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Cinq heures avec Mario de Miguel Delibes

January 28
by Cecile 28. January 2010 15:00

Miguel Delibes est un auteur traduit depuis les années 1990 par les éditions Verdier : 11 titres au total. C'est cependant une toute petite partie de son oeuvre. Ici, Verdier nous offre une nouvelle traduction, établie par Dominique Blanc, de Cinq heures avec Mario. Ce livre a été publié en Espagne pour la première fois en 1971.

Deux livres me sont venus à l'esprit à la lecture de cet ouvrage : Une si longue lettre de Mariama Bâ et La mort d'Olga Maria d'Horacio Castellanos Moya. La première référence m'est venue à la lecture de la quatrième de couverture et de l'histoire de base. Carmen vient de perdre son mari Mario, mort d'une crise cardiaque ; elle reste seule avec le corps une nuit entière et ainsi peut se remémorer le passé. La seconde référence elle vient du ton de l'écriture. À part, le prologue et l'épilogue, il n'y a que Carmen qui parle et elle n'arrête pas. Si à la fin du livre, Carmen ne vous apparaît pas comme antipathique ou ne vous a pas donné mal à la tête, c'est que vous êtes un ange.

Parce qu'en plus de vous casser les oreilles (ou les yeux puisque c'est de la lecture tout de même), Carmen est désagréable : c'est une femme bourgeoise, futile, ancrée sur ses convictions et qui ne supportent pas qu'on n'ait pas les mêmes qu'elles. Comme exemple, je vous livre ce passage :

Quoi que vous en disiez, j'ai passé du bon temps pendant la guerre, écoute, je ne sais pas si je suis trop légère ou quoi, mais j'ai passé des années formidables, les meilleures de ma vie, c'est sûr, comme si tout le monde était en vacances, la rue pleine d'enfants, et tout ce remue-ménage. Même les bombardements ne me gênaient pas, tu vois un peu, je n'avais même pas peur ni rien, et il y en avait qui criait comme des folles chaque fois que les sirènes sonnaient. Mais non, ma parole, tout m'amusait, même si avec toi on ne pouvait pas discuter, ni avant ni après, parce que chaque fois que je commençais avec ça, toi : "tais-toi, s'il te plaît", motus, parce que si tu réfléchis bien, Mario, mon amour, des conservations sérieuses, ce qui s'appelle des conversations sérieuses, nous en avons eu très peu. Les vêtements, tu t'en fichais, la voiture n'en parlons pas, les fêtes encore plus, la guerre qui était une Croisade de l'avis de tout le monde, pour toi c'était une tragédie, total, comme on ne parlait pas de l'argent malin ou des structures et de toutes ces histoires, toi, silence. (p. 70)

Cette Carmen a donc épousé Mario, professeur sans prétention, idéaliste et se faisant du soucis pour le monde et pas pour son monde (faut-il avoir une voiture comme tout le monde pour être ? : that is the question), gauchisant à l'extrême. Dépressif aussi. Il peut paraître mou mais il est surtout incompris par sa femme (ils ont quand même fait cinq enfants !), par son milieu bourgeois de l'Espagne de l'après-guerre que nous dépeint ici Miguel Delibes :

Et après tout, qu'est-ce que je risquais en rappelant à Josechu que ses parents fréquentaient les miens, beaucoup moins qu'en faisant confiance à ta qualité de fonctionnaire avec famille nombreuse, parce que ces conditions, on le sait bien, Mario, ça ne date pas d'hier, on les jette aux orties quand c'est nécessaire, et je me souviens que la pauvre maman, qu'elle repose en paix, "celui qui ne pleure pas ne tête pas", rends-toi compte, mais je suis en colère contre toi, Mario, franchement, parce qu'on dirait que le monde va s'écrouler si on demande un recommendation, alors que dans la vie il n'y a que des recommendations, des uns pour les autres, depuis toujours, nous sommes faits comme ça, et je n'en peux plus d'entendre maman, "celui qui aura un parrain sera baptisé", mais avec toi il n'y a pas moyen, c'est bien connu, les conditions, "je suis fonctionnaire, avec une famille nombreuse, ils ne peuvent pas faire autrement", comme s'il suffisait de te faire confiance, mon grand, parce que vous autres, vous vous agrippez à la loi quand ça vous arrange, et vous refusez de vous rendre compte que la loi est appliquée par des hommes et que la loi ne ressent rien et ne souffre de rien, alors que ces hommes-là, il faut les ménager et leur lécher un peu les bottes, ça n'a jamais déshonoré personne, imbécile, tu passes ta vie à lancer des piques et après, parce que la loi le dit, tu crois que tout le monde va se mettre à genoux, et si on te refuse l'appartement : au tribunal, un recours, comme c'est charmant, contre les autorités, il ne manquait plus que ça, et je ne sais pas dans quel monde tu vis, mon bien-aimé, mais on dirait toujours que tu tombes des nues.  (p. 254-255)

Comme vous pouvez le lire sur les deux extraits, c'est un livre au ton très original. L'histoire déborde un peu sur l'Histoire, comme dans le deuxième extrait, mais est quand même principalement centré sur la vie du couple et leur relation avec leur environnement.

