Abdallahi de Dabitch et Pendanx

Abdallahi1Abdallahi est un diptyque racontant le voyage de René Caillé, le premier blanc à être rentré à Tombouctou. En fait, le terme qui convient est plutôt chrétien et d’après Wikipédia ce n’est même pas vrai. N’empêche que cette BD nous parle d’un périple hors du commun.

J’ai pris complètement au hasard ces deux BD à la bibliothèque, juste en regardant les dessins qui sont absolument magnifiques. C’est seulement rentrée au bureau que j’ai regardé le résumé de la couverture. J’en parle à mon chef qui me répond « comment cela tu ne connaissais pas ? » J’ai cherché donc sur internet pour bien vérifier que c’était une histoire vraie. C’est le cas. Vous pouvez même lire le récit de son voyage (écrit par lui-même donc) aux éditions La Découverte. Il y a même un petit livre Géo sur la ville de Tombouctou écrit par René Caillé.

Tome 1 : Dans l’intimité des terres

Ce tome commence par l’introduction de René Caillé chez les Braknas (en Mauritanie). En effet, il vient y demander asile et protection dans le but d’apprendre l’arabe et de devenir musulman. Il ment en toute conscience et à tout le monde pour arriver à son but ultime : explorer des terres inconnues. Bien que méfiants, les Maures Braknas l’aident mais quand il a atteint son but, il prétexte de devoir retourner au comptoir de Saint-Louis du Sénégal pour récupérer ses marchandises. Il ne part pas seul mais avec Arafanba, un esclave noir affranchi de la tribu. En fait, il vient demander de l’argent pour arriver à son objectif de découvrir de nouvelles terres. On lui refuse sous prétexte qu’il n’est pas assez préparé. Il apprendra une nouvelle intéressante pour lui : une prime est offerte au premier Français (blanc, chrétien, Européen, comme vous voulez) qui entrera dans la ville de Tombouctou. De ce que j’ai compris, il y déjà des gens qui y sont rentrés mais ils n’en sont pas revenus. Arafanba décide d’aider René Caillé à faire ce voyage même si celui-ci lui a menti et lui mentira tout du long (en effet, il ne se confiera pas trop de peur d’échouer). Ce tome raconte le début du périple de René Caillé et d’Arafanba.

Tome 2 : Traversée d’un désert

Au début de ce tome, on retrouve Abdallahi, allias René Caillé essayant deAbdallahi2 traverser le fleuve Niger. Tombouctou approche … J’ai trouvé que cette partie était très intéressante d’un point de vue historique. L’esclavage ayant été interdit en Europe, les Noirs ont continués à être esclave, vendus par les Maures. Je ne savais pas du tout. Les scènes de détresse et de courage sont poignantes.  Abdallahi et Arafanba arrivent après maintes péripéties à Tombouctou. René est particulièrement déçu car cette ville est complètement « endormie » et ne présente pas les splendeurs tant fantasmées par les Européens. Désirant rentré en France, René doit traverser le Sahara pour rejoindre Tanger et le gouverneur de France. Ce sera la partie la plus éprouvant de son voyage, car là il sera vraiment seul.

ArafanbaDans une postface, les auteurs expliquent avoir adaptés quelque peu le récit de René Caillé et en particulier, avoir donné une part plus importante à Arafanba qui n’est que mentionné dans le livre de l’explorateur.

Comme je l’ai dit au début de ce billet, ce sont les dessins qui m’ont particulièrement attirés vers cette BD. Chaque vignette est une sorte de petit tableau où tout est intense. J’ai particulièrement apprécié la manière qu’a eu le dessinateur de nous faire admirer les splendeurs de l’Afrique, les populations simples et très gentilles. Pour cela, il a utilisé des couleurs vives, des visages et des corps qui ressortent du paysage.

AbdallahiJ’ai moins apprécié les parties sombres, plus obscures marquant des zones de doute et de danger dans l’histoire, tout simplement parce que mon ressenti était moins intense après avoir été plongé dans un monde splendide. C’est mon goût personnel. Le seul regret que je pourrais avoir est de ne pas toujours avoir reconnu Abdallahi. Je ne sais pas si c’était voulu par les deux auteurs pour montrer la profondeur du mensonge et des transformations que René s’est infligé pour réaliser son rêve.

