). Outre que j’ai lu quelques navets, je me suis inscrite à un MOOC sur Coursera intitulé Greek and Roman Mythology.

Je me suis aussi inscrite à des MOOC scientifiques, qui occupent beaucoup mon temps mais qui me sont nécessaires pour compléter mes connaissances qui semblent insuffisantes à bien des égards. Mais le MOOC sur la mythologie, je l’ai choisi parce que j’ai toujours voulu savoir ce qui se cachait derrière la mythologie grecque et romaine, et surtout connaître des références culturelles que tout le monde cite. Je ne le fais pas à fond car normalement il y a une dissertation à rendre. Je regarde juste les vidéos et fais les quizz.

Il y a donc des lectures à faire et la première a été L’Odyssée de Homère. J’ai donc passé trois semaines dans ce livre et cela a été ma plus grande surprise depuis le début de l’année.LOdysseeHomere

Je n’ai jamais voulu me lancer là-dedans car dans ma tête, c’était une sorte de longue poésie (et je n’arrive pas avec la poésie comme vous le savez peut-être).

J’ai choisi la traduction disponible chez Babel car après avoir lu les commentaires sur Amazon, il m’a semblé que c’était la version la plus adaptée pour moi. Je l’ai donc ouvert et première surprise, cela se lit très bien. Pour une première lecture, je n’ai pas fait particulièrement attention à la forme mais plus au fond. En cela, j’ai été aidé par les vidéos du MOOC qui souligne les points essentiels de l’action et le pourquoi du comment. Par exemple, le professeur a beaucoup insisté sur la Xenia grecque mais aussi sur l’universalité de certains thèmes.

Je ne reviendrai pas sur le livre car je ne pense pas que je pourrais vous apporter dessus plus que ce que vous ne savez. Quand je l’ai fermé, j’ai eu envie de le relire (pour vous dire comme je l’ai aimé). J’ai bien sûr prévu de lire L’Iliade mais mon chef m’a dit que c’était plus compliqué donc j’attends un peu. Je me suis aussi demandée pourquoi on traduisait, en France, Odysseus par Ulysse. Je me suis sentie bête quand j’ai regardé la première semaine de vidéo. Je me suis demandée qui était cet Odysseus dont on parlait en plus de Télémaque (j’avais lu les huit premiers livres et je n’avais pas rencontré ce personnage…). Ulysse, c’est le nom romain. Pourquoi nous n’avons pas gardé le nom grec ?


Je ne savais pas si vous avez déjà suivi un MOOC mais il y a un forum où les participants discutent. Dessus, il y avait un sujet sur le livre de Margaret Atwood, L’Odyssée de Pénélope. Curieuse, je l’ai acheté puis lu et c’est aussi une très bonne surprise.

Le livre est écrit une alternance (de chapitre) entre l’histoire de l’Odyssée racontée par Pénélope et le chœur des 12 servantes assassinée par Télémaque dans l’Odyssée.

LOdysseeDePenelopeMargaretAtwoodPénélope s’exprime dans une langue moderne et parlée. Cela se justifie par le fait qu’elle nous parle du XXIième siècle, du « paradis », où elle nous observe. Elle a aussi adoptée un point de vue moderne et féministe.

Dans un premier temps, elle nous parle de son enfance à Sparte, à la cour de son père , Icare. Elle nous raconte la tentative de meurtre que celui-ci a commis celle en voulant la noyer et où elle fut sauver par des canards. Elle parle aussi de sa mère, une Naïade, qui préférait nager que de s’occuper de sa fille. Elle s’est ainsi transformé en une adolescente timide et peu sûr d’elle.

Quand elle eut quinze ans, elle a été en âge de se marier. Ulysse l’a jouée à la course à pied et l’a gagnée (on l’a plus ou moins laissé gagner) mais cela ne compte pas puisqu’il avait aussi joué pour la cousine de Pénélope, Hélène, qui avait été remportée par Ménélas provoquant ce que l’on sait. Ulysse est décrit ayant des jambes courtes et un torse de barrique. D’un point de vue moral, il est défini comme un menteur, tricheur et beau-parleur. Ce n’était donc pas le grand amour comme décrit dans L’Odyssée. Il y a une certaine complicité qui s’est faite au lit, après le mariage. Cependant, Pénélope souffre de l’attitude méprisante de sa belle-mère et de celle trop envahissante de la nourrice d’Ulysse. Puis, il part à Troie et n’en revient qu’après 20 ans.

Dans la suite du livre, Pénélope parle de ses stratagèmes pour se protéger des prétendants. Pour cela, elle les a fait espionner par ses douze plus belles servantes, celles qui seront assassinées.

