Le frère allemand de Chico Buarque

lefrereallemandchicobuarqueJ’ai mis deux mois à lire ce livre : je l’ai emprunté une première fois à la bibliothèque en papier (je l’ai rendu alors qui ne me restait que quarante pages … depuis trois semaines parce que les deux cent premières je les ai lu rapidement) et une deuxième fois en numérique et il a fallu le rappel de fin de prêt pour m’obliger à lire les quarante dernières pages.

Ce livre avait tout pour me plaire, mais je ne l’ai compris qu’à la dernière page. Au final, il ne m’a plu mais que moyennement et je ne le recommanderai pas à tout le monde.

Jugez plutôt : le père du narrateur, qui n’est autre que l’auteur, est un critique littéraire très apprécié au Brésil (personnellement, j’avais compris qu’il était plutôt comme responsable d’une sorte de bibliothèque nationale mais la quatrième de couverture dit critique littéraire donc je m’incline). La maison est pleine à craquer de bouquin : dans le salon, dans les chambres des deux fils de la maison (ils n’ont pas le droit d’avoir leur propre décoration) … Le père se consacre uniquement à la lecture et reste allongé des heures à lire (cela correspond plutôt au profil du critique littéraire, je vous l’accorde). C’est la mère qui lui passe les livres qu’il veut lire (car c’est elle qui les range et les époussette et elle sait donc parfaitement où ils sont). C’est donc une famille un peu particulière qu’a eu l’auteur : entre une mère qui adule un père, absent, toujours dans les livres. En plus de cela, il n’a jamais été proche de son frère. L’auteur est plutôt un intellectuel (il cherche à se rapprocher de son père qui totalement absorbé ne voit rien) tandis que son frère est un coureur de jupons et briseurs de cœur (et c’est l’auteur qui récupère les pots cassés bien évidemment).

Un jour, le narrateur fait tomber un livre duquel s’échappe un bout de papier. Ce bout de papier lui apprend l’existence d’un frère allemand, que son père a eu avant la Seconde Guerre mondiale avec une allemande. Celle-ci souhaite savoir si il veut s’en occuper. Sa mère connaît forcément l’existence de ce papier et donc du frère allemand, elle qui est si maniaque avec les livres du père. Ne parlons pas du père, il est forcément au courant. Le narrateur décide de n’en parler à personne (de sa famille en tout cas) et de mener sa petite enquête.

Ce n’est pas une enquête méticuleuse, mais un peu comme au fil de l’eau ; il la mène en dilettante en fait. Il découvre des événements, des nouveaux papiers ou de nouveaux faits un peu par hasard à chaque fois, comme si le destin lui donnait un coup de pouce. C’est la première chose qui m’a déçue car je m’attendais à une enquête méticuleuse, découvrir des pans de l’histoire du Brésil et de l’Allemagne avant la Seconde Guerre mondiale et en fait ce n’était pas le cas.

Entre ces petites découvertes, le narrateur nous raconte sa vie et ses divagations. Avant de tout savoir, il imagine complètement l’histoire, la vie de son frère, ses traits … Plutôt que de découvrir le « véritable » frère allemand, le lecteur découvre le frère allemand fantasmé par l’auteur. Je trouvais que c’était tout de même assez bizarre comme manière de raconter (surtout si on se base sur le titre du livre). Lors de la jeunesse du narrateur, une dictature militaire s’installe au Brésil. Il voit coup sur coup la disparition d’un ami proche et celle de son frère, complètement innocent et qui s’est fait embarquer car il accompagnait une jeune femme (l’amie de l’ami proche du narrateur), qui elle était suspecte, mais lui c’était uniquement pour le sexe, disons le franchement. Là encore, on a très peu de détail (à mon goût) sur l’installation de la dictature, sur les disparitions, l’angoisse de la famille ou quoi que soit (alors que la mère de l’ami proche remue ciel et terre). Le narrateur semble dans son monde fantasmé et les parents complètement anesthésié ; l’absence se fait ressentir mais c’est tout. On parle du frère comme d’un parent éloigné absent. J’ai trouvé que c’était très étrange à la lecture.

Le temps passe, le frère brésilien ne réapparaît pas mais le narrateur continue la quête de son frère allemand (l’enquête va quand même durer une quarantaine d’années). En lisant, je n’avais pas du tout compris le parallèle qu’il y avait entre les deux frères absents du narrateur. En fait, il abandonne la recherche de son frère brésilien car il sait qu’il y a peu d’espoir de le revoir vivant (même s’il se l’imagine errant dans la ville) mais espère le retrouver (avec ses traits) en la personne de son frère allemand. Et cela, je ne l’ai compris qu’à la dernière page, par une phrase. Quand j’ai fini le livre, je me suis sentie flouée parce que j’ai eu l’impression que l’auteur avait fait sa thérapie avec moi. Le manque de construction, l’impression qu’il tournait autour de ce qui aurait normalement dû l’intéresser, tout s’est expliqué à la lumière de cette phrase. Normalement, il aurait dû digérer son histoire, avant d’écrire son livre, non ?

Le fait que finalement l’auteur cherche à résoudre son problème est contrebalancé par le fait qu’il est pressé. À plusieurs reprises, je me suis dit qu’il était pressé par quelque chose, qu’il allait trop vite pour décrire la scène et l’action. Quand il s’essouffle, il change de chapitres (et parfois cela n’a rien à voir).

Une lecture mitigée, qui pourtant avait tout pour me plaire.

Références

Le frère allemand de Chico BUARQUE – traduit du portugais (Brésil) par Geneviève Leibrich (Gallimard / Du monde entier, 2016)

L’extinction des coléoptères de Diego Vargas Gaete

ExtinctionDesColeopteresDiegoVargasGaeteJ’ai été samedi au Divan .. ah ! (officiellement pour aller à la bibliothèque et aussi acheter du café et un livre).