En conclusion, c’est une histoire intéressante (et avant inconnue de moi), servie par des dessins sublimes, lumineux, extrêmement travaillés.

Références

Abdallahi – première partie : Dans l’intimité des terres de Christophe DABITCH (récit) et Jean-Denis PENDANX (dessin et couleur) (Futuropolis, 2006)

Abdallahi – deuxième partie : Traversée d’un désert de Christophe DABITCH (récit) et Jean-Denis PENDANX (dessin et couleur) (Futuropolis, 2006)

Curtis dans la langue de Pouchkine de Nicolas Texier

CurtisDansLaLangueDePouchkineNicolasTexier

Quatrième de couverture

En 1962, un jeune Noir américain décide de traduire l’œuvre d’Efim Klikov, un écrivain exécuté sous Staline et auteur de trois romans secrets traitant de la censure. C’est l’époque de la guerre froide, de Martin Luther King, du retour providentiel des Negroes en Afrique. Curtis Alexander Brown grandit chez un Russe exilé dont sa mère est la domestique, fréquente à l’adolescence une communiste américaine, part pour le Ghana avant de gagner l’URSS, tandis que les siens participent à la lutte pour les droits civiques. Mais le parcours de Curtis est avant tout littéraire quand, bouleversé par le premier roman de Klikov, il décide de tout faire pour rendre justice à cet écrivain victime de la terreur stalinienne.

Curtis dans la langue de Pouchkine est un roman sur la littérature, la création et la censure ; sur la solitude, l’exil et l’écriture ; sur la place de la fiction au pays du mensonge soviétique. C’est surtout l’histoire d’un homme et d’une supercherie progressive, celle d’un « village Potemkine » rédigé par le nègre involontaire d’un écrivain posthume…

Mon avis

Curtis arrive à l’âge de 11 mois, avec sa mère et sa sœur, dans la maison d’un Russe récemment exilé. Le père des enfants les a abandonné après avoir longtemps hésité, la mère toujours amoureuse l’a cherché mais a finalement pris les choses en main en postulant à l’annonce de cet homme qui attend sa famille d’un jour à l’autre ; il a d’ailleurs reconstitué le domaine que la famille avait au pays. Cela ne se produira jamais. Le Russe se prendra d’affection pour le bébé dont il s’occupera comme si c’était son fils et à qui il apprendra le russe. Ce sera d’ailleurs la première langue de l’enfant. Avec lui, il découvrira les grands auteurs russes dans le texte. Cette situation est des plus étranges car Curtis et sa famille sont noirs ; on est en pleine ségrégation raciale aux États-Unis. La grande sœur de Curtis, âgée à son arrivée de cinq ans, est déjà très consciente de sa « condition » puisqu’elle dit, rétrospectivement, qu’elle sait éviter les blancs. Pourtant, Curtis ne ressentira jamais ce sentiment. C’est pourquoi cette période sera la période la plus heureuse de sa vie. Le récit est magnifiquement tourné ; j’ai eu l’impression d’être en pleine Russie, au milieu des États-Unis. Cette période prendra fin par le suicide du Russe qui s’est noyé dans l’alcool pour oublier. Celui-ci lui lèguera une somme pour qu’il puisse faire toutes les études qu’il souhaitent, ainsi que toute la bibliothèque du domaine. Curtis est alors âgé de treize ans.

La famille doit donc quitter le domaine. Les questions qui se posent alors sont : le lieu des études mais aussi le lieu du stockage de la bibliothèque. C’est là que le père de Curtis intervient en la faisant stockée par une de ses anciennes maîtresses, une femme aux sympathies « communistes », qui habite près de l’école où le jeune garçon va aller étudier. Cela lui permettra de lire ses livres tant qu’il voudra. Son éducation parmi les jeunes de son âge lui apportera les visions des dangers de l’intérieur (dus à sa couleur) mais aussi de l’extérieur (il a une passion pour la culture russe, fréquente une communiste). C’est bien une vision car Curtis reste dans la littérature et semble totalement extérieur au monde, même pendant cette période d’intenses bouleversements. Il termine donc des études de russe à l’Université, ne sachant pas quoi en faire. Peut-être traducteur.

