Manège de Rodrigo Rey Rosa

Quatrième de couverture

« Vous devriez écrire quelque chose sur ceci. » Notre protagoniste se retourne et regarde l’inconnu qui lui a adressé la parole. La tension est palpable. Un incendie vient d’interrompre abruptement la célébration du quatre-vingt-huitième anniversaire du patriarche local, don Guido Carrión, et l’exhibition des plus beaux chevaux andalous de son haras annoncée dans les cartons d’invitation. Visiblement inquiets, les hommes de la sécurité ne tardent pas à se déployer autour du domaine, comme pour rassurer les quelque trois cents personnes qui ont fait le déplacement jusqu’à Palo Verde, l’une des plus belles propriétés du Guatemala, dans l’arrière-pays de la côte Pacifique.

« Vous devriez écrire quelque chose sur ceci », insiste l’inconnu alors que la nouvelle devient le principal sujet de conversation parmi les invités : le corps de Douro II, l’étalon aux cent mille dollars, l’un des animaux préférés de don Guido, a été retrouvé carbonisé au fond des écuries. Derrière cette découverte macabre, il n’est pas difficile d’imaginer en effet une histoire, mais notre protagoniste comprend aussitôt qu’elle ne sera pas facile à raconter. Car nul n’ignore qu’en Amérique latine, aujourd’hui, le prix à payer pour s’engager dans ce type d’aventures littéraires peut être à la fois très élevé et extrêmement cruel.

Rodrigo Rey Rosa nous offre ici un thriller passionnant que le lecteur dévore d’une traite, en essayant de suivre les méandres d’une affaire dont les multiples tiroirs dévoilent graduellement la face cachée d’une famille et d’un pays rongés par la violence et le mal.

Mon avis

Le monsieur qui écrit les quatrièmes de couverture chez Gallimard a un réel talent : il arrive en deux paragraphes serrés à délayer dix pages de livres. Vous avez l’impression à lire son texte qu’il vous raconte tout le livre mais en fait non, il ne raconte pas grand chose et en plus il transforme un peu ce qui est dit dans le livre (son métier secret doit être écrivain).

Vous aimerez peut-être ce livre car cela parle un peu de chevaux, que la couverture vous fait penser à une série télé avec un cheval noir. Je ne crois pas pourtant que c’est ce que j’en retiendrais. Comme le dit la quatrième de couverture, le livre se lit d’une traite. La preuve, je l’ai fait hier soir et je pense que j’ai eu raison de faire comme cela car cela aurait gâché l’état d’esprit dans lequel le livre m’avait plongé.

Le narrateur est un écrivain qui accompagne son père, très connu dans le milieu hippique du Guatemala, a une fête pour les 88 ans d’un éleveur de chevaux. Cela se passe dans une grande propriété. Seuls les hommes y sont admis (il y a une femme dans l’histoire, une allemande qui monte le cheval qui va périr dans l’incendie). Il y a clairement beaucoup d’argent réuni là ; les hommes ont tous des gardes du corps. Déjà, on prend peur. L’ambiance n’est pas des plus joyeuses pour un anniversaire mais ressemble plutôt à une démonstration de force du vieux monsieur. Clairement, notre narrateur semble déplacé et est plutôt observateur (rôle de l’écrivain dans ce cas-là) plutôt qu’acteur. On est plongé dès le début dans une écriture très froide, descriptive plutôt que sentimentale, où il y a clairement une économie de moyen (pas d’adjectifs superflus).

Dans cette ambiance des plus sympathiques, un accident. Le feu prend dans les écuries. Bilan :  un mort, le cheval le plus cher et le plus beau. C’est un réel drame d’autant plus que c’est un meurtre. On a voulu blesser le propriétaire des lieux. Notre narrateur continue à observer mais l’avocat qui lui dit « vous devriez écrire quelque chose sur ceci » va le forcer à devenir acteur en l’aidant à mener une pseudo-enquête et en l’introduisant dans la famille du vieux monsieur.

À partir de là, la lectrice que je suis a eu l’impression d’être sur des sables mouvants, de ne pas savoir sur quel pied danser. Le narrateur semble se faire mener en bateau par l’avocat puis par la famille tout en jouant le rôle important d’élément extérieur à la situation. Pourtant, le lecteur a l’impression de se faire mener en bateau par le narrateur dans le sens où le récit, à travers son écriture, semble maîtrisé par lui. Tout le long des 150 pages, c’est ce qui se passe.

La fin n’en ai que plus stupéfiante parce que ce jeu du chat et de la souris va se conclure entre l’avocat, le narrateur et la famille mais le lecteur lui ne pourra que deviner comme si il y avait un pacte entre les trois parties et que le lecteur était exclu. C’est en tout cas ce que j’ai ressenti.