Je suis tombée sur ce livre et je l’ai pris pour plein de raisons (raisonnables bien évidemment) : j’aime beaucoup la couverture, je ne connaissais pas la maison d’éditions, je ne connaissais pas l’auteur, cela faisait longtemps que je n’avais pas lu un livre d’Amérique du Sud et le résumé était très dynamique (en tout cas la première partie) :

Le 19 décembre 1986 Olaf Krause reçut un coup de fusil en pleine jugulaire alors qu’il participait à une partie de chasse aux lapins dans la propriété des Kunz.  L’attaque mit un point final à la vie d’Olaf Krause et fut classée par la police et les médias dans les faits divers tragiques. Tania Cayupi, la compagne du citoyen allemand à cette époque, confia lors de l’enquête qu’une semaine avant de mourir, Olaf Krause lui avait fait part de son projet de révéler publiquement et à la communauté internationale les aberrations commises dans le sous-sol du collège.

Cela ne ressemble pas trop à un thriller ? En fait pas du tout. C’est un des livres les plus étranges que j’ai lu et pourtant je n’ai pas pu le lâcher !

Le livre est séparé en deux parties : la première raconte l’histoire de Sylvana Kunz, descendante d’immigrés allemands, ayant une grosse fortune, et dont le père faisait partie de la direction du Collège allemand de Temuco, où se sont passés les fameuses aberrations dont parlent le résumé ; la deuxième partie raconte principalement la vie du fils de l’agent d’entretien chargé de la surveillance du sous-sol, même si la vie du père est évoquée. On a donc deux points de vue, venant de deux communautés différentes.

Sylvana Kunz était une enfant capricieuse, qui s’est mariée à un homme, un journaliste, qui sera à l’origine du scandale sur les atrocités du sous-sol (il sera assassiné dans une chambre d’hôtel). Pourtant, l’auteur nous montre son futur qui ne sera que brillant, jusqu’à un certain point, où les apparences tant protégées éclateront. Cette partie est fascinante pour le lecteur. L’auteur nous tient par le suspens, sur le pourquoi du décès de Olaf Krause, sur la nature des pratiques du sous-sol. Pourtant, il écrit d’une manière à perdre son lecteur : il mélange les trois périodes (présent, passé, futur) de la vie de Sylvana, en exagérant pas mal sur le futur. Chaque « période » est séparée par trois petites étoiles qui indiquent le changement, mais jamais je ne me suis jamais retrouvée perdue pour savoir où j’étais temporellement. Une autre chose sur cette première partie est le fait que le lecteur ne sait pas où l’auteur veut en venir. Il semble tourner autour du suspens, de l’élément important. Quand je lisais, je regardais la deuxième partie arrivée (où j’avais bien vu que les protagonistes de la première partie, surtout Sylvana, ne revenaient pas) et je ne comprenais pas ce que l’auteur voulait montrer, ce qu’il voulait dire.

La deuxième partie est plus conventionnelle au niveau de la narration. Elle est aussi est menée en trois narrations : la vie du père, la vie pathétique du fils, devenu professeur-assistant de droit, la vie virtuelle de celui-ci. En effet, il entretient une correspondance avec une femme vivant aux États-Unis et qui vend ses charmes sur internet. Le père a une conscience qui lui dit que ce qui se passe dans le sous-sol n’est pas moral et est, et sera toujours, très gêné par cela, même s’il n’est jamais intervenu car il a baissé la tête devant son chef, tout simplement. Malgré le fait qu’il est meilleur que le père Kunz, sa vie ne sera pas meilleur et son fils ne sera pas meilleur (ni sa vie) malgré toute sa soumission (sa vie est à mettre en parallèle avec les exploits de Sylvana dans la première partie).

Cette deuxième partie m’a fait voir le livre d’une autre manière. L’auteur n’a pas du tout voulu faire un thriller, un livre glauque sur des exactions de migrants, mais bien comme le dit la deuxième partie de la quatrième de couverture (que je n’ai pas lu dans la librairie),  une histoire sur un siècle « de la région rurale du sud du Chili, modelée par la rencontre du Mapuche, du Chilien et du Colon ». Quand on lit le livre de ce point de vue, les détails auxquels on porte attention sont tout autres. C’est l’évolution des générations qui commencent à intéresser, la différence de vies mais aussi les jeux d’apparences et de pouvoirs qui mènent la petite et la grande Histoire.

Je trouve cependant que c’est un livre difficile d’accès pour un lecteur, on va dire, occidental. On peut lui faire dire n’importe quoi (ce n’est qu’ici mon interprétation, guidée par la quatrième de couverture tout de même) ou même complètement passé à côté, tant à cause de l’histoire, tant à cause de l’écriture.

Quand je vous disais que c’était un livre étrange !

L’avis de Nathalie

Références

L’extinction des coléoptères de Diego VARGAS GAETE – roman traduit de l’espagnol (Chili) par Julia Cultien (L’atelier du tilde / Tadeys, 2015)

L’homme traqué de Daniel Guebel

Cela va devenir redondant mais je m’excuse encore de mon absence. J’ai beaucoup de mal à bloguer quand je travaille. Je suis juste trop fatiguée. Je lis toujours autant mais arrivée à la fin du livre, je n’ai juste pas envie d’en parler parce que je sais que cela me prendra trop de temps d’organiser mes idées. Quand je vois en plus qu’au final, mon billet n’est aucunement organisé, cela me désespère un peu d’y arriver un jour. J’ai essayé lors de la lecture de The Giver de Lois Lowry de prendre des notes chaque soir, pour que mon blog ne soit pas mon brouillon mais c’est trop contraignant et plus une corvée qu’autre chose.

Le point positif est que je suis en vacances quinze jours, et que fin janvier (normalement) nous quittons nos locaux pour faire du télétravail (cela est facilité par le fait que nous ne soyons que deux). Je serais beaucoup moins fatiguée et donc plus disponible pour reprendre le fil de ma vie.