Son père intervient de nouveau. En tant que membre actif du NAACP, il lui trouve une place au Ghana (qui était toujours alors la Gold Coast) en tant que professeur de russe pour les nouvelles élites du pays. Le but est de favoriser le rapprochement du pays et de l’URSS ; l’alibi est le mouvement de retour en Afrique des Noirs Américains. Ce séjour de trois ans lui fera découvrir l’amour (ses amours seront souvent déçues, décevantes et/ou uniquement sexuelles). C’est aussi durant ce séjour qu’il découvrira l’amitié : d’un écrivain ghanéen mais aussi de Russes faisant partie de la diplomatie présente dans le pays. C’est comme cela qu’il aura l’occasion de lire un manuscrit d’un écrivain totalement inconnu, Efim Klikov. Ce manuscrit, intitulé Lendemains de fête, a été trouvé par la sœur d’un des diplomates. Il se met en tête de le traduire. Cela donne de très beaux passages sur la traduction et l’amour de la littérature :

Dès lors, et bien que Lendemains de fête ne présentât aucune difficulté formelle, tout ce qui semblait couler de source en russe avait pris en anglais des allures de rocaille, et il était sans cesse revenu sur des passages qu’il croyait terminés, remettant en cause même l’usage que l’on avait de traduire telle ou telle chose, ce qui l’avait régulièrement obligé à revenir sur des pans entiers du texte. Il s’était ainsi égaré des heures dans des translittérations quasi littérales, avait torturé l’anglais pour lui faire prendre le rythme, l’ordre voire la sonorité du russe puis, lorsqu’il s’était parfois endormi au milieu de la nuit enfin content de ce qu’il avait réussi à coucher sur les feuilles, ce qu’il avait relu le lendemain lui avait paru délirant, le produit d’un croisement aléatoire entre deux dictionnaires ou la caricature d’un texte surréaliste. En somme, il aurait fallu que le texte anglais fût en russe… Horrifié, il s’était en outre découvert des carences, tant dans la langue de Dickens que dans celle de Pouchkine, d’invraisemblables faiblesses qui l’avaient contraint de feuilleter pendant des heures la petite grammaire mal faite prêtée par Kaliguine, avec le ventre creusé d’une sourde angoisse à l’idée de découvrir qu’il était au fond incapable de la seule chose pour laquelle il avait la certitude d’avoir été mis au monde. Et alors que cet été 61 avait été celui des Voyages de la liberté et des négociations interminables au téléphone entre le président Kennedy et le Dr King, ses lettres étaient pleines d’acrimonie à propos des difficultés de la traduction, des incertitudes grammaticales qui le cernaient en anglais et du manque cruel de dictionnaires fiables dont il souffrait dans son « pauvre et misérable coin de la pauvre et misérable Afrique de l’Ouest » (on aurait dit un Britannique se plaignant de vivre dans un recoin perdu de l’Empire).

Cette deuxième partie, au Ghana, est moins bonne car elle semble surtout être là comme une transition, une période d’attente. Cela se ressent à la lecture par une écriture plus lente, plus répétitive. Dans l’ensemble, l’écriture est lente, détaillée, une peu répétitive mais dans cette partie, c’est accentué.

Peut de temps après la lecture du manuscrit, il a l’occasion de partir vivre à Moscou en tant que diplomate pour le Ghana. Il fait alors connaissance de la « découvreuse » du manuscrit et apprend que Lendemains de fête n’est que le premier d’une trilogie dédiée à la censure en URSS. C’est pour lui le début de la fin. C’est clairement la partie la plus réussie du livre car comprend les plus belles pages sur la littérature, l’écriture, la lecture, le texte écrit …

L’histoire est à mon avis très bonne, très audacieuse pour un auteur français. Pourtant le livre est quelque peu gâché par une construction bancale.

En effet, l’histoire est entièrement racontée par la grande sœur de Curtis. Celle-ci est très investie, ainsi que leur père et leur petit frère, dans le mouvement des droits civiques. Curtis l’énerve car il ne participe pas, à son mouvement. Il y a des passages sur ce qui se passe aux États-Unis alors que Curtis est au Ghana ou en URSS. Ces passages sont souvent sans rapport avec le récit en cours. On se demande ce que l’auteur va en faire. Normalement, cela donne envie de continuer la lecture pour mieux comprendre.

