Impossible ici de Sinclair Lewis

impossibleicisinclairlewisComme on peut le deviner à la couverture, ce livre du Prix Nobel de littérature 1930, Sinclair Lewis, s’inscrit dans l’actualité électorale des États-Unis. C’est un livre qui est actuellement redécouvert dans ce contexte (il a été publié pour la première fois en 1935) ; on peut le constater au nombre d’avis sur LibraryThing et sur Goodreads.

De quoi s’agit-il ? On est en 1936, année électorale aux États-Unis. (Dans la version française, on est en 1940 (p. 33, 42 et 54 par exemple) alors que toutes les sources américaines indiquent que dans l’original, on est bien en 1936. Être en 1940 est un peu étrange pour le lecteur contemporain, vu que l’Europe n’est pas en guerre mais sous-tension. Il n’y a pas de Guerre mondiale. Je peux comprendre ce choix pour la première édition française (et encore) mais pour cette nouvelle édition, j’aurais repris la bonne date, personnellement. Mais bon, ce n’est pas si grave. Je referme la parenthèse). La situation économique du pays n’est pas glorieuse. Une partie importante de la population est au chômage. Elle a son défenseur en la personne d’un homme que l’on pourrait assimiler aujourd’hui à un prédicateur. D’autre part, la situation internationale est tendue. Une guerre semble inévitable, d’autant que certains trouvent que la population se ramollit (un peu). Les mêmes pensent au déclin de la civilisation américaine. Une des solutions : renvoyer la femme à ses foyers pour raffermir la vigueur du peuple. On a tous déjà entendu ce type de clichés (n’appelons pas cela des idées tout de même) et on a tous pensé que ces clichés étaient innocents et resteraient à tout jamais sans conséquence car on pense tous que la majorité de la population est tout de même sensée. Que le fascisme (comme en Italie ou en Allemagne, à l’époque de la parution du livre) ne peut pas arriver ici. D’où le titre : Impossible ici (le titre américain est It Can’t Happen Here).

Sinclair Lewis part justement du postulat que si, cela peut se produire ici (où que soit l’ici). Il situe son histoire dans une petite ville du Vermont, Fort Beulah. Le « héros » de l’histoire est un journaliste d’une soixantaine d’années, Doremus Jessup. C’est donc un homme bien installé dans la vie qui sera le témoin par lequel on suivra l’histoire. Il est propriétaire du journal local, possède une certaine érudition, surtout dans son domaine de prédilection, la politique. Il est plutôt orienté républicain. Il vit avec sa femme d’une façon que je qualifierai de bourgeoise, dans le sens où leur quotidien est dicté par le fait d’avoir ou de paraître, et non pas par l’amour ou une quelconque tendresse. Il a une maîtresse (avec des idées très libérables) pour cela. En entendant pour la première fois les propos que j’ai cités plus haut, il est sceptique mais a peur. D’autant qu’un candidat, Berzelius « Buzz » Windrip, annoncé tardivement semble se détacher dans la population. Les autres candidats, les plus classiques, ne veulent pas le prendre au sérieux et ne répondent pas sur son programme ou ses arguments, semblent que tout peut rester tel quel sans aucun changement. Ils ne sentent pas ce qui se passe dans la population (et c’est tout de même la population qui fait l’élection), une population qui est sensible aux discours de son candidat (du candidat le plus populiste en fait) : tout le monde aura 5000 dollars par mois, il supprimera le chômage et la délinquance. Le soutien tardif du prédicateur des chômeurs sera décisif pour l’élection du candidat populiste. L’auteur montre d’ailleurs les meetings, montrant une certaine vitrine, de l’ordre, du clinquant.

Une fois le pouvoir acquis, on se doute qu’aucune des promesses ne sera tenue (ou sinon de manière particulièrement absurde). La presse est mise au pas (on ne sait plus rapidement ce qui se passe réellement dans le pays), une milice est créée (complètement aux ordres du président) pour dompter la population, des camps sont construits, le pouvoir change de main, ne s’exerce plus de manière éclairée mais bien de manière autoritaire, on éloigne ou brime les opposants. Tout le monde ne se rend pas compte immédiatement de ce qu’il se passe ; la résistance s’organise très progressivement (d’autant plus que personne ne sait ce qui se passe réellement ; l’information arrive très tardivement). Doremus Jessup hésite à rentrer en résistance, parce qu’il est trop vieux, qu’on ne l’embête pas encore, puis pas tant que cela. Il s’accommode de sa nouvelle vie jusqu’au jour où il ne peut plus et commence par résister à l’autoritarisme du régime avec des petites actions. Le régime réplique en tapant de plus en plus fort. Et tout va crescendo.

La préface de Thierry Gillyboeuf est absolument fascinante pour comprendre le contexte de l’écriture du livre (l’auteur montre aussi l’actualité du livre mais vu le sujet du livre, il n’y a pas beaucoup de peine pour penser aux prochaines échéances électorales dans plus d’un pays occidental). Sinclair Lewis était marié à l’époque à la journaliste Dorothy Thompson, qui a été la première journaliste étrangère à rencontrer Hitler. À la sortie de l’entretien, elle s’est dit que l’homme qui faisait peur au monde était tout de même bien insignifiant et finalement n’avait plus si peur (comme quoi, tout le monde peut se tromper). On ne peut pas douter que tout cela ait influencé son écrivain de mari. D’autant qu’à cette élection, il y avait réellement un candidat avec ce type d’idées et qui était lui aussi extrêmement populaire. Il a été assassiné et n’est donc pas resté dans nos mémoires.

