Un bon allemand de Horst Krüger

Il y a quelques semaines j’ai lu ce livre que j’ai retrouvé dans ma PAL alors que j’en cherchais d’autres (que je n’ai pas retrouvés). Je ne me rappelais même plus l’avoir acheté (ni qu’il existait d’ailleurs).

Ce livre est absolument excellent mais il ne faut pas se fier à ce qu’Actes Sud en raconte sur la couverture et sur la quatrième de couverture. En effet, il ne s’agit pas d’un roman mais d’un récit. Horst Krüger (1919-1999), romancier, essayiste et journaliste, raconte son troisième Reich dans ce livre datant de 1964.

L’auteur est né en Allemagne, a grandi dans une petite maison du quartier résidentiel de Eichkamp (Berlin). Il est issu des classes moyennes (son père est fonctionnaire), a une sœur. Il avait quatorze ans à la naissance du troisième Reich et vingt-six ans lors de son écroulement. Comme il le précise dans le livre, c’est un peu comme s’il n’avait connu que ce régime puisque auparavant, il était trop jeune pour comprendre la vie « politique » de son pays. Krüger a une phrase très forte pour dépeindre son caractère, sa famille mais aussi des gens de son milieu social (c’est d’ailleurs cette phrase qui m’a fait acheter le livre car on la retrouve sur la quatrième de couverture) : « Je suis un fils typique de ces Allemands inoffensifs qui n’ont jamais été nazis, mais sans qui les nazis ne seraient parvenus à leurs fins ». C’est phrase résume à peu près tout le premier chapitre. Il raconte comment ses parents se sont adaptés au nouveau régime sans vraiment avoir de cas de conscience car ils trouvaient qu’au départ il remettait de l’ordre en Allemagne, les choses allaient mieux aussi (pour eux, le pays avait de nouveau un but). Ils montrent aussi la réprobation de ses parents lorsqu’ils se rendent compte de ce qu’est le régime, mais que bon ils ne le vivent pas, peuvent s’en accommoder tant qu’on leur garantit leur niveau de vie (et pour le mari, de pouvoir remplir les ambitions de sa femme). Je vous raconte de manière un peu plus poussée la quatrième de couverte, qui ne parle en fait que du premier chapitre (faisant croire que le livre n’est que cela).

En réalité, il y a cinq autres chapitres : un dédié à sa sœur, qui s’est suicidée en 1938 en utilisant du mercure (je ne vous conseille pas, visiblement, les souffrances que cela engendre sont juste abominables), un dédié à son activité de résistant « à l’insu de son plein gré » à cause de son ami Vania, un à son arrestation et son procès suite à ses activités de résistance, un à sa « libération » par les Américains en avril 1945 contre qui il combattait à cette époque-là, un sur le procès de Francfort.

À travers ces différentes étapes, ils abordent absolument tous les thèmes qui peuvent être intéressants pour le lecteur. Le chapitre sur l’enterrement de sa sœur montre la vie dans une famille allemande (lors d’une cérémonie particulière mais quand même). On voit les différentes sensibilités politiques qui devaient se côtoyer à l’époque, la volonté de rester digne et de ne surtout pas montrer ce que l’on ressent (il s’agit uniquement de paraître en fait).

Les chapitres sur la « résistance » montrent bien que tout le monde en Allemagne n’était pas résistants ou nazis, il y avait juste pas mal de gens « normaux », qui continuaient leur vie (de la manière dont ils l’envisageaient) et s’accommodaient des nouvelles conditions de vie tant que cela ne les touchait pas. Vania lui par contre était un résistant par choix. Horst Krüger était à l’ouest (lorsqu’il y avait deux Allemagnes) et Vania lui était à l’est (et était un communiste convaincu). Après la construction du mur, les deux hommes se rencontrent et cela donne lieu à des opinions très intéressantes de Horst Krüger sur la possibilité de vivre dans deux régimes si différents à quelques années d’intervalles. L’auteur s’interroge à la volonté des populations à toujours croire en quelque chose de meilleur (même si parfois cela peut mener à des catastrophes). Le chapitre sur la guerre (qui raconte plus ou moins le réveil difficile de la famille) est moins intéressant à mon avis car il fait trop joué et écrit. On ne retrouve pas la sincérité et l’acuité du regard des autres chapitres.

Par contre, on retrouve dans le dernier chapitre le procès de Francfort, qui suit le procès de Nuremberg. La différence est que ce procès est instruit par des Allemands (contre l’opinion de la population mais aussi contre celle des Américains qui étaient encore très présents à l’époque dans le pays). On jugeait des « personnages secondaires » du système nazi. Pour l’auteur, journaliste, c’est l’occasion de revenir sur les propos du premier chapitre : la plupart des accusés ressemblent aux victimes (ils les confond même à un moment). Ce chapitre est aussi une occasion de s’interroger sur le travail (et la volonté) de mémoire qui est fait à l’époque dans le pays sur cette période.

