Masako de Kikou Yamata

Je suis tombée sur ce bouquin par le plus grand des hasards à la bibliothèque. Je vous ai sûrement parlé de mes super-techniques pour trouver des livres à la bibliothèque : j’arrive avec deux titres, avec des auteurs dont le nom commence par deux lettres différentes. Je prends les livres, puis je reste planter devant l’étagère en regardant méthodiquement les titres, auteurs, couvertures. Je lis les quatrièmes de couverture de ceux qui m’inspirent et j’emprunte ceux que j’ai envie de lire parce que toute manière cela ne coûte rien d’essayer.

C’est comme cela que je suis tombée sur ce tout petit livre d’une auteure particulière. Contrairement, à ce que l’on pourrait penser, le livre a été écrit directement en français, en 1923 exactement d’après la signature à la fin du livre. Kikou Yamata, Kikou voulant dire chrysanthème en japonais, est franco-japonaise. Son père, descendant d’une lignée de Samouraï a été envoyé par le Mikado à Lyon, vers la fin du XIXème siècle, pour y découvrir les secrets de l’industrie textile. Il y rencontre une Lyonnaise, qu’il finira par épouser et auront ensemble une fille Kikou en 1895. Ses débuts se sont faits sous le parrainage d’André Maurois, Paul Valéry et Anna de Noailles. Masako a été édité par Jacques Chardonne et fut un véritable best-seller de son temps, puisqu’il a été réimprimé 22 fois. Aujourd’hui, son oeuvre est quelque peu oubliée en France mais reste au contraire très étudiée au Japon.

Masako est un livre court, 140 pages, écrit gros et raconte un événement étrange, en tout cas pour le lecteur contemporain. On est au Japon au début du XXème siècle, Masako, descendante d’une lignée de Samouraï  par sa mère, vit avec son oncle et sous la surveillance morale de ses tantes, du fait de la mort de sa mère adorée. Son père intervient très peu dans sa vie. Après des études de langues dans un couvent, elle rentre vivre chez elle, avec sa vieille nourrice pour s’occuper d’elle. Bien sûr, le but maintenant est de lui faire faire une « beau » mariage. Après plusieurs déceptions, on trouve enfin un prétendant correct, Naoyoshi. Le problème est que lorsque les deux jeunes gens se rencontrent c’est plus ou moins le coup de foudre. Sauf qu’au Japon, dans ces familles-là, à cette époque-là, cela ne se fait pas ; les tantes s’opposent au mariage au grand dam des amoureux …

Il s’agit donc ici d’une histoire d’amour très originale, dans un contexte on ne peut plus original également. Kikou Yamata en très peu de pages fait passer Masako par tous les états amoureux possibles : l’ennui, la langueur, le désespoir, le doute, le bonheur (pas forcément dans cet ordre en fait). On découvre la vie à l’époque dans les maisons nobles japonaises, ses habitudes et ses traditions. Rien que pour l’histoire, je trouve que le livre est plutôt intéressant. Le récit est servi par une écriture très poétique et lyrique, avec une grande économie de moyens :

Mes tantes sont venues, puis revenues. Leurs visages qu’elles ne fardent plus, dépouillés du sourire bienveillant, ont pris la roideur de l’ivoire. Le téléphone résonne, des voix graves répondent au lieu du joyeux « moshi moshi ! ». Toute la maison est mystérieusement affairée. Il semble qu’un mort la quitte, qu’un malade l’habite ou qu’un enfant vient de naître. Mon oreiller, ce matin, était trempé de pleurs et Baya [sa nourrice] n’a pas osé le faire sécher au soleil. Chacun aurait mesuré mon chagrin.

Le seul bémol que je mettrais est justement que parfois cette prose a un peu vieillie. Je me suis donc ennuyée en lisant certains passages. Cela reste cependant un livre intéressant à lire.

Références

Masako de Kikou YAMATA (Bibliothèque cosmopolite / Stock, 1995)

Matsumoto de L.-F. Bollée et Philippe Nicloux

Tout d’abord, je tiens à vous dire que j’ai eu mon examen d’allemand avec 82.5/100, et donc avec la mention bien : je suis B2 ! J’étais extrêmement contente mais cela se confirme, je ne suis pas vraiment doutée pour communiquer puisque c’est ma plus mauvaise note. Je continue donc à travailler … Mais maintenant j’aimerais pouvoir retravailler l’anglais pour pouvoir passer des entretiens d’embauche sans pouvoir être gênée par la question des langues. J’ai quitté à moitié un de mes projets pour en reprendre un autre. Mais je continue à lire, beaucoup même. Dont cette BD, au sujet d’un moment terrible de l’histoire japonaise récente : les attentats de la secte Aum au milieu des années 1990.

J’ai de vagues souvenirs de l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo (en mars 1995). J’ai principalement une image en tête, des gens avec des masques à gaz à l’entrée de la bouche de métro. J’avais 12 ans donc je ne me suis pas forcément intéressé au pourquoi de la chose. Je m’étais contentée à l’époque du fait que les fautifs étaient une secte (on en parlait beaucoup plus que maintenant à la télévision) mais sans plus.

Cette BD commence deux ans et demi avant ces événements, par l’achat d’une ferme isolée en Australie. Dans ce bâtiment, la secte a fait ses essais de production de gaz mais a aussi fait des tests sur des animaux (et un petit garçon qui s’est retrouvé là au mauvais moment). On apprendra dans la suite de la BD que les autorités australiennes avaient « flairé » un problème, puisque des membres de la secte s’étaient fait arrêter pour surplus de bagages car ils essayaient de faire passer du matériel du Japon en Australie.

Une fois la fabrication du gaz mise au point, il fallut faire un test grandeur nature : c’est le quartier d’un juge d’instruction de la ville de Matsumoto (qui est aussi le nom que se sonnait le leader de la secte) qui a été choisi car l’homme avait la secte dans son collimateur et avait bien repéré qu’elle était dangereuse. La BD décrit toute la préparation de l’attentat mais aussi à sa réalisation. Par leurs amateurismes (et leurs débilités aussi) et un concours de circonstances, l’attentat a conduit à l’empoisonnement de tout un quartier. Un commerçant que peu de personnes appréciaient a été soupçonné pendant plusieurs mois. Seul un policier croyait à l’histoire du suspect car personne ne voulait incriminer la secte (car cela semblait un peu trop gros).

