Le frère allemand de Chico Buarque

lefrereallemandchicobuarqueJ’ai mis deux mois à lire ce livre : je l’ai emprunté une première fois à la bibliothèque en papier (je l’ai rendu alors qui ne me restait que quarante pages … depuis trois semaines parce que les deux cent premières je les ai lu rapidement) et une deuxième fois en numérique et il a fallu le rappel de fin de prêt pour m’obliger à lire les quarante dernières pages.

Ce livre avait tout pour me plaire, mais je ne l’ai compris qu’à la dernière page. Au final, il ne m’a plu mais que moyennement et je ne le recommanderai pas à tout le monde.

Jugez plutôt : le père du narrateur, qui n’est autre que l’auteur, est un critique littéraire très apprécié au Brésil (personnellement, j’avais compris qu’il était plutôt comme responsable d’une sorte de bibliothèque nationale mais la quatrième de couverture dit critique littéraire donc je m’incline). La maison est pleine à craquer de bouquin : dans le salon, dans les chambres des deux fils de la maison (ils n’ont pas le droit d’avoir leur propre décoration) … Le père se consacre uniquement à la lecture et reste allongé des heures à lire (cela correspond plutôt au profil du critique littéraire, je vous l’accorde). C’est la mère qui lui passe les livres qu’il veut lire (car c’est elle qui les range et les époussette et elle sait donc parfaitement où ils sont). C’est donc une famille un peu particulière qu’a eu l’auteur : entre une mère qui adule un père, absent, toujours dans les livres. En plus de cela, il n’a jamais été proche de son frère. L’auteur est plutôt un intellectuel (il cherche à se rapprocher de son père qui totalement absorbé ne voit rien) tandis que son frère est un coureur de jupons et briseurs de cœur (et c’est l’auteur qui récupère les pots cassés bien évidemment).

Un jour, le narrateur fait tomber un livre duquel s’échappe un bout de papier. Ce bout de papier lui apprend l’existence d’un frère allemand, que son père a eu avant la Seconde Guerre mondiale avec une allemande. Celle-ci souhaite savoir si il veut s’en occuper. Sa mère connaît forcément l’existence de ce papier et donc du frère allemand, elle qui est si maniaque avec les livres du père. Ne parlons pas du père, il est forcément au courant. Le narrateur décide de n’en parler à personne (de sa famille en tout cas) et de mener sa petite enquête.

Ce n’est pas une enquête méticuleuse, mais un peu comme au fil de l’eau ; il la mène en dilettante en fait. Il découvre des événements, des nouveaux papiers ou de nouveaux faits un peu par hasard à chaque fois, comme si le destin lui donnait un coup de pouce. C’est la première chose qui m’a déçue car je m’attendais à une enquête méticuleuse, découvrir des pans de l’histoire du Brésil et de l’Allemagne avant la Seconde Guerre mondiale et en fait ce n’était pas le cas.

Entre ces petites découvertes, le narrateur nous raconte sa vie et ses divagations. Avant de tout savoir, il imagine complètement l’histoire, la vie de son frère, ses traits … Plutôt que de découvrir le « véritable » frère allemand, le lecteur découvre le frère allemand fantasmé par l’auteur. Je trouvais que c’était tout de même assez bizarre comme manière de raconter (surtout si on se base sur le titre du livre). Lors de la jeunesse du narrateur, une dictature militaire s’installe au Brésil. Il voit coup sur coup la disparition d’un ami proche et celle de son frère, complètement innocent et qui s’est fait embarquer car il accompagnait une jeune femme (l’amie de l’ami proche du narrateur), qui elle était suspecte, mais lui c’était uniquement pour le sexe, disons le franchement. Là encore, on a très peu de détail (à mon goût) sur l’installation de la dictature, sur les disparitions, l’angoisse de la famille ou quoi que soit (alors que la mère de l’ami proche remue ciel et terre). Le narrateur semble dans son monde fantasmé et les parents complètement anesthésié ; l’absence se fait ressentir mais c’est tout. On parle du frère comme d’un parent éloigné absent. J’ai trouvé que c’était très étrange à la lecture.

