Taxi Driver sans Robert de Niro de Fernando Ampuero

TaxiDriverSansRobertDeNiroAmpueroEncore une courte nouvelle (27 pages) publiée chez Zinnia.

Ici on est au Pérou. Le narrateur a perdu son travail d’assistant juridique car je cite :

les avocaillons spécialisés en droit du travail ne trouvaient plus de clients, car le nouveau gouvernement se fichait pas mal des grèves et de la stabilité du monde du travail.

En plus, son fils a une maladie dégénérative qui l’empêche de tenir sa tête correctement. Tout cela fait que quand il a perdu son travail, le seul métier logique pour lui a été taxi car il avait une voiture, une Pontiac.

Pour arrondir les fins de mois, notre narrateur dépouille et vend les personnes en état d’ébriété qu’il prend dans son taxi. La nouvelle raconte une aventure qui lui est arrivé en faisant cette besogne.

Ce qu’il faut d’abord savoir, c’est que vous n’avez jamais le point de vue des victimes des vols. Ils vous sont présentés derrière la vitre du taxi. D’autre part, le chauffeur de taxi est sympathique. On a tout de suite un peu pitié de lui car il a et a eu beaucoup de soucis : perte de son travail, enfant malade, ramener beaucoup d’argent à la maison même en temps de crise. On ne peut qu’être en empathie avec lui.

Pourtant la morale dit qu’il ne faut pas le faire. On ne peut pas être d’accord car il profite de gens qui sont en état de faiblesse. L’autre jour, je lisais que des touristes chinois s’étaient fait dépouillés sur la partie nord du RER B (c’est à Paris pour ceux qui ne connaissent pas). Je me suis dit pauvres touristes chinois, venir si loin pour subir cela. Je n’ai pas plaint les voleurs, qui pourtant vu où cela s’est passé ont sûrement aussi des problèmes du type de ceux de notre chauffeur de taxi. Dans cette nouvelle, j’ai plaint le chauffeur et pas ses victimes. Déjà en réussissant cela, Fernando Ampuero nous situe dans un autre système de valeur, dans un autre pays, un pays où les frontières du bien et du mal sont brouillés. En réfléchissant, on ne peut être que bien triste pour ce pays.

Dans l’aventure qui est arrivé à notre chauffeur de taxi, le phénomène est encore amplifié car un fait plus grave se passe et il devient le héros de toute une bande de gens. Il ne sera pas puni pour ce qu’il a fait alors qu’en France, ce serait un délit.

Pour résumer, la quatrième de couverture parle de « conte politique à forte dimension critique d’un société péruvienne déliquescente ». C’est exactement cela : un pays où il n’y a plus de société puisque chacun fait de son mieux pour s’en sortir.

Références

Taxi Driver sans Robert de Niro de Fernando AMPUERO – traduit de l’espagnol (Pérou) par Aurélie Bartolo (Zinnia Éditions, 2013)

La conscience de l’utlime limite de Carlos Calderón Fajardo

LaConscienceUltimeLimiteCalderonFajardo

Présentation de l’éditeur

Inventer un crime pour occuper la page blanche d’un quotidien : belle tentation et coup de maître pour Calderón, pigiste en mal de gloire littéraire qui se retrouve pris au piège de son idée. Car le succès de son meurtre insolite « Le musicien assassiné et la belle au bois dormant », accompagné de photos truquées, l’entraîne dans une pente dangereuse, l’obligeant à inventer de nouveaux faits divers extravagants avant d’être confronté à l’insaisissable Dompteur de mouches, qui lui raconte ses propres crimes et lui lance un défi.

Roman gothique qui joue des extrêmes, texte à double fond qui évoque un pays dévoré par la violence, labyrinthe fantastique jouant avec les mauvais genres, La Conscience est considéré comme l’un des meilleurs romans noirs péruviens, et nous plonge dans l’inquiétante étrangeté de l’Amérique du Sud.

Mon avis

Comme quoi les préjugés ont la vie dure ! C’est le dernier type de roman que je m’attendais à lire d’un auteur péruvien. J’aurais plutôt pensé à un auteur espagnol (parce que l’auteur joue entre réalité et fiction comme Enrique Vila-Matas) ou à un auteur argentin (car dans la présentation de l’auteur par l’éditeur, on nous parle de Borges).