La BD se focalise sur les faits. On voit très peu le mécanisme de la secte, l’embrigadement, les relations entre les membres car ce n’est pas le sujet principal qui est traité ici. De mon avis, les auteurs ont voulu déjà faire que l’on se souvienne de cette répétition pour l’attentat du métro mais aussi comment on n’a pas voulu voir et arrêter les choses avant que les choses ne dégénèrent (c’est ce que l’on fait tout le temps, si vous remarquez bien). C’est en tout cas ce qui m’a beaucoup intéressé dans ce livre.

Je ne connais pas le travail des deux auteurs mais ici, il y a un très gros travail documentaire, de ce que j’ai pu voir sur internet sur cette histoire, au niveau de l’histoire mais aussi au niveau des personnages. On retrouve dans cette BD les visages « réels » des protagonistes mais aussi les postures, en tout cas pour le leader de la secte Aum Shinrikyō. J’émettrais quelques réserves sur la colorisation, qui fait un peu kitsch à mon goût mais je pense que l’idée est de reprendre ce qui se faire dans les dessins animés japonais, que je n’aime pas trop en fait, donc mon avis vaut ce qu’il vaut (c’est-à-dire pas grand-chose).

En tout cas, je vous conseille la BD, parce que ce n’est pas forcément un événement dont on se souvient en Occident et pourtant cela permet de mieux comprendre comment on en est arrivé à l’attentat au gaz sarin du métro de Tokyo.

Références

Matsumoto de L.-F. BOLLÉE et Philippe NICLOUX (Glénat, 2015)

P.S. : je sais que j’ai voulu lire cette BD, suite à un article dans un magazine mais je ne sais plus lequel. Si vous avez une idée, n’hésitez pas à m’aider en commentaire.

L’homme qui mit fin à l’histoire de Ken Liu

lhommequimitfinalhistoirekenliuJ’ai voulu lire ce livre à la suite du billet de Charybde 2. Je vous renvoie donc vers lui pour lire son billet (comme cela vous n’êtes pas obligé de lire le mien jusqu’au bout).

L’homme qui mit fin à l’histoire est une nouvelle (de 102 pages sur ma liseuse) écrite d’une manière que je n’avais jamais lu, sur un fait que je ne connaissais pas et sur des réflexions qui m’intéressent mais dont je n’avais jamais rien lu (de manière romancée).

Le livre est écrit sous la forme d’un documentaire filmé, un peu comme ceux que l’on peut voir sur Arte, sur des faits historiques. Souvent, il y a une voix principale, celle d’un narrateur ou du « personnage » principal, entrecoupé d’images d’archives, de témoignages mais aussi d’avis de spécialistes pour éclairer ces témoignages. Dans les notes, on peut lire que cette idée lui est venue à la lecture de la nouvelle Aimer ce que l’on voit : un documentaire de Ted Chiang.

Le livre de Ken Liu est construit exactement de cette manière. La narratrice est une nippo-américaine, Akemi Kirino, directrice scientifique des laboratoires Feynman. Elle raconte comment une dizaine d’années auparavant, elle a proposé, avec son compagnon Evan, des voyages dans le passé à des familles de victimes de l’Unité 731, pour revivre les atrocités vécues par leurs proches. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Unité 731 est une unité de recherche japonaise, créée après l’invasion de la Chine par les Japonais et fermée à la défaite de celui-ci, en 1945. Dans cette unité ont été menées des expériences sur les êtres vivants dans le but d’améliorer les connaissances et la pratique des chirurgiens militaires, de mieux comprendre la transmission des maladies et de pouvoir mieux les guerres mais aussi de créer des armes bactériologiques. Il s’agit de ce que l’on peut écrire sur le papier. Dans les faits, cela correspond à des tortures et des traitements inhumains sur des prisonniers chinois, qui étaient le plus souvent tout de même des paysans raflés au hasard dans les campagnes environnantes. Ainsi, Ken Liu nous parle de vivisections sans anesthésie, de bras que l’on faisait geler intentionnellement pour étudier la gangrène, les amputations et la manière de les ranimer, de maladies injectées volontairement, de viols aussi.

Sauf que le Japon n’a reconnu que très tardivement les agissements de cette unité, et surtout a gardé tous les documents papiers pouvant indiquer des faits précis sous le sceau du secret. L’Histoire ne peut pas s’appuyer uniquement sur des témoignages car cela manque de faits vérifiables (sur quoi toutes les découvertes (scientifiques ou non) s’appuient). De plus, ici, les seuls témoignages sont ceux des bourreaux et non des victimes, des bourreaux prisonniers du régime communiste chinois après la Seconde Guerre mondiale, et qui ont le sait ne pouvait être digne de confiance pour les États-Unis mais aussi pour le Japon et toutes les nations occidentales. Ces témoignages ne pouvaient être donc que falsifiés.

Evan Wei, le compagnon de Akemi Kirino, sino-américain, spécialisé dans le Japon (on va dire ancien car j’ai oublié la période historique), découvre les événements de l’Unité 731 par un film et s’efforce ensuite de reconstituer les faits. Devant l’impossibilité de trouver des documents objectifs (en tout cas en quantité suffisante), il se tourne vers les témoignages mais des familles des victimes. Pour cela, il va avec sa compagne utiliser une des découvertes scientifiques de celle-ci, les particules de Bohn-Kirino, pour fabriquer une sorte de machine à remonter le temps, mais uniquement pour les familles des victimes, et l’expérience ne fera de la personne qu’un témoin d’images recréées par son cerveau :

Les particules de Bohm-Kirino permettent de recréer, en détail, les informations de tous types autour du moment de leur création : la vision, le son, les micro-ondes, l’ultrason, l’odeur de l’antiseptique et du sang, le piquant de la cordite et de la poudre au fond des narines.

Mais cela représente une masse d’informations colossale, même pour une seule seconde. On n’avait aucun moyen de la stocker, sans parler de la traiter en temps réel. La quantité de données rassemblées pour quelques minutes aurait saturé tous les serveurs de Harvard. On pouvait ouvrir une porte sur le passé, mais on ne verrait rien dans le tsunami de bits qui en jaillirait.