Références

Manège de Rodrigo REY ROSA – traduit de l’espagnol (Guatemala) par Claude Nathalie Thomas (Du Monde Entier / Gallimard, 2012)

Le dégoût d’Horacio Castellanos Moya

Le livre est sous-titré Thomas Bernhard à San Salvador. Quand j’ai acheté ce livre, j’ai cru que Thomas Bernhard avait été à San Salvador (j’ai carrément cru au scoop) et que ce live racontait son histoire là-bas. On voit bien ici mon inculture puisqu’en réalité, il n’en ai rien.

Moya est invité par Vega à boire un verre de whisky dans un bar. Vega est revenu après 18 ans d’absence à l’occasion de l’enterrement de sa mère. Il revient dans un pays qu’il a fui à vingt ans non pas à cause d’un guerre, non pas pour chercher de meilleurs conditions économiques mais parce qu’il le détestait tout simplement (les onze ans chez les frère maristes, où il a connu Moya, n’y sont pas pour rien visiblement). Moya est le seul à être venu à l’enterrement, c’est pour cela qu’il est invité à boire un coup. C’est l’occasion pour Vega de cracher toute la bile et le venin qu’il a contenu en lui depuis qu’il est arrivé, il y a quinze jours, à San Salvador. Tout y passe : les habitants, la nourriture, la culture, l’Université (car lui même est titulaire d’une chaire d’Histoire de l’Art au Québec ; c’est une matière qui n’est plus enseigné au Salvador car elle n’intéresait personne), son frère, sa femme, ses enfants, le football, les bordels, la musique … Cela ne dure que cent pages mais il ne s’arrête jamais. Encore une fois, ce qui m’a impressionné chez Horacio Castellanos Moya, c’est que dans un long monologue, il n’arrive jamais à lasser, toutes les pensées semblent découler logiquement. Ce qu’il y a aussi d’impressionnant, c’est l’impression d’être présent dans la scène que l’auteur décrit. Il se dégage une très forte impression de vie du récit.

Vous allez me dire que je l’avais trouvé mon Thomas Bernhard parce qu’un gars qui assène ses quatre vérités à son pays, le plus grand c’est tout de même l’écrivain autrichien. Le livre, en plus de présenter la situation au Salvador (l’auteur prévient que Vega existe réellement mais qu’il a atténue le propos ; cela fait très peur), est un bel hommage à l’écrivain autrichien. La chute du livre m’a très surprise car je n’avais pas relu la quatrième de couverture et j’avais sauté allègrement la quatrième de couverture. Je vous conseille de faire de même pour vous réserver une surprise.

 Mais comme pour tous les gens qui râle dans la vraie vie, je n’ai pu m’empêcher de penser que ce monsieur a sans aucun doute raison même si il en fait trop : tout le monde ne doit pas, et ne peut, être comme il décrit les Salvadoriens. On reconnaît dans le personnage de Vega quelqu’un d’extrêmement sensible aux petites contrariétés qu’on peu lui infliger. De même, il est très fier de son passeport canadien mais quand il dit que les Salvadoriens sont attirés non par les choses de l’esprit mais par l’argent, nous, on voit le fait qu’il est revenu non pas parce qu’il aimait sa mère mais parce qu’il voulait toucher sa part de l’héritage et que la vieille femme l’avait prévenu qu’il n’aurait rien si il ne venait pas à l’enterrement. L’ironie de la chose m’a fait doucement sourire.

Un extrait

C’est une culture frappée d’agraphie, Moya, une culture à qui est refusée la parole écrite, une culture sans aucune vocation d’enregistrement ou de mémoire historique, sans aucune perception du passé, une « culture-mouche », son unique horizon est le présent, l’immédiat, une culture douée de la mémoire d’une mouche qui toutes les deux secondes se cogne contre la vitre, une misère de culture, Moya, pour laquelle la parole écrite n’a pas la moindre importance, une culture qui a sauté d’un coup de l’analphabétisme le plus atroce à la fascination pour la stupidité de l’image télévisuelle, un saut mortel, Moya, cette culture a sauté par-dessus la parole écrite, elle a laissé de côté purement et simplement les siècles au cours desquels l’humanité s’est développée à partir de la parole écrite, me dit Vega.

Références

Le dégoût – Thomas Bernhard à San Salvador de Horacio CASTELLANOS MOYA – traduit de l’espagnol par Robert Amutio (10/18, 2005)

Première parution en 1997.

Première parution en France en 2003.

Livre lu dans le cadre des 12 d’Ys pour la catégorie auteurs latino-américains.

