Hiver à Sokcho de Elisa Shua Dusapin

HiverASokchoElisaShuaDusapinC’est le premier livre de la rentrée littéraire que j’ai eu envie de lire, après avoir vu un tweet de la librairie Dépaysage.

Sokcho est une ville proche de la frontière entre la Corée du Nord et la Corée du Sud. L’action de ce roman se situe en plein hiver comme l’indique le titre. Comme Sokcho est une station balnéaire, il n’y a pas grand monde à part les habitants dans cette ville où les températures descendent allègrement sous les zéro degrés.

Pourtant un jour, un auteur français de bandes dessinées débarque dans la pension de famille dans laquelle travaille la narratrice du roman. C’est une jeune femme d’une vingtaine d’années qui revient après ses études, qu’elle a effectué à Séoul, dans la ville de son enfance pour se rapprocher de sa mère, poissonnière au marché. Notre narratrice a la particularité d’avoir des origines françaises, par son père. De plus, elle a étudié la littérature française. Elle parle parfaitement français donc. On sent d’emblée qu’elle est très seule et qu’il lui manque quelque chose. Elle a bien un petit ami (qui est plutôt obsédé par lui-même que par elle) et sa mère mais cela ne semble pas suffire à son bonheur. Son patron est assez bourru (il a perdu sa femme l’année dernière). Les quelques clients ressemblent plutôt à des ombres qu’à des personnes. Il est donc logique qu’elle s’attache d’emblée à cet auteur de BD.

Sauf que lui aussi est seul, et cherche à préserver cette solitude, qui lui permet de créer. Ils se rapprochent l’un de l’autre, mais pas de manière intime. Ils font plutôt se côtoyer leurs solitudes (même si elle aimerait rentre plus avant dans son univers). Le livre est constitué de fragments de vie : d’approches, de visites, de discussions.

C’est l’écriture qui rend ce livre magique. On est happé d’emblée. Dans mon imagination, Sokcho était une sorte de ville ressemblant à Las Vegas, mais avec tous les casinos fermés. Beaucoup de néons, peu de personnes et une ville où souffle beaucoup vent. Ici, c’est plutôt neige et froid glacial. Or, d’après Wikipédia, c’est une ville de près de 90000 habitants. Pourtant, on sent une certaine désolation et comme je l’ai dit un aspect fantomatique. Cette description m’a fait penser que tous les personnages étaient seuls.

De plus, l’écriture est très dépouillée. Il y a peu de descriptions de sentiments : soit ils sont vécus et extériorisés, soit ils restent en arrière plan. On ne vit pas la vie de la narratrice mais on l’observe. L’auteur de BD est lui esquissé, plutôt que décrit. Je ne saurais pas vous dire pourquoi il agit de telle ou telle manière. Je n’ai pu m’empêcher de comparer l’univers de la narratrice et celui de l’auteur de BD. Il arrive à voir de la beauté à Sokcho, à se (re)créer un univers que la narratrice ne voit pas (ou plus). Comme si elle était seule parce qu’elle n’arrivait pas (ou plus) à voir ce qui lui plaisait dans sa ville. Pour moi, c’est ce qui lui manque et qui fait que l’on sent d’emblée cette solitude.

Un excellent livre de cette rentrée littéraire, qui vaut énormément pour son écriture et le climat qui en découle. Un premier roman, en plus !

Un autre avis sur le blog Le petit carré jaune (bien meilleur ; si vous ne voulez pas lire ce livre après, c’est qu’il y a un problème).

Références

Hiver à Sokcho de Elisa SHUA DUSAPIN (Éditions Zoé, 2016)

Trois nouvelles coréennes

Quatrième de couverture

On ne reçoit en France que de trop parcimonieux échos de l’effervescence créatrice qui agite la Corée depuis la chute de la dictature, il y a une vingtaine d’années. Le cinéma coréen, dont les écrans français donnent de temps à autre un aperçu, fournit de saisissants témoignages de cet audacieux dynamisme, que connaît aussi la littérature, notamment dans le domaine des nouvelles longues.

Les trois textes réunis dans ce recueil saisissent sur le vif un quotidien très contemporain, celui des auteurs, tous nés après 1970 ; ils affichent aussi un goût prononcé pour la dérision et des situations au burlesque parfois déjanté.

Deux pied-nickelés se retrouvent emprisonnés à l’intérieur de la chambre forte qu’ils étaient en train de dévaliser et attendent que la police vienne  les délivrer ; un chanteur frustré incapable de chanter en rythme dans la chorale de son lycée se met à courir les karaokés pour enregistrer les voix de casseroles ; enfin, « J’étais un maquereau », de Kim Tae-yong, qui donne son titre au volume, est aussi la première et unique phrase que s’avère capable d’écrire un homme subjugué par la page blanche… Ou comment se faire une idée de la Corée contemporaine.

Mon avis

J’ai sûrement été conditionné par la quatrième de couverture et surtout que je lis peu de littérature asiatique mais j’ai trouvé justement que ces trois nouvelles étaient très différentes de ce que l’on pouvait lire d’habitude. Généralement, il y a une manière de raconter qui est différente par rapport à des littératures occidentales (française ou autres). Ici, ce n’est pas le cas en tout cas pour le mode de la narration et pour la première nouvelle du recueil.