[…]

J’ai donc conçu l’idée d’utiliser le cerveau humain pour traiter les informations obtenues par les détecteurs Bohm-Kirino. Les capacités du cerveau au traitement en parallèle de masse, le substrat de la conscience, se sont révélées très efficaces pour filtrer et traduire le torrent de données issu des détecteurs. Il pouvait recevoir les signaux électriques bruts, en rejeter 99,99%, transformer le reste en images, en sons, en odeurs, leur trouver du sens et enfin les enregistrer sous la forme de souvenirs.

Le problème est que cette technique est destructrice :

sa technique est destructrice, comme vous le savez : une fois qu’il a envoyé l’observateur à un endroit et un moment précis, les particules de Bohm-Kirino s’annihilent et nul ne peut retourner là-bas.

Déjà, on voit toute la complexité du problème : est-ce que un seul témoin peut faire l’Histoire ? Quelle crédibilité lui accordé sans documents (et aussi sans autres témoignages)  pour corroborer son histoire ? On peut d’ailleurs lire dans la nouvelle le passage suivant :

Je comprends bien que, du point de vue des défenseurs du Pr Wei, la vision brute de l’histoire se déroulant devant vous n’incite guère à mettre en question la preuve indélébile dans votre esprit. Mais cela ne suffit pas au reste d’entre nous. Le Procédé Kirino exige une foi aveugle : qui a vu l’ineffable ne doute en rien de son existence, mais cette clarté ne se reproduit pour personne. Nous voici donc coincés ici dans le présent à essayer de deviner le passé.

Le Pr Wei a mis fin à l’enquête rationnelle sur l’histoire pour la transformer en une religion personnelle. Ce qu’a vu un témoin, nul autre ne pourra jamais le revoir. C’est de la folie.

L’utilisation de témoignages est quelque chose, comme je le disais, qui n’est pas conforme à la méthode de l’historien. Ils s’attirent les foudres de ses paires. Ken Liu donne à lire plusieurs réactions :

J’ai un immense respect pour Wei, qui reste mon meilleur étudiant. Mais il a renoncé à la responsabilité de l’historien de s’assurer que la vérité n’est entachée d’aucun doute. Il a franchi la frontière qui sépare la frontière de l’activiste.

De mon point de vue, il s’agit moins d’idéologie que de méthodologie. Ce qui nous oppose, c’est la définition qu’on donne d’une preuve. Les historiens formés à l’occidentale ou à l’asiatique se sont toujours basés sur la documentation, or le Pr Wei donne désormais la primauté aux témoignages – des témoignages qui de plus proviennent d’individus non pas contemporains des événements, mais issus d’une époque ultérieure.

Ken Liu traite d’autres thèmes relatif à l’Histoire et à l’historiographie : quelle utilisation peut-on faire du passé dans le présent ? est-ce qu’utiliser le passé pour justifier ses revendications est moral ? est-ce qu’oublier le passé (et entre autre sa responsabilité) est possible et vivable à l’échelle d’un État, sous prétexte que l’État a changé de forme ? à qui appartient l’Histoire ? qui fait l’Histoire ? est-ce que la personnification de l’Histoire créé quand même l’Histoire ? Sur cette dernière question, je voulais encore donner une citation :

Comme nous ne disposons que d’une capacité d’empathie limitée envers la souffrance de masse, cette approche, selon moi, risquerait de déboucher sur le sentimentalisme et sur la mémoire sélective. Plus de seize millions de civils ont péri en Chine lors de l’invasion japonaise. La majeure partie de ces souffrances ne sont intervenues ni dans les fabriques de mort comme Pingfang, ni dans d’innombrables village et bourgs isolés loin de tout, où on a massacré et violé sans relâche hommes et femmes, leurs cris emportés par le vent glacé, si bien qu’on a oublié jusqu’à leurs noms. Pourtant, eux aussi méritent qu’on se souvienne d’eux.

Il est impossible que chaque atrocité trouve un porte-parole aussi éloquent qu’Anne Frank, et je ne crois pas que nous devions réduire l’histoire entière à un recueil de récits de ce genre.

Pour traiter toutes ces questions, la forme choisie par Ken Liu est idéale car elle lui permet de raconter son histoire mais aussi de confronter les différents points de vue. Il faut voir que tous ces points de vues sont inventés ou réécrit mais que tout est fait de manière très réaliste.

Sur le thème du témoignage dans la construction de l’Histoire mais aussi sur la question du propriétaire de l’Histoire, je vous conseille le film Le Labyrinthe du Silence qui traite de la préparation du procès de Francfort en Allemagne, qui s’est tenu entre 1963 et 1965. On retrouve dans ce film cette idée que l’Histoire (et donc son jugement) ne peut pas se baser uniquement sur des témoignages mais sur des faits précis (et datés dans le contexte du film). Quand on vit le genre de choses qu’on vécut les gens dans ces camps ou ces unités, on ne note pas les faits pour un futur procès ou pour les futurs historiens. On est obligé de raconter a posteriori et forcément qu’on y met sa sensibilité. Les historiens eux cherchent des faits objectifs ; ils peuvent s’appuyer sur des témoignages mais les faits doivent être recoupés. Sauf que parfois, c’est impossible.

Est-ce que pour autant les histoires des gens ne doivent pas constituer notre Histoire commune pas forcément celle d’un certain pays mais une Histoire commune de l’Humanité entière ? C’est là-dessus (et pas que) qu’interroge la nouvelle de Ken Liu (en 102 pages seulement).

Je pourrais en parler pendant des heures, vous citer tout le livre mais le billet est déjà trop long. Je me rends bien compte qu’il y a peu de chances que les gens lisent cela jusqu’au bout. Si vous avez sauté des parties du billet, ce n’est pas franchement grave, ne retenez que la conclusion : lisez cette nouvelle intelligente et percutante !