C’est un livre réussi. Il ne faut pas y chercher un livre où c’est le cœur qui fonctionne à la lecture mais plutôt l’esprit. En effet, tout au long de la lecture, je me demandais où j’en étais : dans la réalité du journal au Pérou, au Pérou même (dans les description de meurtres sanglants), dans les histoires inventées par Calderón (fausses histoires de meurtres), dans les vraies fausses histoires inventées par le Dompteur de mouches (plagiaire de la réalité, incapable d’inventer une histoire).

Il y a clairement de quoi s’y perdre, d’autant que la mise en forme du texte ne vise pas à aider le lecteur. On passe d’une situation à une autre sans changement de paragraphe. De même, on peut trouver les personnages réels dans les histoires inventées et vice versa. Il n’y a pas non plus de dialogue. On suit la pensée de Calderón qui semble aussi perdu que nous, voire plus puisqu’il est en pleine tourmente au sujet de son imagination et de son talent littéraire et/ou journalistique.

Le livre ne fait que 112 pages mais il ne faut pas relâcher son attention une seule seconde si on ne veut pas se perdre dans les méandres de l’histoire. 112 pages, c’est court mais l’auteur arrive à vous laisser penser que vous avez toujours été plongé dans ce livre. C’est dire que l’auteur arrive réellement à recréer un monde autour de son lecteur.

Références

La conscience de l’ultime limite de Carlos Calderón FAJARDO – traduit de l’espagnol (Pérou) par Lise Chapuis (L’arbre vengeur, 2012)

Yawar Fiesta (La fête du sang) de José María Arguedas

Présentation de l’éditeur

Les Andes, dans les années 30. Pour la fête nationale, sur la place du village, les Indiens des communautés de Puquio affrontent un taureau, à la dynamite, et se font la plupart du temps encorner. Cette année-là, un préfet « progressiste » décide que la corrida sera moderne, à l’espagnole, avec un torero venu de Lima. Les Indiens, eux, vont ramener de la sierra un taureau mythique, le « Misitu ».

J.M. Arguedas nous place au centre d’un conflit où s’affrontent les civilisations et les classes sociales, la ville et la sierra. Au-delà de l’argument, ce roman est remarquable par la création d’une langue où s’invente une syntaxe éclatée, mêlant quechuismes et mots espagnols pour une voix plurielle comme un chœur.

Mon avis

La fête nationale du Pérou est le 28 juillet. On commémore l’indépendance par rapport à l’Espagne, déclaré par José de San Martín le 28 juillet 1821. Le Pérou, ce n’est pas que Lima. Il y a aussi 24 régions divisées en provinces. Je ne sais pas si c’était les mêmes subdivisions administratives à l’époque où l’histoire se passe, dans les années 1930, mais on est dans la région de l’Ayacucho, dans la province du Lucanas à Puquio. Comme vous manquez de vacances (ou que vous vous ennuyez pendant les vôtres parce que pour regarder les blogs il faut au moins cela), je vous mets une petite image pour que nous rêvions ensemble :

Maintenant que le temps et l’espace sont bien ensemble, passons à l’histoire. On prépare activement le 28 juillet dans la village de Puquio. La principale attraction de cette journée est la corrida. Pas celle avec le torero mais avec des indiens, en général ivres, qui se font très souvent encornés (il y a en général beaucoup de sang, des morts et des veuves d’où le nom de la fête, et qui se défendent en faisant des passes avec leurs ponchos et en utilisant de la dynamite. C’est visiblement une très vieille tradition que les gens aiment beaucoup. Le village de Puquio est divisé en quatre ayllu, mot quetchua (je ne saurais pas vous dire si cela prend un s à la fin) pour désigner un quartier ou une communauté indienne. Le 28 juillet, c’est aussi l’occasion pour les quatre quartiers de s’affronter, de mesurer leur bravoure respective par exemple. Cette année est particulière car un ayllu a décidé d’amener pour le corrida un taureau mythique, le Misitu. Il loge dans un champ de quinoa, près d’une rivière, dans un grand fossé. Personne n’ose approcher de peur de se faire tuer. Cette année est aussi particulière car Lima a décidé d’interdire la corrida ou tout au moins de la rendre moderne (espagnole) en obligeant à avoir un torero professionnel. Les Indiens s’y opposent, quelques notables aussi mais le préfet, les autres notables, les émigrés de Lima veulent que l’on fasse respecter la loi (pour des raisons différentes les uns des autres).