Le choix de Sinclair Lewis de situer son histoire dans une petite localité est très intéressant. Pareil pour le fait de prendre un « héros » âgé, bien installé, intellectuel, avec ses défauts, sans aucun superpouvoir. Cela rend la démonstration moins abstraite pour le lecteur lambda. Il montre que la résistance à l’autoritarisme peut se faire, dès qu’on le veut (et dès qu’on est courageux tout de même, il ne faut pas minimiser les actes), à même très petite échelle. Ce n’est pas forcément décisif mais peut créer un mouvement. Le « héros » n’est pas parfait et est même assez désagréable car finalement, il ne s’interroge pas ou ne cherche pas à comprendre (il voit par contre ce qui va se passer ; il défend son candidat), il est trop installé dans ses certitudes et son confort, est très souvent condescendant face à ses enfants mais aussi face aux autres. Il n’aime pas non plus grand monde (à part sa maîtresse, tout le monde est bête). Pourtant, à son échelle, il décide de faire quelque chose pour changer le nouvel ordre national.

La localisation dans la petite ville vise un peu à la même chose à mon avis. Elle montre l’évolution des proches, des voisins et des amis d’enfance, que l’on redécouvre à l’occasion de tels événements. En isolant la ville, l’auteur montre la proximité du régime. On ne voit pratiquement pas le président « Buzz » Windrip, au cours du roman, uniquement les conséquences de ses décisions sans qu’on connaisse ses décisions. Le livre se distingue d’un probable film sur le même sujet, où finalement on aurait eu un héros qui aurait tué le méchant président et hop, tout aurait été arrangé ! Le livre permet un traitement plus profond du sujet, plus quotidien pour le lecteur.

Passons maintenant aux points négatifs. La langue a extrêmement vieilli. Apparemment, ce n’est pas un problème de traduction car j’ai lu le même type de commentaire sur Goodreads. Le traitement des personnages est aussi un peu léger : le « héros » est correctement personnifié mais reste très superficiel, lointain pour le lecteur. L’auteur ne détaille pas la psychologie des autres personnages : ils semblent tous être extrêmement légers (pour les relations amoureuses par exemple mais j’ai l’impression que cela vient d’une mode de l’époque car la manière d’écrire m’a rappelé certaines scènes des livres de Rosamond Lehmann), inconséquents, prendre des décisions sans aucune réflexion. C’est assez particulier car cela joue sur l’ambiance du livre. Tout le monde semble vivre dans l’inconscience ou dans la gravité extrême. L’impression que j’ai eue à la lecture, c’est que j’ai vécu l’histoire avec ma tête mais pas avec mon cœur. Je ne l’ai pas vraiment ressenti.

En conclusion, une lecture excellent d’un point de vue sociétal. Par contre, je suis moins convaincue d’un point de vue littéraire.

Références

Impossible ici de Sinclair LEWIS – version française de Raymond Queneau – préface de Thierry Gillyboeuf (La Différence, 2016)

Un siècle de littérature américaine – Année 1935

P.S. : Je suis désolée de vous avoir encore laissés tomber cette semaine. Je suis retombée dans une psychose rédactionnelle et comme je le disais la dernière fois, quand je rédige pour le travail, je ne peux pas rédiger pour le blog. C’est juste trop !

8 réflexions au sujet de « Impossible ici de Sinclair Lewis »

  1. Je connais l’auteur de nom mais ne l’ai jamais lu. C’est certainement intéressant à lire en regard de l’actualité. Vu vos réticences littéraires, je note l’auteur mais pas ce titre.

    1. Normalement, j’ai Babbitt dans ma PAL. Peut être que j’arriverais à l’en ressortir cette année mais le commentaire de Niki me fait un peu peur.

  2. que voilà une fois de plus un billet intéressant – j’avais découvert sinclair lewis il y a 45 ans avec « main street » que l’on présentait à l’époque comme une version moderniste et américaine de madame bovary, ce que personnellement je n’avais pas trouvé – j’ai ensuite tenté de lire « arrowsmith », mais j’ai l’impression que je n’avais pas la maturité nécessaire à l’époque pour ce type de roman

    1. Peut être que j’ai aussi ce problème de maturité ? Je ne sais pas. Suite à ton commentaire, je regardais hier les articles universitaires parus sur cet auteur (j’étais au bureau, du coup je regardais des articles littéraires dans une université scientifique). Apparemment « Arrowsmith » est une de ses oeuvres les plus étudiées. Je pense que c’est celle qui me tenterait le plus pour l’instant. Main street a l’air intéressant aussi. Comme je le dis à Lewerentz, j’ai déjà Babbitt et Elmer Gantry dans ma PAL, je vais me contenter de ces deux là pour l’instant (surtout si l’anglais a vieilli, puisque ceux que les deux livres que tu cites ont l’air d’être en anglais).

    1. Merci de votre vigilance. J’espère avoir corrigé toutes les fautes qui vous ont causé un si grand « choc ». Est-ce que mon avis est plus crédible pour autant ? Personnellement, je ne le crois pas, si vous entendez crédible au sens d' »à qui on peut se fier ». Si je peux me permettre de vous donner un conseil, choisissez vos livres toute seule, sans lire d’avis de personnes dont vous ne connaissez ni les goûts en matière de livres ni les lectures précédentes. Cela vous permettra d’éviter beaucoup de déceptions, vous qui avez l’air si sensible.

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