Cependant, il y a quand même un livre dont je voulais vous parler et que j’ai lu la semaine dernière. Il m’a fait à la fois rire et réfléchir. Il est à la fois loufoque et sérieux, inventif et ancrée dans une problématique actuelle. Je l’ai découvert dans Le Matricule des Anges (du mois dernier, je pense). Je l’avais vu en librairie mais je ne m’étais pas branchée LHommeTraqueDanielGuebeldessus vu que je n’aime pas les livres au couverture jaune. En fait, sous la jaquette, la couverture est bleue. Comme quoi, il faut ne pas se fier aux apparences.

L’histoire commence très fort. Un homme, Leonardo Ferretti, vient voir un savant, Fabián Hunico, lui demandant de le cloner, pas en un seul exemplaire mais en plusieurs, sous prétexte qu’il doit échapper à toutes ses maîtresses. Le savant accepte après que l’homme ait dévoilé la véritable raison d’une telle demande : il est poursuivi par les services secrets d’Argentine à cause de son activité révolutionnaire. Cette partie du roman dure très peu de pages, une trentaine maximum, mais pourtant s’esquisse déjà les principaux thèmes du roman. Qui sommes-nous et qu’est-ce qui fait que nous sommes nous, notre apparence, nos souvenirs, nos manières d’agir … Cette partie est traitée d’une manière humoristique puisque les copies vont être testées sur les maîtresses pour savoir si elle voit une différence au niveau des performances sexuelles. Cela part de cette idée préconçue que l’homme n’est que son enveloppe extérieure. Le plus drôle est que l’auteur confirme plus ou moins cette hypothèse, les femmes sentent une différence mais très légère. Les clones échappent au contrôle de Ferretti, les clones n’ayant pas les mots et surtout l’expérience leur permettant de décrire ce qu’ils vivent. Il en vient donc à les détester et à les tuer mais alors il revient au point de départ : il reste poursuivi par les services secrets.

Il fuit dans le désert mais cette solution ne lui convient pas. Il adepte dès lors un moyen radical : changer de sexe. Mais alors il va attirer le regard des hommes vers lesquels il n’est pas attiré, et particulièrement d’un, qui est son clone. C’est un peu comme couché avec soi-même. Là encore, sous un côté loufoque, l’auteur présente ses réflexions sur ce sujet d’une manière intelligente (et surtout non omniprésente). L’histoire reste privilégiée.

Suite à un rebondissement, il rechange de sexe, mais aussi d’identité, lui arrive une aventure extraordinaire qui va intéresser des producteurs de films. C’est cette histoire qui occupe la majeure partie du livre et qui est vraiment très … inattendue, et donne lieu à un dénouement tout aussi inattendu. Je n’ai jamais lu cela nul part et je ne pense pas le relire de sitôt. Là encore, les thèmes sont ceux de l’identité (est-ce que l’acteur d’un film peut remplacer le vrai héros ? est-ce qu’il est possible de construire sa vie sur un mensonge ? qu’est-ce que la vie de couple ? comment un enfant peut vous aider à vous découvrir ?) C’est intéressant mais un peu trop barré parfois. Il n’y a pas de juste milieu dans les péripéties et la manière de penser et d’agir. C’est tout de suite très radical.

J’ai aimé les trois histoires avec une très nette préférence pour les deux premières qui m’ont fait beaucoup rire et lever les sourcils. J’ai cependant trouvé que le livre présentait une faiblesse au niveau du raccord entre les différentes histoires. Il y a des dessins à l’intérieur du livre, dont un qui représente parfaitement ce que je pense. Un homme sur son cheval en train de fuir en plein désert, avec les nuages (ou montagnes) en arrière plan. Un peu comme dans les vieux jeux PC, les cactus en moins. Le seul lien évident pour moi, ce sont les thématiques mais surtout les personnages de Ferretti  et d’Hunico (qui apparaît un peu comme une voix de la raison, avec des ratés tout au long du roman).

C’est un très bon livre intelligent, distrayant, imaginatif (pour vous donner une indication, je vais le garder dans ma bibliothèque malgré sa couverture jaune) … mais ce n’est pas un livre que je recommanderai à tout le monde, très clairement. Par contre, comme d’habitude avec les éditions de L’arbre vengeur, l’objet-livre est magnifique et particulièrement agréable à tenir en main.

Le thème des clones a l’air dans l’air du temps en Argentine car est sorti aux éditions de La dernière goutte pour cette rentrée littéraire Le cœur de Doli de Gustavo Nielsen. Je l’ai acheté car je voulais rester plus ou moins dans la même thématique.

Références

L’homme traqué de Daniel GUEBEL – traduit de l’espagnol (Argentine) par D. et R. Amutio – illustrations de Simon Roussin (L’Arbre vengeur, 2015)

Journal de la chute de Michel Laub

JournalDeLaChuteMichelLaubEn ouvrant ce livre, vous avez l’impression de tomber sur une des histoires les plus idiotes qu’un écrivain ait pu écrire : un type de quarante ans nous raconte comment lors d’une Bar Mitzvah d’un camarade de classe, ils se sont tous ligués pour le laisser tomber sur le dos lorsqu’ils auraient dû le faire sauter en l’air. Le jeu des gamins est stupide mais en plus, ressassé cela à quarante ans, en cherchant le pourquoi du comment c’est stupide.

Vous continuez quand même le livre et vous vous rendez compte que Michel Laub a construit son roman de manière parfaite. À partir de ce simple évènement, Michel Laub raconte l’histoire de trois générations, trois histoires de chute. Son grand-père est arrivé au Brésil après avoir séjourné à Auschwitz. Avant de mourir, il a écrit seize cahiers sur la vie telle qu’elle devrait être et non comme elle le sera pour lui. Ainsi, il n’y parle pas de Auschwitz, n’y parle pas des problèmes de grossesse de sa femme, de sa belle-famille qui le rejette.