José María Arguedas décrit donc une tradition péruvienne (en tous cas dans les années 30) mais surtout la vie de l’époque d’un village des Andes. Il nous présente une société très hiérarchisée : les Indiens qui habitent au village, les Indiens qui habitent dans la Puna, les notables, les métis, les représentants de l’autorité centrale, les émigrés de Lima. Les liens entre ses différentes communautés sont très codifiés mais semblent surtout dictés par le mépris et l’arrivisme (on sait se résoudre à une décision si elle ne dessert pas totalement les intérêts). Les Indiens jouent sur leur nombre et leur volonté commune. C’est un des points très intéressants du roman : les gens nous sont présentés en groupe et non comme des individualités. Ils appartiennent à un groupe social et leur comportement est dicté par cela. On s’aperçoit que ceux qui dérogent à cela ne sont plus considérés comme appartenant à ce groupe social.

L’auteur présente aussi par quelques détours ce qui a amené, historiquement, à ce type de hiérarchisation, entre autres les persécutions qu’ont eu à subir les Indiens de la part des Blancs.

Au-delà de cela, je n’ai pas eu l’impression que l’auteur prenait parti ou présentait un type de société idéale ou même idéalisait une communauté plus tôt qu’une autre. Il ne m’a pas semblé lire l’opinion de l’auteur sur la corrida : doit-on la regarder comme une tradition ancestrale ou doit-on la supprimer comme étant une boucherie pour le taureau comme pour les Indiens ? doit-on forcer un peuple retissant à une décision qui se veut prise pour son bien ? Il présente des faits mais à la fin de lecture je n’ai pas réussi à savoir ce qu’il fallait en penser. Cela me perturbe un peu de ne pas pouvoir me dire : l’auteur a voulu écrire ce livre pour dire cela.

C’est tout de même un livre très intéressant. En plus, il permet de progresser en quechua pour pouvoir parler au beau vendeur de Décathlon.

Références

Yawar Fiesta (La fête du sang) de José María ARGUEDAS – traduit de l’espagnol (Pérou) par Cécilia Hare et Dominique Jaccottet (Métailié, 2001)

Livre lu dans le cadre des 12 d’Ys pour la catégorie auteurs latino-américains.

Diamants et silex de José María Arguedas

Quatrième de couverture

« Au bord des déserts éblouissants de neige », les villageois parlent aux oiseaux comme aux plantes avec une troublante intensité et les Indiens se signent lorsque se manifeste l’indicible. Au cœur de la lointaine Cordillère des Andes, les rites et les sortilèges maintiennent naturellement un ordre qui ne peut être qu’être extrême. Le monde du dehors, « civilisé », rationnel, surgit sous la forme d’une jeune citadine blonde qui va bouleverser cet équilibre primitif.

Extrait (de la quatrième de couverture)

Quand ils virent don Aparicio, ils lui frayèrent un passage. L’herbe, haute et encore verte, envahissait le sol. Il parvint au bord de la tombe ; la dépouille avait déjà été descendue. On l’avait habillée d’un vêtement couleur café. Les pieds, nus et jaunes, étaient visibles. Une capuche couvrait sa tête ; sur son visage on avait placé des cotons. De ses mains croisées pendait un petit lama fabriqué avec des bouts de bois et rempli d’un morceau d’alpage. Le lama allait accompagner dans le voyage silencieux qui le mènerait à la grande tour que construisent les morts, d’après les Indiens d’Al’amare, sans jamais la finir, sur la cime lointaine du mont K’oropuna.