En conclusion, je tiens à redire toute mon admiration à Mario, à l'auteur et au traducteur pour avoir supporter Maria aussi longtemps ! Et surtout méfiez-vous parce qu'après cette lecture vous ne supporterez plus les gens qui sont comme ça dans votre entourage (en tout cas pour quelques temps ...)

Merci à Abeline Majorel de Chroniques de la rentrée littéraire et à Sylvain de Ulike pour cette lecture si particulière et surtout l'envoi ultra-rapide.

Pour en savoir plus sur Miguel Delibes, plusieurs liens : Ulike, Dailymotion pour l'émission Un siècle d'écrivains qui lui a été consacré.

Références

Cinq heures avec Mario de Miguel DELIBES - traduit de l'espagnol par Dominique Blanc (Verdier Poche, 2010)

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Littérature espagnole

Instructions pour sauver le monde de Rosa Montero

January 09
by Cecile 9. January 2010 22:30

Quatrième de couverture

Quatre personnages plongés dans l'apocalypse de la modernité d'une grande cité vont voir leurs destins se croiser. Un chauffeur de taxi veuf qui ne peut pas se consoler de la mort de sa femme, un médecin sans illusions perdu dans les espaces virtuels de Second Life, une prostituée africaine accrochée à la vie que protège son totem, un petit lézard, et une vieille scientifique alccolique et pédagogue sont les héros de ce conte philosophique sur fond d'assassinats en série, de terrorismes et de petits prodiges.

En raconteuse d'histoires étranges talentueuse, Rosa Montero nous parle des hasards et des coïncidences et écrit une histoire d'espérance, une tragicomédie entre humour et émotion. Un texte captivant qui nous montre que "la vie est belle, folle et douloureuse. Une fable pour adultes qui invite à profiter de la beauté, maîtriser la douleur et rire de cette incroyable folie.

Mon avis

C'est un livre voyageur de Keisha qui m'a permis de découvrir ce livre en avance. Il ne sort que le 21 janvier. Bien évidemment je n'avais rien compris au résumé ou à l'avis de Keisha : c'est pour ça que je me suis inscrite au livre voyageur.

Dès le début, Rosa Montero met en parallèle les deux personnages masculins principaux : Matias le chauffeur de taxi et Daniel le médecin. Elle leur donne le même âge, ils habitent la même ville, n'ont pas d'enfants ... Il y en a un qui théoriquement avait tout pour être heureux : il est médecin, a une femme. Le problème c'est que ce n'est que théorique. En réalité il végète : cela fait quinze ans qu'il ne s'est pas plongé dans un article scientifique, sa femme le méprise, il vit une seconde vie devant son ordinateur, dans laquelle il fait ce qu'il n'ose pas faire dans la réalité.

Le chauffeur lui avait tout pour être malheureux au début de sa vie mais il a rencontré à dix-sept ans Rita, plus âgée, qui a su lui apporter la sérénité et la paix. Sauf qu'à quarante cinq ans, il vient de perdre sa femme d'un cancer. Il a alors besoin de trouver un coupable. Mais qui ? La différence avec le médecin c'est que lui agit et ne subit. Il n'abandonne pas ses amis même si lui a des problèmes.

Les deux personnages féminins : la prostituée et l'ancien professeur permette de lier le destin des deux hommes, plus précisément c'est la prostituée et le bordel dans lequel elle travaille, ainsi que le bar d'à côté où tous se retrouvent pour picoler à un moment ou à un autre.

Ce que j'aimerais souligner c'est la manière intelligente dont les personnages s'entrecoisent. Ce n'est pas factice comme parfois, cela s'intègre parfaitement à l'histoire. Autre chose qui m'a beaucoup plu : c'est que ce n'est pas glauque (au contraire de ce que j'aurais pu penser à la lecture de la quatrième de couverture). Les personnages vivent avec des hauts et des bas mais ne tombent jamais dans le fond du trou. Comme dit Keisha c'est "sombre et lumineux" parce que oui c'est lumineux.

Quand on voit que le titre c'est Instructions pour sauver le monde, c'est plutôt rassurant. Rosa Montero pense que la vie mérite d'être vécue même si c'est parfois difficile, qu'il y a toujours des personnes biens qui vont vous aider même si il y en a des mauvaises (en plus grands nombres) ; c'est comme ça qu'elle fait pour sauver le monde Rosa Montero. Ce n'est pas fait à coup de grands sentiments mais grâce à des vies.

En conclusion, j'ai particulièrement aimé ce livre et si je peux me permettre un conseil, demandez une escale à Keisha même si comme cela ça ne vous paraît pas extraordinaire : vous serez surpris !