Le narrateur n’a pas connu son grand-père mais c’est à travers son père qu’il fera sa connaissance. Non que ce dernier lui en parle souvent mais, justement, la fameuse année de la chute du camarade verra le narrateur se rebeller et rejeter sa religion, son histoire familiale … C’est à ce moment-là que le père raconte l’histoire à son fils et lui dévoile la manière dont son grand-père est mort et tout ce que cela représente pour lui. À cet épisode père-fils de la jeunesse du narrateur répond un autre épisode, un épisode actuel où le fils s’occupe de son père qui vient d’apprendre qu’il a Alzheimer.

Comme vous le constatez, les thèmes de la mémoire et de la transmission entre père et fils sont omniprésents dans le livre, par les histoires mais aussi par l’écriture. À la lecture, j’ai eu la sensation d’un mouvement perpétuel de ressassement, un mouvement donc sans frottements, un mouvement infini. Il creuse en déterrant toujours de nouveaux détails, lui permettant de comprendre autrement. L’histoire nous est livrée assez vite mais jusqu’à la dernière page, on apprendra de nouveaux éléments.

On parle beaucoup en cette rentrée littéraire de L’oubli de Frederika Amalia Finkelstein. Je ne l’ai pas lu mais j’ai l’impression qu’il traite du même thème. Comment vivre avec les camps de concentration quand on est de la troisième génération ? Jusqu’à présent, j’avais surtout lu des livres où les gens cherchaient à comprendre pourquoi et comment cela avait pu se produire, à travers le prisme familial. Dans ce livre, il y a une autre approche. Le narrateur sait les évènements, le contexte … mais cela ne lui donne pas à sentir son grand-père. C’est un être qui lui échappe. C’est ce qui lui manque. Ainsi la chute du narrateur a commencé par la chute de son camarade, qui l’a entraîné dans son histoire familiale dont il n’a pas réussi à sortir. Michel Laub met donc au centre de son roman l’humain et non l’Histoire. Le texte prend alors une portée assez universelle.

Finalement, ce livre en dit beaucoup plus que ce que l’on pourrait penser au départ et prête à réfléchir.

Le seul bémol que je mettrais à ce livre est que je l’ai lu en électronique (je ne sais donc pas si c’est pareil pour l’édition papier) et que chaque paragraphe a un numéro comme si c’était un chapitre. Je n’ai pas compris l’intérêt de ce découpage. Comme le texte est fluide, on n’y prête pas vraiment attention au cours de la lecture mais cela surprend.

Références

Journal de la chute de Michel LAUB – traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec (Buchet-Chastel, 2014)

Les réputations de Juan Gabriel Vásquez

LesReputationsJuanGabrielVasquezC’est le deuxième livre de Juan Gabriel Vásquez que je lis, après Les Dénonciateurs, que j’avais aimé mais sans plus. J’avais découvert le livre dans une émission de Franz-Olivier Giesbert. Je ne comprends même pas rétrospectivement ce qui m’a poussé à lire ce livre parce qu’aujourd’hui, si je voyais la même émission, je fuirais le livre comme la peste. Cela ne m’a pas empêché de mettre Histoire secrète du Costaguana dans ma PAL (je m’étais montrée plus raisonnable avec Le bruit des choses qui tombent). Bien sûr, je ne l’ai pas lu et il est encore plus évident qu’il fallait que je lise son dernier livre, en toute urgence.

Si on résume, je me suis retrouvée à lire ce livre parce que j’avais moyennement aimé l’auteur un jour. Tout va bien ?! Bien m’en a pris, tout de même. Parce que cette fois-ci, j’ai vraiment beaucoup aimé le livre, tant au niveau de propos, que de l’écriture et de la fluidité du texte. Comme quoi !

Commençons par le propos. Javier Mallarino est un célèbre caricaturiste de Bogotá. Il exerce depuis quarante ans, dont de nombreuses années dans le même journal. Il a la réputation d’être un homme qui sait faire mouche, qui a du caractère (il a su à plusieurs reprises imposé ses dessins à des patrons de presse récalcitrant). Aujourd’hui, on le fête comme un héros, même les politiques qu’ils égratignent. D’ailleurs, une partie du roman décrit une cérémonie au théâtre Colón

où la réputation du caricaturiste serait immortalisée.

En tout cas, c’est ce qu’il aimerait penser. Bien évidemment, l’amitié et le respect des autres masquent souvent la peur qu’ils ont de Mallarino. Il y a une partie de l’histoire qui se déroule donc aujourd’hui. L’auteur réfléchit sur ce qui fait une réputation, une admiration aussi. Dans ce volet de l’histoire, on suit avec intérêt les pensées de Mallarino car il n’est dupe de rien et réfléchit beaucoup sur les autres. Il est aussi intéressant de voir comment les autres lui apparaissent car il les voit beaucoup les gens comme des caricatures. Il remarque toujours le trait sur lequel il insisterait. Cela rend le roman très visuel et très drôle. Le fait qu’il soit plutôt sur la fin de sa carrière le fait beaucoup réfléchir personnellement sur ce qu’il a accompli (c’est une réflexion honnête car il ne se base pas sur ce que les autres pensent), sur sa vie de famille (il est divorcé mais revoit souvent sa femme, il a une fille dont il n’est pas très proche). Mallarino dit d’ailleurs dans le roman cette phrase on ne peut plus vraie :

Je veux dire qu’il faut bien peu de choses pour que les gens portent quelqu’un au triomphe.