J’ai trouvé ce livre extrêmement intéressant pour plusieurs raisons. La première tient à la sincérité et la franchise du récit. L’auteur n’essaie pas de rejouer l’époque, de réécrire son rôle ou celui de ses parents à l’époque mais raconte et interprète de manière assez froide mais aussi logique (avec la perspective des années) ce qu’il a vécu. La deuxième raison tient à la rareté d’un tel récit. On peut trouver des romans où les personnages principaux sont des nazis, des femmes de nazis, des collaborateurs. On peut lire des témoignages de victimes et des romans écrits de leurs points de vue. Je n’avais jamais lu de récit sur cette troisième voie, où on n’est ni résistant, ni collaborateur mais où en fait, on se contente de vivre avec. Je trouve que cela fait du bien de comprendre cela (et comment cela se produit aussi) car en fait, à mon avis, il s’agit du cas de la majorité des gens (une majorité trop silencieuse sûrement mais une majorité tout de même). La troisième raison tient en l’organisation du récit en événements marquants. Par ce choix, l’auteur balaie tous les thèmes importants sur le sujet. Cela lui permet d’avoir des réflexions essentielles, de faire comprendre au lecteur l’époque et ce qui s’y jouait (et la manière dont cela se jouait).

Une lecture que je recommande donc.

Références

Un bon allemand de Horst KRÜGER – récit traduit de l’allemand par Pierre Foucher (Actes Sud / Babel, 1993)

13 réflexions au sujet de « Un bon allemand de Horst Krüger »

  1. En lisant ce billet, bien détaillé, je me disais, c’est carrément le genre de livre à exister dans ma bibli, et oui, il y est, et j’ai noté! Mais pas tout de suite (je sors d’une lecture forte sur Terezin, donc je dois m’aérer un peu)

    1. Franchement, j’ai trouvé ce livre passionnant. Après j’ai lu d’autres avis qui trouvaient le livre trop froid … Donc c’est à voir.

  2. Effectivement, il ne fait aucun doute que cette troisième catégorie représentait la majorité, mais il me semble que cette majorité silencieuse qui s’accommodait tant bien que mal à la situation, n’était pas complètement opposée à leur fureur, au moins au début, quand la guerre semblait gagnée…

    1. Tu as tout à fait raison et c’est exactement ce que décrit l’auteur. On le voit clairement chez les parents, quand ils ont peur de tout perdre, l’enthousiasme n’était plus de mise. Ils l’avaient déjà perdu avant, était plus critique mais pas aussi manifestement. On le voit aussi chez Horst Krüger : il a été aux jeunesses hitlériennes parce que c’était obligatoire mais aussi parce que c’est ce qu’il se faisait à l’époque, il y a appris les codes sociaux et a agit tel qu’on lui demandait. Il décrit aussi son temps militaire où il ne semble pas éprouver beaucoup de doutes. Sa rédemption vient vraiment quand la défaite est très très proche. Par contre, c’est une rédemption profonde et pas opportuniste, encouragé par une lassitude face à ses supérieurs mais tout de même. Comme je le disais dans le billet, c’est un livre profondément honnête. Il raconte vraiment mais analyse aussi.
      Au début du récit, dans mon souvenir, il parle de la réécriture de cette période par ses contemporains et raconte comment tout le monde veut oublier les hourrah de la foule … et indique tout de suite que ce n’est pas son projet. Je trouve cela plus sain que de faire semblant de découvrir par exemple de nombreuses années après que Günter Grass a un jour été aux jeunesses hitlériennes … Pour moi, il s’agit tout simplement de juger l’Histoire et de la réécrire à notre convenance, comme s’il n’y avait que des bons et des méchants et pas d’intermédiaires. C’est cette troisième voie que raconte le livre et c’est vraiment pour cela que je le trouve très intéressant.
      J’espère à peu près avoir répondu à ta remarque et avoir éclairci le contenu du livre. N’hésite pas si ce n’est pas le cas.

  3. lorsque je note toutes les lectures que tu recommandes, je devrais recevoir quelques vies supplémentaires 😉
    celui-ci m’attire un peu

    1. Deux vies en parallèle seraient bien je pense, une pour lire et une pour faire ce qu’on attend de nous. En tout cas, c’est ce que j’aimerais avoir. Cela me suffirait. Peut être que pour d’autres il en faudrait plus : une pour voyager par exemple…

  4. La façon dont tu le présentes me donne carrément envie de le lire, la WWII n’est pas période préférée de l’histoire à découvrir, mais finalement comme je n’y connais rien maintenant je suis curieuse et je crois n’avoir jamais lu quelque chose du point de vu d’un allemand, et il faut que je rectifie ça.

    1. Le livre de Sebastian Haffner Histoire d’un allemand est à mon avis plus intéressant pour lire qqchose du point de vue d’un allemand. Il a été écrit à l’époque et n’est pas un travail de compréhension après coup. Je garde le souvenir d’une lecture très forte, parce que j’avais enfin l’impression d’avoir compris le pourquoi de la Seconde Guerre mondiale. Ce qui m’intéresserait maintenant est de lire quelque chose sur l’après Seconde Guerre mondiale, du point de vue d’un allemand de l’Ouest (sur la dénazification du pays) et du point de vue d’un allemand de l’Est (l’époque avant la construction du mur de Berlin).

  5. Ca m’a l’air tout à fait passionnant, je trouve la citation de la 4ème de couverture très forte. Merci, je le note pour une prochaine lecture !

  6. A priori, le thème me donne envie de passer – encore un livre de plus sur la 2e guerre mondiale. Mais ce que vous en écrivez me tente carrément. Je le note; merci. Le style est pas trop vieilli ?

    1. Le style n’est pas vieilli du tout. Certains le trouvent froid (on pourrait peut être dire journalistique).

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