Références

Instructions pour sauver le monde de Rosa MONTERO - traduit de l'espagnol par Myriam Chirousse (Métailié, 2010)

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Littérature espagnole

Les amis du crime parfait de Andrés Trapiello

December 30
by Cecile 30. December 2009 09:47

Présentation de l'éditeur

Le club des Amis du crime parfait réunit périodiquement, dans un café madrilène, un groupe hétéroclite d'amateurs de romans policiers. À son programme, des discussions animées sur les grandes figures du genre et, surtout, l'élaboration collectivee d'un chef-d'oeuvre, la mise au point d'un crime parfait. Chaque "ami" est désigné par le nom de son héros fétiche : Poe, Maigret, Nero Wolfe, Perry Mason, ou encore Sam Spade, le narrateur de son vrai nom Paco Cortés. Dans cette Espagne de la fin des années 1980, la démocratie est encore fragile, et l'actualité offre de la matière à la littérature noire, à commencer par le coup d'État du 23 février 1981. C'est dans ce contexte que le beau-père de Paco, alias Sam, est assassiné. Il ne reste plus qu'à mener l'enquête sur les raisons de la mort de ce sulfureux personnage ...

Les Amis du crime parfait mêle avec humour un jeu sur les codes littéraires à une réflexion sur l'écriture de la mémoire. Il a été couronné du prix Nadal en 2003.

Mon avis

Je dois cette lecture à Frisette qui a su me tenter avec son titre accrocheur : "un roman inclassable à découvrir". Bien sûr, je la remercie pour cette belle découverte. Vous trouverez d'autres avis sur blog-o-book. Après vous avoir parlé des avis des autres, je vous parle du mien !

Au départ, ce qui m'intéressait c'était l'aspect policier, pas l'enquête policière (j'ai lu les avis qui disaient qu'il n'y en avait pas vraiment) mais le fait que chaque protagonistes avaient le nom d'un personnages de l'univers policier, film ou livre. Je pensais que l'auteur allait plus jouer là-dessus. Plus clairement, dans mon idée, il leur aurait donné les caractéristiques de chacun des personnages sans pour autant que ce soit eux, et ainsi avoir plus de champ. Ce n'est pas le cas. Par exemple, pour Poe, visiblement le protagoniste a le même physique, la même capacité de raisonnement mais n'a pas vraiment le côté maudit. Maigret a la langueur du personnage mais n'a pas son intelligence. Idem pour Miss Marple. L'auteur ne joue pas assez là-dessus à mon avis. Une fois que j'ai compris ça je me suis concentrée sur deux autres points du livre qui sont vraiment bien.

Le premier c'est l'aspect crime parfait. Existe-t-il un crime dans la vraie vie ou dans la littérature. Si oui, quels sont ces caractéristiques ? C'est là où on retrouve un des fils rouges de mes lectures : la différence entre fiction et réalité. Pour être plus honnête, c'est là où l'idée de l'auteur d'appeler ces protagonistes comme des personnages célèbres est intéressante. Parce que quand il les appelle par leurs pseudos c'est de la fiction, sinon c'est de la réalité. C'est la seule chose qui permet de distinguer les deux dans le roman. Si on ne fait pas attention à cela, l'impression est justement de vivre dans une sorte d'irréalité construite à partir de la réalité et des romans policiers (je n'ai pas commencé le réveillon avant l'heure). En gros, on flotte. J'ai trouvé cet aspect du livre particulièrement réussi. En plus, cela m'a donné une folle envie de lire le livre de Thomas de Quincey : De l'assassinat considéré comme un des beaux-arts (je remercie au passage ma libraire de quartier de l'avoir eu en stock). Il y a aussi pages 228 et 229 toute une liste de romans que je me suis empressée de noter parce que je suis en manque de lecture.

Le deuxième aspect intéressant, qui est plutôt le second plan du livre, c'est le portrait de l'Espagne des années 1980 (je dirais que c'est plutôt première moitié de la décennie, pas la fin comme le dit le livre), quelques années après la mort de Franco, encore très peu stable au niveau politique. C'est aussi une Espagne qui reste marqué par la guerre civile, la guerre mondiale. Il y a les personnages qui ont vécu ces événements mais aussi la génération d'après, qui en marre qu'on lui parle de ça. Si j'ai bien compris c'est un thème récurrent dans l'oeuvre d'Andrés Trapiello. Plus qu'intéressant, j'ai trouvé ce portrait de l'Espagne instructif.

Pour ce qui est l'aspect enquête policière, il faut être patient. À la page 230 il y a le meurtre, et après une enquête de 100 pages résolu par un Pablo Cortés a qui on a du souffler la solution avant.

En conclusion, je reprendrais le titre de Frisette : un roman inclassable à découvrir !

Références

Les amis du crime parfait de Andrés TRAPIELLO - traduit de l'espagnol par Caroline Lepage (Quai Voltaire, 2009)

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Littérature espagnole

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