Le problème est que TOUT le récit est raconté par la sœur. Pour connaître tous les détails décrits, il aurait fallu que Curtis passe son temps à tout décrire mais alors il n’aurait rien pu vivre. Par exemple, la sœur parle des érections de son frère à des milliers de kilomètres de là (le récit est rétrospectif). Je n’imagine même pas mon frère me raconter ce genre de choses. C’est ce qui m’a énervée tout le livre. Quand j’oubliais qui racontait l’histoire, l’auteur me rappelait cette incohérence. L’épilogue nous explique le pourquoi du comment : le livre a été écrit avec Curtis. En fait, plus exactement, l’auteur sous-entend que Curtis l’a écrit avec sa sœur. Vu les talents qui lui sont prêtés dans le texte, on se dit qu’il aurait pu mieux faire car c’est la seule réponse qui nous sera proposée pour les passages sur le mouvement des droits civiques aux États-Unis.

Si on devait résumer le livre, il faudrait dire qu’il s’agit de la narration des trente premières années de la vie de Curtis, du paradis perdu à la découverte de la « vraie » vie. Les points forts du texte sont sans aucun doute le projet en lui-même, l’écriture lente, détaillée, les deux étant très ambitieux. Le point négatif est le choix du narrateur en la personne de la sœur de Curtis. Une alternance de voix ou un narrateur omniscient aurait peut être été plus judicieux mais je ne suis pas écrivain.

Cette lecture rentre aussi dans l’Hiver en Russie de Titine et Cryssilda. car elles autorisent tout ce qui se passe en Russie, et pas seulement ce qui a été écrit par des auteurs russes.

UnHiverEnRussie

Références

Curtis dans la langue de Pouchkine de Nicolas TEXIER (Gallimard, 2011)

Baho ! de Roland Rugero

Quatrième de couverture

Dans une vie d’entre-deux-guerres, un village au travail voit ses peurs et ses rancœurs révélées par un fait divers anecdotique et presque drôle : un muet pris d’une envie soudaine de déféquer (était-ce l’eau saumâtre du matin ?) demande à une jeune fille par des gestes explicites les latrines les plus proches. Seulement, dans un monde où la violence a formé les âmes simples, les gestes les plus anodins peuvent être interprétés comme des agressions réelles. Cette jeune fille ,se croyant ainsi l’objet d’une tentative de viol, hurle, crie, alerte. Le pauvre hère, comprenant la méprise, croit que courir le sauvera. Pourtant, cela devient un véritable aveu de culpabilité et le conduit inexorablement au gibet, où la vindicte populaire pourra montrer l’étendue de ses peurs. Petit à petit, à travers les passés traumatisés des acteurs de cette histoire, on assiste aux interrogations de tout un peuple sur ce que sont la justice et la difficulté d’être ensemble… À force d’évoquer l’inavouable, celui-ci s’est produit !

Mon avis

Je continue mes découvertes des premiers romans parus en 2012 et ce grâce aux bibliothèques de Paris.

Avouez qu’à lire la quatrième de couverture, ce roman a plein de qualité : il présente une intrigue très originale, qu’à mon avis vous n’avez jamais eu l’occasion de lire. C’est un peu la transcription au Burundi des affaires de village que nous a décrit dans Fin de chasse Jean-Paul Demure. La différence est qu’ici la foule est virulente, moins taiseuse, moins fourbe et donc plus prompte à s’indigner, à s’emporter. L’effet de masse fait le reste. Roland Rugero, jeune auteur puisque né en 1986, nous décrit une tentative de lynchage, de jugement par le peuple sans la neutralité de la justice. Rassurez-vous le pire sera évité grâce à un homme plein de sagesse.

Roland Rugero a un style très intéressant à mon goût car il mêle une narration classique de son histoire à ce qu’il m’a semblé être des contes ou des légendes transmises de génération en génération qui ont sur moi l’effet de gouttes de sagesse qui nous étaient diffusées en perfusion, pour entrecouper un récit difficile. Il y a aussi les phrases qui tombent comme des sentences pour nous permettre de mieux comprendre les enjeux de l’histoire. On peut citer par exemple la toute fin du livre :

Toute la vie n’est qu’agitations, d’ailleurs. Mais le plus important, c’est d’agiter cette vie, sans la laisser choir. La vie c’est l’eau qui coule par terre et qu’on ne peut ramasser… Ainsi chemine la pensée de la vieille borgne.