Mon avis

J’ai beaucoup apprécié ce court récit raconté comme un conte : une princesse est enlevé violemment par un prince mais elle ne peut s’empêcher de l’aimer tout de même. Sauf que le prince se tourne vers une autre princesse. La première princesse est jalouse et essaye de reconquérir son prince avec l’aide de Mariano, le serviteur préféré du prince.

C’est très beau, très lyrique et très poétique. Quand Arguedas nous décrit la vie du village, on y est. Quand il décrit les grands espaces du Pérou, on y est aussi. C’est un livre dépaysant.

Il y a un hic pourtant (vous vous y attendiez, non ?) : on nous dit qu’Arguedas fait partie du courant indigéniste, qu’il est « le promoteur d’un métissage des cultures andine d’origine quechua et urbaine d’origine européenne ». Je veux bien mais à mon avis l’auteur n’a pas écrit pour la traduction. J’ai eu l’impression que tout le contexte, l’enjeu social m’échappait et j’aurais aimé plus de précisions au moins pour cette édition car cela a l’air d’être cela que l’auteur voulait faire passer et pas le côté traditionnel que j’ai apprécié.

C’est pour cela que j’ai préféré El Sexto du même auteur.

Références

Diamants et silex de José María ARGUEDAS – traduit par Ève-Marie Fell – préface de Mario Vargas Llosa, traduite par Albert Bensoussan (Éditions de l’Herne, 2012)

Lu dans le cadre des 12 d’Ys, dans la catégorie auteurs latino-américains.

El Sexto de José María Arguedas

Quatrième de couverture

Le jeune Gabriel est incarcéré au pénitencier El Sexto, au centre de Lima, dans le cadre de la répression des mouvements d’opposition étudiants. Là, il va rencontrer des représentants des partis politiques qui luttent contre le pouvoir despotique. Il découvre les hiérarchies de la prison, où en fonction des étages se côtoient en haut les politiques, puis les droits communs et les délinquants sexuels, et enfin, tout en bas, les clochards et les assassins. Les politiques se divisent entre partisans de l’Apra (démocrates) et communistes, considérés comme « vendus à l’étranger ».

Les droits communs font régner leur loi, distribuent la drogue et forcent les homosexuels à la prostitution. Les maîtres de cet inframonde, Estafilade, Maraví et Rosita, l’homosexuel à la voix d’ange, luttent pour le pouvoir, s’affrontent à mort, ce qui révèle la totale malhonnêteté des autorités légales.

Construit sur des dialogues ce roman est, comme le souligne M. Vargas Llosa, remarquable par la structuration des « personnages collectifs, ces entités grégaires absorbant l’individu effacé par l’ensemble, fonctionnant avec une synchronie de ballet ».

Ce roman a été inspiré à l’auteur par son expérience de la prison politique en 1938. Il a défini El Sexto comme à la fois une école du vice et une école de la générosité.

Un grand classique de la littérature latino-américaine.

Un peu d’histoire

Au 19ième siècle, le Pérou est « aux mains d’une oligarchie foncière et de dictateurs militaires »1.  De 1879 à 1883, il y eut la Guerre du Pacifique entre la la Bolivie, le Chili et le Pérou. La victoire a été pour le Chili. Le Pérou a mis énormément de temps à se reconstruire et pour cela a eu besoin de capitaux étrangers (invasion de gringos dans le livre). L’apra (alianza popular revolucionaria americana) fut créée en 1924 (le parti existe encore et a d’ailleurs été au pouvoir entre 2006 et 2011). le Petit Robert la qualifie de mouvement progressiste, constitué dans le but de lutter contre l’oligarchie conservatrice. Wikipédia explique lui que l’on peut qualifier de social démocrate et qu’il appartient à l’Internationale socialiste. Jusqu’en 1968, l’oligarchie se maintient notamment grâce à des régimes « plus libéraux » et des dictatures militaires dont celles du Général Bénavidès, président entre 1933 et 1939.

José María Arguedas a été emprisonné en 1938 à la Penitenciaría de Lima. Ce pénitencier a été conçu par le philosophe Jérémy Bentham. On peut trouver le plan ici.

Monsieur Wikipédia, qui lui parle espagnol, montre une image de l’intérieur du pénitencier en 1939 (la source est indiquée sur cette page mais comme je ne parle pas espagnol …).