L’autre volet de l’histoire parle d’une vieille histoire ; les deux périodes temporelles se mêlent. Au moment de son divorce, il a aménagé dans une maison dans la montagne et a donc quitté Bogotá. Pour que sa fille et lui s’approprie la maison, il a décidé de pendre la crémaillère. Il avait invité beaucoup de ses connaissances et Beatriz une amie, Samanta Leal. À la suite d’une bêtise, les deux petites filles se retrouvent endormies à l’étage dans le même lit. Sur ce, Mallarino reçoit la visite surprise d’un député dont il se débarrasse rapidement. Celui-ci ne part pas et se retrouve dans la chambre des deux gamines. Le père de Samanta arrive, va chercher sa fille dans la chambre et découvre le député. Il s’en suit un scandale que Mallarino caricature le lendemain. Comme je l’ai dit plus haut , il n’est pas homme à laisser agir la censure. Du coup, son dessin va passer tel quel. Le deuxième volet du livre est consacré à l’influence sur la réputation du caricaturiste et sur celle du député de ce dessin.

Juan Gabriel Vásquez réfléchit donc sur ce qui fait la réputation d’un homme. L’auteur apporte une réponse pleine de bon sens. La réputation ne tient pas au mérite mais aux gens que l’on fréquente. Elle est d’autant plus difficile à garder intact que les gens sont versatiles, peureux et sensibles à leurs intérêts. Je trouve très intelligent la manière dont il a mêlé deux situations complètement différentes : un homme qui a « bonne » réputation et un homme qui est entrain de perdre sa « bonne » réputation. C’est ce qui m’a beaucoup plu dans le propos.

Je crois me rappeler que dans ma lecture des Dénonciateurs, ce qui m’avait peu plu c’était le style que j’avais trouvé lent, alambiqué, très long … En gros, je m’étais ennuyée parce qu’il y avait un manque d’adéquation entre moi et le rythme du livre. Dans ce livre, pas du tout. Les phrases sont plus courtes, moins adjectivées. Le propos s’y prête. Juan Gabriel Vásquez arrive avec ce style à expliciter mieux son propos. Cela lui permet de sortir des phrases plus percutantes, sur ce qui fait une réputation. Il ne brise pas le rythme de son texte. Si il avait eu un style plus lent, plus descriptif, il n’aurait pas pu faire ce genre de phrase car cela aurait été noyé. En écrivant ce paragraphe, je me rends compte que ce choix de style est peut être du au personnage de Mallarino, qui sait juger et voir vite une situation, un personnage, ou bien du au fait qu’on est dans le milieu de la caricature où finalement on va à l’essentiel et où on se doit d’être percutant. Je me demande donc comment sont écrits les autres livres de l’auteur.

Je vous conseille donc ce livre car le propos du livre amène à réfléchir sur ce qui fait la réputation de nos hommes publiques. Je vous rassure Mallarino est un homme bien ; ce n’est pas un méchant héros.

L’avis de George.

Références

Les réputations de Juan Gabriel VÁSQUEZ – traduit de l’espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon (Seuil, 2014)

La nuit des longs bâtons de Bernard Coat

LaNuitDesLongsBatonsBernardCoatJ’ai découvert ce livre sur Twitter car je suis abonnée au fil de la maison d’éditions, Numeriklire. D’habitude, je ne comprends pas du tout leurs tweets car il faut toujours cliquer alors que moi, je suis dans le rer, et que le réseau c’est un peu quand il veut, et que cela me saoule avec mon windows phone de revenir en arrière … Donc en résumé, je ne clique jamais et du coup, je ne vois jamais de quoi parle leurs livres. Mais là j’ai cliqué … par chance. J’aime beaucoup la couverture aussi. Donc j’ai acheté le livre (2,99 €, c’est plus facile de se tromper à ce prix là).

La nuit des longs bâtons est la nuit du 5 août 1966 (on peut trouver juillet aussi) où

Lors d’une réunion à l’université de Buenos Aires, la police intervient avec violence : 200 étudiants sont emprisonnés et 30 blessés. Ils viennent de dénoncer les purges dont sont victimes les professeurs et les membres de l’administration. Cette « nuit des Longs Bâtons » marque la fin de l’autonomie de l’Université et entraîne la radicalisation politique des étudiants, influencés par la révolution cubaine et les théories marxistes. [source]

Ce texte court (47 pages sur ma tablette) se concentre sur un professeur d’université, Miguel Galvano, vivant chez sa mère et ayant deux amis, le peintre Mario Juan et le professeur Tito Gazal, et une amie Mica (je ne suis pas sûre d’avoir bien compris les relations entretenus avec Miguel). En tout cas, Miguel a été arrêté ainsi que ses connaissances. C’est à ce moment qu’on arrive dans le récit, le moment où les gardes, juges … vont s’occuper du cas de Miguel. On va suivre interrogatoires, tortures psychologiques (on lui montre les supplices que l’on fait subir aux autres prisonniers). Tout cela pour qu’il dénonce des personnes de son entourage. On lui demande à la suite de cela s’il veut devenir lui-même juge dans la dictature. C’est à cette question que s’attache le texte : à quel prix doit-on vivre ?

Parce qu’il était un homme, il voulait vivre. Il ne vivrait qu’en se trahissant lui-même. Pour rester fidèle à lui-même, il lui faudrait mourir. [p. 41]

Le mot thriller, pour caractériser un livre, n’a jamais été aussi bien utilisé dans mon cas. Je me suis sentie nauséeuse tout au long de ma lecture (la description des tortures a joué beaucoup). Le texte est froid et méthodique. Cela sonne comme quelque chose d’inéluctable, comme qui dirait, on sent que Miguel Galvano va rencontrer son destin. Miguel avance mais ne peut regarder sur les côtés, ou en arrière, il sera obliger de choisir.