C’est une très jolie découverte mais il faut accepter de ne pas tout comprendre (en particulier l’intervention des différents personnages qui servent surtout à la description de la vie de village).

Références

Baho ! de Roland RUGERO (Vents d’ailleurs, 2012)

Saison de la migration vers le Nord de Tayeb Salih

Présentation de l’éditeur

Au jeune étudiant rentré au pays après un séjour en Europe, Moustafa Saïd entreprend de raconter son histoire : celle d’un destin déchiré entre la vie immémoriale de l’Afrique et le mouvement de l’Occident.

Moustafa Saïd en effet a passé de nombreuses années en Angleterre, où il a mené des études brillantes, séduit de nombreuses femmes, provoqué le suicide de deux d’entre elles, brisé le mariage d’une autre… Sur sa vie plane une ombre de mystère.

Peu de temps après son récit, inachevé, il meurt noyé dans le Nil, alors qu’il était excellent nageur : son confident tentera dès lors de remonter le cours d’une vie complexe, de comprendre qui fut réellement le fascinant Moustafa Saïd, et c’est avec une science dramatique extrême que l’auteur distille les éléments de cette envoûtante enquête.

Mon avis

Comme en témoigne le sommaire des catégories sur le côté droit, je ne lis pratiquement jamais de littérature africaine et j’ai trouvé que c’était un tort. Du coup, j’ai eu une lubie soudaine : lire un livre d’un auteur soudanais. J’ai fait mes petites recherches sur internet, croisées avec le catalogue de la bibliothèque à côté de mon travail. En est sorti ce livre de Tayeb Salih (il est vraiment culte apparemment en plus). Je peux vous dire que ce roman est admirable.

Le thème est intéressant, de même que la manière de le traiter. Plus que l’immigration, je crois que le thème développé est comment vivre dans une société quand on est seul et particulier. Bien sûr, la particularité est évidente quand on est dans un pays étranger et donc a fortiori quand on est dans un pays étranger de culture différente. Cependant, Moustafa Saïd était déjà particulier avant de partir du Soudan pour aller en Angleterre. Cette particularité, il l’a devait à sa naissance, à sa mère et à la mort de son père mais aussi à son éducation très poussée (mélange d’intelligence hors norme et de sociopathie). Cette particularité se renforcera en Angleterre. Il ne voudra pas être victime et le plus simple est alors d’être le chasseur (ici, de femmes). Il fera tout pour ne pas se faire manger mais manger. Le thème de l’immigration (et du retour) est plus traité au travers du narrateur, le jeune étudiant qui revient au pays avec son doctorat de poésie en poche. Plus que par le texte (où on nous décrit le Soudan de l’époque), c’est par le point de vue que l’on comprend la différence : l’incompréhension parfois le sentiment de supériorité se perçoit.

L’histoire sur l’enquête du narrateur pour savoir ce que cachait Mohamed Saïd est très intéressante car elle forme un fil narratif qui n’aurait pas tenu avec uniquement le thème de la particularité dans un pays. On se demande tout au long du roman ce que va découvrir le narrateur.

L’écriture est poétique à souhait. On a l’impression d’écouter un conteur jumelé avec un poète. Tayeb Salih ne juge jamais. je crois qu’on ne sent pas sa présence, comme si il n’y avait pas l’auteur entre le narrateur et nous. C’est dire que les personnages du roman sont extrêmement vivants.

Bien sûr, maintenant, je veux lire les autres livres de Tayeb Salih !

Références

Saison de la migration vers le Nord de Tayeb SALIH – roman traduit de l’arabe (Soudan) par Abdelwahab Meddeb et Fady Noun (Actes Sud / Babel, 1983)

Poussière rouge de Gillian Slovo

Présentation de l’éditeur

En 1995, l’Afrique du Sud tente de se remettre de l’apartheid. Il faut régler les comptes du passé pour construire l’avenir. Tel est le rôle de la Commission Vérité et Réconciliation. Les audiences se succèdent et confrontent les victimes aux bourreaux.

