Les Laidlaw de William McIlvanney

Ils sont trois et il devrait être plus si il y avait une justice dans ce bas monde. Je parle des trois volumes constituant la série des Laidlaw de William McIlvanney. C’est les livres qui m’ont occupés pendant trois semaines, qui m’ont empêché de vous faire des billets de lecture sur des livres que je suis la seule à trouver intéressant, c’est les livres qui m’ont guéri d’une de mes nombreuses déprimes. Il faut donc les lire ! J’ai déjà mis d’autres livres de l’auteur (et de son fils Liam McIlvanney) dans ma PAL car il faut ce qu’il faut dans la vie.

Ils sont donc trois, dans l’ordre, Laidlaw, Les papiers de Tony Veitch et Étranges Loyautés. Je les ai lu dans l’ordre inverse et franchement cela se lit très bien aussi !

Quatrième de couverture de Laidlaw

L’inspecteur Laidlaw enquête sur le meurtre d’une jeune fille. Laidlaw veut identifier le meurtrier, mais il veut aussi le soustraire à la vengeance populaire. Car, dans l’ombre de Glasgow, la pègre recherche l’assassin pour le mettre à mort.

Quatrième de couverture des Papiers de TonyVeitch

« Glasgow, un vendredi. La ville où l’on se dévisage. En descendant du train à la gare centrale, Mickey Ballater eut la sensation de débarquer dans le Nord, mais aussi dans son passé… »

Ainsi commencent Les papiers de Tony Veitch, qui narrent le destin pathétique d’un étudiant idéaliste à la recherche de son identité et qui, parmi d’autres, succombera, victime innocente d’un règlement de comptes entre truands. Dans cette affaire, l’inspecteur Laidlaw débusquera la vérité en dépit des doutes et des sarcasmes de ses collègues.

Quatrième de couverture d’Étranges Loyautés

Dan Scoular, « Big Man », est parti un matin et n’est jamais revenu. Un chauffard l’a écrasé sur la route. Sa veuve n’a pas besoin d’un « pleureur », mais d’un champion, quelqu’un qui fera justice pour son mari.

Jack Laidlaw relève le gant. Lui-même est au-delà des larmes. Son frère est mort et il cherche à comprendre pourquoi : suicide, accident ou meurtre ? Au cours de sa quête, Laidlaw croise les fantômes de son passé : rêves jeunesse déçus, amours perdues et ces « étranges loyautés » personnelles qui amènent les êtres à trahir les idéaux promis.

Mon avis

Les trois volumes sont de facture identique, c’est du très très bon. On n’est pas dans le whodunit avec des enquêtes où l’important est de trouver le meurtrier après un raisonnement très compliqué. On est dans le roman bien noir de chez noir, avec un enquêteur qui descend dans les bas-fonds de Glasgow.

Glasgow est un des personnages principaux de cette trilogie. Il s’agit du Glasgow d’avant et de la réhabilitation de quartier entier. C’est un Glasgow pauvre, ouvrier, où la débrouille règne, où les décisions se prennent dans des pubs, ou il y a des règlements de compte à foison mais on reste tout de même entre gentlemen. Londres est très très loin des préoccupations des habitants ; on ressent le particularisme écossais (ils ne sont pas anglais). William McIlvanney, né dans le Ayrshire, à Kilmarnock, sait de quoi il nous parle en tant que fils de mineur, enseignant à l’Université de Glasgow dans les années 60-70.