Celles-ci s’expriment donc dans le livre, comme un chœur dans les tragédies grecques. Elles sont donc un groupe vengeur et menaçant envers Ulysse mais n’en veulent pas du tout à Pénélope.

Le livre est court mais est très drôle car iconoclaste, moderne tout en étant ancré dans l’histoire racontée par Homère. Je vous le conseille vivement. C’est par contre très différent des livres habituellement rédiger par Margaret Atwood.

Références

L’Odyssée de HOMÈRE – traduit du grec par Frédéric Mugler (Actes Sud / Babel, 1995)

L’Odyssée de Pénélope de Margaret ATWOOD – traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné (Flammarion, 2005)

P.S. : Il me reste une semaine de travail à tirer et après je suis en vacances pour trois semaines. Je serais plus présente alors …

Le miel de Slobodan Despot

LeMielSlobodanDespotJ’ai pris ce livre sur la table des coups de cœur de ma librairie préférée. Je l’ai dévorée en deux journées de RER. C’est typiquement le genre de livre que j’adore : il vous emmène ailleurs tout en vous faisant prendre conscience de réalités que vous n’avez même jamais effleuré.

Le narrateur est dans le cabinet d’une herboriste, assez extraordinaire, qui lui raconte l’histoire qu’il nous retranscrit ensuite. Un jour, à la suite de la panne de son bus sur l’autoroute, elle remonte à pied une bretelle et aperçoit une voiture en panne où elle entend un homme crié sur un plus vieil homme en le menaçant plus ou moins de mort. L’herboriste voit rouge et intervient en payant les réparations de la voiture de l’homme, ce qui était l’objet de sa colère. Elle vient de faire la connaissance de Vesko le Teigneux.

Elle l’oublie mais un jour, elle le voit arriver au cabinet avec 50 kg de miel (en pleine pénurie) et son argent. Vesko est toujours aussi teigneux mais explique que c’est son père qui a voulu rembourser les dettes (qui n’en étaient pas puisqu’elle ne voulait pas de remboursement). Elle lui demande pourquoi tant de haine envers son père et il lui raconte (ce qui le soignera de sa haine progressivement).

Alors que la Yougoslavie était devenue une multitude de pays : il a été obligé de faire le trajet de Belgrade à la province de Krajina, pour récupérer son père. Celui-ci avait réussi à survivre par chance (ou miracle) au passage des Croates après l’abandon du terrain par les Serbes car au moment de l’attaque, il était auprès de ses ruches, en hauteur et est resté caché là-bas tant qu’il y a eu du danger. Ses deux fils, inquiets, veulent le mettre en sécurité chez Vesko où ils habitent tous les deux. L’ainé ne peut pas y aller car il a fait partie de l’armée serbe et il faut traverser la Croatie. C’est donc Vesko qui va s’y coller.

Vesko est serbe mais n’a pas pris part à ce qui c’est passé. Il a regardé la guerre comme quelqu’un d’extérieur. La nouvelle situation du pays lui semble assez extraordinaire. Des pays qui étaient sa patrie sont maintenant étrangers et même dangereux pour lui. En plus, il n’a jamais été « courageux » (je pense qu’on serait tous dans le même cas que lui). Il doit donc affronter une peur d’autant plus grande en traversant des pays où il pense que les gens vont l’assassiner à la moindre parole en entendant qu’il est serbe. Au fur et à mesure d’un trajet initiatique ou de quête, il va pourtant rencontrer des gens de toutes origines qui vont l’aider, même un peu, avec beaucoup de gêne, car il n’y a plus que cela à faire maintenant. Il ne changera pourtant pas d’avis, ni de sentiments sur les gens qui l’entourent.

Ce que j’ai pensé en tant que lectrice, c’est que Vesko était hargneux parce qu’il n’était pas fier de ce qu’il était devenu, un homme indifférent, manquant de vie tout simplement : il va au travail, rentre s’occuper de sa famille, est content d’avoir son appartement, a des amis exactement comme lui. C’est à mon avis, c’est ce que à quoi son père le renvoie C’est l’herboriste qui va le réconcilier avec lui-même et avec son père.

Le roman raconte donc l’aller-retour Belgrade-Krajina. J’ai 31 ans et pour moi les guerres des Balkans, ce sont des images à la télévision qui sont imprimées dans ma tête mais qui n’ont pas de réalité. Ce livre m’a donné le sentiment de voir un peu mieux ce qu’étaient ces guerres mais surtout comment cela s’est passé après, une fois que l’on n’en a plus parlé, de la difficulté de revivre ensemble après tout cela. L’avantage avec le roman de Slobodan Despot, c’est qu’il n’y a pas de gentils ni de méchants, pas de réels parti-pris même si l’histoire est racontée du point de vue serbe ; ses personnages sont des gens normaux, comme vous et à moi.