À cette époque, José María Arguedas avait 27 ans. De part son éducation, c’était un homme, un étudiait, qui prônait l’idée d’un Pérou uni, où il n’y avait plus de séparations de castes et de mépris entre Blancs et Indiens. Françoise Aubès2 écrit « ethnologue, professeur, écrivain reconnu, Arguedas assurera diverses fonctions officielles, soucieux de diffuser et d’imposer une culture andine respectueuse de la nature, s’exprimant dans la musique et les contes, et à même, grâce aux valeurs communautaires qui sont les siennes de former un rempart contre le capitalisme sauvage d’un pays qui se modernise ».

Le livre de José María Arguedas a été publié en 1961, l’année où on a annoncé la fermeture de ce pénitencier.

Mon avis

El Sexto nous montre une société péruvienne divisée tant au niveau social et politique qu’au niveau géographique. Le niveau social est très bien décrit dans la quatrième de couverture donc je ne vais pas trop y revenir. Le niveau politique est intéressant car il y a donc au deuxième étage, une division entre apristes et communistes. Le fossé ne se comble sous aucun prétexte même quand il y a des morts. Si par hasard cela se fait, on considère cela comme une erreur ou quelque chose que l’on doit interpréter politiquement. Idem sur les divisions sociales, l’escalier permettant de passer d’un étage à un autre (principe même de l’escalier me direz vous) semble très difficile à gravir et à descendre. Il ne faut pas changer de camp ou même pactiser avec un autre camp. On perd tout le caractère humain que peut avoir une société

La séparation géographique est aussi flagrante entre les gens de Lima et le reste du pays. À plusieurs reprises, on nous dit que l’expérience de Lima, de la belle vie, est très différente de celle de la sierra, dans les villes. L’auteur écrit aussi que celui qui connaît Lima ne peut pas en avoir encore envie. De même, un homme plus bourgeois que les autres dit que  la dépravation sexuelle de la prison ne peut pas être observée à la campagne, qu’il n’y a qu’à Lima que l’on peut voir cela. Cela laisse entendre qu’il y a deux Lima, une des bidonvilles et une des riches, qui s’oppose à la campagne et au reste du pays, où les gens sont plus « sains » malgré des conditions de travail très difficile. On retrouve un peu cela quand un communiste, le camarade de cellule de Gabriel, explique que dans les mines, les membres de l’Apra ne sont pas comme les dirigeants à Lima, qu’ils se révoltent et qu’ils tiennent au même titre que les autres.

Ce qui est très frappant aussi, c’est qu’il est impossible de ne pas faire partie d’un groupe. On imagine pour Gabriel (personnage dérivé de Arguedas), le traumatisme lui qui croit à l’unification, au respect entre personnes … toutes sortes d’idées qui le font qualifier d' »idéaliste petit-bourgeois ». Gabriel, en discutant avec tout le monde, se fait des « ennemis ». Quand j’ai lu le livre, je ne savais pas qu’Arguedas était aussi ethnologue et je m’étais fait la réflexion que Gabriel observait beaucoup, semblait obséder par l’idée de comprendre (à la fin, il agit un peu tout de même). En y réfléchissant, je trouve que c’est un excellent point de vue car je ne vois pas comment en ayant choisi un autre narrateur il aurait pu faire la même description.

Le regard de l’ethnologue Arguedas est omniprésent. On ne ressent pas le grouillement comme sur la photo. Gabriel est au deuxième étage et voit bien ce qu’il se passe au rez-de-chaussée ; il compatit mais ne fait pas vraiment preuve d’empathie. Il va aider mais c’est comme un devoir vis à vis de ses idées « idéalistes de petit-bourgeois ». Il y a une réflexion derrière son aide.

Au niveau littéraire, le livre est principalement construit de dialogues et donc de petites scènes. La chronologie des faits est parfois difficiles à comprendre, de même que la configuration des lieux. Arguedas se concentre sur le propos uniquement et l’image qu’il veut faire passer. Il y a énormément d’éloquence pour exprimer les idées. La distinction entre les étages est aussi marquée dans les différences de langages. Les descriptions des « incidents » sont courtes et frappent au cœur.