Le texte m’a semblé très cinématographique (j’ai été influencé parce que je savais que l’auteur était aussi scénariste). On s’imagine une lumière sombre, un plan fixe sur le visage de Miguel pour filmer ses réactions … où on pourrait constater qu’il ne montre rien. Il y aurait aussi l’avancée lente des personnages dans les couloirs, les portes qui se ferment devant une situation dramatique. Ce texte est extrêmement visuel  ; cela serait très intéressant à voir en court métrage (pour garder l’intensité dramatique).

Un très bon texte de la rentrée littéraire selon moi !

Je pense que je lirais les deux romans noirs du même auteur, disponibles chez l’éditeur. Apparemment, ils sont différents, plus noirs, plus contemporains, mettant en scène un même personnage, Bernard Balzac. Je note aussi pour moi, Le sonneur noir du bagad Quimper de Alex Nicol.

Références

La nuit des longs bâtons de Bernard COAT (Numeriklire, 2014)

Fuenzalida de Nona Fernández

FuenzalidaNonaFernandezJe vous avais parlé il y a quelques mois des éditions Zinnia. Je suis retournée voir ce qu’il y avait de nouveau dans leur catalogue et je suis tombée sur ce livre, que j’ai lu en électronique (même si leurs éditions papiers sont magnifiques, je le répète).

L’histoire commence lorsqu’une femme trouve dans des poubelles éparpillées au milieu de la rue une photographie où elle reconnaît son père Fuenzalida qu’elle n’a pas vu depuis qu’elle était petite. En effet, Fuenzalida a à cette époque-là une vie compliquée. Il a un garçon avec une première femme qu’il a quitté pour aller avec une seconde, avec qui il a aussi un garçon (j’ai eu l’impression qu’il s’appelait comme le premier, prénom de son père, ce qui m’a beaucoup choqué mais je n’en suis pas sûre car à un moment dans le texte, c’est seulement le deuxième qui a le prénom du père). Quand cela n’est plus allé avec la seconde femme, il a été avec la mère de la narratrice, avec qui il a donc eu la narratrice, mais entre temps il est retournée avec la seconde femme. La narratrice est donc la fille « cachée » de cet homme, même si caché n’est pas le bon moment car il vient la voir très régulièrement.

Depuis, la narratrice a quand même fait sa vie. Elle écrit des feuilletons pour la télévision. Elle a eu un petit garçon, Cosme, avec un homme, Max, avec qui depuis elle est séparée. Cependant, et malgré une rupture un peu méchante, elle a laissé au père un droit de visite un week-end par moi, occasion pour laquelle Cosme se rend dans la nouvelle famille de son père, composée de Marlene et de jumelles.

Un jour, son ex-mari l’appelle en lui expliquant que son fils dort mais ne se réveille pas. Après une période de flottement, ils vont à l’hôpital où ils apprennent que Cosme a un hématome au cerveau et qu’il faut opérer.

Les réminiscences des moments que la narratrice a passé avec son père, l’opération de son fils, la vie son père lors de la dictature chilienne sont racontés pêle-mêle dans ce roman. À tout cela s’ajoute les épisodes d’un feuilleton qui passe à la télévision pendant que la famille attend à l’hôpital, feuilleton qui a été écrit par la narratrice et qui rappelle étrangement son histoire familiale (et ce qu’elle aimerait aussi).

Les parties que j’ai le plus aimé sont celles sur la vie du père sous la dictature chilienne mais aussi la vie d’auteure de feuilleton de la narratrice (j’ai rigolé en lisant le passage où elle donne tous ces trucs pour écrire un bon feuilleton).

La narration est très construite entre les différentes périodes. En y réfléchissant, j’ai trouvé que la construction était plutôt habile. On a l’impression de suivre un feuilleton télé avec plein de personnages, de ne pas trop savoir où on va. Finalement, l’auteur disperse des indices, des éléments qui font écho d’une situation à une autre pour justement lier les deux événements.

J’ai beaucoup apprécié l’écriture que j’ai trouvé très visuelle (l’auteur écrit aussi des feuilletons dans la vraie vie). On éprouve peu de difficultés à se figurer les personnages (ils ne sont pas que des pensées mais bien des êtres de chair et d’os). De plus, le livre s’ancre dans le réel. Il n’y a pas de facilités romanesques.

En résumé, j’ai trouvé que c’était plutôt un bon moment de lecture-détente.

Références

Fuenzalida de Nona FERNÁNDEZ – traduit de l’espagnol (Chili) par Anne-Claire Huby (Zinnia Éditions, 2014)

Luna caliente de Mempo Gioardinelli

LunaCalienteMempoGiardinelliJe n’avais jamais entendu parler de ce petit livre (130 pages) avant de lire son titre dans le dernier roman de Guillermo Martinez Moi aussi, j’ai eu une petite amie bisexuelle. J’ai été déçue par ce livre car j’ai trouvé qu’il n’y avait pas la profondeur qu’il y avait dans ses précédents livres. L’histoire est celle d’un écrivain argentin qui est invité à donner des cours d’espagnol dans une petite université américaine. Ce n’est pas un poste plus glorieux que cela mais cela va être l’occasion pour lui de découvrir les mœurs des étudiantes américaines. Ainsi, il va commencer une relation avec une étudiante, malgré l’interdiction formelle du règlement de l’université. Celle-ci est un peu particulière car elle sort d’une relation avec une jeune femme, légèrement dominatrice et jalouse. Pour tout dire, l' »amoureuse » du professeur se cherche encore un peu (difficile à faire dans une petite ville américaine un peu « coincée »). Je n’ai pas pu trouver dans ce livre autre chose que ce que je vous raconte – ajoutez à cela la publication concomitante de Pour Ida Brown de Ricardo Piglia qui semble porté sur le même sujet, je ne l’ai pas encore lu – je me suis dit qu’il n’avait pas réussi son coup cette fois-ci (c’est sûrement une fausse impression). Luna caliente (on y revient) est un des ouvrages conseillés par le professeur à ses étudiants avec plusieurs autres, portant sur des sujets malsains d’après une autre étudiante.