L’autre personnage principal, c’est Laidlaw. Un flic pas comme les autres. Il est bien sûr dépressif et alcoolique. Cependant, il a une exigence de vérité (sur les affaires qu’il cherche à résoudre ou même sur la société en elle-même), de refus de l’hypocrisie humaine qui le dépasse lui-même je crois (c’est ce qui à mon avis en fait d’excellents romans noirs. C’est cela pour moi leurs fonctions. Dire ce que la société n’a pas encore vu). Comme on est jamais mieux décrit que par les autres, je vous cite la description de Laidlaw faite par sa femme :

Elle entendit Jack redescendre l’escalier. Un court instant, elle pensa avec nostalgie à la façon dont ils avaient été dans le passé. Mais cette quête intense qui était en lui et qui l’avait d’abord attirée, était également ce qui les avait séparés, parce qu’elle n’avait jamais cessé. Elle avait pensé qu’elle tendait vers quelque chose où elle aurait sa part. Maintenant, elle était convaincue que le plus loin qu’il irait sur cette voie serait le moment où on lui fermerait les yeux. Il fouillait tout jusqu’à la moelle puis passait à autre chose.

Elle l’entendit remonter l’escalier pour se coucher. Chevalier errant de la Brigade Criminelle, pensa-t-elle amèrement. Le problème avec lui, se prit-elle à remarquer, c’est qu’on ne savait jamais si on était la princesse ou le dragon.

Il y a aussi la description de Laidlaw par son nouveau collègue, Brian Harkness que l’on suivra pendant les trois volumes :

La chose la plus frappante chez lui et qu’Harkness avait remarquée chaque fois qu’il l’avait vu, c’était la préoccupation. On ne le trouvait jamais l’esprit vide. On pouvait imaginer que s’il y avait un débarquement sur une île déserte pour le secourir, il aurait quelque chose à terminer avant qu’on l’emmène. Il était difficile de l’imaginer flânant, c’était toujours vers des destinations précises qu’il allait. Harkness se souvint qu’il était l’une d’elles. D’autres infinies possibilités devraient attendre.

Ce qui m’a frappé, c’est que lorsqu’on lit les trois volumes d’affilés, on observe la lente désagrégation de l’intégration sociale de Laidlaw. Dans le premier tome, il est marié, pas très heureux en ménage. Dans le deuxième, il est séparé, vivote avec sa maîtresse. Dans le troisième, il est divorcé, en voie de se séparer de sa maîtresse. Il se sent seul après la mort de son frère, continue à entretenir des relations avec ses connaissances mais il ne va plus laisser personne l’approcher. Il est seul, se détruit lui-même (comme si il en avait déjà trop vu à 40 ans, comme si il était désespéré parce qu’il avait vu). C’est comme si une telle personne ne pouvait pas s’adapter à la société, comme si il fallait forcément abandonner tout ce que l’on pense, faire comme les autres pour pouvoir avoir une petite place dans la vie.

Laidlaw c’est une faculté qu’on reste humain même quand on est un criminel au contraire de ce que l’on peut lire dans les journaux où dès lors que vous avez commis quelque chose, vous ne pouvez plus être humain car sinon cela signifie que tous les humains peuvent faire la même chose. Un dialogue dans le premier tome illustre bien cela :

 – Et merde, dit Harkness. C’est sans espoir. Comment doit-on faire des rapprochements avec un truc pareil ? Comment doit-on le relier à ça ?

– Parce qu’il est relié avec nous.

– Parlez pour vous.

-Comment ça ? dit Laidlaw. Vous reniez l’espèce ?

– Non. C’est lui qui l’a reniée.

– Pas aussi simple que ça.

– Pour moi, si.

– Alors, vous êtes un cave. Bientôt vous allez me dire que vous croyez aux monstres. J’ai un gosse de six ans qui a le même problème.

-Vous n’y croyez pas ?

– Si c’était le cas, il faudrait que je croie aux fées. Et je n’y suis pas tout à fait préparé.

– Que voulez-vous dire ?

Laidlaw avait fini de manger. Il but une gorgée de son café.

– Écoutez. Ce que je veux dire, c’est que c’est la fausse noblesse qui fait les monstres. On n’a pas l’une sans l’autre. Pas de fées, pas de monstres. Simplement des gens. Vous savez ce qu’est l’horreur de ce genre de crime ? C’est l’impôt que nous payons pour l’irréalité dans laquelle nous avons choisi de vivre. C’est la peur de nous-mêmes.