Les trois nouvelles ont à mon avis un point commun : le désenchantement. Chacun des personnages n’attend rien de sa vie (les braqueurs bras-cassés, le vieux qui était maquereau ; même le copain du gars qui chante faux, à quarante ans, est déjà blasé). Le héros de la deuxième nouvelle a atteint son objectif en montrant à ses camarades que l’on peut survivre en chantant faux et on se demande : et après ? Il a attendu vingt ans pour réaliser cela et a orienté toute sa vie là-dessus. Dans la première nouvelle, on a à faire avec deux bras-cassés qui ont ouvert un coffre d’une banque un vendredi soir avec l’aide d’une pauvre fille. Malheureusement, la porte se referme par accident. Les trois se se retrouvent enfermer tout le week-end dans le coffre. Les deux garçons qui ont un casier ne sont pas trop d’illusions sur le sort mais la jeune va être prête à tout pour s’en sortir, quitte à se vendre. L’auteur nous présente cela comme quelque chose de « normal », ou plus exactement de « pas si grave ». Ils sont blasés. La troisième nouvelle est la plus triste et la plus réussie aussi. Le vieux, le maquereau, ne sait ni lire ni écrire ; la jeune fille qui s’occupe de lui va lui apprendre. Il va dès lors se retrouver comme bloquer sur son passé (qu’il nous raconte au travers du prisme de la figure du père et d’un livre) car il n’arrivera pas à la coucher sur le papier (il n’arrive pas à s’en décharger). Je ne vous parle pas de la jeune fille qui couche avec le vieux.

Finalement, je m’interroge sur ce que je dois penser de la Corée d’aujourd’hui (ne regardant pas beaucoup de films, je ne peux même pas me baser sur une quelconque culture cinématographique). Je vous demande donc conseils : quels sont vos expériences avec la littérature coréenne ? Avez-vous ressenti la même chose ?

Références

Recueil de trois nouvelles :

  • Prisonniers de la chambre forte de Kim EON-SOO
  • D le décalé de Kim JUNG-HYUK
  • J’étais un maquereau de Kim TAE-YONG

Les trois nouvelles ont été traduites dans le cadre des ateliers de traduction organisés par l’Institut coréen de la traduction littéraire.

Éditions Cartouche, 2011

Histoire de Byon Gangsoé

Présentation de l’éditeur

Joueur, voleur, buveur, Byon Gangsoé, dont le nom signifie « rigide comme le fer », jouit d’une grande santé sexuelle. Jusqu’au jour où ce vaurien vagabond rencontre une jeune veuve en exil, belle à se damner, sur qui pèse une lourde malédiction : tous ceux qui l’approchent passent de vie à trépas. Après bien d’autres, Byon ne craint pas de braver le sort. Malgré ses dons, il rejoint pourtant la cohorte de moines, saltimbanques, mendiants ou fonctionnaires qui, dans l’espoir d’une luxurieuse union et à leurs risques et périls, prêtent leur concours à de fort picaresques funérailles.

Cette histoire se passe en Corée, en des temps reculés, alors que les forces de la nature refusent toute entrave morale.

Un très grand classique de la culture coréenne enfin traduit en français, où la facétie le dispute à la gaillardise, l’insolence à la vigueur du verbe.

De réputation sulfureuse, à la paillardise bon enfant et à la poésie imprégnée de culture chinoise, ce texte anonyme transmis de siècle en siècle sous la forme orale du pansori (mimodrame chanté à unique interprète) a été fixé sous sa forme actuelle au XIXe siècle, tout comme le Chant de la fidèle Chunhyang.

L’humour noir dont il est tout entier tissé permet d’inverser le tragique de la mort en une joviale comédie. Magie des mots, alchimie de la littérature !

Mon avis

Je n’ai pas vraiment grand chose à dire de plus que l’éditeur sur ce livre à part à essayer de vous communiquez l’enthousiasme que j’ai ressenti à la lecture.

Ce n’est pas aussi débridé que l’éditeur le laisse entendre : il y a parfois un vocabulaire un peu imagé mais pas plus choquant que ça. Tout est raconté sous la forme d’un conte, mêlant à la fois la narration et les chants. L’ensemble est extrêmement moderne (dû à la traduction à mon avis) notamment au niveau du vocabulaire et de la manière de s’exprimer. Les deux traducteurs ont aussi pensé à ceux qui ne connaissent pas (comme moi par exemple) la culture asiatique, et notamment les textes anciens de Chine et de Corée. En effet, ils ont ajouté de nombreuses notes et une introduction précieuse sur tout ça (j’avoue ne pas trop avoir saisi l’importance du confucianisme et du taoïsme sur la Corée de l’époque).Cela m’a permit de me rendre du lien qui lie la culture chinoise et coréenne à travers les nombreuses références de la seconde vers la première.

Mon seul regret est que le livre est trop court, une centaine de page. J’aurais aimé continué un peu sur ce chemin mélangé de situations tragi-comiques, où alterne donc pleurs et sourires (on ne parle pas de rire quand il y a des morts). Ce qui peut consoler c’est qu’il y a un autre récit du même genre chez Zulma, c’est le fameux Chant de la fidèle Chunhyang.

Sur le site de l’éditeur, un lexique qui permet d’entrevoir les thèmes abordés dans le texte.

Références

Histoire de Byon Gangsoé – traduit du coréen et présenté par Choi Mikyung et Jean-Noël Jutter (Zulma, 2009)