El Sexto est finalement plus un roman sur un microcosme représentant les travers de la société péruvienne de l’époque qu’un roman sur le régime carcéral au Pérou. D’après ce que j’ai pu lire, c’est un des objectifs fondamentaux de Arguedas : capter ce que l’on ne saurait voir d’une société en mouvement.

Un autre avis

Celui de In Cold Blog.

Références

El Sexto de José María ARGUEDAS – traduit de l’espagnol (Pérou) par Eve-Marie Fell (Métailié, 2011)

Livre lu dans le cadre des 12 d’Ys dans la catégorie auteurs latino-américains.

1 : Le Petit Robert des noms propres, 2006. Article : Pérou. On y apprend notamment que la Bolivie est devenue la Bolivie en 1825 après une scission d’avec le Pérou.

2: Dictionnaire des littératures hispaniques – sous la direction de Jordi Bonells (Bouquins, 2009). Article : José María Arguedas.

Éloge de la lecture et de la fiction : conférence du Nobel de Mario Vargas Llosa

C’est Ys qui m’a donné envie de lire ce texte. Elle l’a fait très discrètement puisque elle met juste une citation sur le côté droit de son blog. Mais voilà quelle citation. Je l’admire parce que moi, personnellement, j’avais envie de tout noter. Je vais mettre plein d’extraits mais pas tout le livre.

Tout comme écrire, lire c’est protester contre les insuffisances de la vie. Celui qui cherche dans la fiction ce qu’il n’a pas exprime, sans nul besoin de le dire ni même de le savoir, que la vie telle qu’elle est ne suffit pas à combler notre soif d’absolu, fondement de la condition humaine, et qu’elle devrait être meilleure.

[…]

Qu’ils le veuillent ou non, qu’ils le sachent ou pas, les fabulateurs, en inventant des histoires, propagent l’insatisfaction, en montrant que le monde est mal fait, que la vie de l’imaginaire est plus riche que la routine quotidienne.

[…]

La littérature est une représentation fallacieuse de la vie qui, néanmoins, nous aide à mieux la comprendre, à nous orienter dans le labyrinthe dans lequel nous sommes nés, que nous traversons et où nous mourons. Elle nous dédommage des revers et des frustrations que nous inflige la vie véritable et grâce à elle nous déchiffrons, du moins partiellement, ce hiéroglyphe qu’est souvent l’existence pour la grande majorité des êtres humains, principalement pour nous, qui abritons plus de doutes que de certitudes, et avouons notre perplexité devant des sujets tels que la transcendance, le destin individuel et collectif, l’âme, le sens ou le non-sens de l’histoire, l’en deçà et l’au-delà de la connaissance rationnelle.

[…]

Aussi faut-il le répéter sans cesse jusqu’à en convaincre les nouvelles générations : la fiction est plus qu’un divertissement, plus qu’un exercice intellectuel qui aiguise la sensibilité et éveille l’esprit critique. C’est une nécessité indispensable pour que la civilisation continue d’exister, en se renouvelant et en conservant en nous le meilleur de l’humain. Pour que nous ne revenions pas à la barbarie de la non-communication et que la vie ne se réduise pas au pragmatisme des spécialistes qui voient les choses en profondeur mais ignorent ce qui les entoure, précède et prolonge. Pour qu’après avoir inventé les machines qui nous servent nous ne devenions pas leurs esclaves et serviteurs. Et parce qu’un monde sans littérature serait un monde sans désirs, sans idéal, sans insolence, un monde d’automates privés de ce qui fait que l’être humain le soit vraiment : la capacité de sortir de soi-même pour devenir un autre et des autres, modelés dans l’argile de nos rêves.

[…]

Rien n’a semé autant l’inquiétude, secoué autant l’imagination et les désirs que cette vie de mensonges que nous ajoutons à celle que nous avons grâce à la littérature afin de connaître la grande aventure et la grande passion que la vie véritable ne nous donnera jamais. Les mensonges de la littérature deviennent des vérités à travers nous, ses lecteurs, transformés, contaminés d’aspirations et cela par la faute de la fiction, remettant toujours en question la médiocre réalité.