Le temps passe, le frère brésilien ne réapparaît pas mais le narrateur continue la quête de son frère allemand (l’enquête va quand même durer une quarantaine d’années). En lisant, je n’avais pas du tout compris le parallèle qu’il y avait entre les deux frères absents du narrateur. En fait, il abandonne la recherche de son frère brésilien car il sait qu’il y a peu d’espoir de le revoir vivant (même s’il se l’imagine errant dans la ville) mais espère le retrouver (avec ses traits) en la personne de son frère allemand. Et cela, je ne l’ai compris qu’à la dernière page, par une phrase. Quand j’ai fini le livre, je me suis sentie flouée parce que j’ai eu l’impression que l’auteur avait fait sa thérapie avec moi. Le manque de construction, l’impression qu’il tournait autour de ce qui aurait normalement dû l’intéresser, tout s’est expliqué à la lumière de cette phrase. Normalement, il aurait dû digérer son histoire, avant d’écrire son livre, non ?

Le fait que finalement l’auteur cherche à résoudre son problème est contrebalancé par le fait qu’il est pressé. À plusieurs reprises, je me suis dit qu’il était pressé par quelque chose, qu’il allait trop vite pour décrire la scène et l’action. Quand il s’essouffle, il change de chapitres (et parfois cela n’a rien à voir).

Une lecture mitigée, qui pourtant avait tout pour me plaire.

Références

Le frère allemand de Chico BUARQUE – traduit du portugais (Brésil) par Geneviève Leibrich (Gallimard / Du monde entier, 2016)

Journal de la chute de Michel Laub

JournalDeLaChuteMichelLaubEn ouvrant ce livre, vous avez l’impression de tomber sur une des histoires les plus idiotes qu’un écrivain ait pu écrire : un type de quarante ans nous raconte comment lors d’une Bar Mitzvah d’un camarade de classe, ils se sont tous ligués pour le laisser tomber sur le dos lorsqu’ils auraient dû le faire sauter en l’air. Le jeu des gamins est stupide mais en plus, ressassé cela à quarante ans, en cherchant le pourquoi du comment c’est stupide.

Vous continuez quand même le livre et vous vous rendez compte que Michel Laub a construit son roman de manière parfaite. À partir de ce simple évènement, Michel Laub raconte l’histoire de trois générations, trois histoires de chute. Son grand-père est arrivé au Brésil après avoir séjourné à Auschwitz. Avant de mourir, il a écrit seize cahiers sur la vie telle qu’elle devrait être et non comme elle le sera pour lui. Ainsi, il n’y parle pas de Auschwitz, n’y parle pas des problèmes de grossesse de sa femme, de sa belle-famille qui le rejette.

Le narrateur n’a pas connu son grand-père mais c’est à travers son père qu’il fera sa connaissance. Non que ce dernier lui en parle souvent mais, justement, la fameuse année de la chute du camarade verra le narrateur se rebeller et rejeter sa religion, son histoire familiale … C’est à ce moment-là que le père raconte l’histoire à son fils et lui dévoile la manière dont son grand-père est mort et tout ce que cela représente pour lui. À cet épisode père-fils de la jeunesse du narrateur répond un autre épisode, un épisode actuel où le fils s’occupe de son père qui vient d’apprendre qu’il a Alzheimer.

Comme vous le constatez, les thèmes de la mémoire et de la transmission entre père et fils sont omniprésents dans le livre, par les histoires mais aussi par l’écriture. À la lecture, j’ai eu la sensation d’un mouvement perpétuel de ressassement, un mouvement donc sans frottements, un mouvement infini. Il creuse en déterrant toujours de nouveaux détails, lui permettant de comprendre autrement. L’histoire nous est livrée assez vite mais jusqu’à la dernière page, on apprendra de nouveaux éléments.

On parle beaucoup en cette rentrée littéraire de L’oubli de Frederika Amalia Finkelstein. Je ne l’ai pas lu mais j’ai l’impression qu’il traite du même thème. Comment vivre avec les camps de concentration quand on est de la troisième génération ? Jusqu’à présent, j’avais surtout lu des livres où les gens cherchaient à comprendre pourquoi et comment cela avait pu se produire, à travers le prisme familial. Dans ce livre, il y a une autre approche. Le narrateur sait les évènements, le contexte … mais cela ne lui donne pas à sentir son grand-père. C’est un être qui lui échappe. C’est ce qui lui manque. Ainsi la chute du narrateur a commencé par la chute de son camarade, qui l’a entraîné dans son histoire familiale dont il n’a pas réussi à sortir. Michel Laub met donc au centre de son roman l’humain et non l’Histoire. Le texte prend alors une portée assez universelle.

Finalement, ce livre en dit beaucoup plus que ce que l’on pourrait penser au départ et prête à réfléchir.