Harkness réfléchissait.

– Et alors, qu’est-ce qu’on est là-dedans ?

– Des doublures, dit Laidlaw. Les autres peuvent se permettre de coller l’étiquette « monstre » dessus et de le mettre aux oubliettes. Je suppose que la société ne peut pas faire autrement ou alors, ça ne marcherait pas. Il lui faut faire comme si de telles choses n’étaient pas vraiment le fait des gens. Nous, on ne peut pas se le permettre. On est cette putain de machine urbaine à tête d’homme. C’est-à-dire des policiers.

Harkness remuait gentiment la cassonade avec sa cuiller.

– Allons, dit-il. Allez voir dehors. C’est une belle matinée de printemps. Ces gens qui marchent, là, ce qu’ils font est différent du mode de vie de cet individu.

– Ils se servent d’un langage, dit Laidlaw. Votre mode de vie vous est enseigné comme une langue. C’est de cette façon que vous vous exprimez. Mais tout langage en cache autant qu’il en révèle. Et il y a un tas de langages. Tous sont humains. Le meurtre est un message tout ce qu’il y a d’humain. Mais il est codé. C’est à nous d’essayer de déchiffrer le code. Mais ce que nous recherchons, c’est une partie de nous-mêmes. Si on ne sait pas cela, on ne peut rien entreprendre.

– Excusez-moi s’il y a une parties de nous-mêmes qui me rend malade.

– D’accord, dit Laidlaw. Vous pouvez même pleurer si vous voulez. Ça éclaircit le regard.

À noter, William McIlvanney est considéré comme un des inspirateurs du Tartan noir.

Le style peut dérouter pour deux raisons : il y a beaucoup de dialectes (cela se comprend très bien néanmoins) et il y a des vérités vraies sur la société humaine qui semblent plaquer dans le texte.

Laidlaw se souvint que l’une des choses dont il avait le plus horreur était l’élitisme. Nous faisons partie des autres sous peine de nous renier.

Prises séparément, elles vous mettent une grande claque dans la tête sauf que quand il y en a trop vous ne savez plus trop où vous êtes. C’est un peu pareil pour les images qui arrivent tout d’un coup.

Je n’en ai pas fini avec cet auteur parce qu’il me semble qu’il a encore des choses à me dire.

Références

Laidlaw (1977), Les Papiers de Tony Veitch (1983), Étranges Loyautés (1991) de William McILVANNEY (1936 – ) – traduit de l’anglais par Jan Dusay (pour les deux premiers volumes) et par Freddy Michalski (pour le troisième)(Rivages Poche)

Livres lus dans le cadre des 12 d’Ys dans la catégorie Auteur en Mc.

12 réflexions au sujet de « Les Laidlaw de William McIlvanney »

  1. Je suis aux anges, vraiment : quel plaisir de constater à quel point tu as aimé cet auteur ! J’ai lu « Docherty » qui m’a tellement plu que j’ai donc inscrit McIlvanney pour ce challenge. ça n’est pas un polar, il me faut maintenant découvrir cette veine-là. Merci pour ce superbe billet.

    1. Je te remercie de l’avoir mis dans ta liste surtout ! J’ai mis Docherty après avoir lu ton avis et surtout qu’il parle d’un Dochherty dans cette série et j’aimerais bien savoir si c’est le même.

    1. Tu peux en prendre qu’un mais après il te faudra lire les deux autres. Autant commencer par trois 🙂

    1. Moi aussi je lis les romans noirs par période. C’est des lectures qui peuvent être plus facile pour le style (tout dépend de l’auteur aussi) mais par contre pour ce qu’elles disent cela peut être éprouvant. Il faut être en condition tout de même. Je les ai trouvé plus noirs que les romans de Ken Bruen pour te situer.

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