Références

L’homme qui mit fin à l’histoire : un documentaire de Ken LIU – traduit de l’anglais (États-Unis) par Sylvie Denis (Le Bélial’, 2016)

La voix sombre de Ryoko Sekiguchi

LaVoixSombreRyokoSekiguchiJe ne connaissais pas du tout Ryoko Sekiguchi. C’est en entendant La dispute (France Culture) de la semaine dernière que j’ai eu envie de lire ce texte. C’est lui aussi un très petit livre. Le thème principal en est l’importance de la voix après la mort d’un proche. N’importe qui ayant déjà vécu cette situation sait comme on peut regretter de ne pas avoir enregistré la voix de l’être aimé. Nous avons des photos de ma mère, nous avons gardé toutes ses affaires, des extraits de son écriture. J’ai un sac où j’ai enfermé son soutien-gorge car il sentait encore son odeur, celle d’avant sa maladie (et il sent encore). La seule chose que nous n’avons pas, c’est sa voix. Mon frère a acheté une caméra quelques mois après sa mort. C’est pour vous dire comment ce texte pouvait me toucher et pourquoi j’ai eu envie de le lire.

Suite au décès de son grand-père alors qu’elle habite en France, Ryoko Sekiguchi couche ses pensées sur la voix des défunts et à l’importance qu’elle peut avoir pour les expatriés. Ses réflexions ne portent pas que sur ce cas particulier, bien sûr. Elle compare les différentes souvenirs que l’on peut garder des morts, l’importance des cassettes de répondeur pour garder la voix, la temporalité aussi. Une image, photo ou autre, renvoie au passé tandis que la voix est toujours présent. Elle s’inscrit dans le présent quand on écoute un extrait de la voix. J’ai aimé le parallèle qu’elle fait avec les voix de radio. C’est pratiquement comme les voix de proches, d’intimes. On les reconnaît tout de suite (je suis toujours un peu déçue quand je vois le visage des voix). Quand cette voix meurt, on peut l’écouter et la réécouter. Elle est dans le présent.

Il y a des réflexions que j’ai trouvées obscures, d’autres que j’ai trouvées passionnantes, d’autres très vraies. C’est un livre très personnel et intelligent.

J’ai lu ce livre en deux fois et clairement ce mode de lecture ne correspond à la structure du livre. Ce n’est pas un essai, ni un récit. Ce sont des pensées, séparées par trois petites étoiles. Mon esprit n’a pas vu les trois petites étoiles et donc cela donne une structure décousue, la pensée précédente est en encore dans l’esprit quand on lit la suivante. Cela ne va pas. J’ai fini de lire ce livre au début de la semaine. Je l’ai repris plusieurs fois pour chercher des extraits, relire des pensées. C’est de cette manière qu’il fallait lire ce livre. Se donner du temps. Lire une pensée, réfléchir dessus… reprendre le livre. Cela permet d’apprécier plus le discours, je trouve.

Extrait

Pourquoi vouloir à tout prix distinguer la voix du regard ? Le caractère de la voix est de toucher directement les tympans, c’est un fait. Le regard, lui, ne « touche » pas, si fort qu’il nous frappe; c’est aussi vrai des vivants que des morts.

À part la peau, par quoi nous pouvons toujours celle d’un autre, seule la voix, émise en forme d’ondes, peut toucher directement nos tympans, échauffer nos oreilles.

Deux territoires où le toucher peut exister.

Leur nature propre reste inchangée, même après la mort. Les seuls organes encore capables de « toucher » après le départ d’une personne, on s’y accroche comme à la dernière partie de cet être.

Références

La voix sombre de Ryoko SEKIGUCHI (P.O.L., 2015)

Quatre livres sur la lecture

Je ne pouvais pas faire titre plus racoleur, non ? Quand je lis des romans un peu difficile, qui me font réfléchir ou qui nécessitent beaucoup de mon attention, j’ai besoin de couper avec des livres « faciles » ou « doudou ». Ils sont souvent suffisamment courts pour être lu en une soirée. J’ai plusieurs moments dans la semaine pour lire : les transports, le matin, sont réservés aux lectures courantes (cela reste l’endroit où je lis le plus), le midi est réservé à la lecture des journaux (ou au visionnage de vidéos You Tube sur les livres en allemand, en anglais ou en français), les transports (le soir) sont réservés au livre audio, le soir est réservé aux lectures « faciles » dont je vous parlais, le week-end est réservé aux lectures, qui commencées la semaine, me demande plus d’attention que celle que je peux leur accorder dans les transports. Cela donne un sac à main avec un liseuse et un livre au cas où, plusieurs livres commencés en même temps mais la plupart du temps j’arrive à me débrouiller.

Ce billet va donc vous parler de quatre livres que j’ai lu récemment, tous ayant des sujets relatifs à la lecture : écrivains, libraires, bibliothèques, lecteurs y sont foison.

EntrerDansDesMaisonsInconnuesChristianGarcinOn va commencer par Christian Garcin dont nous parlions dans le précédent billet. Je suis sûre que ce livre ne vous avait pas échappé lors de vos dernières descentes en librairie.

Ce livre reprend de courtes nouvelles déjà parues séparément. Christian Garcin imagine les plus grands écrivains dans les moments les plus ordinaires, avant (le plus souvent, la première nouvelle sur Stendhal en est un excellent) ou après qu’ils soient connus (Faulkner lors qu’il a appris qu’il allait recevoir le prix Nobel).

C’est un peu comme dans la série Code Quantum en fait. Christian Garcin a vécu chacun de ces moments avec les différents auteurs (on va de 1842 à 1987) et vous les raconte de manière à ce que vous soyez dans leur intimité. Il vous donne une autre image d’eux, une image de proximité (familiale) qui vous les rend tous très proches. En quelques pages, l’auteur croque une scènette, vous permettant d’être à Prague avec Kafka, au coin du feu avec Faulkner, dans un gymnase avec Mishima.

Certaines nouvelles sont plus faibles à mon avis, le problème étant que parfois je ne connaissais pas les auteurs et donc je ne pouvais pas reconnaître les allusions que pouvaient faire Christian Garcin (les écrivains, sujets des nouvelles, sont alors un peu comme monsieur tout le monde et donc un peu moins intéressants). Par contre, à chaque nouvelle, j’ai admiré l’art de la brièveté de l’auteur. Aucune nouvelle n’est longue mais toutes forment des histoires entières.