Le seul bémol que je mettrais à ce livre est que je l’ai lu en électronique (je ne sais donc pas si c’est pareil pour l’édition papier) et que chaque paragraphe a un numéro comme si c’était un chapitre. Je n’ai pas compris l’intérêt de ce découpage. Comme le texte est fluide, on n’y prête pas vraiment attention au cours de la lecture mais cela surprend.

Références

Journal de la chute de Michel LAUB – traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec (Buchet-Chastel, 2014)

Borges et les orangs-outangs éternels de Luis Fernando Verissimo

Quatrième de couverture

‘Vogelstein, célibataire, la cinquantaine, vit à Porto Alegre en compagnie de ses livres et de son chat, Aleph. L’invitation de la Société Israfel à participer à un congrès sur Edgar Allan Poe est pour lui l’occasion inespérée de se rendre à Buenos Aires et de réaliser le rêve de sa vie : rencontrer Jorge Luis Borges. Mais, quelques heures avant l’inauguration, l’un des participants, Joachim Rotkopf, est sauvagement assassiné dans sa chambre d’hôtel dont les fenêtres sont closes et la porte, bien sûr, fermée de l’intérieur. Intrigué, Borges invite Vogelstein, unique témoin du drame, à lui raconter dans quelles circonstances il a découvert le corps, qui gisait à terre dans une mare de sang, appuyé contre un miroir et dans une étrange position. Vogelstein et Borges se livrent alors, dans la bibliothèque du maître argentin, à un jeu de déductions érudites et désopilantes, sous l’invocation de Poe, l’écrivain qui inventa « les histoires de détective, la parodie des histoires de détective et les anti-histoires de détective ».

Mon avis

Vous allez avoir le droit à un billet d’hystérique parce que ce livre regroupe tout ce que j’aime et même plus. Bien sûr, j’ai adoré. Qui aurait pu en douter ?

Il y a d’abord l’enquête. J’avais trouvé avant la fin (c’est sans doute à force de lire des romans à énigmes) mais l’auteur tisse son filet au fur et à mesure avec brio et intelligence. Il mêle des histoires « littéraires », des histoires policières classiques (j’ai trouve que parfois cela rappelait Agatha Christie notamment avec le personnage du narrateur).

Il y a les personnages qui m’ont plu. Bien sûr Borges est Borges mais donc les autres personnages sont comme dans un roman d’Agatha Christie. On sait tout de suite qui ils sont ; ils sont très typés. Ils ont un côté agaçant et on s’attend au pire (car c’est forcément ce qui se passe quand on met des gens agaçants ensemble)(c’est pareil dans les transports en commun). Vogelstein, notamment, m’a épaté par son côté très admiratif (dans le sens de groupie) envers Borges mais aussi par son côté très sûr de lui lorsqu’il faut prendre des décisions. Pourtant, il a un côté obsessionnel qui fait peur (il a poursuivi Borges pendant vingt-cinq ans à cause d’une histoire de traduction).

Le pompon, c’est quand même le jeu littéraire entre Borges et Poe. Il me donne envie de lire le premier (comme à chaque fois que je lis un livre sur lui comme le texte de Vargas Llosa mais il me semble être écrivain inaccessible pour mon petit cerveau)(le libraire m’a dit que je me faisais des idées mais bon) et de me replonger dans le second. Il utilise bien sûr Double Assassinat dans la rue Morgue (les orangs-outangs sont très présents dans le livre) mais aussi d’autres nouvelles que je n’ai pas lu. Cela me donne envie. Il y a sûrement des références moins évidentes mais je n’ai pas su décrypter.

Ce qui est bien avec ce type de livre, c’est qu’on sent que l’auteur s’est amusé à monter son truc mais qu’il a aussi voulu jouer avec le lecteur.

Voilà, c’est tout. Si vous avez d’autres romans du même genre à me conseiller, n’hésitez pas !

Références

Borges et les orangs-outangs éternels de Luis Fernando VERISSIMO – traduit du portugais (Brésil) par Geneviève Leibrich (Seuil, 2004)

Première parution en portugais en 2000.

Les orangs-outangs éternels du titre sont des orangs-outangs à qui on aurait donner un moyen d’écrire. Si ils vivaient éternellement, d’après une certaine théorie, ils écriraient tout ce qui a déjà été écrit dans la littérature et même un chef d’œuvre supplémentaire. Je ne sais pas si cette loi asymptotique a déjà été formulée en mathématiques …