Dans la chaleur poussièreuse de Smitsriver, Sarah, jeune et brillant procureur, cherche à y voir clair.

Mais le droit suffit-il à la quête de la vérité ? Et LA vérité existe-t-elle ? Au-delà des causes politiques, il y a les individus avec leurs failles et leurs contradictions, leurs petites lâchetés et leurs grands sentiments …

Gillian Slovo est la fille de Joe Slovo, ancien responsable du Parti communiste sud-africain, avocat de Nelson Mandela en 1964, puis ministre de son gouvernement. Sa mère, Ruth First, éminente journaliste également très engagée dans la lutte antiapartheid, fut assassinée en 1982 par les services secrets du Mozambique. Gillian a quitté son pays natal et fui le régime de l’apartheid à l’âge de douze ans. Depuis 1964, elle vit en Angleterre. Elle n’est retournée en Afrique du Sud qu’à la libération de Nelson Mandela après vingt-huit ans d’emprisonnement. Elle est l’auteur de plusieurs romans policiers.

Poussière Rouge est son neuvième livre et le deuxième traduit en France.

Mon avis

J’ai lu ce livre sur la recommandation de Dominique et je l’en remercie beaucoup car Poussière rouge est un livre époustouflant. Une première surprise a été quand j’ai cherché à me procurer le livre. Édité une première fois par Christian Bourgois en 2001, il n’a jamais été édité en poche et a été édité une seconde fois dans une collection jeunesse (je me demande ce qui a changé par rapport à la version de Christian Bourgois). C’est quand même le grand écart entre Christian Bourgois et la collection jeunesse ! En plus, après lecture, je ne trouve pas que ce soit un livre si jeunesse que cela. Je n’ai pas compris.

On suit le retour de Sarah de New York à Smitsriver, suite à une demande de son mentor Ben. En effet, malade, il désire que Sarah l’aide à savoir où le corps de Steve Sizela, militant de l’ANC, a été enterré. En fait, tout le monde se doute qu’il est mort sous la torture il y a quatorze ans (même si on a dit aux parents qu’il avait été libéré et s’était enfui à l’étranger). Cette information est tout ce que les parents demandent pour pouvoir continuer à vivre. L’idée est d’utiliser une demande d’amnistie faite par Dirk Hendricks pour le tabassage en règle de Alex Mpondo, aujourd’hui député. En effet, quand Dirk Hendricks a torturé Alex, Steve était torturé par Peter Muller dans la cellule d’à côté. Dirk doit savoir quelque chose (Peter Muller étant en plus son meilleur ami) et pour obtenir son amnistie doit dire la vérité sur ce qu’il sait.

Ce que j’ai aimé dans ce livre, c’est la complexité des personnages. Gillian Slovo ne prend jamais partie et montre les bons et les mauvais côtés de tous ses personnages. On ne s’attache finalement à personne en particulier mais on les plaint tous parce que leurs vies sont gâchées par des évènements qu’ils ne maîtrisaient pas. Gillian Slovo fait dire à Alex à la fin du livre que « [Sarah] avait oublié qu’une belle histoire avec un début, un milieu et une fin […] était quelque chose que pouvait offrir New York, pas l’Afrique du Sud. L’histoire était trop importante ici, trop mauvaise, pour une fin de ce genre : tout ce à quoi pouvait aspirer l’Afrique du Sud, c’était de continuer à avancer. » De plus, tous les personnages doutent et s’interrogent. Rien n’est fixé et ils sont tous en mouvement, tous en reconstruction (même si difficile).

C’est pourquoi j’ai apprécié l’idée de la poussière rouge dont on ne peut pas se défaire une fois qu’elle est collée aux chaussures, mais que l’on continue quand même à avancer.

En conclusion, c’est un livre à lire pour comprendre qu’il faudra beaucoup de temps pour que les sud-africains puissent se reconstruire. À un moment, Ben explique que la commission Vérité et Réconciliation, c’est la réconciliation de la nation avec elle-même et pas des bourreaux et des victimes. Tout est dit à mon avis !