LireVivreEtReverLe deuxième livre est un recueil de texte, écrit par des auteurs français, racontant leur(s) libraire(s) et leur(s) librairie(s). C’est le pendant français d’un livre paru il y a quelques années La librairie de la pomme verte (paru aux mêmes éditions Les Arènes), où les auteurs américains racontaient leurs librairies. La plupart des auteurs sont extrêmement attachants, racontent leurs souvenirs d’enfance, leurs moments d’égarement dans ces lieux de purs bonheurs.

J’ai trouvé que deux auteurs respiraient la suffisance et le mépris (un particulièrement). Beaucoup parlent de leurs histoires avec la librairie (en particulier leur première librairie) mais peu parlent de leurs librairies d’aujourd’hui (achètent-il encore des livres ?). C’est ce qui m’a gêné. Un auteur dit un moment qu’on ne parlerait pas des libraires s’ils n’allaient pas disparaître. Ces auteurs semblent parler de lieux déjà morts ou en train de mourir. Cela ne respire pas la joie de vivre mais plutôt la nostalgie (alors que typiquement, c’est le livre qui me remonte le moral normalement).

Ce recueil a le mérite de faire découvrir des auteurs qui par leur attachement sincère dans leurs relations avec les libraires et les librairies donnent envie de lire leur production (j’ai noté Philippe Fusaro entre autre). Ainsi, certains textes donnent à une certaine proximité avec leurs auteurs.

Dans l’ensemble, il n’y a rien de très nouveau sous le soleil. J’ai cependant trouvé que la liste des librairies citées, en fin de livre, était une très bonne idée.

LireCEstVivrePlusJe vous parlais du troisième livre dans le précédent billet. C’est un recueil de six textes écrits par des personnes que je ne connaissais pas du tout (David Collin, Christian Garcin, François Gaudry, Alberto Manguel (bon lui, si un peu), Claude Margat, Lambert Schlechter, Catherine Ternaux). Pour le coup, ici, vous en avez pour vos deux euros ! Chacun livre sa réflexion, toujours personnelle, sans clichés, sur le thème du recueil « Lire c’est vivre plus », de manière plus ou moins proche mais tous y reviennent. Ici, cela respire l’amour des livres et de la lecture, la passion du texte et de l’édition. J’ai déjà parlé des deux premiers textes mais, par exemple, le texte de François Gaudry sur la traduction de Don Quichotte est édifiant en vous montrant les nuances qu’apportent chaque traducteur à un texte.

En plus d’écrire un texte sur le thème donné, chaque auteur a proposé ses citations sur le thème de la lecture. J’en avais déjà lu très peu, elles sont prises dans des classiques ou dans des livres récents mais je les ai toujours trouvées extrêmement bien choisies.

Exemples :

Privé de lecture, je serais réduit à n’être que ce que je suis. L’enfant des limbes de J. -B. Pontalis (2001)

La vraie lecture commence quand on ne lit plus seulement pour se distraire et se fuir, mais pour se trouver. Carnet du vieil écrivain de Jean Guéhenno

Rapport qualité / prix, c’est clairement le meilleur livre que je vais vous présenter : réflexions intelligentes, citations à profusion !

Le quatrième livre est très bon aussi mais au niveau rapport qualité/prix, ce n’est pas cela (17 euros pour 64 pages).

UneEtrangeBibliothequeHarukiMurakamiÇa, c’est si vous non plus, vous ne mettez jamais les pieds en librairies. Comme vous n’y êtes pas obligés, je vais vous décrire l’objet. J’avais déjà repéré ce titre en anglais mais le livre était dix fois moins beau. Ici, il est édité sur du papier, comme celui utilisé pour les comics, plein d’illustrations d’une artiste allemande, avec une couverture cartonnée… C’est donc un bel objet livre.

Il s’agit d’une nouvelle de Haruki Murakami, où l’on suit un jeune garçon, grand lecteur, qui se retrouve enfermé dans sa bibliothèque de quartier, non qu’il l’ai souhaité mais parce qu’on le maintient prisonnier pour des raisons que je vous laisse découvrir. Comme pour le livre de Christian Garcin, j’ai admiré l’art de Murakami d’emmener son lecteur dans son univers, et ce très rapidement. Les dessins, nombreux, illustrant la nouvelle sont toujours à propos et correspondent à l’action de la page (ce qui n’est pas toujours le cas pour les livres illustrés) et surtout correspondent à l’univers du texte. C’est une heure de dépaysement totalement garantie.

Je précise que je n’ai jamais lu aucun Haruki Murakami, et donc je ne peux pas vous le situer par rapport à ses autres livres.

Références

Entrer dans des maisons inconnues de Christian GARCIN (éditions Finitude, 2015)

Lire, vivre et rêver – Collectif sous la direction d’Alexandre Fillon (Les Arènes, 2015)

Lire c’est vivre plus – Collectif sous la direction de Claude Chambard (L’Escampette édition et région Poitou-Charentes, 2015)

L’étrange bibliothèque de Haruki MURAKAMI – traduit du japonais par Hélène Morita (Belfond, 2015)

La bête aveugle de Edogawa Ranpo

Quatrième de couverture

« Il y avait quelque chose de troublant à vous donner le frisson que de voir un homme, ne disposant que du toucher, admirer la statue nue de la femme qu’il aime. Ses cinq doigts, menaçants comme les pattes d’une araignée, rampaient à la surface du marbre poli. L’homme s’attarda longtemps sur les lèvres semblables à des pétales de fleur. Puis les paumes caressèrent le reste du corps, la poitrine… le ventre… les cuisses… »

Un masseur aveugle, fasciné par la perfection du corps féminin, entra6ine ses victimes de rencontre dans des mises en scène cruelles et perverses où les plaisirs sensuels et les amours troubles deviennent très vite des jeux douloureux. Caresses raffinée pour les plaisirs extravagants d’un esthète qui célébrerait l’art dans un monde beauté purement tactile.