J’ai beaucoup aimé l’écriture car je l’ai trouvé très naturelle. C’est censé être la retranscription par le narrateur du récit de l’herboriste avec des passages éliminés car sans rapport. L’auteur a adopté un ton plutôt récit de coin du feu. On regarde le feu tout en écoutant et on voit les personnages prendre vie autour de nous. C’est le sentiment que j’ai eu en tout cas.

En conclusion, un très bon roman.

Un extrait

Le  beau-frère se disait « charcutier de piquet » ; avant la guerre, on lui amenait d’office tous les Turcs et les Macédoniens qui, descendant d’Allemagne pied au plancher, s’endormaient au volant juste dans leur zone, après une douzaine d’heures de conduite. À présent, les Mercedes surchargées ne circulaient plus sur l’autoroute défoncée par les blindés, mais il était de service vingt heures par jour. Il réparait à la hâte des blessures qui n’étaient pas très différentes de celles dont il avait l’habitude, mais imprimées dans des chairs très jeunes, affrontant les regards d’adolescents surpris et scandalisés de se découvrir invalides, eux qui la veille encore décrochaient les paniers de basket-ball ou coursaient les filles les plus désirées. C’est dans l’odeur de boucherie et de désinfectant et dans le bourgeonnement absurde de leurs membres déchiquetés qu’ils comprenaient que la guerre n’était pas un sport comme les autres et que l’infirmité serait leur seul métier pour le restant de leur vie.

Références

Le miel de Slobodan DESPOT (Gallimard, 2014)

Petits meurtres entre mathématiciens de Tefcros Michaelides

PetitsMeurtresEntreMathematiciens

Encore une idée de lecture que j’ai trouvé dans les Défis du CEA (l’abonnement est gratuit si vous êtes intéressés). Bien sûr, c’est le titre qui m’a interpellé de suite. Après lecture, je dirais qu’il est un petit peu racoleur tout de même car ce n’est pas le sujet principal du livre. Le sous-titre s’avère lui beaucoup plus juste : « comment deux amis débattent de maths et d’amour dans le Paris de la Belle Époque ».

On est en 1929, à Athènes. Michael Igerinos est appelé pour reconnaître le corps de son ami de trente ans, Stefanos Kantartzis, qui vient juste d’être assassiné, empoisonné plus exactement. Cela ramène Michael trente ans en arrière. Pour arriver à l’explication du meurtre, il va remonter très longtemps jusqu’à nous (c’est à peu près 80 % du livre). Les deux mais se sont rencontrés en 1900 à Paris, au deuxième Congrès international de mathématiques qui s’est tenu à la Sorbonne. C’est là où Hilbert a présenté ses fameux 23 problèmes qui allaient guider tout le développement des mathématiques durant le 20ième siècle. Ils se sont rencontrés par le plus grand des hasards mais se sont tout de suite plut. Penzez, tous les deux sont animés par les mathématiques ! Pendant ce séjour, Stefanos présentera à Michael la vie parisienne, et entre autre Picasso (apparemment, l’auteur a pris quelques libertés et avancée le séjour à Paris de quelques mois). C’est à mon avis la partie la plus intéressante du livre car l’auteur présente les différents courants qui traversent les mathématiques mais aussi les personnages qui animent le domaine. On apprend notamment que Hilbert était connu pour êtres un bon vivant dans la ville médiévale de Göttingen.

Ensuite, j’ai trouvé qu’on perdait un peu de vue les mathématiques car Michael est obligé d’arrêter pour cause de raisons familiales. On rentre alors plus dans la description d’une époque très troublée, ainsi que dans la description du fil d’un vie (mariage, divorce, maîtresse …) Même quand Michael retrouve Stefanos, par hasard toujours, ils parlent moins de maths car Stefanos a gardé la passion de la recherche (dans le sens résolution de problème) tandis que Michael ne fait que se tenir au courant. Le livre perd alors un peu d’intérêt.

Comme je le disais, la résolution du meurtre ne casse pas trois pattes à un canard. Il n’y pas d’enquêtes car il n’y a pas de suspect. Le livre est donc plus sur l’histoire des maths que sur les maths elles-mêmes.