Ce livre rentre dans le cadre du safari littéraire de Tiphanya.

D’autres avis

Celui de Enna

Références

Poussière rouge de Gillian SLOVO – traduit de l’anglais par Jean Guiloineau (Gallimard Jeunesse – Scripto, 2006)

L’odeur des pommes de Mark Behr

Quatrième de couverture

1973. Marnus a dix ans. Il vit au Cap et rêve d’être un jour aussi fort que son père, le plus jeunes général de l’armée sud-africaine. Ce dernier reçoit souvent la visite de militaires, venus soutenir le régime de l’Apartheid. Cette fois, il s’agit d’un général chilien, l’énigmatique M. Smith. L’arrivée de cet étranger menace l’équilibre de la famille. Marnus est le témoin de ces bouleversements mais ce n’est que bien plus tard qu’il comprendra la portée cruelle de ce qu’il a vu et de ce qu’il a tu, complice malgré lui. Un premier roman bouleversant. Le portrait d’une famille et d’une société dévastées.

Mon avis

Voilà un livre que j’ai dévoré. Pour plein de raisons que je vais essayé de vous donner.

Dans le livre, il y a alternance de deux périodes de la vie de Marnus : Marnus à dix ans (période majoritaire), Marnus à vingt, soldat en Angola. On sent que le Marnus soldat a perdu foi en ses idées à force de voir ce que pouvait être la guerre. Ses idées (idées qu’il a prises à son père) sont décrites dans les parties où on parle de Marnus enfant. Les idées du père sont celles qui défendent l’Apartheid. Marnus qui voue une vénération au « plus jeune général de l’armée sud-africaine » pense que tout ce qu’il dit est une vérité. En gros, cela donne « mon père a dit… », « mon père pense … » et je le crois.  Ce mode d’écriture est très déstabilisant pour nous lecteur européen du 21ième siècle parce qu’on connaît les horreurs d’un tel régime et là elles nous sont racontées sans recul, sans même une critique. C’est un livre qui a été publié pour la première fois en 1993 en Afrique du Sud (j’imagine le choc dans un pays en plein changement). Marnus est bien sûr ébranlé dans ses idées quand le fils de la bonne coloured est brûlé très gravement dans le dos après avoir volé pour aider une personne de sa famille, pareil quand il voit une fillette de la même classe que lui mais pauvre et qui finalement n’a pas d’avenir (ils ont tout de même le même âge), quand sa soeur (qui a fait un voyage en Hollande) lui dit que les idées de son père ne sont pas les bonnes. Mais tout cela ne va pas nuire à l’admiration du fils pour son père (il va continuer à croire dans les idées de son père). C’est un évènement très grave de la vie familiale qui va mettre le ver dans le fruit et qui va ainsi faire vaciller tout doucement l’édifice. Les passages sur Marnus à vingt ans en pleine guerre, où il se demande si son père viendrait l’aider, sont à mon avis la fin de cet éclatement familial.

On peut aussi admirer l’idée de la pomme suivi tout au long du livre. L’odeur de la pomme rappelle à Marnus des voyages en voiture avec son père où ils ramenaient les fruits de la ferme de l’oncle. La pomme pourrie après l’évènement qui va commencer à fêler la famille.

En conclusion, c’est un livre admirable qui est à lire pour lui-même mais aussi pour faire comprendre ce que pouvait être l’Afrique du Sud et la vie des favorisés en 1973.

Livre lu dans le cadre d’un partenariat en blog-o-book (que je remercie donc) et les éditions JC Lattès, et qui rentre parfaitement dans le safari littéraire de Tiphanya.

D’autres avis

Ceux de Clara, de Saxaoul, de Tinusia

Références

L’odeur des pommes de Mark BEHR – traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Pierre Guglielmina (JC Lattès, 2010)

Les baigneurs du lac Rose de Tanella Boni

Quatrième de couverture

Au bord du lac rose, Lénie et Yêté se sont connus et aimés. Pour la jeune femme, l’homme se fait conteur, tissant autour d’elle un filet de récits. Et parmi ceux-ci, celui de Samori, le Conquérant, le chef du sabre. Plus tard, lorsque Yêté partira, Lénie fera de l’histoire de Samori sa quête presque mystique.