Mon avis

J’avais dit que je découvrirais Ranpo Edogawa à la suite de ma lecture du premier tome du manga Détective Conan et c’est chose faite. Pour le coup, j’ai été vraiment estomaquée (mon estomac a été en fait très retourné tellement c’est un récit pervers et dérangeant). Ce n’est pas un roman policier au contraire de ce qui est dit sur la quatrième de couverture : il n’y a pas de véritable description de l’enquête, il n’y a pas non plus de policier ni de détective. Par contre, je dirais que c’est comme un thriller avec du roman très très noir ; vous suivez la démarche d’un psychopathe obsédé par l’esthétisme et le corps des femmes tout de même (et même le moment où il découpe les femmes et comment il disperse les morceaux tout en observant la réaction des gens). Un mois après ma lecture, je me rappelle encore l’angoisse et le dégout que j’ai ressenti à la lecture.

Ranpo Edogawa vivait au Japon dans la première moitié du vingtième siècle. Le récit date de 1931. C’est ce qui m’a fasciné : la modernité du récit (un auteur contemporain aurait pu écrire cela je pense et encore, il y a peut être plus d’autocensure dans la littérature d’aujourd’hui, moins dans les films je pense) et le décalage que je suppose avec le Japon de l’époque. Cela a du choqué un peu tout de même.

La libraire en avait un autre d’occasion, du coup je l’ai pris pour le lire (comme je disais à Niki, c’est pas comme ça que je vais faire baisser ma PAL).

Références

La bête aveugle de EDOGAWA Ranpo – traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle (Picquier Poche, 1999)

Notes de ma cabane de moine de Kamo No Chômei

Présentation de l’éditeur

En 1204, Kamo no Chômei (1155-1216), fils d’un prêtre de la cour de l’Empereur, dit adieu au monde et se fait moine bouddhiste. Il se retire bientôt dans un minuscule ermitage qu’il s’est édifié à Hino, où il passera les huit dernières années de sa vie. C’est là qu’il rédige les Notes de ma cabane de moine, récit autobiographique décrit par Claudel comme un « mémorial plein de fraîcheur et de sentiment que l’on pourrait comparer à Thoreau ».

La traduction, écrite dans une belle langue classique, est celle du Révérend Père Sauveur Candau qui vécut plus de trente années au Japon.

L’étude de Jacqueline Pigeot, placée en postface, apporte toutes les clés nécessaires pour approfondir la lecture de ce texte émouvant.

Premiers paragraphes

La même rivière coule sans arrêt, mais ce n’est jamais la même eau. De-ci, de-là, sur les surfaces tranquilles, des taches d’écume apparaissent, disparaissent, sans jamais s’attarder longtemps. Il en est de même des hommes ici-bas et de leurs habitations.

Dans la belle capitale, les maisons des nobles et des pauvres se succèdent dans un alignement de tuiles ; elles semblent durer des générations entières. En est-il vraiment ainsi ? Non ; de fait, il y en a bien peu qui soient encore ce qu’elles étaient autrefois. Ici, c’est une maison détruite l’an dernier et reconstruite cette année, là, une luxueuse demeure ruinée devenue une maisonnette. Il en va de même pour les gens qui les habitent. Les lieux ne changent pas ; il semble qu’il y ait toujours autant de monde ; mais en fait, sur les vingt ou trente personnes que j’y ai vues autrefois, à peine en trouverais-je une ou deux. Les uns meurent un matin, qui sont remplacés le soir par de nouvelles naissances. Exactement comme l’écume qui paraît et disparaît sur l’eau.

Mon avis

J’ai pris ce livre à la librairie à cause du titre qui me plaisait beaucoup parce qu’il faisait un peu étrange. Je n’avais même pas lu que c’était un texte japonais classique du douzième siècle. Franchement, on ne le dirait pas. Dans cette édition, on entre de suite dans le texte. On voit un homme, Chômei, au crépuscule de sa vie, nous la retracer mais pas du point de vue de sa propre vie, ni de l’histoire de son pays (ou très rarement) mais uniquement du point de vue de ses observations (il est toujours extérieur au monde). Cela donne à ce texte une très grande modernité, je pense accentuer par l’excellente traduction qui rend le texte limpide. On ne peut que se joindre aux observations universelles sur le temps qui passe, sur la condition humaine … On sourit quand il explique que là où il vit il est très heureux puisqu’il ne s’occupe que comme il le souhaite, qu’il préfère être son propre esclave (pourquoi « esclavagiser » un animal quand on peut utiliser ses pieds).

Après cette première lecture, vous rentrez ensuite dans l’étude Jacqueline Pigeot, placée en postface, extrêmement savante (en tout cas pour certains passages dans mon cas) mais qui est très éclairante sur la vie de Chômei, sur le contexte historique, religieux, sur la langue et la littérature de l’époque. Au fur et à mesure, que vous avancez dans la postface, vous vous rendez compte que votre lecture du premier texte n’était pas complète, que vous ne pouvez pas avoir tout compris et que certains éléments vous ont échappé, que même la personne de Chômei, qui vous avait paru simple et brillant, était un personnage très complexe et surtout comme sa pensée s’est forgée.

Finalement, vous refermez le livre en vous disant que ce petit texte (et surtout dans le cas de cette édition) est beaucoup plus dense que ce que son faible nombre de pages pouvait vous le laissez supposer au départ.

Références

Notes de ma cabane de moinde de Kamo No Chômei – traduit du japonais et annoté par le Révérend Père Sauveur Candau – postface de Jacqueline Pigeot (Le bruit du temps, 2010)

À noter la parution au même moment d’un texte du même auteur chez le même éditeur : Notes sans titre – propos sur les poètes et la poésie – traduit du japonais et annoté par le groupe Koten, préface de Michel Vieillard-Baron

La maison où je suis mort autrefois de Keigo Higashino

Quatrième de couverture

Sayaka Kurahashi va mal. Mariée à un homme d’affaires absent, mère d’une fillette de trois ans qu’elle maltraite, elle a déjà tenté de mettre fin à ses jours. Et puis il y a cette étonnante amnésie : elle n’a aucun souvenir avant l’âge de cinq ans. Plus étrange encore, les albums de famille ne renferment aucune photo d’elle au berceau, faisant ses premiers pas…

Quand, à la mort de son père, elle reçoit une enveloppe contenant une énigmatique clef à tête de lion et un plan sommaire conduisant à une bâtisse isolée dans les montagnes, elle se dit que la maison recèle peut-être le secret de son mal-être. Elle demande à son ancien petit ami de l’y accompagner.