Le bal des vipères de Horacio Castellanos Moya

Quatrième de couverture

Dans les rues d’une capitale latino-américaine, Eduardo Sosa, un jeune homme désoeuvré, décide de suivre l’intrigant Jacinto Bustillo, qui vit dans une voiture stationnée au pied d’un immeuble. Quelques heures et autant de gorgées d’alcool plus tard, l’étudiant chômeur tue le clochard pour se glisser à la fois dans la Chevrolet – jaune criard – et dans la personnalité de Jacinto, ou du moins celle qu’il imagine. Là, c’est la divine surprise : Loli, Beti, Valentina et Carmela, de somptueuses créatures toutes d’écailles vêtues, l’adoptent. Ensemble, ils s’en vont pied au plancher régler quelques problèmes conjugaux du trépassé. Et tant pis si leur virée contraint à la fuite le gouvernement et met la moitié de la ville à feu et à sang.

Mon avis

À vous qui pensez que le seul pouvoir des vipères est de vous faire fuir à toutes jambes, ce livre vous prouvera le contraire. Des vipères peuvent vous débarrasser de proches embarrassants, vous débarrasser d’un gouvernement corrompu qui vous encombrent mais aussi faire exploser une station essence (bien sûr éviter de perdre votre véhicule dans cette explosion). C’est en tout cas ce que Eduardo Sosa arrive à faire avec ses quatre « filles » en moins de trois jours (pour tout vous dire, il arrive même a faire l’amour avec : cette scène m’a laissé perplexe). C’est donc un livre surprenant dans ce qu’il explore le fantastique et le burlesque.

Il est construit en quatre parties, la première faisant parler Eduardo, la deuxième le commissaire chargé de l’enquête, la troisième une journaliste et la quatrième on retrouve Eduardo. L’écriture donne un sentiment d’urgence et de chaos comme dans La mort d’Olga Maria. On passe un excellent moment de lecture.

En conclusion, le seul problème avec ce livre c’est qu’il ne dit pas comment dresser les vipères !

P.S. Ne me demandez pas comment mais il y a trois nouveaux livres d’Horacio Castellanos Moya sont arrivés dans ma PAL !

D’autres avis

Ceux de Lou, de Aïn, de

Références

Le bal des vipères de Horacio CASTELLANOS MOYA – traduit de l’espagnol par Robert Amutio (Les allusifs, 2007)

La mort d’Olga María de Horacio Castellanos Moya

Moi aussi j’ai une PAL et même que des fois je prends des livres dedans. Plus exactement, celui-ci n’arrêtait pas de tomber de cette fameuse PAL. Au bout d’un moment je me suis dit qu’il fallait que je le lise pour ne pas l’abimer (pour info c’est un livre que j’ai acheté en septembre dernier au festival America de Vincennes). Je pensais que c’était un livre sur Noël parce que la couverture était rouge et blanche : allez savoir pourquoi ! Visiblement, c’est plus un moletonnage de cercueil avec des roses rouges. Pourtant, la quatrième de couverture dit bien ce que c’est.

Quatrième de couverture

Au début des années 90 à San Salvador, Olga María Trabanino est froidement assassinée d’une balle dans la tête. Qui peut donc avoir voulu la mort de cette jeune femme apparemment sans histoires ? Au fil de l’enquête, sa meilleure amie, Laura, découvre incrédule tout ce qu’elle lui avait caché : son passé, ses fréquentations, ses vices… Le portrait qui se dessine alors est celui de la bourgeoisie tout entière, qui abrite ses turpitudes et sa corruption sous le masque impavide de la respectabilité. Avec cette intrigue menée d’une plume haletante, l’auteur du Dégoût poursuit sa radiographie au vitriol de la société salvadorienne, gangrenée par les luttes politiques et le trafic de drogue.

Mon avis

Ce livre m’a beaucoup plu. Il est constitué de neuf chapitres qui sont autant de dialogues de la fameuse Laura (la meilleure amie de la morte) avec une autre amie. Dialogues c’est beaucoup dire : ce sont plutôt des monologues. Elle n’arrête pas de parler, de parler. C’est comme si vous aviez une copine en face des yeux qui ne vous en laisse pas placer une. C’est écrit sur ce ton pressé que la copine peut employer à ce moment là. Il y a même les digressions sur d’autres sujets. C’est très réaliste. C’est une manière de raconter très originale que je n’avais jamais rencontrer. Quant au sujet, il nous fait découvrir le Salvador (pays qui malheureusement en ce moment est dans l’actualité par l’assassinat du photographe Christian Poveda) par tout ce qui gangrenne sa société.

En conclusion, j’ai une super PAL parce qu’il y avait un autre livre du même auteur : Le bal des vipères. Je vais donc pouvoir continuer à découvrir cet auteur (sans aller à la librairie) !

D’autres avis

Un portrait de l’auteur chez La Lettrine.

Des avis sur tous les livres chez Wodka 1,2 et 3.

Références

La mort d’Olga María de Horacio CASTELLANOS MOYA – traduit de l’espagnol par André Gabastou (10/18 – Domaine étranger, 2006)