Luna caliente est l’histoire d’un docteur en droit, Ramiro, qui revient après huit d’absence (pour cause d’études à Paris) dans sa région du Chaco, au nord de l’Argentine (aussi région d’origine de l’auteur). Il s’apprête à prendre un poste de professeur dans l’université de la région. Pour fêter son retour, il est invité à manger un soir dans la famille Tennembaum. Il y aura principalement lui, le docteur (alcoolique reconnu) et sa femme ainsi que Araceli, la fille de 13 ans du couple. Pendant que les parents boivent (manière polie de dire qu’ils sont gris), Ramiro s’excite littéralement devant cette adolescente magnifique , qui de son côté teste ses charmes sur le trentenaire. La soirée se termine mais Ramiro simule une panne de voiture pour pouvoir être invité à dormir chez la famille. Il espère concrétiser ce qu’il a cru comprendre dans la soirée.  Le voilà donc dans la maison, dans la chambre d’un des plus grands frères. Il essaie de se raisonner car quand même, il est beaucoup plus vieux et ce n’est qu’une gamine (c’est son seul moment de bon sens du livre) mais il n’y arrive pas (son sexe en tout cas). Il va dans la chambre de la jeune fille et la viole car oui, elle ne faisait que tester ses charmes et ne voulait pas coucher avec le monsieur. Il la tue dans un moment d’exaspération et prend la fuite de la maison, tout en voulant fuir le pays (ce qu’il ne fera pas). Il organise un second meurtre pour couvrir le premier. Bien sûr, il croit avoir commis le crime parfait et sera d’autant plus désapointé quand Araceli, qui n’était pas vraiment morte, et, transformée en nymphomane, reviendra lui demander des comptes. J’ai oublié que cette histoire est situé en Argentine, en 1977, c’est-à-dire au moment de l’installation de la dictature militaire. Je vous laisse imaginer l’état d’esprit de Ramiro quand il commence à être inquiété pour ses faits et gestes.

Il se dégage une ambiance très bizarre de ce livre. Au début, on croit à un mauvais film, ensuite un peu à un thriller. Ensuite, j’ai eu pitié de Ramiro car il est vraiment bête (en tout cas rapidement dépassé par les évènements et surtout il est incroyablement humain (bestial peut être)), tout en se croyant très intelligent, civilisé et supérieur (son statut de revenant lui donne l’impression d’être comme un fils prodigue). Il fait systématiquement les mauvais choix (ce qui le mène au désastre). Il semble méconnaître la nouvelle réalité de son pays, méconnaître ses voisins … Il ne s’en rend pas compte et semble toujours penser qu’il va pouvoir s’en sortir en inventant une nouvelle pirouette. A aucun moment, il ne se prend à regretter (il est même un peu fier d’être froid et calculateur). C’est un personnage bien étrange. Finalement, on s’attache plus à l’histoire qu’à lui.

J’ai eu l’impression de livre un peu foutraque comme Bal des vipères d’Horacio Castellanos Moya.

Il y aussi une torpeur, une moiteur dans ce livre. Les personnages sont comme englués dans la chaleur (on est en plein été, décembre 1977). Ils agissent lentement tout en ayant l’esprit échauffé. Cela donne au livre un rythme très particulier.

Sur Amazon, j’ai vu un commentaire qui disait que le livre pouvait être une réécriture du Cid. Je ne connais que celui de Corneille (je l’ai lu il y a longtemps en plus) et j’avoue que je n’ai pas bien compris pourquoi (il y a des éléments mais pas tout tout de même). Pourtant cette référence m’intrigue car elle est citée une fois dans le livre.

En conclusion, je dirais que j’ai beaucoup aimé ce livre car l’histoire est captivante, les personnages sont bien campés (même caricaturaux), l’atmosphère est bien oppressante (même si j’ai ri parfois tellement Ramiro en devient ridicule). Par contre, je préviens que le livre peut paraître malsain pour certains lecteurs à cause du personnage d’Araceli (c’est d’ailleurs ce que reprochait une des étudiantes du professeur argentin de Moi aussi, j’ai eu une petite amie bisexuelle).

Références

Luna caliente de Mempo GIARDINELLI – traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry (Editions Métailié / Suites, 2002)

Taxi Driver sans Robert de Niro de Fernando Ampuero

TaxiDriverSansRobertDeNiroAmpueroEncore une courte nouvelle (27 pages) publiée chez Zinnia.

Ici on est au Pérou. Le narrateur a perdu son travail d’assistant juridique car je cite :

les avocaillons spécialisés en droit du travail ne trouvaient plus de clients, car le nouveau gouvernement se fichait pas mal des grèves et de la stabilité du monde du travail.

En plus, son fils a une maladie dégénérative qui l’empêche de tenir sa tête correctement. Tout cela fait que quand il a perdu son travail, le seul métier logique pour lui a été taxi car il avait une voiture, une Pontiac.

Pour arrondir les fins de mois, notre narrateur dépouille et vend les personnes en état d’ébriété qu’il prend dans son taxi. La nouvelle raconte une aventure qui lui est arrivé en faisant cette besogne.

Ce qu’il faut d’abord savoir, c’est que vous n’avez jamais le point de vue des victimes des vols. Ils vous sont présentés derrière la vitre du taxi. D’autre part, le chauffeur de taxi est sympathique. On a tout de suite un peu pitié de lui car il a et a eu beaucoup de soucis : perte de son travail, enfant malade, ramener beaucoup d’argent à la maison même en temps de crise. On ne peut qu’être en empathie avec lui.