J’ai tellement aimé me sentir moins seule. Ils ont eu raison de donner le prix Nobel à Mario Vargas Llosa. Rien que le choix du thème de son discours est admirable. Il aurait pu parler de l’écriture (et cela n’aurait concerner que lui et quelques autres) mais il a choisit de parler de la lecture et de ce que la lecture peut apporter au monde.

J’ai envie d’offrir ce livre à tous les gens qui se moquent de moi quand je dis que ma passion c’est la lecture (je ne veux pas dire la littérature car dans mon esprit il faut aller beaucoup plus loin dans l’analyse que ce que je fais), à tous les gens qui se croient malin en me disant « ah, mais tu as sûrement lu ça » (et à qui je réponds non mais raconte mais peut être que cela m’intéressera. En général, soit je connais déjà et il s’avère que c’est le dernier succès à la mode que l’on n’a pas besoin de lire car tout le monde a déjà tout raconté. Sinon, c’est le livre que la personne a lu il y a quinze ans, une fois, qui n’a absolument rien changer à sa vie mais bon, voilà, dans la vraie vie, il faut faire la conversation et quand on n’a rien lu depuis quinze ans, c’est difficile).

Entre mes sept ans et dix ans, j’ai eu une période où la lecture m’apportait tout un monde, me faisait vivre des choses dont j’avais peur et me disais que je pourrais m’en sortir (le décès d’un de mes parents ou de mon frère dans un accident ou par une maladie était ma hantise). Elle m’aidait à dédramatiser des évènements dont je ne pouvais pas parler. De mes 10 ans à  mes 20 ans (période collège, lycée et DEUG), j’ai eu une période comme cela où la lecture était mon passe-temps. J’apprenais plein de choses, cela me détendait. Il y avait plein d’histoires. C’est toujours le cas mais maintenant les livres m’apportent encore plus, même les livres que certains qualifient de moins bons, de populaires, de faciles. Je ne lisais pratiquement pas du tout pendant l’année scolaire. Puis en grandissant (pour ne pas dire en vieillissant), la lecture a commencé à prendre de plus en plus de place. Cela va de paire avec le travail, avec le fait que la vie s’installe dans une sorte de routine qui semble incassable (à ce moment là j’ai choisi les études qui décideraient de toute ma vie et on répète tellement souvent qu’un trou dans le CV … on ne laisse pas le temps à la vie d’avoir des temps morts).

C’est pour cela que ce que dit Mario Vargas Llosa me touche tant. J’ai cette impression que la vie ne tient pas les promesses qu’elle laisse miroiter dans les livres. Cela donne l’impression d’être une inadaptée, d’avoir trop lu et de confondre maintenant la réalité avec la fiction. Parfois, je me dis que j’aimerais ne plus lire (dans mon cas, c’est un peu comme arrêter de respirer) pour pouvoir vivre la vie des gens qui semblent (je dis bien semblent parce que je ne suis pas dans la tête des gens) se contenter de ce que la vie leur propose (en sachant que je ne ferais jamais rien pour casser les choses car je suis quelqu’un de très conventionnel). C’est ce qui manque dans le discours de Mario Vargas Llosa : comment vivre dans un monde que la lecture nous a fait souhaiter meilleur ? comment vivre dans un monde où les lecteurs ne sont qu’une minorité ?

Bien sûr, je l’ai lu en livre électronique. Il ne me reste plus qu’à attendre qu’il soit de nouveau disponible en papier …

Références

Éloge de la lecture et de la fiction : Conférence du Nobel de Mario VARGAS LLOSA (Gallimard, 2011)

 

Comment j'ai vaincu ma peur de l'avion de Mario Vargas Llosa

Quatrième de couverture

« Certains naïfs croient que la peur de la mort motive ou explique la peur de l’avion. C’est inexact : la peur de l’avion est la peur de l’avion, non de la mort, une peur aussi particulière et aussi spécifique que la peur des araignées, du vide, des chats, trois cas fréquents parmi les exemples qui composent la vaste panoplie des phobies humaines. La peur de l’avion se manifeste quand un être non dépourvu d’imagination et de sensibilité prend soudain conscience de se trouver à dix mille mètres d’altitude, de traverser les airs à mille kilomètres à l’heure et se demande « mais qu’est-ce que je fais là ? » Et se met à trembler. Cela m’est arrivé après avoir passé des années à monter et descendre d’avion comme on change de chemise. Longtemps j’ai continué à grimper dans ces bolides aériens, couvert de sueur froide, surtout quand les turbulences commençaient à nous secouer.« 