Je dirais que c’est un bon livre dans les 150 premières pages, mais qui s’essouffle dans la suite. Je précise qu’il faut tout de même être un tout peu intéressé par le sujet …

P.S. Je suis sûre que vous vous êtes toujours poser la question de comment retenir les décimales de pi. Ce livre donne la réponse : il suffit de compter les lettres de chacun des mots de ce poème :

Que j’aime à faire apprendre un nombre utile aux sages !

Immortel Archimède, artiste ingénieur,

Qui de ton jugement peut priser la valeur ?

Pour moi, ton problème eut de pareils avantages.

Qui a dit que les mathématiciens n’étaient pas capables de poésie ?

Références

Petits meurtres entre mathématiciens de Tefcros MICHAELIDES (Plumes de science / Le Pommier, 2012)

Gioconda de Nìkos Kokàntzis

Ceci est une histoire vraie. Nìkos Kokàntzis décide en 1975 de raconter sa première histoire d’amour, un amour véritable, fou, rêvé pourrait-on dire, avec une jeune voisine juive, Gioconda. Le problème est que l’on est en 1943, que la Grèce est occupée par les Allemands. Le problème est qu’ils sont deux jeunes adolescents et qu’ils ont autre chose à penser qu’à la guerre.

C’est un livre magnifique. On oscille tout le temps entre la guerre et une sorte des parenthèses rêvées que sont les moments d’intimité entre Gioconda et Nìkos. Nìkos Kokàntzis n’écrira qu’un livre et cela sera celui-ci, pour que Gioconda ne meurt pas une seconde fois avec lui. On peut regretter le fait que son talent d’écrivain ne s’exerce que sur d’autre livre car la langue est précis dans les descriptions et les sentiments, sensuelle aussi. L’auteur arrive à faire passer toute son émotion présente mais aussi passée. C’est un des meilleurs livres que j’ai lu sur la description des sentiments du premier amour (et même de l’amour en général)(j’espère que j’ai bien expliqué qu’il ne s’agit pas d’un flirt mais vraiment d’amour, celui qui vous chamboule entièrement) ; on comprend toute la profondeur du sentiment, tous les bouleversements engendrés.

Une très belle lecture, pleine d’émotions.

Références

Gioconda de Nìkos KOKÀNTZIS – récit traduit du grec par Michel Volkovitch (Éditions de l’Aube, 2012)

Un siècle de littérature européenne : 3/100 (année 1975)

Le vent d’Anatolie de Zyrànna Zatèli

Quatrième de couverture

Une enfant bizarre rend visite à une vieille femme malade, plus bizarre encore. Le quotidien d’un coin perdu de Grèce du Nord transfiguré par le souvenir et l’imagination… Un monde à part, étrange et familier. La vie est pleine de merveilles, et la mort aussi, semble nous dire Zyrànna Zatèli, la magicienne au sommet de son art.

Entre innocence et cruauté, Le Vent d’Anatolie est une nouvelle d’une rare beauté.

Mon avis

J’avais déjà lu, il y a longtemps un recueil de nouvelles de cette auteure, La Fiancée de l’an passé, que j’avais trouvé très mystérieux et un peu écrasant (j’ai envie de le relire maintenant pour confirmer cette impression).

Ici, il s’agit donc d’une courte nouvelle (50 pages) extraite du recueil Gracieuse dans le Désert. Comme le dit la quatrième de couverture, une enfant bizarre vient voir une vieille femme, Anatolie, contre l’avis de tous le village car la vieille dame est atteinte d’une tuberculose galopante qui dure depuis au moins deux décennies. Pourtant, l’enfant ne peut s’empêcher d’aller la voir car elle lui raconte des histoires sur le passé, a des images un peu fantastique …

Ce qui est important dans ce type de texte, je crois, c’est l’atmosphère, la poésie. Ici, on a l’impression que dans le village il n’y a que deux personnes. Les autres villageois sont une masse diffuse, un peu menaçante sur l’amitié qui se créé. Il y a aussi un côté hors du temps car il n’y a pas de repère temporel ou très peu pour savoir sur combien de temps l’histoire se passe (même si le début permet de voir que la narratrice fait un retour assez lointain dans son passé), ou même combien de temps la petite fille reste (cela semble durer toujours une très longue journée comme si ses parents ne s’intéressaient pas à elle). La poésie est bien présente rien que dans le titre dont on comprend la portée à la fin et dont on ne peut pas se douter en achetant l’ouvrage.

À noter, une chose que j’ai découvert l’autre jour, c’est que publie.net a une collection grecque (re)publiant en numérique des traductions (plus disponibles) de Michel Volkovitch dont La Fiancée de l’an passé.

Réféfrences

Le Vent d’Anatolie de Zyrànna ZATÈLI – traduit du grec par Michel Volkovitch (Quidam, 2012)