Dans les traces du combattant légendaire, du chef de guerre qui conquit le Haut-Niger avant d’être défait par les troupes françaises, Lénie voit l’image de Yêté ; le même courage, la même folie habitent ces deux hommes. L’un et l’autre étant, chacun à sa manière et en son temps, les héros d’une Afrique combattante.

Mon avis

Ce livre m’a enchanté tout simplement. Pour plein de raisons. D’abord pour la très belle histoire d’amour entre Lénie et Yêté. Ensuite pour le portrait de l’Afrique qui est dressé : honnête, sans misérabilisme, combattante. Et encore, pour m’avoir fait découvrir l’histoire de Samori.

Ce qui m’a cependant le plus surprise c’est l’écriture. Encore une fois c’est ce que j’ai remarqué parce qu’elle est particulière. C’est une voix qui sort du livre, qui sort des « temps ancestraux », pleine de sagesse. Cela donne un côté impressionant (qui peut être grandiloquent pour certains à mon avis), un côté mystique aussi. C’est la première fois que je rencontrais ce type d’écriture. Et franchement c’est une belle rencontre.

Il est à noter que Tanella Boni a un site internet, où on peut se rendre compte de son travail.

Livre lu dans le cadre du safari littéraire de Tiphanya.

Références

Les baigneurs du lac Rose de Tanella BONI (Le serpent à plumes – collection Motifs, 2002)

Une si longue lettre de Mariama Bâ

Quatrième de couverture

Une si longue lettre est une oeuvre majeure, pour ce qu’elle dit de la condition des femmes. Au coeur de ce roman, la lettre que l’une d’elle, Ramatoulaye, adresse à sa meilleure amie, pendant la réclusion traditionnelle qui suit son veuvage.

Elle y évoque leurs souvenirs heureux d’étudiantes impatientes de changer le monde, et cet espoir suscité par les Indépendances. Mais elle rappelle aussi les mariages forcés, l’absence de droits des femmes. Et tandis que sa belle-famille vient prestement reprendre les affaires du défunt, Ramatoulaye évoque alors avec douleur le jour où son mari prit une seconde épouse, plus jeune, ruinant vingt-cinq années de vie commune et d’amour.

La Sénégalaise Mariama Bâ est la première romancière africaine à décrire avec une telle lumière la place faite aux femmes dans sa société.

Mon avis

Je n’avais jamais lu de littérature africaine (à part sud-africaine et encore pas beaucoup) alors quand j’ai vu le billet de Juliann, j’ai décidé de rattraper ça. Malgré un texte que j’ai trouvé parfois difficile (il a été publié pour la première fois en 1979), j’ai adoré ce livre pour tout ce qu’il dit. Il évoque les difficultés d’une femme qui travaille (rara à cette époque en Afrique : Ramatoulaye est institutrice et a donc fait de trop longues études d’après certains), qui doit élever ses douze enfants (un se casse le bras parce qu’ils n’ont pas de terrain pour jouer au foot et le font donc dans la rue, une tombe enceinte). Elle doit aussi protéger ses filles des « dangers » de la société : la meilleure amie de l’ainée, obligée par sa mère par appât du gain, va être la seconde épouse du mari de Ramatoulaye. Celle-ci va alors être abandonnée (sans divorce) au profit de la plus jeune épouse. Le mari n’aura même pas la politesse de la prévenir de son second mariage (il le fera faire par trois personnes) !!!!

La meilleure amie de Ramatoulaye, Aïssatou, s’est aussi retrouvé face à un mari qui voulait être bigame : une nuit il voulait être avec elle puis l’autre avec sa seconde femme. Aïssatou ne s’est pas laissée démonter : elle l’a quitté puis a trouvé un travail de traductrice au consulat du Sénégal aux États-Unis. Elle aidera Ramatoulaye aidera son amie quand elle sera en manque d’argent.

J’ai trouvé ce texte d’une modernité épatante. Il ne rentre pas dans un féminisme acharné (il n’y a pas vraiment de militantisme) mais se contente de parler de la condition des femmes dans le monde et ainsi la dénonce.

Si vous ne l’avez pas encore lu, je vous le conseille.

Références

Une si longue lettre de Mariama BÂ (Motifs, 2005)