Pourtant la morale dit qu’il ne faut pas le faire. On ne peut pas être d’accord car il profite de gens qui sont en état de faiblesse. L’autre jour, je lisais que des touristes chinois s’étaient fait dépouillés sur la partie nord du RER B (c’est à Paris pour ceux qui ne connaissent pas). Je me suis dit pauvres touristes chinois, venir si loin pour subir cela. Je n’ai pas plaint les voleurs, qui pourtant vu où cela s’est passé ont sûrement aussi des problèmes du type de ceux de notre chauffeur de taxi. Dans cette nouvelle, j’ai plaint le chauffeur et pas ses victimes. Déjà en réussissant cela, Fernando Ampuero nous situe dans un autre système de valeur, dans un autre pays, un pays où les frontières du bien et du mal sont brouillés. En réfléchissant, on ne peut être que bien triste pour ce pays.

Dans l’aventure qui est arrivé à notre chauffeur de taxi, le phénomène est encore amplifié car un fait plus grave se passe et il devient le héros de toute une bande de gens. Il ne sera pas puni pour ce qu’il a fait alors qu’en France, ce serait un délit.

Pour résumer, la quatrième de couverture parle de « conte politique à forte dimension critique d’un société péruvienne déliquescente ». C’est exactement cela : un pays où il n’y a plus de société puisque chacun fait de son mieux pour s’en sortir.

Références

Taxi Driver sans Robert de Niro de Fernando AMPUERO – traduit de l’espagnol (Pérou) par Aurélie Bartolo (Zinnia Éditions, 2013)

Deux nouvelles de Alberto Barrera Tyszka

Il y a une ou deux semaines, Magali Homps, une des responsables de la maison d’édition Zinnia, a mis un commentaire sous mon billet de La Maladie de Alberto Barrera Tyszka, m’expliquant que sa maison d’édition avait fait paraître deux nouvelles de cet auteur et que peut-être elles pourraient me plaire.

Intriguée, j’ai découvert sur leur site que Zinnia est une maison fondée en 2013, à Lyon, qui se consacre exclusivement à la promotion et à la diffusion des littératures latino-américaines. J’ai donc feuilleté le catalogue parce que quitte à commander des livres, autant ne pas en commander deux. Finalement, j’ai utilisé mon compte PayPal pour en commander trois. Les ouvrages sont disponibles en papier et en numérique (ils sont moins chers alors). J’ai choisi le papier car le site dit qu’un soin particulier est accordé à la création du livre.

J’ai reçu les trois livres dans la semaine. Première constatation : en effet, ils sont très beaux. Ce sont des nouvelles donc ce sont des petits formats. C’est un peu le même type de texte que l’on vend avec les magazines féminins ou Le monde l’été sauf que là, c’est une maison d’édition qui le fait, par des gens qui lisent et donc ils savent que un beau texte est lu et gardé dans une bibliothèque et ne doit pas tomber en ruine au bout de deux lectures. Ils sentent, ils sont cousus, les couvertures sont discrètes et de bon goût avec un léger relief, le papier est épais, la police est à la bonne taille. Un livre quoi, pas un assemblage de papier.

J’ai lu cette semaine les deux nouvelles de Alberto Barrera Tyszka. J’en ai préféré une par rapport à l’autre.

CorrespondanceDesAutresLa Correspondance des autres est l’histoire d’un professeur qui décide d’aller enseigner bénévolement la littérature dans une prison de Caracas. Il va avoir des élèves, tous volontaires, qui vont l’écouter. Jusqu’au jour où une émeute va se produire et va bouleverser la vie du professeur mais aussi de ses nouvelles.

Le texte fait une vingtaine de pages et j’ai eu du mal à comprendre ce que l’auteur avait bien pu vouloir signifier. À mon avis, le texte parle de l’importance de la maîtrise de la parole et de l’écrit et surtout du pouvoir que cela donne par rapport à ceux qui ne l’ont pas (ou qui l’on perdu). Le texte, à travers les différentes situations et les différents personnages, envisage ces situations. La dernière image du livre est inoubliable et très significative.

C’est un texte, bien écrit et bien amené. Il fait passer beaucoup d’idées en très peu de pages. Cela aurait peut être demandé plus de pages.

Je dis cela car la veille j’avais lu Balles perdues, plus longe puisqu’il fait une cinquantaine de pages. Je vous recommande absolument ce deuxième texte. Balles perdues est l’histoire d’un père qui voit à la télé son fils aîné se faire tirer dessus lors d’une manifestation et disparaître dans la foule. Le choc est d’autant plus que personne ne comprend ce qu’il faisait dans cette manifestation politique puisqu’il était le plus apolitique de la famille.

BallesPerduesLa famille après vérification s’inquiète et voudrait savoir ce qu’il est devenu. Elle va voir les hôpitaux, les morgues, la télévision (pour voir s’il n’y aurait pas d’autres images qui en disent plus). Rien, pas de nouvelles. Cependant, la famille se divise sur la stratégie à apporter : aller voir les télévisions, oui mais lesquelles, celles pro-gouvernement, celles anti-gouvernement ? On voit les dissensions arriver, chacun choisissant sa voie mais surtout il y a un grand absent dans le texte, c’est le disparu. La chute est d’autant plus marquante pour le lecteur.

En peu de pages, l’auteur passe d’un thème un peu thriller (dans le sens d’évènement palpitant), au drame familial, à la chronique des divisions d’un pays et de l’influence des médias sur les gens. On ne perd jamais le fil même en véhiculant autant d’idées, l’histoire est menée de mains de maître. Tout est logique et naturel. C’est une vraie nouvelle avec un fond intéressant et mémorable.

C’est un très bon texte. Si toutes les nouvelles étaient comme cela …

Références

La correspondance des autres de Alberto Barrera Tyszka – traduit de l’espagnol par Nicole Rochaix (Zinnia Éditions, 2013)

Balles perdues de Alberto Barrera Tyszka – traduit de l’espagnol par Nicole Rochaix (Zinnia Éditions, 2013)