Ils découvrent une construction apparemment abandonnée. L’entrée a été condamnée. Toutes les horloges sont arrêtées à la même heure. Dans une chambre d’enfant, ils trouvent le journal intime d’un petit garçon et comprennent peu à peu que cette inquiétante demeure a été le théâtre d’événements tragiques…

Keigo Higashino compose avec La Maison où je suis mort autrefois un roman étrange et obsédant. D’une écriture froide, sereine et lugubre comme la mort, il explore calmement les lancinantes lacunes de notre mémoire, la matière noire de nos vies, la part de mort déjà en nous.

Mon avis

Je remercie Lewerentz de m’avoir offert ce livre que j’ai beaucoup, beaucoup aimé. C’était aussi un des coups de cœur de ma libraire et puis il y avait quand même quelques avis sur les blogs. Je l’avais bien repéré, j’avais décidé de le garder dans ma PAL de voyage et puis comme mon voyage a été retardé, je l’ai lu quand même. Je l’ai lu de manière compulsive en une journée (la copine de mon frère l’a lu aussi et visiblement a eu le même type de lecture : vous êtes prévenu). L’intrigue est bien menée (ou maîtrisée) et on a toujours envie de savoir ce qu’ils vont découvrir de plus dans la maison. C’est à mon avis le point fort du livre : les déductions sur le passé de Sayaka à partir des éléments laissés dans la maison.

L’écriture m’a rappelé Disparitions de Natsuo Kirino que j’ai lu il y a quelques mois : une impression de vide. En réalité c’est une écriture très froide, c’est-à-dire qui ne fait qu’effleurer les sentiments : on les sent mais ils ne sont pas décrits. Cela change beaucoup de mes lectures habituelles.

Comme je n’ai pas grand chose de plus à dire sur ce roman, je vais quand même vous livrez mes impressions au cours de la lecture. J’ai appris que j’étais quelqu’un de tordu, mais vraiment. À chaque nouvel élément trouvé, je m’imaginais le pire alors que les personnages déduisaient des trucs absolument normaux, tout à fait plausibles. Par exemple, pour moi, il était évident que le garçon était mort jeune, d’une mort absolument horrible, comme un meurtre sanglant, mais pour eux, pas du tout : il n’est pas forcément mort et si il est mort jeune, cela peut tout simplement être un accident.

Je me suis demandé aussi l’utilité que pouvait avoir Les experts (ceux de la série) parce que l’ancien petit ami, avec une logique de maître de conférence de physique, arrive à tout comprendre par simple déduction (même Sherlock Holmes ne fait pas si bien c’est pour dire), sans téléphone portable, sans électricité, sans ordinateur, sans internet, sans rien, juste avec son cerveau et sans expérience. C’est vraiment impressionnant de logique, qui m’a laissé admirative plus d’une fois. Tout ça pour insister sur le fait que la construction est très maîtrisée : les éléments sont amenés progressivement (vous n’avez pas un gros tas d’indices à démêler tout au long du roman), ce qui fait que l’envie de savoir et de comprendre (en gros d’aller directement à la dernière page) devient de plus en plus grande.

Comme je vous le disais, il y a d’autres blogueurs qui l’ont lu : Dominique (the never ending blog), Paul Arre, Virginie, Emeraude, Sophie, Eskalion, Michel, Claude, …

N’hésitez pas à me signaler d’autres avis car je suis persuadée en avoir vu d’autres !

Références

La Maison où je suis mort autrefois de Keigo HIGASHINO – traduit du japonais par Yutaka Makino (Actes Sud / Actes noirs, 2010)

Disparitions de Natsuo Kirino

Quatrième de couverture

À dix-huit ans, Kasumi est montée dans un bus et a fui la maison familiale pour tenter sa chance à Tokyo. Après quinze ans d’absence, elle revient pour quelques jours à Hokkaido. Mais plus elle se rapproche de cette région inhospitalière de montagnes rudes et de mer grise, plus elle éprouve une inquiétude diffuse. Peut-être est-ce parce qu’il y a, toute proche, cette ville natale qu’elle a oubliée.

Est-ce l’incongruité de la situation dans laquelle elle se trouve, dans cette voiture, entre son mari, ses enfants et son amant ? Ou ressent-elle confusément résonner entre ces montagnes écrasantes tous les signes de la tragédie à venir : la disparition inexplicable de sa petite fille… Commence alors pour Kasumi une lente dérive, une enquête désespérée au cours de laquelle elle recevra l’aide inattendue d’Utsumi, un ancien inspecteur de police.

Mon avis

Voilà un livre qui est resté cinq ans dans ma PAL (pour tout dire il était passé subrepticement dans ma bibliothèque) et qui m’a laissé toute perplexe. Je ne saurai même pas vous dire si j’ai aimé ou pas. Le roman commence par l’adulère de Kasumi avec Ishiyama, client important de Moriwaki (mari de la dame). Au début, on peut penser que le roman va s’enfoncer entre amour et haine, regrets, gênes et honte. Mais non. Kasumi va à fond dans ce qu’elle fait et décide de partir en vacances avec son mari chez son amant, et ce dans la région de son enfance. C’est d’autant plus perturbant pour elle puisqu’elle n’y est pas revenu depuis qu’elle s’est enfui de chez ses parents à l’âge de 18 ans. Au Japon, c’est mal vu car elle a abandonné ses parents et ne leur apporte pas le soutien entre générations qu’elle devrait.

S’en suit des tensions puisqu’en plus de l’amant, il y a en plus la femme de l’amant. Il faut dire que Kasumi et Ishiyama arrive à faire l’amour dans le salon pendant que tout le monde dort. Kasumi en vient une nuit à vouloir abandonner ses deux filles pour vivre avec son amant. Le lendemain, sa fille aînée disparait. Elle y voit plein de chose : la punition d’avoir voulu abandonner ses enfants ou bien d’avoir abandonner ses parents. 

