Dieu rend visite à Newton (1727) de Stig Dagerman

Présentation de l’éditeur

D’une voix qui est comme une caresse à l’oreille de Dieu, Newton chuchote :

« Je crois que j’ai un cadeau pour vous, Sire.

– Quel cadeau ?

– Une vie humaine.

– Pour quoi faire ?

– Pour naître et pour mourir. Car ce n’est qu’en mortel, Sire, que vous vivrez le temps non comme une terreur, mais comme une loi. Et ce n’est qu’au sein des lois, Sire, qu’il est possible d’atteindre le cœur du monde.

– Fais-moi alors ce cadeau. »

Londres, 1727. La loi de la gravité n’existe plus dans la maison de Newton. C’est Dieu qui s’annonce en personne par ce miracle.

Un incroyable conte philosophique, mêlant fantastique et burlesque, où Stig Dagerman fait dialoguer le Créateur et le scientifique dans un monde onirique, hors du temps et de sa logique, et livre une réflexion magistrale sur le pouvoir, la loi divine, le statut de la science et le sens de la vie.

Dieu rend visite à Newton est le seul projet abouti que Stig Dagerman mena dans la période de silence littéraire qui marque les dernières années de sa vie et précèe son suicide, à l’âge de 31 ans.

Mon avis

Les archives ont gardé trace d’un match Dieu / Newton à Londres en 1727. C’est un peu normal tout de même car c’est plutôt une belle affiche : les lois immuables de la physique (comme la gravité)(bon, au LHC, ils ne seront peut être pas d’accord avec cette assertion mais bon, comme nous on est sur Terre on va faire comme si) contre la loi divine.

Dieu, un soir, décide (parce qu’il faut bien s’occuper car en 1727, il n’y avait pas la télé) de supprimer les lois de la gravité dans la maison de Newton, sauf pour Newton. Le vieil homme est un peu perplexe quand il voit son mobilier et son serviteur coller au plafond alors que lui est en bas. On le serait à moins !

Newton comprend alors ce qui se passe : un miracle. Et qu’est-ce qu’un miracle ? Une exception. Et qui fait les miracles ? Dieu. Et qui est Dieu ? Une exception. Mais quelle exception sacrée, l’exception à soi-même.

Et pour éprouver la constance des lois, Newton commet une action qu’à vrai dire son âge et sa santé ne lui permettent pas. Il s’accroupit profondément et, rassemblant ses forces pour se transformer en ressort, il bondit aussi haut que possible vers le plafond. Mais son serviteur, qui déjà remplit la tasse de son maître, attend en vain.

Newton ne vole pas.

(Pour l’excuser, je vous rappelle que Newton est plus habitué à ce que les pommes lui tombent dessus plutôt qu’à aller chercher les pommes dans l’arbre en sautant). Mais là-dessus, Dieu vient lui expliquer les choses (à deux heures du matin car avant Il avait d’autres choses à faire) mais Newton ne se démonte pas :

« Que cherchez-vous, Sire ? »

Dieu lui répond en grelottant : [en 1727 aussi il a fait très froid]

« Le cœur du monde et ma propre image. »

Alors Newton lui désigne la montre [j’aurais fait pareil à deux heures du matin] et lui dit :

« Voici votre image, qui vous imite comme le singe imite l’homme. De même que vous tournez autour du cadran de l’univers dans l’espoir de trouver une faille dans la création par où vous pourriez pénétrer, de même ces aiguilles fuient autour de leur propre cadran, à la poursuite du temps qu’elles pensent peindre mais qu’elles ne trouvent jamais. Je suppose qu’au cours de vos vastes pérégrinations, et, dernièrement, à travers les mers du globe, vous vous êtes vous-même rendu compte que la perfection de la création est la pierre angulaire des malheurs divins et humains. La Création et le Créateur – nous souffrons tous les deux du désir que nous avons l’un de l’autre, mais ce désir ne sera jamais comblé. En vérité, je vous dis : il aurait mieux valu créer un univers défectueux au sein duquel vous auriez pu vous glisser par quelque faille secrète, comme l’un de nous, que cette création qui de toute éternité exclut le créateur. Je vous dis également : il n’y a de paix qu’au sein des Lois. Je vous plains, Sire, mais le temps passe. »

 Newton Le fait donc homme. Tout cela est donc un peu inversé, mais c’est volontaire. Le savant montre à Dieu ce que c’est que d’être humain (et on comprend pourquoi Stig Dagerman s’est suicidé car il était sans aucun doute trop conscient des faiblesses du genre). Par exemple, Newton dit :

« Mon ami, vous connaissez maintenant cette douleur humaine qui consiste à vouloir faire un miracle sans avoir la force de l’accomplir. Apprenez maintenant la plus grande douleur de l’homme : prendre conscience de l’impossibilité de l’amour. »

Après, Newton meurt et Dieu part dans le monde … C »est le seul bémol que je mettrais : cette dernière partie est beaucoup trop courte.

Pour ma première lecture, j’ai ressenti énormément l’humour, le cocasse. Des phrases ou des paragraphes m’ont interpellés parce qu’en peu de mot, ils arrivent à dire des choses puissantes. J’ai ressenti toute la réflexion que cette nouvelle peut engendrer sur une dualité que personne n’arrivera jamais à résoudre. En relisant des passages du livre pour faire le billet, je me rends compte qu’une deuxième lecture serait nécessaire pour pouvoir savourer chaque phrase, chaque idée (maintenant que je connais l’histoire).

Voilà donc une nouvelle profonde, profondément originale et surtout magnifiquement écrite. De quoi, me donnez envie de déterrer Automne Allemand de ma PAL.

En fait, j’aurais du faire de l’archéologie plutôt que des mathématiques (alors que je sais où sont la plupart de mes livres, je ne sais pas combien il y en a).

Références

Dieu rend visite à Newton (1727) de Stig DAGERMAN – texte traduit du suédois par C.J. Bjurström – vu par Mélanie Delattre-Vogt (Les éditions du Chemin de fer, 2009)

J’espère que je vous ai donné envie de lire ce livre car le texte est bon mais la maison d’édition aussi. Elle édite des bons textes, toujours très originaux, même si c’est un peu cher par rapport au nombre de pages (mais il y a les dessins).

 

4 réflexions au sujet de « Dieu rend visite à Newton (1727) de Stig Dagerman »

    1. Nous avons le même esprit, je suis contente ! Il est drôle avant tout ce texte. En tout cas, c’est la première chose qui frappe.

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