Mon avis

Ce petit recueil est composé de huit textes : Comment j’ai vaincu ma peur de l’avion, Portraits andins, Épitaphe pour une bibliothèque, New York New York, Berlin capitale de l’Europe, Rome en deux temps, L’archiviste et les emplois imaginaires, Être volé. Les huits textes sont tous centrés autour de l’idée du voyage dans le monde ou dans les livres. En effet, Mario Vargas Llosa est un citoyen du monde. Il a un pied à terre un peu partout (il connaît bien les villes qu’il fréquente puisque son séjour peut y être long) et a voyagé énormément durant sa carrière d’écrivain. Cela lui permet de faire une fine observation de l’évolution de différentes « capitales » : New York

J’ai passé deux mois intenses et exaltant dans cette ville effervescente. […] Et pourtant, j’ai toujours eu l’impression qu’il manquait à cette merveilleuse ville quelque chose pour me sentir pleinement chez moi. Quoi donc ? Vieillesse, histoire, tradition, antiquité. […] À New York tout est si récent qu’il semble que le passé n’a jamais existé, que la vie n’est qu’un futur en train de se faire. C’est peut-être que je ne suis plus jeune, mais cette impression qu’il n’y a presque pas de vie derrière, que tout est seulement devant soi, provoque chez moi une certaine angoisse et un sentiment de solitude.

Il présente aussi Rome (qu’il a vu une première fois avec sa première femme et qu’il fait découvrir à ses petites filles) et Berlin. Je vous cite un passage qui m’a un peu étonné parce que je ne le savais pas :

Les fondations des bâtiments sont sous l’eau. Comme Mexico, Berlin est une lagune. Qui n’a pas été asséché pour satisfaire les Verts. Mais, pour couler ses fondations, on a dû importer cent vingt scaphandriers de Russie et de Hollande, habitués à travailler en scaphandre sous la neige.

Il y a aussi les zones moins touristiques : la Cordillère des Andes et le Congo dans Paysages Andins et L’archiviste et les emplois imaginaires. Mais dans ces textes, c’est moins l’évolution que des portraits qui sont faits. Au Congo par exemple il y a des bibliothécaires qui n’ont pas de livres parce qu’il n’y a pas d’argent pour les étagères. Et plein de choses absurdes comme ça. Les gens continuent cependant à aller au travail même si il ne touche plus forcément leur paie. Mario Vargas Llosa y voit leur espoir que les choses changent, que l’avenir devienne meilleur.

Il y a deux récits sur les graves problèmes du voyageur : le mal de l’avion (que l’auteur soigne à coup de roman, son seul problème étant d’adapté la taille du roman à la longueur du voyage) et le vol des bagages par exemple.

Un tout dernier texte qui fait le lien avec le livre dont j’ai fait le billet hier : la fermeture de la salle de lecture de la British Library au British Museum remplacée par un bâtiment en briques rouges près de la guerre de Saint Pancras (là où on arrive avec l’Eurostar). Il paraît que le quartier est malfamé mais je n’ai rien vu personnellement.

Typiquement, ce livre (et même en général les livres de cette collection) ne permettent pas de découvrir un style, comme on pourrait le faire à lecture d’un court roman ou d’une nouvelle, mais plutôt de découvrir une pensée. Ici c’est celle d’un homme qui observe le monde et son évolution à travers un oeil curieux, ouvert mais aussi étonné.

P.S. Ma bonne résolution de l’année sera de me désabonner du flux RSS des éditions de l’Herne parce qu’il y a beaucoup de livres qui me plaisent !

Références

Comment j’ai vaincu ma peur de l’avion de Mario VARGAS LLOSA – traduction de l’espagnol par Albert Bensoussan (Carnets de l’Herne, 2009)