La construction devient alors assez différente puisqu’avant on n’avait que le point de vue de Kasumi et maintenant, on a les points de vue des quatre habitants adultes de la maison mais aussi des autres habitants de la résidence de vacances. L’impression que l’on en retire c’est que finalement l’attente n’est que dans le coeur de Kasumi : plus personne d’autre attend. Mais pour tous, il y a une sorte de langueur : le temps passe mais très très lentement. Sauf peut être pour Utsumi, ex-policier qui va mourir et qui aide Kasumi dans son enquête. Pour lui le temps passe trop vite (on le comprend) mais finalement il va réaliser qu’il n’y peut rien. Il n’y a qu’une seule impression que je n’ai pas ressenti c’est le vide et pourtant c’est celui que je m’attendais le plus à avoir.

Le livre porte plus sur Kasumi et la disparition de ses rêves que sur la disparition de la petite fille (c’est peut être ce qui justifie le s du titre). Cela se voit d’autant plus que la fin laisse en suspend la vie de celle-ci. Je vais lire L’année brouillard (pour savoir si le thème de la disparition d’un enfant est traitée de la même manière).

D’autres avis

Ceux de Camille, de Thalie, d’Anna-Paule

Références

Disparitions de Natsuo KIRINO – traduit du japonais par Sylvain Chupin (10/18 – Domaine étranger, 2004)

 

Histoire d'un squelette de Matayoshi Eiki

Continuons encore un peu notre périple au Japon. J’ai pris cette idée de lecture japonaise chez Naina (bien évidemment !)

Présentation de l’éditeur

« Tout commence lorsqu’on exhume le squelette d’une jeune femme emurée vivante en sacrifice au XIIe siècle. Découverte archéologique, mais dans ce village de la lointaine île tropicale d’Okimawa, loin, bien loin du Japon métropolitain, le chamanisme est très puissant et les morts cohabitent avec les vivants. Aussi chacun a-t-il son idée sur ce squelette et sur ce qu’il conviendrait d’en faire. Et lorsque s’en mêle un jeune naïf tout frais débarqué de la préfecture, les rancoeurs et les vanaités familiales pourraient bien venir perturber une histoire d’amour qui avait pourtant bien commencé, à l’ombre des banians et des énigmatiques osements d’une jeune vierge.

Lire Matayoshi Eiki, c’est découvrir un pan méconnu de la littérature japonaise. L’île d’Okinawa n’a été rattachée au Japon qu’à la fin du XIXe siècle, et sa littérature y a une saveur plus proche de la littérature créole que de Kawabata ou Mishima. Autour de la découverte de ce squelette, c’est toute une communauté villageoise qui se dévoile à nous, avec ses coutumes, ses rivalités, ses personnages hauts en couleur, décrits avec beaucoup de drôlerie par l’auteur qui nous initie au passage à maintes traditions de son île natale.

Né en 1947, Matayoshi Eiki, premier auteur d’Okinawa lauréat du prestigieux prix Akutagawa (l’équivalent du Goncourt au Japon), ne s’est jamais absenté plus de trois semaines d’affilée de son île natale et y a le statut de héros national. Il vit aujourd’hui de sa plume et poursuit une oeuvre originale imprégnée des croyances et de la culture okinawaïennes.« 

Mon avis

Pour moi, Okinawa c’était uniquement la bataille de la Seconde Guerre mondiale que l’on cite dans les films américains. Je ne savais pas situer sur une carte, je ne savais pas non plus qu’il y avait un si fort sentiment de différence entre les Okinawaïens et les Japonais métropolitains (et que cette différence se ressente forcément dans la littérature). On apprend cela dans le livre mais on peut aussi glaner quelques informations sur l’Okinawa et le Japon Médiéval. C’est très intéressant et ça ne fait pas de mal ; cela permet se cultiver sur un pays que l’on ne connaît pas forcément (en tout cas moi). En plus, l’énoncé de ces connaissances n’est pas pompeux !

Ce livre, ce n’est pas que ça. Avant tout c’est l’histoire de Furugen Meitetsu qui vient de se faire arnaquer par un de ses collègues (il était professeur de grammaire japonaise) qui lui avait demander de se porter caution pour son appartement. Sa mère, avec qui il vivait, en est morte de chagrin mais lui a quand même laissé beaucoup d’argent (comme une assurance-vie). Il décide de « quitter » Naha, la capitale de l’île, pour le Nord, où il a trouvé un travail sur le chantier de fouille du fameux squelette. Il y rencontre Kotono chef du chantier, scientifique pure et dure pour qui seule la science compte, par rapport à ça les traditions ancestrales ne font pas le poids. Il couche avec elle dès le premier soir. Le deuxième jour, il rencontre Sayoko, fille du propriétaire de l’auberge qui leur fournit les repas. Elle est persuadée que le squelette est son ancêtre et ne comprend pas les gens qui veulent montrer scientifiquement que ce n’est pas le cas. On ne peut faire plus différente que Kotono et Sayoko mais le deuxième soir, Meitetsu couche avec Sayoko. Deux femme en deux soirs. Pour un type qui n’a pas l’air d’un sex-symbol, il aurait du se méfier un peu (quand l’éditeur parle de naïveté c’est un euphémisme). Il se retrouve dès lors embringuer dans une histoire où il doit défendre les convictions de l’une par rapport à l’autre (parce qu’en plus elles sont jalouses). C’est la dualité entre les deux femmes, tout ce qu’elle représente qui est très intéressante dans le livre. L’auteur décrite les causes, les actes et les conséquences des deux positions. Il a l’intelligence d’avoir lancer le débat sans pour autant trancher pour nous permettre de nous faire notre propre opinion.

En conclusion, un bonne lecture enrichissante et dépaysante qui fait réfléchir sur la cohabitation entre science et traditions religieuses.

P.S. pour ceux qui comme moi se posait la question de savoir ce que représentait la couverture : ce n’est pas une femme en habit de giraffe (comme je le croyais avant d’avoir le livre en main) mais la reconstitution d’une silhouette en coquillages (ce qui est plus logique par rapport à l’histoire) !

Références

Histoire d’un squelette de MATAYOSHI Eiki – roman traduit du japonais par Patrick Honoré (Éditions Philippe Picquier, 2006)